TBAITÉ DE PHYSIQUE
peut-être exagéré l'usage des machines qu'il imagina pour éloigner les vaisseaux romains des remparts de Syracuse ; néanmoins, ses découvertes en mécanique qui nous sont parvenues sont assez importantes pour Justifier sa grande renommée.
La physique n'existait donc pas réellement comme science chez les Grecs, puisque les vérités connues de leur temps étaient encore éparses, malgré les efforts de Thaïes et d'Aristote pour les réunir. 11 en fut de même chez les Romains , plus occupés de conquêtes que d'études sçientiiiques. Aussi se bornèrent-ils à répéter ce que les Grecs avaient avancé, sans chercher à discuter si les opinions émises par ceux-ci étaient erronées ou non. Après s'être rendus maîtres de l'Italie, ils portèrent leurs armes au delà et n'eurent d'abord aucun respect pour les établissements littéraires et scientifiques des peuples vaincus. lis ne commencèrent à prendre du goût pour les arts qu'après la prise de Syracuse , d'où Marcellus enleva les statues et les vases pour en décorer les temples de Rome. A cette époque, cette ville, qui devait devenir la capitale du plus vaste empire qui ait jamais existé, n'avait encore ni poètes, ni philosophes, ni historiens, ni orateurs. Nous ne suivrons pas le développement de la philosophie chez les Romains, mais nous dirons seulement qu'on peut leur reprocher, comme aux Grecs dont ils devinrent les élèves après les avoir vaincus , d'avoir été avides du merveilleux; d'avoir accueilli, sans discernement, les traditions souvent les plus absurdes , et de les avoir réunies dans des corps informes de doctrine. Précisons les faits.
Au rapport de Cicéron , la géométrie était peu cultivée à Rome, et l'astronomie , qui était entachée de magie , se bornait à prédire les éclipses. Les discussions scientifiques roulaient principalement, comme du temps de Leucippe et de Démocrite , sur la métaphysique des atomes et le vide.
Lucrèce, contemporain de Cicéron, dans son mémorable poëme de Natiirâ rerwn , expose le précis des opinions d'Épicure, comparées à celles d'autres philosophes célèbres. On y trouve des notions assez exactes , quoique vagues , sur plusieurs points de la physique. Il avance, comme du reste on devait le savoir depuis Archimède , que la chute des graves ne s'effectue pas de la même manière pour tous les corps, et que les corps sont composés de matière et de vide ; il décrit avec exactitude les effets du tonnerre , etc. Ou trouve dans Sénèque des observations sur le grossissement que produisent les globes de verre par réfraction, et les miroirs courbes par réflexion, et d'autres sur. les couleurs de l'iris qui se forme dans les prismes de verre ;
sur la diminution de la chaleur dans les hautes régions de l'atmosphère; il parle des différentes couleurs des étoiles, et dit que les comètes ont un cours régulier, que les tremblements de terre sont dus à une chaleur centrale, etc., etc.
Pline, dans son Histoire naturelle, fait de larges emprunts àThéophraste et à Aristote; il y rapporte une foule d'observations relatives aux arts , et y donne quelques notions sur le dégagement de l'électricité par frottement, et sur divers phénomènes électriques. Quant à ses principes de physique , ils sont à peu près ceux de Platon et d'Aristote , qui régnaient alors dans toutes les écoles.
Les anciens, du temps de Pline et même avant , connaissaient la propriété dont jouit la torpille, de produire un engourdissement quand on la touche avec une pique ou une baguette. Galien rapporte le même fait. Plutarque dit que ce poisson fait éprouver un engourdissement aux pécheurs , par l'intermédiaire de leurs filets , et que si l'on verse de l'eau sur une torpille vivante, la sensation se propage jusqu'à la main à la faveur de l'eau tombante.
