FLORE NORMALE DE LA BOUCHE
La variété des es|)èces microbiennes rencontrées dans la bouche est très grande ; leur (Hude est d'autant plus difficile que beaucoup d'auteurs ont décrit sous des noms dilTérents des bactéries évidemment identiques et en ont donné des diagnoses souvent insuffisantes. On ne peutespérerdresser, à l'heureactuelle, unelisle exacte et com|ilète des espèces de la tlore buccale ; dans une telle liste, il faudrait d'abord faire figurer toutes les bactéries saprophytes de l'air, puis la plupart des microbes pathogènes de l'homme ; nous nous contenterons d'étudier brièvement celles qui sont les plus fréquentes, les plus inléres-
santés au point do vue étiologique, et dont ridentification est bien établie.
Depuis les observations de Leeuwenhoek, les travaux sur les microbes de la bouche sont devenus innombrables. Robin décrit le Lepfolhrix huccalis, entrevu par Leeuwenhoek; Raffm donne le premier travail d'ensemble sur la flore buccale; Miller, Rasmussen, Vignal décrivent successivement un grand nombred'espècesdecetteflore. Les travaux de VignalaboutissentàTidentification d'un certain nombre de ces espèces [Bacil lus mesenfericus vuI<jaris,Bacteriumtermo, Staphylococcus pyogenes, etc.), en même temps qu'ils établissent une technique qui donne des résultats féconds entre les mains d'un grand nombre de bactériologistes dont nous aurons l'occasion de signaler les recherches au cours de cet article. Enfin les observations de Veillonetde ses élèves sur les anaérobies mettent en lumière la présence constante de ces microorganismes dans la cavité buccale et le rôle important qu'ils jouent dans les affections de la bouche et de ses annexes.
Quand il s'agit de classer les microbes que Ton rencontre dans la bouche, la division en saprophytes et en pathogènes devient à peu près illusoire : la plupart des microbes vivant à létat saprophylique chez rhomme sain sont capables à la faveur d'un traumatisme, de l'arrêt de la sécrétion salivaire, d'associations microbiennes encore mal définies, d'un trouble de la santé générale, de devenir pathogènes et de causer des lésions, souvent sérieuses, parfois redoutables. Il paraît préférable d'énumérer les microbes de la bouche d'après leur fréquence : an est ainsi conduit à distinguer des microbes habituels, qui se rencontrent dans tous les cas, ou à peu près tous les cas, chez l'homme normal, et des microbes d'exception, dont la présence peut coïncider avec la santé, mais qui ne se rencontrent ordinairement que chez des individus ayant été exposés à un contage.
Au premier rang des hôtes habituels de la bouche se placent quelques microbes vivant normalement dans l'air et dont la signification est réputée banale; tels sont les Cocciis de l'air, diverses Tétrades, leBacillussubtilis, le Bacteriiim termo, \e Bacillus mesentericiis vulgatus, le Bacillus amylobacler, toutes espèces dépourvues de propriétés pathogènes.
A côté d'eux, on observe constamment le Streptocoque , les Staphijlocoques pijogènes, le Leptothrix buccalis, le Bacillus ramosus, VEntérocoque. le Bacille fusiforme de Vincent, les Spirilles de la bouche; puis, moins fréquemment, le Proteus vulgaris, le Pneumocoque,le Pneumobacille, le Colibacille, le Coccobacille de l'influenza, le Micrococcus tetragenes, le Bacille pseudo-diphtérique et divers microbes anaérobies stricts {Bacillus pcrfringens, Bacillus fragilis. Streptocoques anaérobies, etc.). A cette liste déjà longue il faut encore ajouter quelques espèces plus rarement observées : Bacillus put ri fî-
LEPTOTHRIX BUCCALIS. 79
eus de Bienstock, Streplococcus mucosas capsulatus de Buerger, les Slreplocoqiies encapsulés de Neumann, etc.
Des parasites animaux peuvent également vivre à l'intérieur de la bouche. Dans le tartre dentaire et dans des ulcérations buccales certaines amibes ont été décrites par Gross [Amœba gingivalis), Flexner, Sternberg, Kartulis {Amœba buccalis). Ces parasites, comme celui décrit plus récemment par Prowazek (1) dans des caries dentaires [Entamœba buccalis), signalé par Leyden et Loewenthal (2) dans des ulcérations cancéreuses buccales, par Verdun et Bruyant (3) dans le pus d'iui abcès malaire, paraissent foit voisins de Y Amœba coll.
