‹ Traité de physiologie de l'hommeChapitre 33 sur 87 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

excès est excrétée par la voie des reins et au moyen de l’évaporation pulmonaire et cutanée. Les substances minérales introduites avec les aliments sont ordinairement rejelées au dehors avec l’urine ; les matières qui contiennent un excès de carbone, ou d’azote, ou d’oxygène, ou d’hydrogène, sont éliminées par les poumons (acide carbonique), ou par le foie (combinaisons riches en carbone et en hydrogène), ou par les reins (combinaisons remarquables par la quantité d’azote qu’elles contiennent). Certains produits nouveaux de décomposition qui se forment dans l’organisme et qui sont absorbés par le sang peuvent altérer la composition normale de ce dernier : par conséquent, ils doivent être expulsés du corps; tels paraissent être certains principes constituants de l’urine. D’après cela, il est facile de comprendre comment le sang, une fois formé, peut conserver sa composition normale.

Mais ici il se présente une autre question. Il s’agit de savoir si l’élimination de certains éléments introduits dans le sang avec les matières qui servent à le renouveler contribue essentiellement, dès le principe, à établir la composition normale de ce liquide.

S G5. — L 'acide urique ou lilhique, produit qui contient une grande quantité d’azote, provient évidemment, du moins en partie, de celte source. En effet , la proportion d’acide lilhique dans l’urine augmente, par cela seul que l’on se nourrit de chair ou d’autres substances riches en azote. En outre , cet acide n’existe pas dans l’urine des Mammifères Herbivores, où elle est remplacée par l’acide hippurique.

S 66. — L’urée n’est pas fabriquée par les organes mêmes qui l’excrètent , c’est-à-dire, par les reins. Car, ainsi que Prévost et Dumas l’ont démontré, on découvre de l’urée dans le sang des animaux chez lesquels on a pratiqué l’extirpation de ces organes. Ainsi donc, si l’on ne trouve pas d’urée dans le sang à l’état normal, c'est parce qu’elle est incessamment éliminée par la voie des reins à mesure qu’elle se forme. Dans des expériences faites sur des Chiens, des Chats et des Lapins, ces auteurs trouvèrent que le sang de ces animaux était plus aqueux qu’à l’état normal, et contenait de l’urée qu’ils séparèrent au moyen de l’alcohol. Cinq onces de sang pris sur un Chien, qui avait survécu deux jours à l’extirpation des reins, donnèrent plus de vingt grains d’urée ; deux onces de sang de Chat en donnèrent dix (1). Vauquelin et Ségalas ont confirmé celte découverte (2). Pour obtenir l’urée, ils laissèrent évaporer le sang jusqu’à siccité , lavèrent le résidu, puis le soumirent à l’évaporation. Enfin, ils traitèrent par l’aleohol la masse restante, et firent encore évaporer cette nouvelle dissolution. Cependant il y a ici une précaution indispensable à prendre; c’est de faire évaporer l’eau à une température basse, dans le vide de la machine pneumatique où l’on place en même temps un vase contenant de l’acide sulfurique. Le sang d’un Chien dont les veines furent ouvertes soixante heures après l’ablation des reins donna par ce procédé 1/400 d’urée. L’urée et l’acide urique ou lithique sont les substances animales les plus riches en azote que l’on connaisse. Ainsi l’urée contient, sur

cent parties :

Azote . 46,65

Carbone . 19,97

Hydrogène . 6,65

Oxygène . 26,63

Quant à l’acide urique, on ignore encore s’il existe déjà tout formé dans le

(J) Bibliothèque universelle, t. xvm, p. 208; Meckel’s Archiv., vin, p. 325. — (2) Journal de Physiologie de Magendie, t. u, P 354; Meckel’s Archiv., vm, p. 229.

PHYSIOLOGIE SPÉCIALE

sang, et s’il est simplement éliminé comme un produit de décomposition, ou bien s’il est fabriqué par les reins. Cependant, chez des individus goutteux, on a trouvé de l’urate de soude déposé dans diverses parties, par exemple, au voisinage des articulations, dans les concrétions arthritiques.

On peut expliquer de deux manières la présence de l’urée dans le sang : 1° l’urée se forme pendant la conversion des substances alimentaires en éléments essentiels du sang; alors elle est déjà, dès le principe, un composé inutile formé par la combinaison d’éléments en excès; 2° l’urée résulte de la décomposition qui s’opère incessamment dans les pariies organisées du corps. — En faveur de la première de ces hypothèses on peut citer cette circonstance, c’est que , dans une de leurs expériences sur le chyle, Tiedemann et Gmelin remarquèrent que du sel commun mêlé avec l’osmazôme du chyle se cristallisa en octaèdres, au lieu de se cristalliser en cubes : or, tout le monde sait que l’urée a le pouvoir de faire cristalliser ce sel en octaèdres (1). Mais il existe d'autres faits qui ôtent toute probabilité à cette manière de voir. Ainsi, il se produit constamment de l’urée chez des Reptiles soumis depuis plusieurs mois à un jeûne absolu. Dans l’urine d’un fou, qui depuis dix-huit jours n’avait pris aucune espèce d’aliment, Lassaigne trouva tous les éléments de l’urine normale (2). En outre, l’urine des animaux Herbivores qui se nourrissent de substances ne contenant que fort peu d’azote, renferme une proportion assez considérable d’éléments azotés, tels que l’urée.