Appien a décrit les deux organes qui possèdent la faculté de donner des commotions, dont les anciens se servaient comme d'un moyen cnratif, particulièrement dans la goutte, la paralysie, etc. D'autres observations analogues prouvent que les Grecs et les Romains avaient observé avec soin le phénomène de la torpille, dont l'origine électrique est aujourd'hui bien démontrée.
Vossius rapporte que , de son temps, on faisait usage de la commotion de la torpille pour guérir les maux de tête invétérés, et qu'on l'employait comme remède contre la goutte.
Les anciens paraissent s'être occupés beaucoup des propriétés du tonnerre ; suivant eux , faire descendre le tonnerre ou la Divinité ellemême était même chose. Selon Pline, Numa avait eu fréquemment ce pouvoir. On a été même jusqu'à dire que le procédé à l'aide duquel on retire des nuages le fluide électrique , était connu des anciens et en partie de JNuma Pompilius, et que Tullus Hostilius, son successeur, périt pour avoir maladroitement employé ce dangereux procédé. On trouve en effet dans Pline ce passage remarquable relatif à Tullus Hostilius: « Dans le moment où il évoquait la descente de la foudre par le procède de Numa, mais maladroitement, Tidius fut frappé de la foudre. Quod scilicel fulminis evocalionem imiltdumjjarum rite, TuUuiii Hosliliam ict uni fulmine. Plin., lib. ii, c. 53. » Ou trouve encore, dans Lucain, un passage remarquable relatif au même sujet.
Aruns, savant étrurien , instruit dans les mouvements du toimorre,
est dit avoir rassemblé les feux de l'éclair dispersés dans l'air , et les avoir ensevelis dans la terre.
y4runs (Ihpcrsos fulmiiiis ignes
Colliglt, et terra mœsto cum murmure condit. LucAN., P/inrs., 1 , 606.
II est impossible de s'expliquer avec plus de précision sur l'emploi des paratonnerres pour soutirer la foudre. Ce passage ne doit pas étonner; car les Étrusques, au rapport des auteurs anciens, et à en juger par les antiquités qui nous restent, avaient une civilisation fort avancée à une époque très-reculée.
L'astronomie , entachée de magie , fit de tels progrès à Rome pendant le premier siècle de l'ère chrétienne , que les astronomes combattirent les astrologues, et s'efforcèrent de démontrer l'erreur de leur prétendue science. Mais ces attaques ne servirent qu'à l'accréditer davantage , et bientôt après tout l'empire romain crut à l'astrologie. Plusieurs empereurs même partagèrent cette erreur.
D'un autre côté, les attaques réitérées des barbares , et la lutte entre le christianisme et le paganisme, qui devint si vive que l'on quitta les sciences positives , quoique encore dans leur enfance , pour se livrer à des sujets purement spéculatifs, arrêtèrent non-seulement pendant longtemps les études scientifiques , mais finirent même par les anéantir presque entièrement pendant plusieurs siècles.
Mais avant d'indiquer quelles étaient ces études dans le moyen âge, arrêtons-nous un instant pour parler de la chimie, considérée plus tard comme une des branches de la physique générale, et qui a contribué à l'impulsion que celle-ci reçut dans le xv'' siècle, en appelant continuellement l'attention des philosophes sur l'art des expériences, sans lequel la physique ne saurait exister.
La chimie, comme science , était inconnue des anciens; cependant plusieurs peuples, et en particulier les Égyptiens, cultivèrent avec succès , comme on l'a vu précédemment , les applications de cette science aux arts, sans en connaître les principes. Ce peuple était surtout habile dans l'art de teindre les étoffes, de travailler les métaux, le verre et les émaux , et colorer ces derniers de diverses teintes; il savait pu- - rifier la soude ou natrum, et retirer la potasse des cendres.
