‹ Traité de prononciation française et exercices de dictionChapitre 91 sur 114 · SCÈNE VI — PANCRACE, SGANARELLE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI — PANCRACE, SGANARELLE

PANCRACE, se tournant du côté où il est entré, et sans voir Sganarelle. Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme is^nare de toute bonne discipline, bannissable de la république des lettres,

SGANARELLE Ah ! bon, en voici un fort à propos.

PANCRACE, de même, sans voir Sçanarelle. Oui, je te soutiendrai par vives raisons, je te montrerai par Aristote, le philosophe des philosophes, que tu es un ignorant, un ig-norantissime, ignorantifiant et ignorantifié, par tous les cas et modes imaginables.

SGANARELLE, à part.

Il a pris querelle contre quelqu'un. (A Pancrace.) Seigneur.

PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle. Tu veux te mêler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les éléments de la raison.

SGANARELLE, à part.

La colère l'empêche de me voir. (A Pancrace.) Seigneur

PANCRACE, de même, sans voir Ssranarelle. C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la philosophie.

SGANARELLE, à part.

Il faut qu'on l'ait fort irrité. {A Pancrace.) Je....

PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle. Toto cœlo, tota via aberras.

SGANARELLE Je baise les mains à monsieur le docteur.

PANCRACE Serviteur.

SGANARELLE Peut-on.

PANCRACE, se retournant vers l'endroit par où il est entré. Sais-tu bien ce que tu as fait? un syllog-isme in Balordo^.

SGANARELLE

Je vous

PANCRACE, de même.

La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et la conclusion ridicule 2.

SGANARELLE Je....

PANCRACE, de même.

Je crèverais plutôt que d'avouer ce que tu dis; et je soutiendrai mon opinion jusqu'à la dernière goutte de mon encre.

SGANARELLE Puis-je....

PANCRACE, de même.

Oui, je défendrai cette proposition, /)M^n/s et calcibus, iingui-

bus et rostro ^.

Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si fort en colère?

PANCRACE

Un sujet le plus juste du monde.

SGANARELLE Et quoi encore?

PANCRACE Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition erronée, une proposition épouvantable, effroyable, exécrable.

SGANARELLE Puis-je demander ce que c'est ?

PANCRACE Ah! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable règne partout ; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans cet Etat, devraient mourir de honte, en souffrant un scandale aussi intolérable que celui dont je veux parler.

S(;\N \MKLLE Quoi donc?

* Latin burlesqnc, de l'invention de Molière, cl qui évoque l'idée de balourdise. ' Majeure, mineure, conclusion : les trois parties ou termes du raisonncmenl appelé syllogisme.

'"' Des poings et des pieds, des ongles et du bec

PANCRACE N'est-ce pas une chose horrible, une chose qui crie veng-eance au ciel, que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau'

Comment?

PANCRACE

Je soutiens qu'il faut dire la fig-ure d'un chapeau et non pas la forme; d'autant qu'il v a cette différence entre la forme et la fig"ure, que la forme est la disposition extérieure des corps qui sont animés, et la fig-ure la disposition extérieure des corps qui sont inanimés : et, puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la fig-ure d'un chapeau et non pas la forme. (Se retournant encore du côté par où il est entré.) Oui, ig^norant que vous êtes, c'est ainsi qu'il faut parler ; et ce sont les termes exprès d'Aristote dans le chapitre de la Qualité.

SGANARELLE, à part.

Je pensais que tout fût perdu. (A Pancrace.) Seig-neur docteur, ne song-ez plus à tout cela. Je....

PANCRACE

Je suis dans une colère, que je ne me sens pas.

SGANARELLE

Laissez la forme et le chapeau eu paix. J'ai quelque chose à vous communiquer. Je

PANCRACE Impertinent fieffé !

SGANARELLE De grâce, remettez-vous. Je

PANCRACE

Ig-norant !

SGANARELLE Eh ! mon Dieu ! Je

PANCRACE

Me vouloir soutenir une proposition de la sorte !

