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III. On les considère comme des artifices

Classe B. On suppose que les principes des actions non-logiques participent peu ou beaucoup à la réalité objective (§ 319-351).

Genres et sous-genres.

Genre I. La réalité objective est entière et directe (§ 319-338).

(I a) Préceptes avec sanction en partie imaginaire (§321-333).

(I p) Intervention d'un dieu personnel ou d'une abstraction personnifiée (332-333).

(1 7) A la simple intervention considérée dans le sous-genre précédent, on ajoute des légendes et des déductions logiques (§334).

306 1 On indique ici par principe la cause attribuée aux actions.

5 307 I KS ACTIONS NON-LOGIQUES DANS l'HISTOIRE, ETC. 177

(I 5) La réalité est assimilée à une entité raétapliysique (§ 335- 336).

(I i) La réalité se trouve dans l'accord des principes avec certains sentiments (§ 337-338).

Genre II. La réalité objective n'est ni entière ni directe. On la trouve indirectement dans des faits qui sont réputés mal observés ou mal connus (§ 339-350).

(II a) On suppose que les hommes font des observations imparfaites, dont ils déduisent logiquement les conséquences (§ 340- ;U6).

(II f) Un mythe est le reflet d'une réalité historique cachée de diverses manières, ou bien une simple imitation (.§ 347-349).

(II 7) Un mythe se compose de deux parties : d'un fait historique et d'une adjonction imaginaire (,^350).

Genre III. Les principes des actions non-logiques ne sont que des allégories (§ 351-352).

Classe C. On suppose, on croit que les actions non-logiques n'ont aucun effet sur le Progrès, ou qu'elles s'y opposent, qu'elles sont donc à éliminer d'une étude qui n'a en vue que le Progrès (% 353-356).

Examinons ces diverses catégories.

307. A-I. On peut négliger entièrement les actions non-logiques comme n'appartenant pas à la réalité. C'est ce que fait le Socrate de PlatonS à propos du culte national. On lui demande ce qu'il pense du rapt d'Orithye, fille d'Erechthée, commis par Borée. Il répond en repoussant d'abord l'interprétation logique des gens qui veulent trouver un fait réel dans le mythe (II 7); puis il exprime l'avis que ces recherches sont aussi subtiles qu'inutiles, et s'en remet à la croyance populaire sur ce point. C'est à elle que se référait l'oracle de Delphes -, quand il prescrivait comme meilleur moyen

307 ' Phaedr., p. 229.

307 - Gela est aussi rappelé par le Socrate de Xénophon. Xénoph. ; Memorab., IV, 3, 16 : « Puisque tu vois que le dieu de Delphes, lorsqu'on lui demande comment être agréable aux dieux, répond : En suivant l'usage de sa cité ».

Cic. ; De leg., II, 16, 40: Deinceps inlege est, de ritibus patriis colantur optimi: de quo cum consulerent Athenienses Apollinem Pythium, quas potissimum religiones tenerent, oraculum editum est, eas, quae essent in more maiorum. Quo cum iterum venissent, maiorumque morem dixissent saepe esse mutatum, quaesivissentque, quem morem potissimum sequerentur e variis; respondit, optimum. Gicéron ajoute ici un motif logique qui n'a pas la moindre valeur : Et profecto ita est, ut id habendum sit antiquissimum et Deo proximum, quod sit optimum.

178 CHAPITRE ni §308-809

d'honorer les dieux, celui de suivre l'usage de la cité à laquelle on appartenait. Il n'entendait pas le moins du monde dire que ces usages correspondaient à des choses irréelles ; mais en fait, c'était comme s'ils avaient été tels, puisqu'ils étaient entièrement soustraits aux vérifications imposées aux faits réels. Il convient d'ajouter que cette façon de considérer les croyances conduit souvent à les envisager comme des actions non-logiques, que l'on ne cherche pas à expliquer, que l'on accepte sans autre, comme elles sont, en cherchant seulement quelles relations elles peuvent avoir avec d'autres faits sociaux. Cette attitude est celle de nombreux hommes d'Etat, soit ouvertement, soit secrètement.