Les Phéniciens avaient également des connaissances assez étendues dans les arts qui dépendent de la chimie. Ces peuples connaissaient l'usage du cuivre, de l'or , de l'argent, du plomb, de l'étain et du fer; ils savaient retirer ces métaux de leurs minerais, les allier entre eux, et produire divers composés métalliques, tels que la litharge,
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les vitriols ; i!s connaissaient aussi l'usage des liqueurs fermentées. Malgré toutes les connaissances qu'exigeaient les opérations préalables pour obtenir ces composés, ils ne possédaient encore que des règles pratiques qui, réunies, ne formaient pas un corps de doctrine. Les arts cbimiques passèrent des Égyptiens chez les Grecs et les Romains, qui s'occupèrent peu des connaissances scientifiques sur lesquelles ils reposaient, puisque leurs philosophes n'en ont pas fait mention. Voici quelques faits signalés par eux :
Suivant Laërce Diogène, Démocrate s'était occupé à imiter les pierres précieuses.
Dioscoride, qu'on suppose avoir été le médecin de Cléopâtre, avait indiqué le moyen de retirer le mercure de sa mine par la sublimation , etc. Mais toutes ces assertions ne suffisent pas pour prouver que la chimie existât comme science, il faut remonter jusqu'au vu'' ou Mil'' siècle pour en apercevoir les premiers rudiments ; mais avant de le prouver, revenons à l'état dans lequel se trouvait la physique générale en Europe dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, alors que, de toutes parts, l'empire romain croulait sous les coups réitérés des barbares. Peu à peu les ténèbres couvrirent les ruines de l'empire d'Occident, et menacèrent bientôt celui d'Orient.
Les Grecs, entourés de barbares, gouvernés par des princes inhabiles et ignorants , accablés sous le poids de guerres intestines et étrangères, virent bientôt s'éteindre les sciences, les arts et la littérature, qui avaient fleuri , surtout ces derniers, pendant tant de siècles parmi eux. La destruction totale de l'idolâtrie entraîna celle des différentes sectes des philosophes de l'antiquité , et fit fermer les écoles où les sciences étaient enseignées par des païens. La lutte entre les deux religions devint si grande que l'une s'efforçait d'anéantir l'autre.
L'esprit de discussion qui avait pris naissance chez les Grecs, et dont nous avons signalé la funeste tendance pour l'avancement des sciences physiques, ne tarda pas à être partout à la mode. L'étude des choses fut négligée pour raisonner sur les mots ; mais peu à peu la barbarie fît évanouir les lueurs que la dialectique avait conservées, et les Grecs furent eux-mêmes plongés dans les ténèbres.
Dans les vi^ et vii*^ siècles, Justinieu, qui voulait abattre l'idolâtrie dans l'Occident, détruisit les écoles, et en particulier celles d'Athènes; il ne conserva que celles d'Alexandrie, dont les chaires étaient occupées par des chrétiens; mais bientôt elles furent anéanties à leur tour. Il n'existait donc plus alors d'établissements scientifiques, aussi les astrologues devinrent-ils les philosophes par excellence, et régné-
rent-ils sans partage sur les esprits , qu'ils dirigeaient a leur gré. Néanmoins, sous Justinien, il existait quelques hommes démérite, tels qu'Anlhémius et Isidore, sortis de l'école du philosophe Proclus , qui , au commencement du vi*^ siècle , ranima le goût et l'étude des mathématiques dans la Grèce. Au rapport d'Agathias, continuateur de Procope de Césarée, Anthémius était un ingénieur habile, joignant la connaissance de la géométrie à celle de la physique. Justinien le chargea de reconstruire l'église de Sainte-Sophie. Cet homme , supérieur à son siècle, avait quelque idée de la force expansive de la vapeur, autant qu'on en peut juger d'après les détails dans lesquels entre Agathias.
Tel fut l'état des choses jusqu'au commencement du viii^ siècle, où Léon risaurien, ce furieux iconoclaste, enveloppa dans la même proscription les sciences, les arts, les images. Son aveuglement était tel, qu'il fit brûler, la nuit, dans leurs maisons, avec tous leurs livres, douze ecclésiastiques, ses conseillers, qui ne partageaient pas son horreur pour les images. Tout semblait donc concourir à l'anéantissement des sciences, et tous les efforts de l'esprit humain durant toute l'antiquité, en Egypte, en Grèce et dans l'empire, auraient été perdus pour la civilisation , si les livres échappés à la proscription générale n'eussent été conservés dans les communautés religieuses.