SCAXARELLE Il a tort. Je

PANCRACE

Une proposition condamnée par Aristote ! s(;axarelle

Cela est vrai. Je

En termes exprès !

PANCRACE

SGANARELLE

Vous avez raison. (Se tournant du côté par on Pancrace est entré.) Oui, vous ôtes un sot et un impudent, de vouloir disputer contre un docteur qui sait lire et écrire. Voilà qui est fait : je vous prie de m écouter. Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai dessein de prendre une femme, pour me tenir compag-nie dans mon ménag-e. La personne est belle et bien faite ; elle me plaît beaucoup, et est ravie de m'épouser. Son père me l'a accordée ; mais je crains un peu ce que vous savez, la disg-râce dont on ne plaint personne ; et je voudrais bien vous prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh ! quel est votre avis là-dessus?

PANCRACE

Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau, j'accorderais que datur vacuum in rerum natura}, et que je ne suis qu'une bête.

SGANARELLE, à part.

La peste soit de l'homme ! (A Pancrace.) Eh ! monsieur le docteur, écoutez un peu les g-ens. On vous parle une heure durant, et vous ne répondez point à ce qu'on vous dit.

PANCRACE Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit.

SGANARELLE Eh ! laissez tout cela, et prenez la peine de m 'écouter.

PANCRACE Soit. Que voulez-vous me dire?

SGANARELLE Je veux vous parler de quelque chose.

PANCRACE Et de quelle lang-ue voulez-vous vous servir avec moi ?

SGANARELLE De quelle lang-ue?

PANCRACE Oui.

SGANARELLE

Parbleu ! de la langue que j'ai dans ma bouche. Je crois que je n'irai pas emprunter celle de mon voisin.

' Il V n du vide dans In nnlnrr.

PANCRACE Je vous dis, de quel idiome, de quel lang-age?

SGANARELLE Ah ! c'est une autre affaire.

PANCRACE Voulez-vous me parler italien ?

SGANARELLE Non.

Espa^ol ?

Non.

Allemand ?

Non.

Anglais ?

Non.

Latin?

Non.

Grec?

Non.

Hébreu ?

Non.

Syriaque?

Non.

Turc?

Non.

Arabe?

SGANARELLE

Non, non, français, français, français.

P.\NCRACE Ah ! français !

PAN'CRACE

PANCRACE

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE

SGANARELLE

Fort bien.

PANCRACE Passez donc de l'autre côté ; car cette oreille-ci est destinée pour les lang-ues scientifiques et étrang-ères, et l'autre est pour la vulgaire et la maternelle.

SGANARELLE, à part.

II faut bien des cérémonies avec ces sortes de g-ens-ci !

PANCRACE Que voulez- vous ?

Vous consulter sur une petite difficulté.

PANCRACE Ah ! ah ! sur une difficulté de philosophie, sans doute?

SGANARELLE Pardonnez-moi. Je....

PANCRACE

Vous voulez peut-être savoir si la substance et l'accident sont

termes synonymes ou équivoques à l'ég-ard de l'être*?

SGANARELLE

Point du tout. Je

PANCRACE Si la log-ique est un art ou une science?

SGANARELLE Ce n'est pas cela. Je....

PANCRACE Si elle a pour objet les trois opérations de l'esprit, ou la troisième seulement ?

SGANARELLE Non. Je....

PANCRACE S'il y a dix catég"ories, ou s'il n'y en a qu'une?

SGANARELLE

Point. Je

PANCRACE Si la conclusion est de l'essence du syllog-isme?

SGANARELLE Nenni. Je....

' Les Ipcleurs qui voudrnicDl ko rciuirr un complc cxnrl de cp que signifient les questions de Panrrnre, moins ridicules en elies-nuhnes (|ue jinr le jargon barbare dont se sert le doeleur, eonsulleront un traité ou un professeur de pJiilosophic. Je ne crois pas devoir entrer dans des explications sans importance pour la

(lu'liiin !•! 1(1 «•on(i;ii>is;uicc de i.'i l.'itit'iii' f'riuic.'iisc.