308. Ainsi, dans l'ouvrage de Cicéron De Natiira Deorum, le pontife Cotta sépare l'homme d'Etat du philosophe. Comme pontife, il proteste qu'il défendra toujours les croyances, le culte, les cérémonies et la religion des ancêtres, et que jamais aucun discours d'homme de science ou d'ignorant ne lui fera changer d'avis. Il est persuadé que Romulus a fondé Rome par les auspices et Numa par le culte^ « Voilà, Balbus, ce que je pense personnellement et comme pontife. Fais donc que je sache ce que tu penses ; car de toi, philosophe, je dois recevoir la religion en vertu de la raison; tandis que de nos ancêtres, même sans aucune raison, je la dois croire ». Il est ici manifeste que, comme pontife, il se place volontairement en dehors de la réalité logique ; ce qui a pour conséquence ou bien que cette réalité n'existe pas, ou bien qu'elle est du genre des principes des actions non-logiques ^

309. A-Il. On peut ne prendre garde qu'à la forme des actions non-logiques, et ne la tenant pas pour raisonnable, les considérer comme d'absurdes préjugés, dignes tout au plus d'être étudiés au point de vue pathologique, comme de véritables maladies de la race humaine. Beaucoup d'auteurs ont adopté cette attitude, à l'égard des formalités légales et des formalités politiques, et surtout à l'égard des religions et encore plus des cultes. Telle est encore l'attitude de notre anti-cléricalisme, en face de la religion chrétienne; ce qui révèle, chez ces sectaires, une grande ignorance, unie à un esprit étroit et incapable de comprendre les phénomènes sociaux.

308» Cic. ; De nat. deor., III, 2, 6. Gic. ; De div., II, 12, 28 : Ut ordiar ab aruspicina, quam ego reipublicae causa, communisque religionis, colendam censeo; (sed soli sumus; licet verum exquirere sine invidia, mihi praeserlim de plerisque dubitanti).

308 2 Principe signifie ici : cause attribuée aux actions.

§310 LES ACTIONS NON-LlXiiyiKS DANS l'HISTOIRE, ETC. 179

Nous avons vu déjà, dans les œuvres de Condorcet (^ 301 et sv.) et de D'Holbach (-^ 2*)6S 303), des types de cette façon de raisonner ; et si c'était utile, on pourrait ajouter beaucoup d'autres citations à celles-ci. Un type extrême se voit dans les dissertations que soutiennent certaines personnes, pour rendre une religion plus scientifiçue(§ lô), et qui partent de l'idée qu'une religion qui n'est pas scientifique est absurde ou blâmable. C'est ainsi qu'autrefois on chercha à éliminer, par des interprétations subtiles, les parties qu'on estimait non-logiques, dans les légendes et dans le culte des dieux du paganisme. Ainsi procédèrent les protestants, au temps de la Réforme ; aujourd'hui, les protestants libéraux renouvellent leurs efforts en invoquant une pseudo-expérience. Ainsi procèdent les modernistes à l'égard du catholicisme ; ainsi se comportent les radicaux-socialistes, à l'égard du marxisme.

310. Celui qui estime absurdes certaines actions non-logiques, peut avant tout s'en tenir à en considérer le côté ridicule ; et c'est une arme souvent efficace pour combattre la foi qui naît de ces actions. De Lucien à Voltaire, elle fut souvent employée contre les religions existantes. Comme exemple, voyons l'opinion qu'exprime Voltaire, au sujet de la religion romaine.