Entamœba buccalis (Prowazek). — Corps protoplasmique mesurant 20 à 32 ;j. de diamètre, à pseudopodes courts et arrondis. Le parasite est constitué par un endoplasme granuleux renfermant un noyau à contour très net pauvre en chromatine et de très nombreuses vacuoles nutritives, et un ectoplasme clair, nettement différencié. Reproduction par division binaire des formes végétatives et par division multiple suivie d'enkystement.
LEP TO THRIX B UCCALIS
Vu pour la première fois par Leeuwenhoek et décrit par Ch. Robin (4), le Leptothrix buccalis est très répandu dans la cavité buccale. 11 se rencontre dans l'enduit lingual, à la surface des dents, surtout le matin, dans les interstices dentaires, les cryptes amygdaliennes, les dents cariées et le tartre dentaire. Il joue un rôle important dans la formation de ce tartre [Mandl (5), Miller (6)]. Miller a noté sa présence dans le tartre dentaire des momies égyptiennes. Il cause des angines et paraît avoir une certaine importance dans le développement des caries dentaires (Voy. plus loin).
Aspect microscopique. — Longs filaments homogènes, non ramifiés, mesurant environ 1 p. de largeur sur 15 à 100 jx de longueur, entourés d'une gaine muqueuse, ordinairement groupés en amas très denses, soit par une de leurs extrémités, en toulTes, soit côte à côte. Fréquemment on observe des cloisonnements, visibles particulièrement sur les préparations colorées.
Le Leptothrix se colore aisément par les couleurs basiques d'aniline: il prend le Gram. Par l'action de la solution iodée de Gram les filaments se teintent en violet.
Cultures. — Le Leptothrix buccalis a rarement pu rire cultivé. Vignal a obtenu des colonies légèrement saillantes, blanc grisâtre,
(1) S. Phowazek, Arb. a. d. liais. Gesundheitsamte, .\XI. 1904. p. 12.
(2) Leyden et Loewenthal, Ch.irilé Annalen. XXIX, 190ô.
(3) Verdun et Iîruya^t, C. lî. Soc. lîiol., LXIII, 10 Juillet 1907.
(4) Ch. Robin, Histoire des végétaux parasites, 1853, p, 345.
(5) Mandi,, C. n. Acad. des Se, t. X\MI, p. 213.
(6) Miller, Arch. f. exper. Palh., Bd XVI, 1882.
80 A. BESSOX. — BACTERIOLOGIE DE LA BOUCHE.
liquéfiant la gélatine; reportées sur gélose, à 37°, ces colonies donnent une membrane plissée blanc jaunâtre; en bouillon apparaît un léger trouble avec sédiment l)lanchâtre, sans voile.
Variétés. — On a décrit plusieurs variétés ou espèces du Leptothrix de la bouche :
Lepiolhrix gigantea "Miller (1) ; Leptothrix maxima biiccalis [Miller, Swellengrebel {'2); Bacilliis maximus biiccalis (Miller^; Leplothrix innominata (Miller).
Les difTérences, d'ailleurs minimes, entre ces variétés portent sur le mode de groupement, la largeur des bâtonnets, la façon dont ils se colorent par l'iode.
Arustanow (3) décrit deux Leptothrix biiccalis cultivables, l'un aérobie, l'autre anaérobie.
Dobrzyniecki (4) a rencontré dans une dent cariée un organisme, Leptothrix placoïdes alba, cultivable, aérobie, prenant le Gram.
STREPTOCOQUE
Le Streptocoque est un hôte normal de la cavité buccale de l'homme : toutes les fois que chez l'homme sain on pratique un isolement de mucus buccal ou amygdalien sur sérum, on obtient des colonies de Streptocoque [F. Widal et Bezançon (5), Tunnicliff (6jj. Chez les nouveau-nés eux-mêmes, la présence du Streptocoque dans la bouche est fréquente sinon constante Herzberg i7) . De même dans toutes les angines, de quelque nature qu'elles soient, on trouve le Streptocoque, comme microbe dominant ou comme espèce associée [Lemoine, Weawer (8), Cumpston (9), etc. '.
Dans l'état actuel de nos connaissances, il est impossible de distinguer un Streptocoque saprophyte de l'homme du Streptocoque pyogène de Fehleisen. Il existe plusieurs variétés de Streptocoques, caractérisées par leur aspect morphologique : pour beaucoup d'auteurs, ces variétés ne sont que des formes accidentelles d'une seule et même espèce (Marmorek, Aronson, etc.). On ne peut baser aucune différenciation sur les propriétés pathogènes des divers échantillons vis-à-vis des animaux de laboratoire : souvent un Streptocoque très virulent, isolé d'une lésion grave de l'homme, ne se montre pas pathogène pour l'animal ; les conditions de réceptivité de l'animal sont très différentes de celles de l'homme. Enfin les deux observations que
(1) Miller, Die Bakterien der Mundholhe, Aull. II, Berlin, 1S94.