Saint Benoît, qui , en .54 3, fonda le premier ordre monastique en Occident , sur le mont Cassiu , a donc droit , sous ce rapport, à notre reconnaissance. La règle de son ordre était de prévenir la vie purement contemplative que l'on reprochait aux moines d'Orient. En conséquence , elle recommandait le travail manuel , et faisait un devoir de la lecture et du travail intellectuel. INéanmoins, les bénédictins ne parurent en France que vers le commencement du vu*' siècle ; et, bientôt après, il se forma de toutes parts des couvents qui eurent d'abord des bibliothèques , et plus tard des écoles. Les travaux littéraires et scientifiques furent l'apanage des communautés religieuses, et, en particulier , de celles qui suivaient la règle de Saint-Benoît ; aussi ne Yit-on pas un seul auteur, pendant un grand laps de temps , qui n'appartînt au cloître. A la vérité , les sciences physiques n'y gagnèrent d'abord rien ; mais plus tard elles reçurent une impulsion par les travaux de quelques moines, qui les enrichirent de découvertes importantes dont je parlerai bientôt. Mais avant, assistons à la renaissance des sciences et des arts.
Par une de ces singularités dont l'histoire ne nous offre qu'un seul exemple , le dépôt des connaissances humaines en Orient fut recueilli,
conservé et mis au jour dans le moyen âge par un peuple qui avait été plongé dans la barbarie pendant toute l'antiquité , et chez lequel les lumières ne brillèrent pendant quelques siècles que pour s'éteindre ensuite tout à fait. Les Arabes, à l'époque où Mahomet les asservit, étaient dans l'ignorance la plus profonde , état favorable aux vues politiques de ce conquérant; aussi se servit-il de l'ascendant de sa religion pour empêcher que les sciences ne pénétrassent parmi eux. Ce n'est que vers le viii'^ siècle, sous les Abbassides, que les Arabes commencèrent à sortir de la barbarie dans laquelle l'islamisme les avait maintenus. Les Abbassides appelèrent près d'eux des médecins chrétiens, qui répandirent peu à peu en Arabie le désir d'acquérir des connaissances positives, connaissances qui flattaient singulièrement l'esprit de ce peuple, avide du merveilleux.
Ils firent rechercher les livres scientifiques épars, écrits en différentes langues, et en confièrent la traduction à des chrétiens. C'est ainsi que les œuvres d'Aristote prirent faveur parmi eux et leur inspirèrent le goût du péripatétisme et de la médecine. Le calife Mahmoud, qui régnait au commencement du ix* siècle, répandit plus tard ! étude des mathématiques qu'il cultiva lui-même avec passion. Il employa toute son influence pour populariser la philosophie grecque. Les successeurs de cet homme éclairé encouragèrent les sciences, qui finirent par se répandre dans tous les Etats soumis à l'islamisme : aussi vit-on en Asie, en Afrique, en Espagne, et particulièrement à Cordoue, des écoles où l'on enseignait la médecine, l'astronomie, les mathématiques et la philosophie, écoles fréquentées même par des chrétiens. Cette civilisation avancée pour le temps dura jusqu'au xiv*' siècle, époque où Tamerlan dévasta l'Asie.
Bien que les sciences, les arts et la littérature aient été en honneur chez les Arabes, néanmoins, leur prédilection pour Aristote, dont ils adoptèrent les principes sans les comprendre, contribua à les égarer. Ils eurent continuellement recours à des commentateurs qui défigurèrent tellement ces principes, qu'il était impossible de les retrouver au milieu de ce chaos. Des sectes de péripatéticiens se formèrent de toutes parts, et chacune, croyant avoir saisi la pensée d'Aristote, combattait toutes les autres et lançait contre elles l'analhème. L'étude de la philosophie portait donc plutôt sur le mécanisme des propositions que sur les idées et les faits, et fournissait par conséquent des armes a la controverse.
