LE TON FAIT LA CHANSON
Un acteur très connu donnait une représentation en province. Mal disposé, sans doute, il jouait assez médiocrement une fort mauvaise pièce et fut outrag-euseraent sifflé.
Habitué aux applaudissements, l'excellent artiste se laissa aller au dépit :
— Imbéciles ! s'écria-t-il.
Et il quitta la scène.
— Des excuses! hurla le public.
Le commissaire intervint ; il fallut présenter des excuses.
— Messieurs, je vous ai dit que vous étiez tous des imbéciles, c'est vrai. Je vous fais mes excuses, j'ai tort.
Les spectateurs applaudirent à tout rompre.
Commentaire : A la rigueur, les paroles de l'acteur pourraient recevoir deux interprétations.
Si l'on veut qu'elles marquent le regret d'avoir offensé le public, il faut mettre en relief y'e vous fais mes excuses, et éteindre le plus possible c'est vrai et fai tort. Si, au contraire, on veut que ces paroles soient une aggravation de l'insulte précédemment jetée, il faut prononcer avec force c'est vrai et j'ai tort.
Complétons ces indications par l'emploi des parenthèses explicatives :
1° Messieurs, je vous ai dit que vous étiez tous des imbéciles (oui, je l'avoue) c'est vrai (que je l'ai dit). Je vous fais mes excuses (je reconnais que) j'ai tort (d'avoir dit cela).
2° Messieurs, je vous ai dit que vous étiez tous des imbéciles (je le maintiens) c'est vrai (que vous en êtes). Je vous fais mes excuses (parce qu'on m'y oblige, mais) j'ai tort (de m'abaisser ainsi devant vous).
Pensez-y, belle marquise, Quoiqu'un grison fasse efifroi, Il vaut bien qu'on le courtise Quand il est fait comme moi.
Pierre Corneille.
Notes relatives aux exercices de lecture.
Si vous examinez un peu attentivement la transcription phonétique de ces quatre exercices, vous vous rendrez compte des différences entre la diction familière et la diction soutenue.
La transcription de Attrape donne des exemples — mais non un modèle ! — de diction très familière, négligée même, supportable — et encore ! — dans la conversation seulement. Les e sourds sont mangés, les liaisons supprimées.
Encore très familière, mais point toujours aussi lâchée, la diction des deux anecdotes qui suivent.
La transcription de Le drapeau tricolore figure la diction soignée — laissons les boulevardiers l'appeler pédante — que beaucoup de Français cultivés pratiquent, et qui seule est agréable et nette dans la lecture ou le discours.
M. Legouvé^ dans la Lecture en action, après avoir déclaré que la prose de Pascal réclame l'emploi rigoureux des règles de l'art de la lecture, qu'elle exige la science la plus profonde et la plus pratique de l'art de l'articulation, de la ponctuation^ de la respiration, du mot de valeur, ajoute, en parlant du fragment transcrit ici :
« Nos habitudes de vivacité dans le tour, et de grâce dans l'expression, sont si violemment déconcertées par cette pesanteur de construction, par cet enchevêtrement d'incidences, par cette multiplicité de formules conjonctives, par ces car y et ces outre que qui recommencent à chaque instant la phrase quand on la croit finie, que j'entends d'ici certains critiques comparer tout bas cette période à une charrette embourbée, et marchant lourdement de cahots en cahots. Or, Tavouerai-je ? elle me
parait admirable, en raison même de sa lourdeur et de sa lenteur.... Kh bien, maintenant, vous, lecteurs, chargés de réciter ce morceau, comment allez-vous vous y prendre ? Tâcherez-vous de l'alléger ? C'est le meilleur moyen de l'alourdir ! Essayerez-vous de l'accélérer ? C'est le meilleur moyen de le faire paraître plus long. Imaginez-vous un peintre, chargé de copier un dessin de Michel-Ange, et s'avisant d'en arrondir les contours, d'en dissimuler les muscles. 11 défigurerait le maître. Ainsi feriez-vous en élégantisant Pascal, »
Il est intéressant de rapprocher de ces indications, quelques lignes prises dans l'édition Molinier des Pensées : « Pour la ponctuation, dit le savant éditeur, nous en avons mis le moins possible, suivant celle du manuscrit là où elle fournit un sens acceptable ; on remarquera qu'avec notre système le style de Pascal change complètement de caractère ; de court et bref qu'il était, il devient plus orné, emploie des périodes longues et bien développées, manière d'écrire qui paraît plus naturelle chez un élève de Montaigne, chez un écrivain du dix-septième siècle. »
A propos de Le temps perdu, on remanjuera l'accentuation de demain, et l'on se reportera à ce qui est dit p. 92, au bas de la page.
Voici l'accentuation complète du 11' vers de cette poésie :
Qui pul/wlent autour de nos tasses de thé.
Mais, dans un vers comme celui-ci, où ne trouve place aucune ponctuation, aucun repos, qui doit être dit tout d'une haleine, et où chaque accent est suivi d'un e sourd, il faut avoir soin, plus encore qu'ailleurs, de ne pas marquer d'une façon trop sensible l'accentuation.