(2) SwELLENGREBEL, CeTilralbl. f. Bakt., XVI, 1906, p. 618 et 674.
(3) Arustanow, Cenlralhl. f. Bakt., VI, p. 349.
(4) Dobrzyniecki, Cenlralbl. f. Bakl., XXI, p. 22-.
(5) Bezançon, Précis de microbiologie. Paris, 1906, p. 386.
(6) TuNNicLiFF, Transact. of the Chic. path. Soc, VI, 13 juin 1904.
(7) Herzberg, Deutsche med. Woch., 1003, n° 1.
(8) Weawer, Jourii. of med. Research., IX, mai 1903.
(9) Cumpston, ^ourn. of Hyg., juillet 1907.
STREPTOCOQUE.
nous avons relatées plus haut prouvent, après plusieurs autres, que le Streptocoque normal de la salive peut causer un érysipèle chez rhomme (Voy. p. 64). Il parait légitime d'admettre que le Streptocoque, hôte habituel de la cavité buccale, est susceptible d'acquérir de la virulence sous l'influence de certaines causes extérieures : traumatisme, associations microbiennes, action du froid (angines a frigore, érysipèles de la face à début nasal, etc. i.
Fig-. 40 à 43, — Diverses formes du SlrepUicoque.
Aspect microscopique . — Coccus immobiles, ariondis, mesurant 0,6 à 1 (X de diamètre, associés en chaînettes plus ou moins longues (6 à 15 grains, 15 à 40 grains).
Le Streptocoque se colore aisément par les couleurs basiques d'aniline e-t prend le Clram.
Cultures. — Les cultures se font de préférence entre 'M" et 38" ; le développement sur gélatine à 20" est lent et limité. Les cultures se produisent indifféremment à l'air ou à l'abri de l'air.
La culture caractéristique est la strie sur gélose iuclin(''e ; il se forme au bout de vingt-quatre heures un léger semis de très petites colonies Idanches, semblables à des grains de semoule et pouvant à la longue confluer eu uue bautle mince, semi-translucide.
TraITK I>K STKM.VTKl.OGIt:. "
Dans un isolement sur gélose ou sérum inclinés on reconnaît aisément les petites colonies blanchâtres, semi-transparentes, et on les identifie par Texamen microscopique.
La vitalité des cultures disparaît en (juelques jours.
Inoculations. — Elles réussissent difficilement. Il ne faut jamais inoculer la salive elle-même. On pratique d'abord un isolement sur gélose inclinée (Voy. p. 74) ; on identifie les colonies de Streptocoques et on les réensemence en bouillon de sérum (bouillon, 2 parties ; sérum de lapin, d'homme ou de cheval, 1 partie). La culture, âgée de vingtquatre à quarante-huit heures, est inoculée dans les veines ou le péritoine du lapin ou de la souris. La F.S-. 4L - Streptocoque pyosène mort arrive au bout de vingt-quatre fculture en bi)uilloiii. — Ihionine . . i i
phéniquée(Reich.:Oh.j. 1 12 inini. ; heures, par septicémie, quand le Oc. II). microbe est virulent pour l'animal ;
(juand le Streptocoque est peu actif, la mort survient au bout de dix à douze jours.
D'un grand nombre dinoculations, Tunnicliff (1) conclut que le Streptocoque de la bouche de l'homme sain est virulent pour la souris dans un cinquième des cas.
S TA PII YL OCOQ UES P YOGÈNES
Les Staphylococfues pyogènes, très répandus dans Tair et les milieux extérieurs, se rencontrent constamment dans la cavité buccale [(Vignal (2), Sanarejli (3), Freund (4), Rosenthal (5)]. Il faut identifier au Staphylocoque les microbes décrits par Biondi (6) sous le nom de Micrococcus salivariiis pyogènes, alhus et aureiis. Gilbert et Lippmann (7) signalent l'existence du Staphylocoque dans le canal de Sténon du chien sain.
Fréquemment on trouve des Staphylocoques à l'état d'association dans les diverses alTections de la bouche et de ses annexes.
Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, dapprécier les propriétés pathogènes des Staphylocoques delà flore buccale : même
(1) TUNMCLIFK, loC. clt.
^1) ViGNAL, Arch. de phijsioL, 1S86.
(3) S.OARF.Li.i, Cenlralhi. f. liakl.. X. 1S91, p. sn.
(4) Freind, Thèse Erlanjrer, 1803.
(5) RosKNTHAi-, Thèse Erlanger, 1K<.»3.
(6) BioxDi, Zeiisch. f. Hyg., IL p. l'Ji.
