‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 60 sur 114 · LA PRIÈRE POUR TOUS · texte numérisé non relu

LA PRIÈRE POUR TOUS

Fraçfment.

Ma fille, va prier! — D'abord, surtout pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle, Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel. Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère, Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère. Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel.

Puis ensuite pour moi ! j'en ai plus besoin qu'elle. Elle est, ainsi que toi, bonpe, simple et fidèle. Elle a le cœur limpide et le front satisfait. Reaucoup ont sa pitié, nul ne lui fait envie ; Sage et douce, elle prend patiemment la vie ; Elle souft're le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice

N'a touché seulement à l'écorce du vice ;

Nul pièg-e ne l'attire à son riant tableau ;

Elle est pleine d'oubli pour les choses passées;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l'esprit comme une ombre sur l'eau.

Elle ignore — à jamais ignore-les comme elle ! — Ces misères du monde où notre âme se mêle. Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs,

Passions sur lo cœur flottant comme une écume, Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs.

Moi, je sais mieux la vie, et je pourrai te dire,

Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'instruire.

Que poursuivre l'empire et la fortune et l'art.

C'est folie et néant; que l'urne aléatoire

Nous jette bien souvent la honte pour la g-loire,

Et que l'on perd son âme à ce jeu de hasard.

L'âme en vivant s'altère, et, quoique en toute chose

La fin soit transparente et laisse voir la cause.

On vieillit sous le vice et l'erreur abattu ;

A force de marcher, l'homme erre, l'esprit doute.

Tous laissent quelque chose aux buissons de la route.

Les troupeaux leur toison et l'homme sa vertu.

Va donc prier pour moi ! — Dis pour toute prière : «Seig-neur, Seig-neur mon Dieu, vous êtes notre Père, Grâce, vous êtes bon ! Grâce, vous êtes grand ! » Laisse aller ta parole où ton âme l'envoie ; Ne t'inquiète pas, toute chose a sa voie, Ne t'inquiète pas du chemin qu'elle prend.

Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente;

L'abeille sait la fleur qui recèle le miel.

Toute aile vers son but incessamment retombe,

L'aig^le vole au soleil, le vautour à la tombe,

L'hirondelle au printemps et la prière au ciel.

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s'est envolée, .le suis comme l'esclave, assis dans la vallée. Qui dépose .sa charg'e aux bornes du chemin ; Je me sens plus lég-er; car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu'en g-émissant je traîne, Ta prière en chantant remporte dans sa main.

Va prier pour ton père! — aHn (jue je sois digne De voir pas.ser en rôvc un anj^e au vol de cygne,

Pour que mon âme brûle avec les encensoirs ! Efface mes péchés sous ton souffle candide, Afin que mon cœur soit innocent et splendide Comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs !

Victor Hugo.

OGEAAO NOX

Oh ! combien de marins, combien de capitaines Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ! Combien ont disparu, dure et triste fortune ! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune. Sous l'aveua^le océan à jamais enfouis !

Combien de patrons morts avec leurs équipages ! L'ouragan de leur vie a pris toutes les pages. Et d'un souffle il a tout dispersé sur les flots ! Nul ne saura leur fin dans l'abîme plongée. Chaque vague en passant d'un butin s'est chargée ; L'une a saisi l'esquif, l'autre les matelots !

Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues! Vous roulez à travers les sombres étendues, Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. Oh ! que de vieux parents, qui n'avaient plus qu'un rêve. Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus !

On s'entretient de vous parfois dans les veillées, Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, Mêle encor quelque temps vos noms d'ombre couverts Aux rires, aux refrains, aux récits d'aventures. Aux baisers qu'on dérobe à vos belles futures, Tandis que vous dormez dans les goémons verts !

On demande : — Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ? Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? — Puis votre souvenir même est enseveli.

Le corps se perd dans l'eau, le nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire^ Sur le sombre océan jette le sombre oubli.

Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue. L'un n'a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue? Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur, Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre. Parlent encor de vous en remuant la cendre De leur foyer et de leur cœur !

Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière.

Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre

Dans l'étroit cimetière où l'écho nous répond.

Pas même un saule vert qui s'effeuille à l'automne.

Pas même la chanson naïve et monotone

Que chante un mendiant à l'ang-le d'un vieux pont !

Où sont-ils, les marins sombres dans les nuits noires?

0 flots ! que vous savez de lugubres histoires !

Flots profonds, redoutés des mères à genoux !

Vous vous les racontez en montant les marées.

Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées

Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !

Victor Hugo.

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