Dans un article où les erreurs historiques abondent, il dit' :

310 1 Voltaire ; t. V : Remarques pour servir de supplément à l'Essai sur les mœurs et V esprit des nations. — IV. Des usages méprisables ne supposent pas toujours une nation méprisable. Parmi tant d'erreurs, notons les suivantes :

1» Lé traité De divinatione fut écrit après la mort de César. Mais cela importe peu ; car si l'on peut supposer que César envoya des ambassadeurs en Chine, on peut supposer aussi qu'il vivait quand Cicéron écrivit De divinatione. â*» Le Panthéon chinois est beaucoup plus riche que celui de Rome ; mais Voltaire est excusable de cette erreur, que partageaient tous les philosophes, ses contemporains. Il pouvait, au contraire, éviter sans <?rand"peine les erreurs suivantes : 3° Volontairement ou non. Voltaire confond la divination romaine avec celle des Etrusques. Tagès n'appartient qu'à cette dernière. 4"' lupiter optimus maximus n'est pas du tout un dieu unique, dans le culte officiel. 5" Les Pénates ne sont pas le moins du monde les dieux des • bonnes femmes» : Pénates sunt omnes dii, qui domi coluntur (Serv. ; Ad Aen., II, 514). Rome, elle-même, avait ses Pénates. Cicéron, que Voltaire voudrait opposer aux bonnes femmes, les invoque : Quamobrem vos, dii patrii ac PENATES, qui huic urbi atque huic imperio praesidetis, qui hoc imperium, qui hanc libertatem, populumque romanum, qui haec tecta atque templa, me consule. vestronumine auxilioque servastis, testor, integro me animo ac libero, P. Sullae causam defendere {Pro P. Sulla, XXXI, 86). Voir aussi In. L. Catil., IV, 9, 18. 6» Que César y crût ou non, il consultait les devins. On y fait allusion même dans De dio. (I, 52. 119 : II, 16, 36), que cite Voltaire. De plus : Dio Cass. : XLIV, 17-18: Plu- TARCH. : Caes., 6364: Suet.; Caes.. 81. Pline: A'at. hist., XXVIII, 4, nous rapporte une superstition de César, qui, lorsqu'il allait en voiture, récitait une certaine formule, pour être en sécurité pendant le trajet. ?<> Cicéron ne songe pas à tourner tous les auspices en ridicule. Lui-même était augure, et parle des auspices avec le plus grand respect : Maximum autem et praestantissimum in republica ius est

180 CHAPITRE m §310

«(p. 289) Je suppose que (p. 290) César, après avoir conquis l'Egypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire romain, eût envoyé une ambassade à la Chine... L'empereur Iventi, premier du nom, régnait alors... Après avoir reçu les ambassadeurs de César avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement, par ses interprèles, des usages, des sciences, et de la religion de ce peuple romain... Il apprend que cette nation entretient à grands frais un collège de prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer, et où l'on doit donner bataille, par l'inspection du foie d'un bœuf, ou par la manière dont les poulets mangent de l'orge. Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit dieu nommé Tagès, qui sortit de terre en Toscane. Ces peuples adorent un dieu unique qu'ils appellent toujours Dieu très grand et très bon. Cependant ils ont bâti un temple à une courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes chez elles de petits dieux pénates hauts de quatre à cinq pouces. Une de ces petites divinités est la déesse des tétons, l'autre celle des fesses... L'empereur se met à rire : les tribunaux de Nankin pensent d'abord avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs... mais comme l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations particulières avec les ambassadeurs... On lui avoue que le collège des augures a été établi dans les premiers temps de la barbarie, qu'on a laissé subsister une institution ridicule devenue chère au peuple longtemps grossier, que tous les honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais consultés; qu'au rapport d'un très grand homme, nommé Caton, jamais augure n'a pu parler à son camarade sans rire ; et qu'enfin Cicéron, le plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire contre les augures un petit ouvrage intitulé De la divination, dans lequel il livre à un ridicule éternel tous les auspices, toutes les pré-

