‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 56 sur 114 · LES DEUX PIGEONS · texte numérisé non relu

LES DEUX PIGEONS

Deux pig-eons s'aimaient d'amour tendre :

L'un d'eux, s'ennuvant au log-is.

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyag-e en lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ?

Vous allez quitter votre frère?

L'absence est le plus g"rand des maux : Non pas pour vous, cruel ! Au moins que les travaux.

Les dangers, les soins du voyag-e,

Chang-ent un peu votre courag-e.

Encor, si la saison s'avançait davantage ! Attendez les zéphyrs : qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut;

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste ?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ; Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point : Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ; Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère ; Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai : J'étais là ; telle chose m'avint * ;

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne ; et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encore que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu. Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie ; Dans un champ à l'écart voit du blé répandu. Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ; Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d'un lacs

Les menteurs et traîtres appas.

Le lacs était usé : si bien que de son aile. De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin. Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle, Vit notre malheureux, (jui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond, à son tour, un aigle aux ailes étendues.

* On dirait aujourd'hui : in'advint.

Le pig'eon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit auprès d'une masure,

Crut pour ce coup que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ; Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié), Prit sa fronde, et du coup tua plus d'à moitié

La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité.

Traînant l'aile, et tirant le pied.

Demi-morte et demi-boiteuse.

Droit au logis s'en retourna ;

Que bien, que mal, elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints : et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

La Fontaine.

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