LE PROBLÈME DE L'ATTENTION
Le mot attention n'est-il pas incurablement entaché de métaphysique, et ne devrait-il pas être rayé du vocabulaire psychologique ? Telle est la question préalable opposée par FoucAULT à toute étude sur l’attention. Il y substitue la locution « travail mental », qui n’a pas, selon lui, l’inconvénient d’évoquer cette notion de faculté, dont Ribot et ses disciples n’auraient pas, à son avis, RE réussi à se délivrer.
Nous n’hésitons pas, contre cette critique, à maintenir le mot attention, le mot volonté et, pourquoi pas, le mot faculté lui-même. Ces termes sont aussi susceptibles d’un usage positif que les synonymes honteux que l’on met à leur place. L'expression « travail mental » pourrait à son tour être soumise à une critique préjudicielle, qui concluerait à lécarter comme faisant appel à des notions mécaniques et dynamiques insuffisamment justifiées. Il faut prendre son parti de certains mots. Ils sont tels que le vocabulaire d’une langue les donne. Mais leur signification reste plastique ; les progrès de Panalyse et de la définition scientifique s’y peuvent à à loisir exprimer. |
Ouvrons un précis de psychologie, par exemple celui d’Eg- BINGHAUS; nous y trouvons une définition de l'attention dont la discussion nous servira de point de départ en vue d’une rectification scientifique de la notion vulgaire. L'attention est
un Choix, dit cet auteur. Et ce choix résulte de la triple influence de l'intérêt sentimental ; de là parenté entre l’objet: : de Pattention et les impressions présentes, qui jouent un rôle préparateur ; enfin, de mouvements adjuvants et protecteurs dans les organes sensoriels et dans diverses parties du corps. L’attention, conclut-il, devient volontaire en devenant prévoyante.
- Examinons successivement les diverses parties de. cette définition de l'attention par Ebbinghaus.
19 L’atiention est un choix. — La capacité d'activité de Pesprit est limitée, il ne peut faire face à la fois à toutes les sollicitations qui l’assaillent. Par exemple, au théâtre, la scène, l'orchestre, la salle exercent sur un spectateur un grand nombre d’influences simultanées. Or l’esprit ne répond pas à toutes à la fois, comme fait un navire soumis en même temps à son hélice, au vent, au courant, et qui obéit à la loi du parallélogramme des forces, en suivant la résultante. L’esprit ne réagit qu'à une partie seulement des circonstances ; les autres sont négligées ; non pas annihilées, car elles forment un fond diffus aux perceptions éminentes. «On désigne ce phénomène de choix par l'expression étroitesse de conscience ou — d’un terme beaucoup plus général — attention de l'esprit à l'égard des contenus qui, en lui, prennent une prévalence sur d’autres et distraction à l'égard de tous ceux qui ne le peuvent. » (124.)
De cette première vue d’EBBINGHAUS, nous retiendrons, en Pinterprétant à notre manière, que l'attention est une prévalence causée non par les circonstances elérieures, mais par un dispositif structural de l'esprit et des Organes qui conditionnent Pesprit. |
Mais cette constatation, dans les termes que nous venons de formuler, nous conduit à faire quelques réserves, à nous ! séparer d’Ebbinghaus sur deux points. :
En premier lieu, la proposition « l'attention est un Choix » ne nous paraît pas acceptable, Choix suppose volonté ; cette issertion ne convient done qu’à l’attention volontaire, et non \ l’attention involontaire. L’attention est, pour parler avec
>xactitude, une sélection ; et c’est seulement quand l’atten-
tion devient volontaire que cette sélection devient un choix; mais tant qu’il n’y à pas volonté, c’est-à-dire prévision réfléchie et conception dans l’action, ce sont des mécanismes Corporels et psychiques automatiques qui opèrent la sélection attentionnelle.
