CHAPITRE PREMIER L'HÉRÉDITÉ ET SA PROPHYLAXIE
A. Considérations générales. — Les neuro-pathologistes ont constaté, depuis longtemps, le rôle prépondérant de l'hérédité dans la genèse des affections mentales et nerveuses. « Il
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existe, disait Trélat (1), une grande cause de Taliénalion, cause primordiale, cause des causes, l'hérédilé, qui fixe cette maladie dans les familles et la rend transmissible de génération en génération. »
Pour se convaincre de cette triste réalité, il suffit de parcourir les statistiques, et, si variables qu'elles soient, elles démontrent le rôle prépondérant de l'hérédité dans la pathologie mentale. Pour Ellis (2), la proportion était de 15,50 p. 100; pour Moral 20 p. 100 (3) ; pour Esquirol, 36,80 p. 100; pour Moreau (de Tours), 90 pour 100 (4).
Baillarger (5), ayant constaté que dans 452 cas, 271 fois l'hérédité dérivait du côté maternel, en a conclu que la folie se transmettait plus fréquemment par la mère.
a) Hérédité similaire. — La folie peut provenir de Vhérédité similaire, ainsi que l'avaient déjà remarqué Pinel (6) et Esquirol. Parmi les hérédités vésaniques similaires, la folie du suicide est la plus fréquente. Plusieurs membres de la même famille se suicident de la même manière et quelquefois au même âge.
Les folies dégénéralives, les obsessions, les impulsions, les phobies passent des parents aux enfants, parfois intégralement. Magnan (7) dit « qu'on trouve plus souvent qu'on ne paraît le croire, l'hérédité similaii^e, et notamment l'hérédité de ces phénomènes étranges des syndromes épisodiqiies ».
La passion de l'alcool est également héréditaire : tel père qui a bu aura des enfants précocement alcooliques.
Les névroses se lèguent de la même façon ; il n'est pas rare
(1) Trélat, Des causes de la folie {Ann. méd.-psych., 1856, t. II, p. 171).
(2) Ellis, Tradédc l'aliénalion mentale, trad. Archambault, 1840 p. 69.
(3) Morel, Traité des maladies mentales, 18.60, p. lli.
CO Moreau (de Tours), in Leg-rand du SauUe, La folie héréditaire, 1873, p. 5.
(3) Haillar^'cr, Recherches statistiques sur l'hérédité de la folie (188-1), n Recherches sur les maladies mentales, 1890, t. I, p. 160 et 161.
(6) Pinel, Traité méd.-phil. sur l'aliénation mentale, 1809, p. 13.
(7) Magnan, Annules méd.-psych., 1886, t. IV, p. 277.
Paul Garmer et Cololian. 29'
de trouver dans une même famille plusieurs neurasthéniques; les syndromes changent chez chaque sujet, mais le fond neurasthénique demeure.
C'est surtout chez les hijslériques et les épilepliques qu'on observe l'hérédité similaire. L'hystérie se transmet en nature. Briquet (1) a trouvé, dans les familles de 351 hystériques. 214 ascendants ou collatéraux atteints de la même névrose. Ilammond (2) arrive à une proportion supérieure. « Il n'y a rien d'étonnant vraiment, dit Déjerine (3), à ce que des enfants qui voient journellement leurs parents en proie aux attaques les imitent inconsciemment. »
L'hérédité similaire de l'épilepsie a été niée par quelques auteurs, ou bien elle a été considérée comme très rare. Mais les recherches récentes, les statistiques de Âug-. Voisin (4), de Echeverria (5), et surtout de Féré (6), prouvent que des épilepliques ont fréquemment des descendants épileptiques. Brown-Séquard a démontré, on le sait, que les cobayes, devenus épileptiques par la section de la moelle ou du nerf sciatique, engendraient des cobayes épileptiques.
b) Hérédité dissemblable. — Elle a été notée par les aliénistes de tous les temps, « Le plus souvent, la maladie mentale qui se transmet, se transforme », écrivait Legrand du Saulle (7). <( Toutes les formes de la folie, manie, mélancolie, délire partiel, dit Marcé (8), s'engendrent réciproquement et d'une manière indistincte. » Morel (9) soutenait qu' « on risquerait de se faire une fausse idée de l'hérédité, si on ne l'envisageait au point de vue de ces transformations qui
(1) Briquet, Traité clinique et théorique de L'hystérie, 1859, p. 52.
