‹ Traité de politique et de science sociale (volume 3)Chapitre 22 sur 54 · TRAITÉ D£ POLITIQUE · texte numérisé non relu

TRAITÉ D£ POLITIQUE

Ja ne connais que deux doctrines philosophiques qui soient, en principe, contradicloires à la théorie de la souveraineté qui vient d'être présentée dans les paragraphes précédents : c'est le matérialisme el le panthéisme, soit que celui-ci considère seulement Thomme comme participant de la substance absolue ou divine, soit qu'il le considère, avec Hegel, comme une idée ou une image dans laquelle Dieu se manifeste à luimême. Nous avons vu pourquoi le matérialisme, s'il était coqséquent^ ne pourrait admettre une doctrine de liberté. Il ne reconnaît pas à l'homme de libre arbitre. Selon lui, nous sommes mus quand nous croyons nous mouvoir; toutes nos volontés sont les efiets de causes indépendantes de nous. Le monde intellectuel et moral, comme le monde physique, n'est qu'un enchaînement nécessaire de phénomènes ou de mouvements qui se commandent les uns les autres, où toute cause est un effet de ce qui précède et tout effet cause de ce qui le suit. Tout est fatal dans un monde ainsi ordonné; la liberté n'y est qu'une apparence.

Quant au panthéisme, les effets^ moraux sont différents, n^ais non pas plus favorables à Tinsti tutiop d'une souveraineté quelconque. Pour le matérialisme, le pouvoir est un accident, un fait fataiemeut produit; aux yeux du panihéisie, il ne

peut élre jamais qu'une prétention. En effet, uq individu qui aurait vëritahlement foi dans aa par-» licîpation à la substance divine, serait fort peu disposé à croire à un pouvoir autre que le sien^ à un critérium extérieur, à une loi morale enseignée, à un but commun d'activité, à une démonstration quelconque, en un mot^ à quoi que ce soit qui lui viendrait de l'extérieur. Ce serait un individu fort peu sociable, une sorte d'aliéné ineurable qui, pour échapper à la contradiction des choses^ serait réduit à s'enfermer en lui-même et à s'isoler du monde comme les faquirs bouddhistes. Mais une telle philosophie ne résiste pas au contact de l'expérience; elle ne satisfait aucune des néces* sites de la vie et elle les contredit toutes. Aussi, dans les pitys même où elle est devenue une reli-^ gion, la masse des hommes raisonne et agit, comme partout ailleurs, selon les principes du sens commun. Ceux qui, comme les faquirs, con** forment leur conduite à leurs principes, sont des exceptions.

On s'étonne qu'une erreur pareille ait pu se reproduire et se propager dans un temps comme le nôtre, lorsque tout ce que nous avons acquis nous prouve plus que jamais la vérité de cette parole de Socrate : « Ce que je sais le mieux , c'est que je ne sais rien. » En effet, les limites de notre connaissance sont partout évidentes ; nous savons à

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peine quelque chose du passe et du présent ; nous ne possédons pas un mot de l'avenir, et en tout le commencement y le fond^ la fin et le lien des choses nous échappent. Quant à notre action sur le monde extérieur , elle est impossible sans efibrt et sans lutte; nous ne pouvons rien* engendrer ni rien produire que dans certaines conditions que nous ne saurions changer. En un mot, nous sommes partout dépendants, partout bornés, partout finis. La raison, Fintelligence, le libre arbitre, qui forment notre grandeur, qui nous dis* tinguent de tous les êtres vivant autour de nous, et qui d'ailleurs constituent la contradiction la plus sensible avec notre prétendue union substan* tielle avec Dieu ou avec le tout, ces facultés sont en réalité, pour nous, de nouvelles causes de faiblesse. Nous sommes les maîtres de notre avenir ; mais c'est à cause de cela même qu'il nous faut des guides, que nous avons besoin de prévoir, et pour prévoir, de connaître. D'un autre côté, nous ne pouvons rien si nous ne sommes volontairement unis, non-seulement dans le présent, mais encore avec le passé et l'avenir, unis par le même but, par la croyance à une même loi des actes, par les mêmes travaux, par la mémoire des faits accomplis, en un mot par un héritage capable d'accroître incessamment notre expérience, notre savoir et notre prévoyance. Nous sommes évidem-

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ment des individus séparés les uns des autres. Aussi, pour que toutes ces choses fussent et soient possibles, il nous a fallu et il nous faut un point de ralliement solide et durable. Ce point de ralliement, c'est la souveraineté. Mais cette souveraineté doit être celle qui convient à des êtres tels que nous, c*est-à-dire à des êtres moraux, intelligents et libres. Telle est celle dont on a présenté la théorie dans ce chapitre.

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