augurum, et cum auctoritate coniunctum. Neque vero hoc, quia sum ipse augur, ita sentio, sed quia sic existimare nos est necesse {De leg.\ II, 12, 31). Il ne croyait que peu ou pas du tout à leur vertu intrinsèque ; mais il les estimait utiles à la république, et par conséquent ne les tournait pas eu ridicule. (Cf. les citations | 313'). 8* Caton ne traite pas des augures, mais des aruspices : Vêtus autem illud Catonis admodura scitum est, qui mirari se aiebat, quod non rideret aruspex, aruspicem cum vidisset (Cic ; De div., II, 24, 51). D'ailleurs beaucoup commettent l'erreur de confondre la divination romaine des augures avec la divination étrusque des aruspices. Ce n'est que quand ils ne pouvaient s'en passer que les Romains recouraient à la divination des Etrusques. Le père des Gracques leur adressait ces paroles : Ego non iustus, qui et consul rogavi, et augur, et auspicato? An vos Tusci, ac barbari, auspiciorum populi Romani ius tenetis, et interprètes esse comitiorum potestis ? Ilaque tum illos exire iussit [De nat. deor., II, 4, 11).

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dictions, et tous les sortilèges dont la terre est infatuée. L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron ; ses interprètes le traduisent ; il admire le livre et la république romaine ».

3H . Quant à cet ouvrage et à d'autres semblables, il faut prendre garde de ne pas tomber dans l'erreur que nous relevons au sujet des actions non-logiques^ La valeur intrinsèque de ces ouvrages peut être nulle, au point de vue de la vérité expérimentale, et leur valeur polémique très grande. Ce sont là des choses qu'il faut toujours distinguer. Il peut en outre y avoir une certaine valeur intrinsèque, qui a les origines suivantes. Un ensemble d'actions non-logiques peut convenir pour atteindre un but donné, sans que proprement aucune d'elles, séparée des autres, convienne à ce but. Certaines actions ridicules peuvent être éliminées de cet ensemble, sans qu'il devienne moins efficace. Pourtant, en raisonnant ainsi, il faut prendre garde de ne pas répéter le sophisme de l'homme auquel on pouvait enlever tous les cheveux, sans qu'il fût chauve, parce que cela était vrai pour un seul cheveu.

312. A-III. Après avoir posé, comme précédemment, que certaines actions ne sont pas logiques, et voulant toutefois les rendre telles, c'est-à-dire voulant que toute action humaine soit accomplie au nom de la logique, on peut affirmer que l'institution de certaines actions non-logiques est due à des personnes qui voulaient, de cette manière , obtenir leur avantage ou celui de l'Etat, d'une société donnée, du genre humain. Ainsi, les actions intrinsèquement non-logiques sont transformées en actions logiques, par rapport au but que l'on Acut atteindre.

Celui qui suit cette voie à l'égard des actions que l'on estime utiles à la société, s'éloigne du cas extrême indiqué au § 14, dans lequel on affirme que seules, les théories d'accord avec les faits (logicoexpérimentales) peuvent être utiles à la société. Il reconnaît qu'il y a des théories qui ne sont pas logico-expérimentales, et sont toutefois utiles à la société; mais il ne peut se résigner à accepter qu'elles soient nées spontanément des actions non-logiques. Non, toutes les actions doivent être logiques ; donc ces théories sont, elles aussi, le fruit d'actions logiques. Celles-ci ne peuvent avoir les théories pour origine, puisqu'il est reconnu que cette origine n'est pas d'accord avec l'expérience ; mais leur but peut être le même que celui

311 ' Cette observation et la suivante sont à la vérité t'trangères au présent chapitre, et n'ont d'autre lin que de combattre l'habitude de supposer ce que l'auteur ne dit pas (I 41, 74 et sv.).

des théories dont l'expérience nous enseigne l'utilité ^ pour la société. Nous avons donc la solution suivante : « Les théories qui ne sont pas d'accord avec les faits peuvent être utiles à la société, et sont par conséquent logiquement établies pour atteindre ce but ».

On remarquera que si l'on substituait, dans cette proposition, le mot conservées à établies, elle posséderait parfois une partie, grande ou petite, qui serait d'accord avec la réalité (§ 316).