(•;) GiLHF.RT et LipPMA>N, C. /{. Soc. de BioL, t. LVI, -il fév. Ki04, p. 3"4.
EN'TÉROCOQUE.
l'ig. \ô. — Slaphylocuquc i:)yo;;éue (culture en bouillou). — Thionine phéniquée ,Reich. ; Obj. 1,12 imm. :
Oc. m.
dans les lésions siippuralives de Ihomme, le Staphylocoque est d'ordinaire doué de peu de virulence pour les animaux de laboratoire. Il existe trois variétés de Staphylocoques, qui ne constituent que des races dune même espèce (Rodet et Coiirmont) et qui ne se différencient que par la couleur des cultures : Staj)hi/lococciisjjyr)genes 'ilhiis, (iLireiis et cilreiis.
Caractères microscopiques.
— Coccus sphériques de 0,6 à 1 a de diamètre, immobiles, rarement isolés ou associés en diplocoques, ordinairement groupés en amas irréguliers de 5 à 30 éléments, amas que l'on a comparés à des grappes.
Les Staphylocoques se colorent aisément par les couleurs basiques d'aniline et prennent le Gram. ' Cultures. — LesStaphylococjues (cultivent sur tous les milieux entre 10" et 44": ils sont aérobies facnl- I a tifs.
La matière colorante des variétés chromogènes ne se produit i[\\v dans les cultures en bouillon et de pré lerence entre '20" et 25°.
La culture sur gélatine, en j)i(jùre, esl caractéristique : ledéveloj)pement est abondant, la gélatine est li(|uéfiée dès le cinquième jour à "20° ; la cultvu'eest blanche, jaune doré ou jaune-citron suivant la race. C'est sur pomme de terre? ((ue les colorations soûl les j)lus intenses ; sur gélose inclinée on obtient une large strie plus ou moins colorée. En bouillon, on obtient un trouble dès le premier jour, puis il se forme un précipité blanc ou jaunAtre, selon les variélés. Le lait est coagulé.
Inoculations. ■ — La virulence des Sta})hyiocoq\ies esl soumise à des variations que rien ne permet de prévoir : il importe de toujours inoculer une culture jeune, récemment isolée d'un produit humain. Le lapin est l'animal de choix; l'inoculation sous-cutanée produit souvent un abcès local, guérissant spontanément : avec l'inoculation intraveineuse ou inlrapéritonéale on oblient parfois la mort par s('|)licémi(\
EXTÉIiOCOQUE
L'Entéroco(jue de Thiei'celin (L| {Slreplococcus cnlci-ilis, Micrococciis enlerilis) (2), capable de devenir pathogène el de causer des
(1) TiiiHHcisi.iN, C. H. Sor. <le lUoL, 1.) juiu IS!»;», 24 Juin IS'.x.t, 2(i juillet ICiiî.
(2) KscHF.iiicn, Fortscli. (1er Metl.. 18S5. — Deutsche inetl. W'oc/i., is'.'H. — Jalirbucli f. Kiiiderheilk., XI. I\, IS'.t'.t.
entérites, des suppurations, des bronchopneumonies (Besson, Thiercelin, Jouhaud, Rosenthal), est un hôte habituel de la cavité buccale et du tube digestif. Le Streptocoque de la bouche de Marot(l) paraît devoir être identifié à TEntérocoque.
LEntérocoque de Ihomme présente de grandes variations de virulence; il est souvent capable d"infecler la souris et parfois le lapin; TEntérocoque saprophyte est susceptible dacquérir de la virulence par les passages d"animal à animal.
Fig^. 46. — Staphylococcus Fig-. 47. — Staphylococ-
aureus. Culture en strie eus citreus. Culture
sur gélose au huitième en strie sur gélose au
jour. huitième jour.
Fig. 4s. — Staphylococcus albus. Culture en strie sur gélose au huitième jour.
Caractères microscopiques. — LEntérocoque présente un grand polymorpliisme. Dans les exsudats, le sang de la souris, les crachats, il prend Taspect d'un diplocoque plus ou moins lancéolé, ordinairement encapsulé, analogue au Pneumocoque ; il exisle fréquemment des grains dispost-s l'un à côté de l'autre, en formant un angle (aspect en besace). Dans les cultures en milieux artificiels on trouve d'abord des diplocoques et des tétrades non capsulés, puis apparaissent de longues chaînettes donnant l'aspect du Streptocoque. Dans les cultures sur gélose, les grains s'allongent fréquemment pour prendre des formes bacillaires.
LEntérocoque se colore par les couleurs basiques d'aniline et par la méthode de Gram.
(1) Mahot. Arch. de inéd. erpér., 1893, p. 34s.