Les Arabes cultivèrent néanmoins avec succès la géométrie, l'as-
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tronomie, la médecioe, et surtout la chimie. Le plus célèbre d'entre eux est Gheber-Aben-Moussa-Djafa-Alsofi, qui florissait dans le Aiii^ siècle, et que l'on regarde comme le fondateur de l'école arabe. On lui doit la découverte de l'alambic, du sublimé corrosif et de l'acide nitrique. Les Arabes ont encore découvert l'eau régale, le nitrate d'argent et diverses préparations pharmaceutiques qui passèrent en Europe, par l'intermédiaire de ceux qui fréquentaient leurs écoles. Mais la chimie ne fut cultivée par les Arabes que comme une branche d'une autre science, de la science par excellence selon eux, qui prit naissance vers le vu'' siècle de l'ère chrétienne, et à laquelle la physique et la chimie doivent d'avoir mis en faveur la méthode expérimentale comme moyen de recherches : je veux parler de l'alchimie.
Dans les auteurs anciens on ne trouve rien qui ait trait à cet art. Pline rapporte seulement que Caligula fut le premier qui prépara de l'arsenic pour le transformer en or, et qu'il n'arrêta ses recherches que parce que la dépense surpassait le profit. Mais il est probable qu'il ne fit que séparer l'or d'un minerai arsenifère; ce qui paraît certain, c'est que cet art prit naissance chez les Arabes; qu'il fut répandu en Europe par Raymond Lulle de Majorque, dans le xm^ siècle, par Arnaud de Villeneuve d'Aragon, au commencement du xiv^ siècle, et qu'il eut ensuite pour adeptes Azot, Paracelse et autres.
L'alchimie avait pour but principal la transmutation des métaux; ses partisans pensaient que tous les métaux renfermaient une seule et même substance, le métal par excellence, et dont la pureté était masquée par la présence de substances étrangères ; suivant que ces dernières se trouvaient en plus ou moins grande quantité, le mélange était plus ou moins grossier. L'or était le composé qui s'approchait le plus du principe primitif. La substance qui pouvait transformer toutes les autres en or ne devait opérer ce changement qu'en enlevant les matières étrangères qui altéraient sa pureté; cette même substance devait enlever aussi du corps humain les principes morbides qui altèrent les fonctions vitales : c'était la pierre philosophale, la panacée universelle. En s'attachant à cette chimère, les alchimistes, je le répète, ont mis sur la voie des méthodes expérimentales pour interroger la nature, et ont contribué par là à la grande impulsion que reçurent plus tard les sciences physiques et chimiques.
On conçoit, jusqu'à un certain point, comment on crut dans l'origine à la transmutation des métaux. En voyant, sous l'influence d'opérations nouvelles, un minerai d'une apparence grossière se
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transformer eu métal pur, les mineurs durent penser qu'il n'était pas impossible d'obtenir les métaux les plus précieux en opérant la purification des autres. C'est une fatale conséquence de l'erreur où étaient tombés les Grecs, qui avaient admis sans examen que les corps n'étaient formés que d'un très-petit nombre d'éléments, et que l'on pouvait arriver à la connaissance des choses au moyen de principes simples. On voit par là quelle influence les sciences ont exercée sur la civilisation. Les Arabes conservèrent donc le foyer des lumières intellectuelles au milieu des ténèbres qui couvraient alors tout l'Occident, et dont les monastères recueillirent d'abord quelques faibles rayons.