En second lieu, nous ne saurions accepter la prétention sui-
vante d’Ebbinghaus, à propos de létroitesse de la conscience
ou de la limitation attentionnelle : « Dans toute l'étendue des faits non psychiques, avance-t-il, c’est-à-dire hors de l’organisme, il n’existe aucun phénomène semblable. » Pour repousser cette conception tendancieuse et quelque peu mystique, d’après laquelle l'esprit en général, et Pattention en particulier, échapperaient aux lois universelles, et constitueraient l’exception, le cas unique, et comme une autre nature, ou une super-nature dans la nature, il nous suffira de citer quelques exemples : les affinités chimiques électives; les résonnateurs acoustiques, qui ne vibrent que pour certains SOnS ; les résonnateurs de la télégraphie sans fil, qui ne sont sensibles qu'à telles ondes ; les appareils enregistreurs (sismographes, etc.), qui isolent une variable particulière au sein d’un phénomène complexe. La nature inorganique nous présente bien des cas analogues de prélèvement, de sélection d’un ordre de données, cueillies parmi des milliers d’autres données, par l'intervention de mécanismes automatiques isolateurs, protecteurs, et même renforçateurs. Une goutte de rosée recueille et concentre, comme ferait une loupe, un rayon de soleil ; il brille au fond du liquide comme une étincelle, et sur
le point où elle converge, l’action calorique et chimique du |
soleil peut être ainsi centuplée.
90 L'intérêt sentimental est une base de l'attention. — Cette …
seconde proposition d'EBBINGHAUS peut être reçue sans
réserves. La haute valeur sentimentale d’une impression est À une condition de son triomphe sur des événements indiffé- . rents. RIBoOT a indiqué, après d’autres auteurs, comment
attention involontaire est sous la dépendance de l'intérêt
naturel et réel, et comment l’attention volontaire crée des intérêts indirects, artificiels, transforme l’inintéressant en intéressant, par l'intervention éducative de motifs sociaux, .
rationnels. Mais Ribot tente de réduire ou tout au moins de Subordonner la sensibilité à la motricité, et nous nous rangeons plutôt à l’avis d'Ebbinghaus, qui juxtapose ces deux fonctions comme égales. :
30 La parenté des impressions reçues à un moment. donné avec celles déjà ressenties au même moment est une base de Vattention. — EBBINGHAUS cite : le tic-tac d’une horloge; on ne l’entend pas habituellement, on l’entend si l’on songe à Phorloge ; — un son faible, à démêler dans un complexe de sons forts, ou une mélodie dans l’ensemble d’une phrase à plu- . Sieurs voix ; on les distingue après les avoir indiqués isolé-
ment, et réalisés séparés dans la représentation ; — le déchiffrement des images à devinette : il saute aux yeux à partir du moment où l’on possède la solution ; — la meilleure compréhension d’une conférence, si l’on en connaît d’avance le plan.
Cette remarque d’Ebbinghaus nous paraît être d’impor-
tance capitale pour la définition psychologique de l’attention. Mais la notion de « parenté » entre impressions est, à notre avis, encore vague, insuffisamment analysée. Nous croyons pouvoir la tirer plus au clair par l’explication des schèmes et du schématisme attentionnel. Nous exposons plus loin notre théorie du schématisme. Disons tout de suite cependant que nous appelons schèmes les résumés ou abréviations qui conditionnent les opérations des sens, du sentiment, de l’esprit, et schématisme attentionnel l'intervention de schèmes dans les opérations de l’attention.
… De plus, cette base de l’attention ne nous semble pas devoir être, sur le même plan, intercalée entre la sensibilité et la motricité ; elle nous paraît être d’un autre ordre, d’un degré supérieur, car les schèmes sont des produits élaborés, dont la sensibilité et la motricité fournissent, d’ailleurs et bien entendu, l’étoffe.
49 Des mouvements adjuvants et protecteurs dans les organes sensoriels et dans les divers segments du corps concourent à la limitation de l'attention, à sa fixation, à son maintien. — Nous souscrivons à cette observation, en précisant qu’il y à toute une série de degrés ou d’étages de l’attention ; que la motricité ne nous semble pas, non plus qu’à Ebbinghaus, être la
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base unique de l'attention ; que nous ne suivons. pas Ribot dans sa tentative de réduetion de la sensibilité à la motricité ; i que ces deux fonctions sont, à notre sens, les deux bases également fondamentales de l'attention dans son ensemble ; et que les diverses formes supérieures de l'attention ont, selon nous, comme bases ultérieures ou conditions particulières, diverses formations psychologiques, où sensibilité et motricité ont leur part : les schèmes, les concepts, les jugements, les raiscrnements, les déterminations volontaires.