Dans tous les cas, ce qui est certain, c’est que les reins séparent incessamment du sang toute matière inutile provenant des aliments : en effet, la composition de l’urine varie avec l’espèce de nourriture. Ainsi, par exemple , elle contient une plus grande quantité d’acide urique lorsque l’alimentation est exclusivement animale. Les excréments des Oiseaux que l’on nourrit de substances non azotées renferment beaucoup moins de matière blanchâtre ou d’acide urique que lorsqu’on les nourrit avec du blanc d’œuf (3). La composition de l’urine des Mammifères Herbivores et Carnivores présente des différences correspondantes à la différence qui existe dans la composition des substances dont ils se nourissent. Chez les premiers, l’urine est alcaline au lieu dêtre acide; en place d’acide urique elle contient de l’acide hippurique. En général, l’urine des Oiseaux contient de l’urate • acide d’ammoniaque , mais on ne trouve pas d’urée dans celle des Oiseaux qui se nourrissent de substances végétales. Cependant il n’est pas douteux que, parmi les éléments de l’urine, il n’y en ait quelques uns qui proviennent de la décomposition du sang ou des pariies solides du corps.

Ainsi donc, comme il parait certain que les produits divers que l’on trouve dans l’urine ne sont pas simplement séparés du sang dans le but de maintenir la composition normale de ce fluide , nous pouvons admettre que 1 urée est formée par ceux d’entre les éléments du sang ou des tissus qui sont devenus inutiles à l’économie. On peut supposer encore que, pendant le conflit du sang artériel et des organes, conflit qui est nécessaire à l’entretien de la vie, certains éléments du sang ou des tissus des organes se convertissent en combinaisons inutiles à l’économie animale, c’est-à-dire, en d’autres termes, se décomposent.

S 67. — Au reste, la formation des produits de déeomposition dont il s’agit commence de très-bonne heure chez l’embryon. Les reins, il est vrai, n’apparaissent dans l’œuf des Oiseaux que vers le sixième jour. Quant à l’embryon des Poissons et des Salamandres, mes observations établissent qu’ils ne se développent pas avant que ces animaux n’aient passé de l’état embryonnaire à l’état de larve.

(O Tiedemann und Gmelin, Versuche über die Verdauung, n, p. 91. — (2) Journal de Chimie médicale, i, p. 272. — (3) Tiedemann und Gmelin, Die Verdauung, n, p. 233.

Mais dans la première période de la vie, à la place des reins, on trouve d’autres organes sécréteurs, à savoir, les corps de Wolff. Ces corps, dont la première description exacte a été donnée par Railike et par moi, consistent en petits cæcums tubuleux qui communiquent avec un canal excréteur Dans les embryons d’Oiseaux, ils commencent déjà à se développer dès le troisième jour , et, ainsi que je l’ai observé, ils produisent plus tard un véritable liquide sécrétoire de couleur jaune, analogue à l’urine des Oiseaux, tandis qu’à la même époque, c’est-à-dire, très-peu de jours après le commencement de l’incubation, l’allantoïde des Oiseaux, comme l’a découvert Jacobson (1), contient déjà de l’acide lilhique.

§ 68. — La peau sert également à éliminer certains produits de décomposition du sang, tels que l’acide lactique, le lactate d’ammoniaque, le chlorure d’ammoniaque et l’acide carbonique. Les voies urinaires concourent aussi à l’élimination de l’acide lactique. Cet acide , suivant Berzélius , est un produit général de la décomposition spontanée des matières animales, qui s’opère continuellement dans l’organisme vivant. Il se développe en grande quantité dans les muscles ; il est neutralisé par le sang et son alcali; enfin, il est séparé du sang par les reins et est rejeté au dehors avec l’urine acide.

