‹ Traité de physiologieChapitre 1 sur 374 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

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INTRODUCTION

L'homme, depuis qu’il en a eu le loisir et la curiosité, a réfléchi sur ses actes et ses fonctions et a cherché à s’en expliquer le mécanisme intérieur. Telle a été l'origine de la physiologie et de l’art de guérir. Mais ce n’est que lorsque les lois qui gouvernent les phénomènes généraux de l’univers ont commencé de lui être dévoilées qu’il a eu les éléments d’une comparaison et partant d'une explication vraiment scientifique des actes de la vie. Le moyen, sinon le plus court, au moins le plus sûr, qui lui est offert pour se connaître, c’est de regarder d’abord en dehors de lui, puis de rechercher en lui-même et dans les êtres qui lui ressemblent l’application des lois et des principes découverts au cours de cette analyse, portant sur les phénomènes plus facilement isolables de la nature inanimée.

Cette comparaison entre lui et ce qui l’entoure, l’homme l’a, consciemment ou inconsciemment, toujours faite. Suivant les époques, suivant les degrés de sa connaissance, suivant les tendances diverses qui l’ont sollicité, elle a fait prévaloir à ses yeux, tantôt l’unité des lois qui le rattachent au cosmos, tantôt la différence qui le sépare, lui et tous les autres vivants, de cet univers qui lui sert de milieu, mais auquel il se sent opposé. De là sont nées deux conceptions de la vie qui, à travers les formes ou les nuances variées qu’elles ont revêtues, se sont tour à tour ou simultanément partagé les esprits. L une est une explication purement mécanique des phénomènes vitaux, les ramenant au seul mouvement et les subordonnant aux seules lois qui gouvernent le changement de la matière et de l’énergie. L’autre est une explication dite vitaliste , en ce qu elle assigne aux actes vitaux une cause propre ou réserve tout au moins en ces actes un côté qui échappe à l’explication mécaniste ou physique des phénomènes de l’univers.

Le regain de faveur qu’obtient, chacune à son tour, Tune ou l’autre de ces deux théories (cela est vrai surtout de la seconde) est fait, en grande partie, de l’opposition qu’appellent inévita-

INTRODUCTION

blement les exagérations de la théorie adverse. Pendant longtemps on peut prévoir que les deux tendances auront leurs partisans, le débat étant en quelque sorte inépuisable. Son principal intérêt est dans les recherches qu’il provoque et les données de l’ordre positif qu’il fait découvrir.

Toutes les fois que les sciences du mouvement ou du changement matériel sous toutes ses formes ont réalisé quelque grand progrès, ce progrès a eu son retentissement en biologie. Les découvertes qui se font dans celles-là se prolongent inévitablement dans celleci. Toujours elles nous fournissent l’explication de certains phénomènes auparavant inexpliqués et avancent d’autant l’état des questions qui s'y discutent. Mais l’esprit de l’homme va toujours au delà de l’horizon que ses yeux peuvent embrasser. Il ne se contente pas de noter le bénéfice acquis, il escompte volontiers les bénéfices à venir. Rarement une ère nouvelle de progrès dans la physique et la chimie s’est ouverte devant lui, sans qu’il ait conçu l’espoir d’y trouver la solution définitive du problème biologique. Lorsque la désillusion se fait sur ce point, les esprits sont de nouveau mûrs pour le vitalisme et on voit cette doctrine renaître sous une forme appropriée aux connaissances du temps. C’est ce qui arrive en ce moment même.

Le siècle qui vient de finir a ôté marqué, dans le domaine de la physico-chimie, par des découvertes profondes qui semblent assurer à l’homme la possession des forces de la nature. La biologie en a eu sa part. L’être vivant a été soumis à une analyse qui nous a donné de lui une connaissance plus exacte et conféré sur lui une puissance incontestable. Mais la conquête la plus précieuse que nous ayons faite, ç’a été de comprendre que les lois générales de l’univers se prolongent en lui et sont à la base même de son existence, que le déterminisme physique gouverne ses phénomènes comme ceux du cosmos. On s’est vu dès lors en possession d’un principe général, qui forme comme l’assise commune des sciences et tend par là même à les rapprocher, voire à les fondre en un tout harmonique.

