Acte I, scène
Cyrano, homme d'épée et d'esprit, est fort laid ; il a un nez qui n'en finit plus, « et pourfend quiconque le remarque. »
Détestant le comédien Montfleury, il vient de l'empêcher de jouer une pièce dont se réjouissait un public de seigneurs et de précieuses. Les uns prennent parti pour Montfleury, les autres pour Cyrano,
UN FACHEUX, qui s'est approché de Cyrano.
Le comédien Montfleury ! quel scandale !
Mais il est protég-é par le duc de Candale !
Avez-vous un patron?
CYRANO
Non!
LE FACHEUX Vous n'avez pas?...
CYRANO
Non!
LE FACHEUX Quoi, pas un grand seig-neur pour couvrir de son nom?...
CYRANO, agacé.
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse*? Non, pas de protecteur....
(La main à son épée,) Mais une protectrice !
LE FACHEUX Mais vous allez quitter la ville ?
CYRANO
C'e.st selon ?
LE FACHEUX Mais le duc de Candale a le bras long- !
CYRANO
Moins long Que n'est le mion....
(Montrant son épéc.)
quand je lui mets cette rallong-e !
1 Trisscr : répéter une troisième fois.
LE FACHEUX Mais VOUS ne song-ez pas à prétendre.,..
CYRANO
J'v sono-e.
LE FACHEUX Mais
CYRAXO
Tournez les talons, maintenant.
LE FACHEUX
Mais
CYRAXO
Tournez !
— Ou dites-moi pourquoi vous ree^ardez mon nez ?
LE FACHEUX, ahuri.
Je....
CYRAX'O, marchant sur kii.
Qu a-t-il d'étonnant ?
LE FACHEUX, reculant.
Votre grâce se trompe....
CYRAXO Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe?...
LE FACHEUX, même jeu.
Je n'ai pas
CYR.\XO
Ou crochu comme un bec de hibou ?
LE FACHEUX
Je....
CYRAXO
Y disting-ue-t-on une verrue au bout ?
LE FACHEUX Mais....
CYRANO Ou^si quelque mouche, à pas lents, s'y promène? Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
LE FACHEUX
Oh!....
CYRAXO
Est-ce un phénomène?
LE FACHEUX
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me g-arder î
CYitAXi )
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le reg-arder?
LE FACHEUX J'avais....
CYRANO Il VOUS dég-oûte alors ?
LE FACHEUX
Monsieur....
CYRANO
xMalsaine Vous semble sa couleur?
LE FACHEUX
Monsieur !
CYRANO
Sa forme, obscène?
LE FACHEUX Mais du tout ! . . .
CYRANO Pourquoi donc prendre un air dénig-rant ? Peut-être que monsieur le trouve un peu trop g-rand ?
LE FACHEUX, balbutiant Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
CYRANO Hein ! comment ! m'accuser d'un pareil ridicule ! Petit, mon nez ? Holà !
LE FACHEUX Ciel!
CYRANO
Enorme, mon nez !
— Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez Que je m'enorg-ueillis d'un pareil appendice, Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courag-eux, tel que je suis, et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire. Déplorable maraud ! car la face sans g'ioire Que va chercher ma main en haut de votre col, Est aussi dénuée....
(Il le soiifflcllo.) LE FACHEUX Aï!
CYRANO
De fierté, d'envol, De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, De somptuosité, de Nez enfin, que celle,...
(II le retourne par les épaules, joignant le çeste à la parole.) Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
LE FACHEUX, se sauvant.
Au secours ! A la garde !
CYRANO
Avis donc aux badauds.
Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, Et si le plaisantin est noble, mon usag-e Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir. Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
DE GUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis. Mais à la fin il nous ennuie !
LE ^^COMTE DE VAL\'ERT, haussant les épaules. Il fanfaronne !
DE GLICHE Personne ne va donc lui répondre ?. . . LE VICOMTE
Personne ?
Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits ! . . . 0 s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat. Vous... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.
CYRANO, gravement.
Très.
LE VICOMTE, riant.
Ha!
CYRANO, imperturtmble.
C'est tout?...
LE VICOMTE Mais....
CYRANO Ah ! non, c'est un peu court, jeune homme! On pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme... En variant le ton, — par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! »
Descriptif : «C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap!
Que dis-je, c'est un cap?... C'est une péninsule ! »
Curieux : « De quoi sert cette oblong-ue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez*,
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée? »
Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
Appelle Hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! »
Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc est à la mode?
Pour pendre son chapeau c'est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « C'est la mer Rouge quand il saigne ! »
Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Logique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue.
C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! »
Campagnard : « Hé, ardé! C'est-y un nez? Nanain !
C'est queuqu'navet géant ou bcn queuqu'melon nain*l »
MililJiire : « Pointez contre cavalerie ! »
Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera le gros lot I »
* Pétuncr ou peluncr (terme démodé) : fumer.
' Hé ! sapristi I Est-ce un nez ? Non pas ! C'est quelque navel (i^nt ou bien quelque melon nain I
Enfin parodiant Pvrame en un sans^lot : « Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie ! Il en roug-it, le traître * ! » — Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit : Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres ! Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot : Sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles g'aleries, Me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve. DE GOCHE, voulant emmener le vicomte pétrifié. Vicomte, laissez donc !
LE VICOMTE, suffoqué.
Ces g'rands airs arrosrants !
Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants ! Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans g^anses !
CYRANO Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet. Mais je suis plus soig-né si je suis moins coquet ; Je ne sortirais pas avec, par négligence, Un affront pas très bien lavé, la conscience Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil, Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise. Empanaché d'indépendance et de franchise ; Ce n'est pas une taille avantag'euse, c'est Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset. Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache. Je fais, en traversant les groupes et les ronds. Sonner les vérités comme des éperons.
* Allusion à Pyrame et Thisbé, tragédie de Théophile de Viau (1590-1626).