PANCRACE Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité. ou dans la convenance ?

SGAXARELLE Non. Je....

PANCRACE

Si le bien se réciproque avec la fin ?

SGANARELLE Eh non ! Je —

PANCRACE

Si la fin nous peut émouvoir par son être réel, ou par son être

intentionnel ?

SGANARELLE

Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non !

PANCRACE Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la deviner.

SGANARELLE Je vous la veux expliquer aussi ; mais il faut m'écouter. {^Pendant que Sganarelle dit :) L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et je l'ai demandée à son père ; mais, comme j'appréhende—

PANCRACE dit en même temps, sans écouter Sganarelle :

La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée ; et, tout ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles sont-elles les portraits de nos pensées. {Sganarelle, impatienté, ferme la bouche du docteur avec sa main à plusieurs reprises, et le docteur continue de parler d'abord que Sganarelle ôte sa main.) Mais ces portraits diffèrent des autres portraits en ce que les autres portraits sont distingués partout de leurs orig-inaux, et que la parole renferme en soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée par un signe extérieur ; d'oîi vient que ceux qui pensent bien sont aussi ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pensée par la parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.

SGANARELLE pousse le docteur dans sa maison, et tire la porte pour l'empêcher de sortir.

Peste de l'homme !

PANCRACE, au dedans de sa maison.

Oui, la parole est animi index et spéculum^. C'est le truchement du cœur, c'est l'imag-e de l'âme. (// monte à la fenêtre, et continue.) C'est un miroir qui nous présente naïvement les secrets les plus arcanes 2 de nos individus ; et, puisque vous avez la faculté de ratiociner et de parler tout ensemble, à quoi tient-il que vous ne vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pensée?

SGANARELLE C'est ce que je veux faire ; mais vous ne voulez pas m'écouter.

PANCRACE Je vous écoute, parlez.

SGANARELEE

Je dis donc, monsieur le docteur, que

PANCRACE Mais surtout soyez bref.

SGANARELLE

Je le serai.

Evitez la prolixité.

Eh ! monsi

PANCRACE SGANARELLE

PANCRACE Tranchez-moi votre discours d'un apophtheg-meà la laconienne^.

SGANARELLE

Je vous

PANCRACE Point d'ambag-es, de circonlocution. (Sganarelle, de dépit de ne point parler, ramasse des pierres pour en casser la tête

du docteur.)

PANCRACE Eh quoi ! vous vous emportez, au lieu de vous expliquer! Allez, vous êtes plus impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme d'un chapeau ; et je vous prouverai, en ^oute rencontre, par raisons démonstratives et convaincantes, et par arguments in Barbara^, que vous n'êtes et ne serez jamais qu'une

* L'interprète et le miroir de rdme.

* Arcane : profondement caché. Ce mot est plus employé comme substanlir que comme adjectif.

3 Mettez fin à votre discours par une de ces sentences concises qu'employaient les habitants de la Laconie (Péiopon^se).

* Nom (|uc portait une sorte de syllogisme.

pécore, et que je suis et serai toujours, in utroque jure *, le docteur Pancrace.

Quel diable de babillard !

PANXPL\CE, en rentrant sur le théâtre.

Homme de lettres, homme d'érudition.

SGANARELLE Encore?

PANCRACE

Homme de suffisance, homme de capacité [s'en allant) ; homme consommé dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques [revenant) ; homme savant, savantissime, per omnes modos et casus * (s'en allant) ; homme qui possède superlative, fables, mytholog-ies et histoires {revenant), grammaire, poésie, rhétorique, dialectique et sophistique (s'en allant), mathématique, arithmétique, optique, onirocritique, phvsique et métaphysique (revenant), cosmométrie, g-éométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire (s'en allant), médecine, astronomie, astrolog'ie, physionomie, métoposcopie, chiromancie, g-éomancie, etc.

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