En Occident, jusqu'au viii*" siècle, il n'existait d'écoles que dans les cathédrales et dans quelques communautés, pour le besoin des ecclésiastiques. Dans ces temps de barbarie on prit pour guides un certain Capella, né en Afrique dans le v*" siècle, et qui avait écrit quelques ouvrages en latin sur les sciences et les arts, puis, dans le vi'' siècle, Cassiodore, sénateur romain. Les ouvrages de ces auteurs n'étaient que des compilations propres tout au plus à conserver quelques documents relatifs aux sciences. Cet état de choses subsista jusqu'à ce que Charlemagne, s'étant rendu maître d'un vaste empire, et alors que les Français commençaient à respirer sous la protection de ses lois, sentit la nécessité, pour civiliser ce peuple, de répandre l'étude des sciences, des arts et de la littérature, dont on le regarde, à juste titre, comme le restaurateur.
Pour donner l'exemple, il se livra lui-même à l'étude, vingt-cinq ans après son avènement au trône, c'est-à-dire, vers 791. Ce grand monarque prit pour maître un nommé Flaccus Albinus Alcinnus [Alcuin)^ diacre de l'église d'York, jouissant alors d'une grande réputation, en raison de ses connaissances variées dans les lettres, les mathématiques et l'astronomie.
A cette époque , l'Angleterre possédait quelques hommes éclairés ; parmi ceux qu'on y avait envoyés d'Italie pour la propagation de la foi, il s'en trouva plusieurs qui avaient quelques notions des sciences, ((u'ils transmirent a d'autres religieux. C'est par ce moyen et par le concours des bénédictins que, depuis le vi^ siècle, elles furent conservées pour arriver jusqu'à l'époque de Charlemagne.
Aide de son maître, ce grand homme ouvrit bientôt des écoles publiques, non-seulement à Paris, mais encore dans les diverses parties de la Gaule et de la Germanie soumises à sa domination. Ces écoles étaient dirigées par des hommes venus de l'Angleterre et de
l'Irlande; pour donner plus de faveur à ces établissements, il en fonda un dans son propre palais, et l'on y enseigna toutes les parties qui constituaient alors les études. Charlemagne se livra lui-même avec ardeur à celle de la rhétorique, de la dialectique et de l'astronomie.
Sous les successeurs immédiats de Charlemagne, je veux dire sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, les écoles furent à peu près fermées. Dans les siècles suivants, jusqu'aux xii*^ et xm*^, l'Europe continua d'être plongée dans les ténèbres; les croisades absorbaient trop l'attention des esprits pour que l'on pût se livrer à l'étude.
Vers la fui du xi* siècle, la scolastique, mélange monstrueux de subtilités dialectiques, de théologie et de notions scientifiques, fut en grande faveur; aussi, l'art de discuter, qui conduisait à la célébrité, fut-il la passion dominante. Dans le siècle suivant, les doctrines d'Aristote furent très-répandues en Occident. Frédéric II, qui régnait en Allemagne, y contribua beaucoup; mais, d'un autre côté, il rendit un service érainent, en faisant traduire les livres arabes qui traitaient de mathématiques, de physique et de médecine. L'enthousiasme pour Aristote fut porté à un tel degré, que l'on ne s'occupait pas de rechercher ce qui était vrai ou non dans ces ouvrages, mais bien ce qu'avait dit le maître.