âl3. L'idée que les actions non-logiques ont été logiquement établies en vue d'un certain but, est admise par un très grand nombre d'auteurs.

Même PolybeS qui est pourtant un auteur d'une grande sa-

312 1 Les termes utile, utilité sont pris, ici et dans la suite, au sens qu'ils ont ordinairement. Une chose utile à une société sera celle qui est apte à accroître la prospérité économique et politique de cette société. Plus loin, au chapitre XII, nous reviendrons sur ce sujet.

3131 PoLYB. : VI, 56. Après avoir remarqué que la religion est toute puissante à Rome, il ajoute : « Gela paraîtra étrange à beaucoup de personnes. Quant à moi, j'estime que ce fut établi en vue de la foule. En effet, si la cité pouvait ne renfermer que des hommes sages, cette institution pourrait n'avoir pas été nécessaire. Mais toute foule étant légère et pleine de passions déréglées, de colères déraisonnables, de désirs violents, il ne reste qu'à la contenir par des terreurs mystérieuses et de semblables craintes tragiques. C'est pourquoi il me sem)>le que les anciens n'ont pas introduit ces croyances aux dieux et aux enfers, sans de puissants motifs ni par hasard ». — Ste-^bo : I, 2, 8 : oh yàç bx>.ov re yvvaLyi.ùiv Kal iravroç x'^^o.iov nTiTjdovç ÈTcayayElv 'kôyç) ôvvaTov (piTiOCÔ^u, koI nçoKOÀÉaaaOat. ttqoç ehaé^SLav Kal èaiÔTTjTa nal niariv, àÀÂÀ cel Kaï ôtà ésiaiâai/^oviaç' Puisqu'on ne peut persuader ni la multitude des femmes ni toute la foule du vulgaire, par des discours philosophiques, ni l'exhorter à la piété, à la religion et à la foi, mais qu'on doit employer la superstition »... Tomvnjç ôè TTjç fivdoTTodaç ovarjç koI KaTacTçe<poiiC!i^ç eiç rô kocvuvikov Kaï rô Tîo2j.TùKbv tov P'iov axviJ-a Kal t^v tCjv ôvtuv l(TToçiav, ... « Telle étant la manière d'employer des mythes tournant au profit de la société, de la vie civile et de la réalité,... Cf. Plutarch.: Ad Colot., 31. Liv. ; I, 19. Parlant de Numa Pompilius : ...omnium primum, rem ad multitudinem imperitam, et illis seculis rudem, efficacissimam, deorum metum iniiciendum ratus est... Ici, nous sommes entièrement dans le domaine des actions logiques, auquel on est conduit par artifice. Gic: De leg., II 13, 32. Alticus dit des deux augures Marcellus et Appius : nam eorum ego in libros incidi : cum alteri placeat, auspicia ista ad utilitatem esse reipublicae composita ; alteri disciplina vestra quasi divinare videatur prorsus posse. Gic. ; De div., II, 18,43. Itaque in nostris commentariis scriptum habemus : «.Jove tonante, fulgurante, comitia populi habere nefas». Hoc fortasse reipublicae causa constitutum est. Comitiorum enim non habendorum causas esse voluerunt. Gic. ; De div. ; II, 33, 70 : Et tamen credo, Romulum, qui urbem auspicato condidit, habuisse opinionem, esse in providendis rébus augurandi scientiam. Eri-abat enim multis in rébus antiquitas ; quam vel usu iam, vel doctrina, vel vetustate immulatam videmus. Retinetur autem, et ad opinionem vulgi, et ad magnas utilitates reipublicae, mos, religio, disciplina, ius augurum, coUegii auctoritas. Peu après, II, 35, 75, il ajoute «qu'il estime que le droit augurai fut constitué d'abord sous l'influence de la croyance à la divination, ensuite conservé et maintenu par raison d'Etat».