L’unité rêvée a donc été entrevue, a-t-elle été atteinte? Même si on se restreint au domaine de la nature inanimée, cela n’est pas certain; mais, si on entend joindre à celle-ci le règne vivant, cela est plus que douteux. Sans doute la pénétration de cet être que nous appelons vivant par les forces cosmiques et son assujettis-

INTRODUCTION

semont aux lois générales est un fait acquis, qui peut compter parmi les plus belles synthèses que la science ait réalisées; mais, ceci reconnu, trop de faits restent en lui qui demeurent irréductibles aux lois de l'énergétique, trop de points de vue s’ouvrent sur lesquels ces lois ne nous suggèrent pas le moindre aperçu. Force nous est de faire en lui le départ entre ce que la physicochimie reconnaît comme son bien propre et ce qu’elle refuse d’accueillir dans ses cadres actuels; force nous est, par là même, d'instituer des cadres indépendants qui nous permettent de catégoriser, systématiser, sinon expliquer, ces faits offerts par l’ètre vivant à notre étude et à notre méditation. C’est ce que, d’une façon ouverte ou déguisée, on a du reste, de tout temps, consenti ; sur le terrain de la pratique les deux doctrines ont toujours été amenées à se faire certaines concessions; leurs points de vue extrêmes, seuls, ont résisté jusqu’ici à toute tentative de conciliation.

L’activité de l’être vivant n’est que la restitution à son milieu de l’énergie qu’il en a reçue ; c’est en même temps ou en d’autres termes une réponse à une sollicitation extérieure. On n’a pas manqué de remarquer que c’est là une expression plus ou moins modifiée de la loi de l’inertie et de l’égalité de la réaction à l’action. Mais quelle différence entre les réactions d’un corps inanimé et celles d’un être vivant! A la simplicité des premières a succédé la complexité, l’ordonnancement, nous pouvons dire la finalité des secondes. 11 y a plus, dans ce cycle à mille ramifications intérieures qui, en allant de l’action initiale à la réaction finale, compose entre elles les réactions présentes avec des sollicitations passées et s’ordonne dans le temps comme dans l’espace d’après des lois si particulières, on voit naître un phénomène que rien ne rappelle dans la nature morte, la sensation, la perception, Vidée. Manifestement, ni la transformation, ni l’équivalence ne suffisent à nous rendre compte d’un tel phénomène, pas plus que de la vie ellemême à aucun de ses degrés. Celle-ci, comme l’a compris Claude Bernard, n’est pas seulement une transformation, c’est une « création », avec son corollaire obligé de destruction. Aucuns mots ne peuvent, en tout cas, mieux que ceux-là, marquer la différence si profonde que la vie apporte avec elle dans les objets qu’elle anime.

Avec les réalités matérielles et énergétiques que leur indestructibilité caractérise elle sait, en les prenant pour éléments, en

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construire de nouvelles, qui sont périssables, mais qui sont, tant qu’elles durent, empreintes plus que toutes les autres d’unité, de cohésion, de personnalité. Elle marque positivement un « enrichissement du réel » (1), et cet enrichissement est lié à ce phénomène qu’on appelle la sensibilité. Car c’est la sensibilité qui donne à l’être vivant sa caractéristique, ou, si l’on aime mieux, c’est son nom qui nous sert à syncrétiser toutes les différences caractérisant cet être au milieu des autres. Guidé par sa sensibilité, sans cesse l’être vivant analyse, c’est-à-dire décompose le monde extérieur, puis se l’assimile, pour en reconstruire un qui n’est autre que lui-même et qui, à des degrés variables suivant la puissance de son organisation, est doué de la conscience de soi et de la connaissance de ce qui l'entoure. Qu’il fasse abstraction de sa sensibilité, c’està-dire qu'il extériorise, autant que cela lui est possible, ses sensations, et le monde extérieur, y compris scs propres organes, lui apparaît uniquement comme matière en mouvement; et c’est là justement l’artifice auquel ont recours toutes les sciences qui ne connaissent que les formes ou les changements matériels comme objets de leur étude. Mais qu’il veuille connaître l’être qu’il est lui-même, il n’échappe alors pas à la nécessité de donner une place, dans son examen, à ces faits intérieurs de la conscience et à la relation qui s’établit entre eux et les réponses motrices qu’il fait aux provocations de ce milieu.

Assurément, si les faits de la conscience ne faisaient qu’illuminer les changements énergétiques et matériels qui se produisent en nous et sont la cause elficiente de nos actes, ce serait nous imposer un travail superflu que d’en tenter l’examen et l’analyse, et c’est ce qu'ont prétendu ceux qui rayent ces faits de la phénoménalité proprement dite, en les réduisant à l’état d 'épiphénomènes. Mais comment admettre que la sensibilité, l’idée, n’ait pas une influence déterminante sur la direction du mouvement de l’être vivant! Ne savons-nous pas par nous-même que la seule représentation d’un mouvement tend à réaliser ce mouvement au milieu de tant d’autres possibles et le réalise dans nombre de circonstances? Que cette représentation et la détermination qui la suit soient libres, c’est ce qu’il n’y a pas lieu d’examiner ici. Tout le débat se concentre sur la question de savoir s’il y a influence, conditionnement réciproque, entre le mouvement et la sensibilité. Le sens intime et le sens commun affirment qu’il en est ainsi. La difficulté

(1) Le mot est d’A. Comte.