S 69. — Les éléments essentiels de la bile ne préexistent pas dans le sang. En effet, après l’extirpation du foie, il a été impossible de les découvrir dans le liquide sanguin. Celte opération est praticable sur les Grenouilles et je l’ai souvent répétée. Au moyen d’une ligature embrassant tous les vaisseaux qui se rendent au foie ou qui en partent, ainsi que les racines de cet organe, on l’isole complètement du reste de l’organisme, et l’on peut alors en faire l’ablation. Les Grenouilles survivent à cette mutilation quatre jours entiers au plus. Il importe de recueillir le sang de l’animal avant sa mort. Le sérum n’offre pas de différence appréciable avec le sérum d’une autre Grenouille , et quand on y ajoute de l’acide nitrique, il ne présente pas les changements de coloration caractéristiques de la présence delà matière colorante de la bile.

La bile joue un rôle important, mais qui n’est pas encore bien connu, dans la transformation que subissent les substances alimentaires à l’intérieur du canal intestinal. Le fait que, chez les Vertébrés , comme chez les Crustacés et les Mollusques, la bile est versée dans la partie du tube digestif où s’achève la formation du chyme, prouve qu’elle ne consiste pas en un liquide simplement excrémentitiel . Néanmoins, on retrouve dans les matières fécales lefc éléments constitutifs de la bile, tels que la cholestérine, la résine biliaire et la matière colorante de la bile, principes dont on ne découvre aucune trace dans le chyle. Par conséquent , le foie débarrasse le sang de sa matière grasse et d’un excès de matières contenant du carbone et de l’hydrogène, tandis que les reins lui enlèvent un excès de substances contenant une surabondance d’azote. Les poumons et le foie se ressemblent en ce que l’un et l’autre séparent du sang des produits qui renferment une proportion considérable de carbone. Cependant, il existe une différence entre ces deux organes. En effet, dans le premier cas, le carbone se trouve déjà combiné avec de l’oxygène et sous la forme d’acide carbonique; dans le second cas, au contraire, le carbone n’est pas oxydé. Les anciens physiologistes, et plus récemment Autenrielh, mais surtout Tiedemann et Gmelin, ont appelé l’attention des observateurs sur l’action du foie et sur l’antagonisme qui existe entre l’organe hépatique et l’organe pulmonaire. Quoiqu’il ne soit pas rigoureusement démontré que, dans toute la série animale, le

(1) Meckel’s Archiv , vin, p. 332.

PHYSIOLOGIE SPÉCIALE

volume du foie soit en raison inverse de celui des organes respiratoires, cependant, les observations pathologiques recueillies à ce sujet sont certainement en laveur de l’existence de cet antagonisme.

L’activité sécrétoire du foie se manifeste alors même qu’il ne s’opère pas de digestion : c’est ce que l’on observe chez le fœtus. En effet, c’est la matière excrémentitielle de la bile du fœtus qui, réunie au mucus intestinal dans la partie inférieure du tube digestif, constitue le méconium. Il parait, d’après les expériences de Tiedemann et Gmelin, que, chez les animaux hibernants, la sécrétion de la bile continue même durant le sommeil d’hiver. Ces expérimentateurs invoquent encore l’autorité de Cuvier, qui a observé que, chez certains Mollusques, une petite portion de la bile seulement est versée dans la partie supérieure du canal intestinal, tandis que la plus grande partie de ce liquide est évacuée par un canal excréteur particulier, soit dans le cæcum, comme chez les Aplysies, soit au voisinage de l’anus, comme dans les genres Doris et Telhys. Mais cette assertion de Cuvier n’était pas exacte. Plus tard, il est revenu sur ce sujet, et alors il a vu la chose telle quelle est réellement. En effet, en parlant de la Doris, il dit : « Une glande entrelacée avec le foie verse une liqueur particulière par un trou « percé près de l’anus » (1). Dans la Tethys ces deux glandes se distinguent aisément à leur couleur; la glande qui sécrète le liquide particulier dont il s’agit est rouge, et entoure de toutes parts le foie, dont la couleur est brune.

La fréquence des maladies du foie et du tube digestif dans les climats tropicaux et dans les saisons chaudes, ainsi que le grand nombre d’affections du foie et des organes abdominaux chez les personnes qui vivent au milieu d’une atmosphère humide et chargée de miasmes marécageux, sont encore une énigme pour la science. On suppose que l'accroissement de la sécrétion biliaire qui s’observe chez les habitants des climats tropicaux a pour but de compenser la diminution d’activité des poumons, organes purificateurs du sang. Plusieurs auteurs expliquent cette diminution de l’action pulmonaire par le fait de la raréfaction de l’air que détermine la chaleur. Stevens (2) combat cette hypothèse. Car, suivant lui, dans les Indes Orientales les habitants des plus petites îles où l’air est le plus chaud, mais où il n’existe pas d'eaux stagnantes, ne sont pas sujets aux maladies du foie, et l’on n’observe pas chez eux d’augmentation dans la sécrétion biliaire. Ces affections ne sévissent dans les climats chauds que lorsque l’air est chargé de miasmes marécageux.

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