Gela paraît être exactement le fond de l'opinion de Cicéron ; elle s'approche d'ailleurs de la vérité. Les actions non-logiques, nées spontanément, peuvent être ensuite conservées soit par tradition, soit pour l'utilité qu'elles apportent. On

§ 314 LES ACTIONS NON-LOGIQUES DANS l'HISTOIRE, ETC. 183

gacilé, parle de la religion des Romains comme si elle devait son origine à des artifices.

Et pourtant lui-même a reconnu que les Romains sont arrivés à constituer leur république, non par des choix raisonnes, mais en se laissant guider par les événements-.

314. Comme type de cette interprétation, on peut citer la manière dont Montesquieu envisage la religion romaine^ « (p. 179) Ce ne fut ni la crainte, ni la piété, qui établit la religion chez les Romains, mais la nécessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une... Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres peuples, que les premiers lirent la religion pour l'Etat, et les autres l'Etat pour la religion. Romulus, Tatius et Numa asservirent les dieux à la politique: le culte et les cérémonies qu'ils instituèrent furent trouvés si sages, que, lorsque les rois furent chassés, le joug de la religion fut le seul dont ce peuple, dans sa fureur pour la liberté, n'osa s'affranchir ».

« Quand les législateurs romains établirent la religion, ils ne pensèrent point à la réformation des mœurs, ni à donner des principes de morale,... Ils n'eurent donc d'abord qu'une vue générale, qui était d'inspirer à (p. 180) un peuple qui ne craignait rien, la crainte des dieux, et de se servir de cette crainte pour le conduire à leur fantaisie » .

Plus loin : « (p. 181) C'était, à la vérité, une chose très-extravagante de faire dépendre le salut de la république de l'appétit sacré d'un poulet, et de la disposition des entrailles des victimes ; mais ceux qui introduisirent ces cérémonies en connaissaient bien le fort et le faible, et ce ne fut que par de bonnes (p. 182) raisons qu'ils pé-

comprend que l'origine logique, œuvre de Romulus, est une simple fable. Arist. ; Métaph. (XI, 8, 13, p. 1074, numérot. Didot). Après avoir traité de la divinité des astres, U ajoute : Ta éè /ot;rà /xvdmùç f^rt/ Trçoa^icrai tzçùç nyv Tzeidù tùv TTo/jjùtv Ktù ~çôc TT/v e'iç -oiç vô/wvç xai to av/içéçov ;tP7<T<v. u Le reste a été ajouté fabuleusement, pour persuader le grand nombre, et pour les lois et l'utilité commune». \oir aussi : Plutarch. ; De p lac. philosoph., I, 7, 2. Skxt. Emp. ; 1. W, Adversus physicos ; de diis, 14 à 16, p. i»l.

313' PoLYB. ; VI, 11. Il compare la république de Lycurgue à celle des Romains. Il croit que Lycurgue est un personnage réel, et qu'il a institué sa république avec un but prédéterminé. Puis il ajoute : « Les Romains ont atteint le même but en constituant leur république. Ce ne fut {Mis par des raisonnements (où lu/v ôià Xôyov), mais instruits par de nombreuses luttes et les événements, qu'ils atteignirent le même but que Lycurgue, en choisissant toujours le mieux, et qu'ils constituèrent la meilleure de nos républiques ».

314» MoxTKSQ.: Dissertation sur la politique des Romains dans la religion, lue à l'académie de Bordeaux le 18 juin 1716; dans Gi-and. et déc. des Rom., Lettres pers. et œuvres choisies. Firmin Didot. Paris. 186t>.

chèrent contre la raison même. Si ce culte avait été plus raisonnable, les gens d'esprit en auraient été la dupe aussi bien que le peuple, et par là on aurait perdu tout l'avantage qu'on en pouvait attendre... ».

315. Il est singulier que Voltaire et Montesquieu aient suivi des voies opposées, mais également erronées, et qu'aucun des deux n'ait pensé à un développement spontané d'actions non-logiques.