(2) Hammond, Traité des maladies du sijstème nerveux, trad. Labadie- Lagrave, 1870, p. S"0.
(3) Déjerine, De l'hérédité dans les maladies du système nerveux, 1886, p. 119.
(4) A. Voisin, article £/Ji7epsic, in Nouv. Dict. de méd. et de chir., 1870.
(5) Echeverria, Marriage and hereditairiness of epileptics {Journ. of ment. Science, oct. 1880).
(6) Féré, Les épilepsics et les épilepliques, 1890, p. 241.
(7) Legrand du Saulle, La folie hôrédilnire, 1873, p. 9.
(8) Marcé, Traité pratique des maladies mentales, 1862, p. 107. ^9) Morel, Traité des maladies mentales, 1860, p. 115.
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PROPHYLAXIE DE l'iIÉRÉDITÉ. 451
ouvrent un champ si vaste au pronostic et au traitement des maladies nerveuses. »
L'hérédité psychopathique n'intervient pas seulement dans la folie; les aiTections nerveuses, les névroses ne sont pas soustraites à cette influence ; on trouve, dans les familles névropathiques, des ascendants hystériques, des descendants aliénés, et réciproquement.
L'hystérie peut engendrer héréditairement l'épilepsie, et la réciproque est encore vraie, ainsi que les statistiques de Déjerine peuvent en témoigner.
La fohe a été observée dans la parenté d'individus atteints de maladies nerveuses telles que le tabès (1), la sclérose en y/| plaques (2), la myopathie (3), la paralysie infantile (Féré, i Déjerine), etc.
La genèse de la paralysie générale, tant discutée, a de nouveau, ces temps derniers, attiré l'attention dés aliénistes. La dégénérescence mentale est, d'après JofTroy, un des facteurs de la paralysie générale, et, en faveur de cette opinion, cet auteur rapporte des observations oîi Ton ne découvre, en effet, aucune des causes (alcoolisme, syphilis, sui'menage, etc.) connues jusqu'à présent. Sans pousser si loin la théorie de la dégénérescence, nous pensons que la prédisposition entre pour sa part dans l'éclosion de la paralysie générale et il est certain qu'on trouve, en clinique, des paralytiques généraux dont les ascendants ont été névropathes ou aliénés.
B. Prophylaxie de l'hérédité. — L'observation montre donc que l'hérédité occupe une place considérable dans le développement des vésanies. Que pouvons-nous contre elle ? Quels sont nos moyens de défense? C'est ce qu'il importe d'étudier et ce que tout aliéniste doit connaître. Le médecin
(1) Ballet et Landouzy, Du rôle de Vhêrédilé nerveuse dans la genèse de lalaxie locomolrice progressive [Ann. méd.-psych., 1884, t. XI, p. 29).^
(2) Férc, La famille ncvropalhique, 1884, p. 35 et 40.
(3) Déjerine, Ouv. cité, p. 207.
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est souvenl consulté au sujet d'un mariage: il est appelé ainsi à se prononcer sur la délicale quesLion de riiérédilé névropaLhique ou psychopathique.
a) Le mariage des descendants d'aliénés. — Une loi d'hygièrte sociale est celle qui donnerait les moyens d'empêcher la procréation d'êtres presque fatalement voués aux aiïections mentales,
« L'avantage que la société et la civilisation ne manqueraient pas de réaliser, dit Calmeil (1), en contribuant à diminuer la fréquence des cas de phlegmasie cérébrale, dont les manifestations extérieures sont, la plupart du temps, effrayantes ou peu consolantes à voir, fait presque. regretter, dans certains instants, que la législation ne soit pas chargée d'intervenir et de s'interposer comme elle se décide à le faire dans certains cas d'idiotisme, pour couper court à certains projets de mariage, dont l'accomplissement pourrait concourir à propager les vices d'organisation qui contribuent à perpétuer les maladies inflammatoires du système nerveux. Ce que les lois sont impuissantes à accomplir, la médecine devra quelquefois le tenter et s'efl'orcer de l'obtenir, lorsque des familles bien inspirées prendront l'initiative de recourir à ses conseils. »
Il est du devoir de chaque médecin que l'on consulte, au sujet de craintes de cet ordre, de ne jamais dissimuler les graves inconvénients auxquels s'exposent ceux qui s'unissent à des personnes dont les ascendants ont présenté des cas d'épilepsie, d'idiotie, de paralysie générale, ou de vésanie. On ne peut nier que les conjoints sur lesquels pèsent de pareilles hérédités, ne soient bien plus enclins que d'autres aux psychoses et que leurs enfants ne soient menacés très gravement. Le médecin devra donc, d'une façon générale, déconseiller un mariage qui expose à des dangers dont la réalisation est chaque jour sous nos yeux.