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ne vient pas de l’obscurité de leur témoignage, mais seulement de l’impossibilité où nous sommes de l’accorder avec les lois du mouvement, telles qu’elles nous apparaissent, quand nous étudions celui-ci en dehors de toute sensibilité. En effet, pour changer la direction d’un état de mouvement ou d’un état d’équilibre, il laut une force, si petite qu’on la suppose; or, l'idée n’est pas une lorce au sens mécanique du mot et pourtant elle se montre a nous comme une cause. Cette contradiction a paru si grave à certains esprits qu’ils ont préféré récuser le témoignage de la conscience, plutôt que de limiter la généralité d’une loi physique. Elle ne prouve en réalité qu’une chose, l’impossibilité où nous sommes de nous faire de la notion de causalité une idée adéquate et de 1 énoncer sous la forme d’un principe général et simple; 1 impossibilité, en d’autres mots, de constituer actuellement l’unité entrevue comme terme assigné à nos différentes sciences.

L’ancien vitalisme excluait de l’être vivant les forces cosmiques et constituait à son usage une force indépendante, la lorce vitale, unique exécutrice des manifestations de cet être. Dans cette doctiine la différence entre l’organique et 1 inorganique était poussée jusqu’à l’exclusion de celui-ci par celui-là. L expérience a réfuté cette erreur et montré comment 1 être vivant tire du monde cosmique toute l’énergie qu’il nous manifeste. Le mécanicisme a adopté ce point de vue et s y est cantonné étroitement, pour lui, inversement, la ressemblance de 1 organique avec 1 inorganique est poussée jusqu’à l’identité. Ces thèses ne résolvent pas le problème plus restreint qui nous est posé: en quoi le vivant diffère-t-il du non-vivant? C’est pour l’aborder à nouveau, qu entre ces doctrines intransigeantes un vitalisme plus récent prend dans le débat une position particulière. Du mécanicisme il accepte toutes les explications qu’il peut lui fournir; il n’ignore pas qu’en dehors des énergies dont celui-ci lui donne les lois il n’a aucun moyen direct d’agir sur l’être vivant, pas plus que d’en recevoir les réponses ; mais néanmoins il ne lui semble pas que la considération de ces énergies et de leurs transformations soit le tout du problème que celui-ci nous pose. Ne pouvant embrasser l’être vivant d’un seul point de vue, il le considère sous deux aspects, qui lui restent irréductibles, sans rien préjuger de la fusion possible des deux ou de l’absorption de l’un par l’autre. Ce n’est pas de sa part présomption ou parti pris, c’est simplement prudence et nécessité.

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Au surplus ces artifices de doctrine n’ont de valeur ou d’utilité que par les progrès qu ils nous font accomplir dans la connaissance pratique des choses ; c’est leur fécondité qui fait leur justification. Le mécanicisme, malgré ses exagérations, ou peut-être en raison de ses exagérations mêmes, a eu sur le développement de la biologie une influence des plus heureuses; s’il n’exprime pas ses lois piopres, il est incontestable qu il lui livre les éléments indispensables à leur connaissance. Le vitalisme, sous toutes scs formes, passe, au contraire, pour une doctrine inféconde, qui marque 1 impuissance de notre science à se développer, quand il n’arrête pas de lui-même ce développement. En cela, il y a quelque exagération et quelque oubli des services rendus. Nous n’en voulons pour preuve que les succès les plus récents et les plus retentissants de la biologie dans le domaine même de la vérité pratique.