316. Le genre d'interprétation que nous examinons ici contient parfois une part de vérité, non quant à l'origine des actions non-logiques, mais à l'égard du but auquel elles peuvent tendre, lorsqu'elles sont devenues usuelles. Alors il est naturel que les gens avisés s'en servent à leurs propres fins, comme ils se servent de n'importe quelle autre force sociale. L'erreur consiste à croire que ces forces aient été créées artificiellement (| 312) ^

Un exemple contemporain fera mieux comprendre le fait. Il y a certainement des charlatans qui tirent avantage du spiritisme; mais il serait absurde de supposer que seuls les artifices des charlatans aient produit le spiritisme.

317. La théorie de Van Dale, qui ne voit autre chose que des artifices, dans les oracles des Gentils, fait partie de ce genre d'interprétations. Eusèbe oscille entre cette interprétation et celle qui veut que les oracles soient œuvre des démons. De semblables mélanges d'interprétations sont fréquents. Nous reviendrons sur ce sujet.

316' [Note DU traducteur] Telle est l'idée fondamentale des théories anarchistes. Pierre Kropotkine ; L'Anarchie, p. 16 : « En effet, il est certain qu'à mesure que le cerveau humain s'affranchit des idées qui lui furent inculquées par les minorités de prêtres, de chefs militaires, de (p. 17) juges tenant à asseoir leur domination et de savants payés pour la perpétuer, — une conception de la société surgit, dans laquelle il ne reste plus de place pour ces minorités dominatrices ». De même Elisée Reclus ; L'Evolution, la Révolution et l'Idéal anarchigue, ne voit guère dans les phénomènes religieux, du moins dans les phénomènes religieux contemporains, que les actions logiques de gens intéressés, dupant les ignorants et les simples d'esprit. Il dit : «(p. 212) Mais si l'Eglise catholique a pu faire des progrès apparents, si la France des encyclopédistes et des révolutionnaires (p. 213) s'est laissé « vouer au Sacré Cœur » par une assemblée d'affolés, si les pontifes du culte ont très habilement profité de l'apeurement général des conservateurs politiques, pour leur vanter la panacée de la foi comme le grand remède social ; si la bourgeoisie européenne, naguère composée de sceptiques frondeurs, de voltairiens n'ayant d'autre religion qu'un vague d'''isme, a cru prudent d'aller régulièrement à la messe et de pousser même jusqu'au confessionnal; si le Quirinal et le Vatican, l'Etat et l'Eglise mettent tant de bonne grâce à régler les anciennes disputes, ce n'est pas que la croyance au miracle ait pris un plus grand empire sur les âmes dans la partie active et vivante de la société. Elle n'a gagné que des peureux, des fatigués de la vie, et l'hypocrite adhésion de complices intéressés. En effet, ceux qui veulent à tout prix maintenir la société privilégiée doivent se rattacher au dogme qui en est la clef de voûte... ».

§ 318-319 LES ACTIONS NON-LOGIQUES DANS l'hISTOIRE, ETC. 185

318. Font encore partie de ce genre les interprétations qui placent les actions non-logiques parmi les conséquences d'une doctrine exotérique, qui sert à masquer une doctrine ésotérique. Ainsi, les actions apparemment non-logiques sont en réalité logiques. Comme exemple, rappelons le suivant, emprunté au Dialogo dei massimi sistemi de Galilée: « (p. 15) Saluiati. Que les Pythagoriciens eussent en très grande estime la science des nombres... je lésais fort bien, et je ne serais pas loin de porter là-dessus le même jugement; mais que les mystères au nom desquels Pythagore et sa secte avaient en si grande vénération la science des nombres, soient les absurdités dont écrit et parle le vulgaire, je n'y crois en aucune manière; car je sais au contraire qu'afin que les choses admirables ne fussent pas exposées aux disputes et au mépris de la plèbe, ils condamnaient comme un sacrilège la publication des propriétés les plus cachées des nombres et des quantités incommensurables et irrationnelles qu'ils étudiaient, et prêchaient que celui qui les avait révélées était tourmenté dans l'autre monde. Je pense que certain d'entre eux, pour jeter de la poudre aux yeux de la plèbe, et se débarrasser de ses demandes, lui disait que leurs mystères des nombres étaient ces enfantillages qui se répandirent ensuite parmi le peuple ; cela avec une malice et une perspicacité semblables à celle du jeune homme sagace (p. 16) qui, pour échapper à l'importunité — je ne sais si c'était de sa mère ou de sa femme curieuse, qui l'obsédait pour qu'il lui confiât les secrets du Sénat, — composa cette histoire qui la ridiculisa ensuite, ainsi que beaucoup d'autres femmes, à la grande joie du Sénat ».