59 L'atiention devient volontaire en devenant prévoyante. — Cette définition, par EBBINGHAUS, de l'attention volontaire west pas acceptable telle quelle. En effet, déjà lattention involontaire, par exemple dans la perception, fait intervenir, comme nous le verrons, des anticipations. On pourrait distinguer deux espèces de prévision, ou mieux, de préconnaissance. L'une, analytiquement conçue, jugée, raisonnée, caractérise l'attention discursive, l’attention pensante, ou, comme on dit, volontaire, réfléchie. L’autre est une préconnaissance soit irraisonnée, injugée, inconçue, soit synthétiquement et intuitivement conçue, jugée, raisonnée. Nous aurons à nous expliquer sur sa nature, sur le mécanisme des anticipations attentionnelles intuitives, sur les perceptions de l'attention non discursive, ou, comme on dit, irréfléchie ‘. Nous rectifierons donc comme suit la formule d’Ebbinghaus : Lattention use d'anticipations, même quand elle est involontaire ; l’atiention est dite réfléchie quand ces anticipations deviennent des relations entre images et schèmes, des conceptions, des jugements ow des \ raisonnements analytiques ; les anticipations inconçues, inju- 4 gées, irraisonnées ou synthétiquement conçues, jugées, raisonnées de l'attention intuitive sont des images et des schèmes. L'attention devient un acte de volonté pensante quand le schème devient une combinaison rationnelle de concepts. Nous analyserons les anticipations de l’attention intuitive et discursive | dans ses degrés, qui sont l’attention sensitive, l’attention perceptive, l’attention aperceptive, l'attention conceptuelle, «
1. L'attention discursive peut être involontaire, et l'attention intuitive
peut être volontaire. Nous nous garderons donc d'identifier « réfléchie» M
et « volontaire » — « irréfléchie » et « involontaire ».
l'attention afttributive, l’attention rationnelle, l’attention
multiple, lattention négligente. a Nous trouvons chez un auteur beaucoup plus classique,
Th. RiBor (A), une théorie de lattention que nous nous
réservons de discuter plus loin en détail. Pour le moment, nous
n’en retenons, afin de Pécarter tout de suite, que l’idée fon-
damentale, à savoir, que l'attention est um monoïdéisme. Cette formulenous paraît être généralement, sinon toujours, inexacte.
Il serait beaucoup plus juste de dire que l’attention” est la
prédominance d’une donnée psychique sur toutes les autres.
Pour faire apparaître le problème de lPattention, il suffit d'analyser cette définition verbale, de la détailler, d’en réa-
liser le contenu.
Ce problème est double.
D'une part, que faut-il entendre par prédominance ? Parfois la donnée éminente rejette les autres en une sorte (’ar-
rière-plan indistinct et ne s’en sert que comme d’un repous-
soir : c’est, si l’on tient à ce mot, lattention monoïdéique, immobile ; c’est le cas le plus simple, celui que tous les auteurs ont presque exclusivement étudié. Tantôt au contraire la donnée éminente prélève des données auxiliaires qu’elle se subordonne, dont elle fait un usage discursif, instrumental (RevAULT D’ALLONNES) : c’est Pattention agissante, mouvante, polyidéique ou plutôt polypsychique, à laquelle on n’a
fait que d’insuffisantes allusions, et dont nous nous proposons
de tenter l’analyse.
D'autre part, comment une donnée devient-elle prédomi-
nante, prend-elle relief, vient-elle à se distinguer sur le fond mental commun ? De cette concurrence et de ce triomphe ConDILLAC à formulé une explication sensitive qui est une explication négative : l’attention est une sensation isolée, par
suite de l’absence de toute autre sensation, RIBOT (A) a donné une explication motrice : l'attention est une adaptation men-
tale résultant d’une adaptation musculaire. Plus récemment,
W. JAMES, MARILLIER ont développé une théorie sen- !
gitive ou sensorielle. Enfin, seize ans après son livre Sur
Vattention, R1B0T a tendu à accepter une solution éclectique ;
ila admis, en 1906 (B), que les deux doctrines peuvent être
vraies à la fois, ou plutôt alternativement, suivant les cas : parfois ce sont des phénomènes moteurs (expressifs, respiratoires, viscéraux) qui assurent l’hégémonie d’un élément mental ; parfois au contraire l’attention résulte d’une inégale excitation des centres sensitifs !. Ribot n’a pas développé ” cette théorie éclectique. Nous essaierons de le faire, en nous . gardant de voir dans la sensibilité et la motricité deux
principes d’explication entre lesquels il serait préférable de.
choisir, comme s'ils s’opposaient ou s’excluaient, alors qu’en réalité ils s’associent et se conditionnent inséparablement.
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