Depuis les Arabes , on ne voit , dans tous les ouvrages de physique, aucune expérience nouvelle ; il faut aller jusqu'au xiii^ siècle pour trouver un homme qui se soit occupé de la physique, sous le rapport expérimental ; cet homme , considéré encore par le peuple comme le magicien par excellence, est Albert, né à Lawingen en Souabe , vers 1205. Religieux de l'ordre de Saint-Dominique, il se livra de bonne heure à l'enseignement à Cologne, où il eut de nombreux élèves. Dans un voyage qu'il fit à Paris , le nombre de ses auditeurs fut si considérable, qu'il fut obligé de donner ses leçons sur une place qui reçut alors le nom de Blaitre- Albert, et appelée aujourd'hui place Maubert. Les ouvrages qu'il nous a laissés ne renferment aucun des contes absurdes que l'on a publiés sous son nom; on y voit seulement qu'il était partisan de la doctrine d'Aristote, dont il a fait de nombreux commentaires. Il avait une grande aptitude pour les sciences mécaniques , et s'occupait de l'étude des phénomènes naturels. On trouve dans ses ouvrages une dissertation sur les aérolithes , sur l'existence desquels il n'élève aucun doute , et qu'il cherche à expliquer, soit en les considérant comme formés dans les hautes régions de l'atmosphère, ou bien comme étant tombés de la lune , hy-
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pothèses qui ont été renouvelées de nos jours , et auxquelles on en a ajouté une autre, celle de corps errants dans l'espace, et qui tombent sur la terre dès l'instant qu'ils se trouvent dans sa sphère d'activité. Il paraît qu'il cultivait dans des serres chaudes des plantes qui fleurissaient et des aibres qui donnaient des fruits avant la saison , ce qui le mit à même de donner en hiver, à un évêque, ce fameux festin au milieu d'un jardin fleuri. Ce repas fit événement, et ne contribua pas peu à le faire accuser de magie. Au surplus , la variété des connaissances d'Albert relevait si fort au-dessus de ses contemporains, qu'on s'explique facilement tout ce qu'il y a d'absurde dans ce qu'on a débité sur son compte.
Dans le xiii^ siècle parut encore Roger Bacon , cordelier , professeur à Oxford, élève d'Albert surnommé le Grand, et appelé luimême le docteur admirable. Il conçut l'idée de fonder les sciences physiques sur l'observation , et d'interroger la nature au moyen de l'expérience. Essayer de secouer le joug de l'autorité scolastique, était une innovation sans exemple ; aussi produisit-elle un grand scandale. Il parvint néanmoins à faire des élèves qui réunirent une somme considérable pour le temps, afin de subvenir aux frais des expériences. Une entreprise aussi hardie devait attirer sur lui des persécutions dans un siècle d'ignorance. Il fut condamné par le général des cordeliers à une prison perpétuelle, au pain et à l'eau, pour avoir essayé de dissiper les préjugés dont son siècle était imbu ; il en sortit après s'être justifié, mais à la condition de ne plus s'occuper de physique.
On lui doit des notions sur les propriétés des verres concaves et convexes, dont il parle dans son Opus majus, en disant que « les « Pères, quand ils seront âgés, pourront se servir de ces verres pour « lire.» Il y fait mention également de combinaisons de verres, à l'aide desquelles on pourrait grossir les objets et voir à des distances immenses, qu'il s'exagère; de la possibilité de faire mouvoir des chariots et des vaisseaux à l'aide d'un mécanisme intérieur auquel on pourrait appliquer la force du vent : prévision de l'emploi de la vapeur.
Dans son Spéculum alchimiœ , il parle des propriétés de la poudre à canon , dont l'usage était déjà vulgaire de son temps, puisque les enfants s'amusaient à en enfermer dans du parchemin , pour y mettre ensuite le feu. Bacon , que son génie élevait au-dessus de son siècle, a avancé qu'en employant la composition de salpêtre, de soufre et de charbon , on pourrait renverser des villes. Bien que cet homme supérieur ait partagé toutes les erreurs des alchimistes, er-
28 THAITÉ DE PH^S1QLJ•.
reurs l)ien pardonnables dans les temps de ténèbres où il vivait, on ne lui en doit pas moins une grande reeonnaissaiice pour avoir été un des fondateurs de la physique expérimentale. Quoique Roger Bacon ait donné à cette science une grande impulsion, néanmoins il n'a pas peu contribué à répandre, comme son maître, la doctrine d'Aristote, tout en cultivant les mathématiques, la mécanique, lastronomie, l'optique et la chimie.
Les événements qui troublèrent l'Europe dans le xiv*' siècle arrêtèrent l'impulsion que Roger Bacon venait de donner aux sciences; il peut se faire aussi qu'il ait eu des idées trop avancées pour être compris de ses contemporains.
