LE VALET DU LIEUTENANT
Ledoux, lieutenant d'artillerie, avait un bras et une jambe de bois. Un jour il s'avisa d'aller voir un sien frère, curé d'un village de la province de Picardie. Le soir, pour le coucher, on lui donna un g-ros valet du même pavs, d'un esprit épais comme son corps; le lieutenant se mit dans un fauteuil pour se déshabiller, défit la courroie qui tenait son bras et dit au valet :
— Ote-moi mon bras et mets-le sur la table. Le pauvre valet obéit en tremblant.
— Ote-moi ma jambe et mets-la à côté de mon bras. Effravé de voir un corps se démembrer pièce à pièce, le pauvre
valet obéit encore, mais en se soutenant à peine.
— Maintenant, ôte-moi ma tète, je veux dormir, dit le lieutenant d'une voix de canon.
Le valet n'en demanda pas davantag-e et sauta par la fenêtre, croyant avoir affaire au diable.
(Extrait de : Le grenier à sel. dix-huitième siècle.)