POÉSIE
Observation préliminaire sur la rime.
Est-ce pour le plaisir des veux ou pour celui de l'oreille que la rime fut inventée? Pour celui de l'oreille, évidemment, puisque la rime est la répétition d'un son. Toute rime qui satisfait l'oreille devrait donc être réputée bonne, et Théodore de Banville se trompait, à mon avis, plus que Voltaire, en disant dans son Petit traité de poésie française :
Un mot terminé par un t ne peut, sans faute ^ossière, rimer avec un autre mot qui ne soit pas terminé par un /. Ainsi Voltaire rime aussi mal que possible quand il écrit :
Chacun porte un reçard, comme un cœur différent ; L'un croit voir un héros, l'autre voit un tyran.
En revanche, il recommandait avec raison aux poètes de ne pas faire rimer des mots terminés par une consonne qui se prononce, avec d'autres où elle ne se prononce pas. Ces rimes défectueuses sont trop fréquentes dans la poésie française.
Tournez quelques pag-es, vous verrez Victor Hu^o faisant rimer Set h avec passait, las avec hélas, Heredia faisant rimeras avec /ils, etc — Telle de ces rimes peut se justifier au n,om des variations de la prononciation; il n'est pas de même des rimes entre voyelles long"ues et voyelles brèves, voyelles ouvertes et voyelles fermées ; dans Xapoléon II, Victor Hug-o fait rimer trônes avec couronnes !
En pareils cas, le lecteur doit-il sacrifier la rime à la prononciation, ou la prononciation à la rime? 11 me paraît que l'usag-e constant, à la Comédie française comme ailleurs, est de respecter la prononciation habituelle des mots, et tant pis pour la rime !