Que les Pythagoriciens aient parfois caché leur doctrine, cela parait certain. Mais il ne semble pas du tout que ce fût le cas pour leurs idées sur la perfection de certains nombres ; et en cela Galilée est dans l'erreur ( § 960 et sv.)

319. (B-I) Ce cas extrême reconnaît la nature des actions nonlogiques, et ne devrait donc pas figurer parmi les procédés tendant à faire paraître logiques les actions non-logiques; mais nous devons le considérer comme un point de départ de beaucoup de ces procédés. C'est donc pour ce motif que nous en traitons maintenant.

On observe ce genre dans les actions religieuses accomplies par qui est animé d'nue foi aveugle. Dans ce cas, elles ne diffèrent que peu ou pas du tout des autres actions logiques. Celui qui est persuadé que pour obtenir une bonne navigation, il faut sacrifier à

186 CHAPITRE m §320-322

Poséidon et avoir un navire qui ne fasse pas eau, accomplit le sacrifice et aveugle les voies d'eau, exactement de la même façon.

320. Il faut remarquer que ces doctrines s'approchent parfois plus que d'autres des doctrines scientifiques, dont elles nediff'èrent que par une adjonction: celle de la réalité d'un principe imaginaire; tandis que beaucoup d'autres, outre cette adjonction, difTèrent des doctrines scientifiques parleurs déductions fantaisistes ou dépourvues de toute précision,

321. (B-I«) Ce genre comprend des interprétations obtenues par une adjonction au type simple du précepte sans sanction ou tabou. Le type simple ne fait pas partie du genre, parce qu'il ne repousse pas, mais admet la considération des actions non-logiques; c'est même justement dans ce type simple qu'elles se voient le mieux.

322. S. Reinach écrit^ : « (p. 1) Un tabou est une interdiction; un objet tabou ou taboue est un objet interdit. L'interdiction peut porter sur le contact corporel ou sur le contact visuel ; elle peut aussi soustraire l'objet tabou à ce genre particulier de violation qui consiste à le nommer... on trouve des interdictions analogues en Grèce, à Rome et chez un grand nombre de peuples, où on les explique généralement par l'idée que la connaissance d'un nom permettait (p. 2) d'évoquer, dans une intention nocive, la puissance qu'il désigne. Cette explication a pu être vraie à certaines époques, mais n'est sans doute pas primitive ; à l'origine, c'est la sainteté même du nom qui est redoutée, au même titre que le contact d'un objet tabou ».

Reinach a raison d'envisager comme une adjonction la considération du pouvoir que la connaissance du nom donnerait sur la chose; mais la considération de la sainteté est aussi une adjonction. Bien plus, la majeure partie de ceux qui respectèrent ce tabou ne savaient peut-être pas ce qu'était l'abstraction qu'on appelle sainteté. Pour eux, le tabou est simplement une action non-logique ; c'est la répugnance à toucher, à regarder, à nommer la chose tabou. On cherche ensuite à expliquer, à justifier cette répugnance; et alors on invente ce pouvoir dont parle Reinach : la sainteté.

Notre auteur continue : « (p. 2) La notion du tabou est plus étroite que celle de l'interdiction. Le premier caractère qui les distingue, c'est que le tabou n'est jamais motivé». Parfaitement; voilà bien le caractère des actions non-logiques ; mais c'est justement

322 • S. Reinach ; Cultes, mythes et relig., t. J.

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