Les médecins devraient se prononcer avec plus d'énergie
(1) Calmeil, Maladies inflammatoires du cerveau, t. H, Pet 650.
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encore, quand on leur demande avis sur les conséquences probables d'un mariage projeté entre des fiancés prédisposés, tous deux, à un très haut degré, aux affections de l'encéphale. La convergence de l'hérédiLé crée une menace bien plus effective que lorsqu'elle est unilalérale.
b) Le mariage des aliénés (fuéris. — Morel était d'avis de ne pas interdire le mariage aux personnes frappées, dans un passé déjà un peu lointain, d'un accès isolé d'aliénation, pourvu que la folie n'ait pas existé dans leur ascendance. Ces cas (1) lui paraissant les moins graves, il était d'avis que le mariage est possible dans cette circonstance. L'aliénation peut, en effet, apparaître dans les conditions d'une maladie intercurrente organique, ou sous l'influence d'une cause morale non inhérente aux malades dont il s'agit de fixer la destinée. On sera d'autant plus positif dans ses assertions que la folie se sera montrée avec un caractère plus aigu. Nous estimons qu'il vaut mieux être fils d'un père ayant subi cette seule atteinte mentale que d'être le fils d'un excentrique qui, toute sa vie, s'est montré bizarre et étrange.
Si la folie a été un accident passager, dû à une cause connue et désormais évitable, le mariage peut donc être permis. Un délirant alcoolique vraiment guéri peut également se marier et avoir des enfants indemnes de toute hérédité pathologique. Mais que de folies dont la cause reste obscurci Que d'individus, sans tare apparente, chez lesquels, pourtant, la dégénérescence latente ne cherchait qu'une occasion de se manifester I
Prenons, en exemple, la mélancolie franche : tel individu en est atteint; guéri après quelques mois de maladie, il demande s'il peut se marier
La mélancolie franche est une affection apparaissant non pas chez le dégénéré, mais chez le prédisposé. Ce qu'il y a de certain, en tous les cas, c'est l'absence de la folie chez les ascendants, dans l'espèce en cause; et, alors, que conseillerons-nous ? Cet homme peut avoir des enfants sains. Faut-il
(1) Morel, Traité des maladies mentales, 1860, p. 635.
le condamner au célibat? Nous pouvons d'abord lui dire d'attendre, de suivre un régime et une hygiène sévères, d'éloigner autant que possible toute cause provoquant les troubles mentaux, la fatigue du cerveau, etc. 11 n'y aura pas opposition irréductible au mariage si une nouvelle attaque de mélancolie n'est pas survenue après un délai assez long. Mais, au moins, faut-il que la conjointe soit bien portante, à tous les points de vue, pour que le parfait équilibre mental de l'un des procréateurs apporte son appoint compensateur. Il faut noter, à ce propos, celte singulière affinité qui semble rapprocher les malheureux qui sont destinés aux alTeclions cérébrales. Blanche, dans sa grande pratique, avait eu bien souvent l'occasion de la saisir sur le fait.
Ce n'est pas seulement l'hérédité qu'il faut envisager, c'est aussi le sujet qu'il s'agit de bien connaître.
Mais quel est le nombre de ceux qui viennent demander l'avis du médecin à propos d'un mariage? Combien se décident d'après cet avis? Les questions de sentiment ou d'intérêt priment et primeront sans doute longtemps toute considération, du moins dans la très grande majorité des cas.
Quelques-uns ont conseillé la création d'un carnet sunilaireX La seule chose pratique qu'on puisse tenter, c'est l'éducation du peuple sur ces questions importantes, par des conférences populaires ou des brochures. On ne sait pas assez, dans le monde, le mal que peut produire l'hérédité.