Les fermentations sont, sans conteste, des phénomènes d’ordre chimique. Il y a quarante ou cinquante ans, on pouvait penser que tous les progrès à réaliser dans leur étude ne pourraient venir que de 1 extension de plus en plus généralisée des lois de la chimie et qu il n’y avait pas à chercher dans une autre voie, sous peine de faire fausse route. Pasteur vit les choses autrement et ne craignit pas, contre l’opinion régnante, d’introduire dans la question le point de vue vitaliste, en faisant ces phénomènes corrélatifs de l’évolution de ces microorganismes à peine connus avant lui, qu’on a appelés depuis les êtres-ferments. Non seulement la question n’en a pas été obscurcie ou arrêtée, mais elle en a reçu une clarté singulière et un développement théorique et pratique qui a dépassé toute attente. D’où vient la fécondité de cette vue? Elle vient de ce qu’elle a élargi notre notion de la causalité. Peu importe, au fond, la justesse de nos théories du moment ou leur ruine future, si elles nous mettent en main ce déterminisme qui assure notre puissance sur les choses. Or, de toutes les causes qui agissent à la surface de . notre globe, on n’en sait point de plus puissante, peut-être de plus générale et aussi de plus fragile que la vie. Connaître sa relation de mutuelle dépendance avec les phénomènes de Lunivers, c’est nous assurer sur eux un pouvoir aussi grand que le sien propre.

En fait, 1 intervention de la vie, loin de supprimer le déterminisme, le complique au contraire, en allongeant la chaîne des causes ; mais comme en même temps elle hiérarchise celles-ci et les subordonne à quelque condition facilement accessible, elle nous permet de les gouverner sans être obligés d’en connaître le détail.

INTRODUCTION

Le chimiste agit sur des unités de durée illimitée et indéterminée, les triolccules, qui n’ont pas d’évolution et dont tout changement intérieur implique en somme la destruction; le biologue a à sa disposition des unités bien différentes, les germes , qui ont une évolution déterminée, c’est-à-dire dont les états successifs sont astreints à un ordre particulier dans le temps, comme scs éléments le sont dans l’espace à chaque instant de sa durée. Agir sur un germe (et toute partie de l’ètre vivant est assimilable à un germe) c’est agir sur une évolution et les conséquences possibles de cette évolution. La puissance du biologue s'accroît ainsi de toute celle qui est incluse dans le germe, toutes les fois qu il peut influencer celui-ci dans un sens favorable ou défavorable à son développement, et cela alors même que les lois intérieures de cette évolution lui restent masquées ou inconnues. Entre la molécule et le germe il y a sans doute un fond commun de ressemblance; mais il y a des différences saisissantes; ce sont celles-là mêmes qui sont l’objet de la biologie.

11 est très vrai, les êtres-ferments livrent à l’analyse d autres complexes, plus simples qu’eux-mêmes, plus rapprochés par conséquent des éléments inorganiques et qui nous paraissent les agents essentiels de leur puissance ; de sorte que le point de vue mécaniste semble, sur ce terrain même, reprendre sa revanche. Mais cela ne doit pas nous surprendre; nous savons d avance que les deux points de vue ne s’excluent pas, mais tendent au contraire à se concilier, tout en se maintenant dans leurs limites respectives.

Ce que l’être vivant livre à notre observation, c’est bien d’une part des phénomènes de la physique commune, comme le travail de ses masses contractiles, la chaleur de ses organes, la tension de ses artères, etc., ou bien des corps de lachimie minérale, comme l’acide carbonique et l’eau de ses excrétions ; mais c’est aussi des complexes, dans lesquels les forces élémentaires ou les principes minéraux sont si intimement associés dans leurs rapports et leur succession, qu ils y disparaissent en tant qu’éléments et constituent des unités nouvelles ayant leur physionomie propre et leurs lois particulières; telles sont la contraction des muscles, la sécrétion des glandes, la conduction des nerfs et toutes les fonctions variées des différents protoplasmes. — Sans doute l’analyse s’efforce de pénétrer dans ces groupements organisés, d'en déterminer la structure à tous les degrés, d’en éclairer le mécanisme intérieur : mais il faut bien

INTHODUCTION.

reconnaître que cette analyse, malgré ses succès de détail, est ivsk'r jusqu ici insuffisante et inadéquate à son objet. En revanche elle lait, par sa difficulté même, ressortir l’unité de ces complexes, lesquels tous, d’une façon spéciale à chacun d’eux, font converger leurs rouages et leurs énergies intérieures vers quelque phénomène terminal simple, d’ordre mécanique, physique ou chimique ordinaire. Et alors, pour ne pas nous perdre dans ce détail, qui pour une grande part nous est voilé, nous donnons par abréviation de langage des noms synthétiques à ces unités d’un ordre nouveau, et c est ainsi que nous parlons de contractilité , à' irritabilité, de propriétés vitales de divers ordres.