Aussi faut-il aller jusqu'au xv siècle pour voir reprendre aux sciences une marche régulière et progressive. Je passe sous silence tout ce qui n'a pas rapport à l'avancement des sciences expérimentales, pour arriver à Paracelse, né en 1496, et auquel on doit des préparations chimiques qui produisirent quelquefois des effets si heureux , que les médecins commencèrent à croire que la science à laquelle il s'était voué, pouvait leur fournir d'excellents moyens de soulager l'humanité souffrante. C'est à cette époque que la chimie reçut elle-même une grande impulsion. Médecins, chimistes, métallurgistes, naturalistes et industriels se mirent à l'œuvre, chacun dans l'étendue de sa sphère. Les découvertes se succédèrent rapidement , et la métallurgie abandonna les méthodes routinières pour en suivre d'autres fondées sur des découvertes récentes.
Paracelse occupa à Baie, en 1527, la première chaire de chimie; de cette époque date une ère nouvelle pour cette science, dont nous ne suivrons pas tous les progrès; nous dirons seulement qu'Agricola, après avoir étudié la minéralogie dans les mines de Bohême et de Schemnitz, aida aussi à jeter les bases de la chimie rationnelle. Déjà, depuis deux siècles, on s'en occupait en Allemagne, et avec ardeur, à cause de l'exploitation des mines qui a toujours été productive dans cette contrée.
L'alchimie fit alors de grands progrès; les préparations mercurielles, sulfureuses ou antimoniales qui venaient d'être découvertes et qui étaient des remèdes héroïques pour certaines maladies que les anciennes doctrines n'attaquaient jamais avec succès, contribuèrent à lui donner une vogue prodigieuse. Ses adeptes avancèrent de nouveau et avec plus de force qu'il devait exister un principe unique, au moyen duquel on devait élaborer l'or et chasser les principes morbides. La lutte devint vive entre les chimistes et les partisans
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(le la pierre philosophale, dont la secte s'évanouit entièrement dans le XVIII* siècle.
L'électricité et le magnétisme , dont il n'a point été fait mention jusqu'ici , ne constituaient pas encore une des parties les plus importantes de la physique générale. Gilbert est le premier qui ait publié , en 1590, un ouvrage rempli d'idées neuves sur quelques-uns des phénomènes qui en dépendent. C'est lui qui a commencé à classer les corps d'après leurs propriétés électriques de frottement.
Nous voilà aux xv* et xvi^ siècles, à cette époque peut-être unique dans les fastes du monde, où les esprits s'agitaient de toutes parts pour étendre la sphère de leurs connaissances, et chasser les erreurs qui, accumulées depuis des siècles dans nos annales, retardaient les progrès de la civilisation. En effet, comme l'a dit M. Herschel [Preliminanj discourse on the study of natural lildlosophy , London , 1833), Yasco de Gama doublait le cap de Bonne-Espérance; -Colomb découvrait l'Amérique ; Magellan cherchait les terres australes ;Drake faisait le tour du monde; l'astronomie se débarrassait des chaînes que lui avaient imposées les doctrines d'Aristote ; Copernic, en faisant revivre le système de Pythagore , annonçait que la terre tourne; Tycho-Brahé étudiait le cours des planètes et celui des comètes; Kepler découvrait les trois grandes lois qui régissent les mouvements des corps célestes ; Galilée explorait les cieux avec son télescope, découvrait la pesanteur et jetait les bases de la physique expérimentale ; Toricelli trouvait la pression de l'atmosphère ; François Bacon , enfin , énumérait les connaissances humaines , et traçait aux générations futures la route qu'elles devaient suivre pour arriver à des vérités nouvelles.
Voilà des découvertes dont l'esprit humain pouvait s'enorgueillir. Honneur donc à ces intrépides philosophes qui n'ont pas craint de braver les mers , de risquer leur liberté et même leur vie , pour établir le règue de la vérité sur des bases inébranlables!