Ainsi à 1 inverse des phénomènes de la nature inorganique qui s offrent a nous à l’état en quelque sorte isolé, ceux de la nature animée nous sont donnés dans des associations qui forment des touts cohérents, au sein desquels il faut dissocier ces phénomènes plus simples pour les reconnaître. Isolés par l’analyse, ils sont physiques ; synthétisés par l’être vivant, ils forment ces complexes que nous appelons les phénomènes vitaux et auxquels les manifestations de la sensibilité à ses degrés les plus divers donnent une expression si nouvelle, une caractéristique si tranchée, quand notre examen porte sur les êtres les plus hautement organisés. — Les lois que la biologie cherche à édicter sont donc, avant tout, des formules de constitution et dévolution. Dans le monde extérieur à nous, nous ne voyons que les relations prochaines existant entre les phénomènes et les objets qui tombent sous nos sens, tant l’ensemble auquel ils appartiennent est hors de notre portée ; dans l’être vivant c’est le rapport de chaque partie avec le tout qui nous frappe d’abord. Entre celui-ci et celle-là il y aune relation de mutuelle dépendance ; chaque organe travaille à la conservation de 1 individu, mais dépend de lui à son tour pour ses conditions d’existence , et cette relation se répète à tous les degrés de l’organisation. Non seulement du milieu à l’être vivant et de l’être vivant à son milieu, mais de chacune de ses parties à son ensemble et de son ensemble àchacune de ses parties, un circulus d’influence réciproque est établi, qui conditionne cet accord si complexe, garantit cet équilibre si instable, réalise cette unité si cohérente dont notre conscience est le reflet intérieur, pendant que la fin extérieure commune de tous ces actes harmonisés entre eux l’exprime dans 1 ordre du mouvement.

Du point de vue de la biologie, les manifestations isolées d’un

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organe n'ont point d’intérêt par elles-mêmes ; elles n on ont que par sa fonction, c’est-à-dire par la relation qu’elle implique entre lui et l’organisme. Dans toute fonction nous trouvons des phénomènes de l’ordre physique, tels que des déplacements de substance, des transformations d’énergie, qui sont nécessaires pour l’exciter, l’alimenter, finalement la manifester à nos yeux. Au cours de leur évolution organique, comme en dehors d’elle, ces phénomènes restent soumis au déterminisme physique qui ne les abandonne jamais et sans lequel ils ne seraient pas compréhensibles. Mais cette évolution, en tant qu’elle utilise ces phénomènes pour se réaliser elle-même, est quelque chose de particulier, qui caractérise l’être vivant; elle est, dans toute fonction, le phénomène que nous appelons vital, faute d’un autre mot qui puisse le désigner. Ce qui nous frappe en celui-ci, ce qui fait qu’il nous pose un problème à part, c’est l’allure singulière que prend le déterminisme intérieur, en quelque sorte nouveau et superposé au précédent, qui guide son évolution ou, pour le dire une fois de plus, le lien qui rattache en elle le mouvement à la sensibilité à tous ses degrés, l’enchaînement qui en résulte entre les faits dans ce milieu qui est le temps, sous la forme de ce que nous appelons la mémoire.

L’exposition des fonctions est l’objet même de la physiologie. Celle-ci doit faire un détail minutieux de tous les phénomènes qu'une instrumentation physico-chimique appropriée lui permet de reconnaître dans l’être vivant. Cette analyse est indispensable à la connaissance des lois de la vie, comme à l’action que nous prétendons exercer sur elle. Mais, même en la supposant complète (ce qui est loin d’être), elle ne constitue pas le tout de la tâche du physiologue. Celle-ci ne commence en réalité que lorsqu’il s’applique à mettre ces éléments dans leur ordre et à définir les relations qui existent entre eux, et c’est là la partie laplus difficile de son œuvre, cellequidemande le plus deretouches,àmesure quel’ôtudc des faits découvre de nouveaux points de vue. — Les auteurs du présent traité se sont donné pour objet d’exposer l’ensemble de la physiologie, tel qu’on peut le comprendre à notre époque, en tenant compte des acquisitions importantes qu elle a faites, dans ces vingt ou trente dernières années, en différents points de son domaine. Sans rompre avec ses anciens cadres, ils ont essayé de les adapter au langage et aux principes de la science générale contemporaine. Sans sacrifier à l’exactitude des faits, ils ont cherché à donner à la science physiologique le plus d’unité possible. Ils ont visé beaucoup moins à être complets dans les détails qu a être clairs dans leur interprétation.

INTRODUCTION

Les difficultés d’une telle œuvre sont comprises de tous; elles serviront d’excuse aux imperfections quelle présente et dont les auteurs ont conscience plus que qui que ce soit.

Lyon, mars 1904.

J. -P. Morat.

TABLE DES MATIERES

PROLÉGOMÈNES

Domaine de la physiologie . 1

Divisions . 1

Méthodes . 2

A. Les êtres vivants; leurs caractères principaux . 3

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