II. VOMITIF S TIRÉS DU RÈGNE MINÉRAL
TARTRE STIBIÉ.
Le Tartre stibié ( émétique, tartre émétique, tartrate antimonié de potasse, tartrate de potasse et d’antimoine, prototartrate d’antimoine et de potassium) est un sel double composé de tartrate neutre de potasse et d’un tartrate basique d’antimoine.
Ce sel est décomposé par un grand nombre de liqueurs végétales ; et comme tous les jours on l’administre dissous dans des infusions, dans des décoctions, dans des mixtures, etc., il est fort important pour le thérapeutiste d’étre en garde contre ces dénaturations du médicament.
Quand on dissout de l’émétique dans de l’eau ordinaire, les carbonates calcaires le décomposent lentement, et au bout de douze heures il y a un dépôt d’oxyde d’antimoine. La décomposition est instantanée si l’on porte la liqueur à l’ébullition. Les liquides fournis par les plantes astringentes, et entre autres par le quinquina, décomposent l’émétique. II se fait de la crème de Tartre et un composé insoluble d’oxyde d’antimoine et de tannin. La décoction de tamarin décompose aussi l’émétique : il se fait des cristaux de crème de Tartre, et le tarlratre d’antimoine reste en dissolution à la faveur de l’excès d’acide. La limonade le décompose également : il se fait de la crème de Tartre et du citrate d’antimoine. 11 y a aussi décomposition par le
STIBIÉ.
petit-lait ; elle est produite par l’acide acétique et par les phosphates : il se fait du phosphate d’antimoine, qui reste dissous à la faveur de 1 excès d’acide. Dans tous les cas précédents, 1 action reste la môme ; mais les effets vomitifs sont dus aux nouveaux sels qui se sont formés. (Soubeiran, Dict. de Mêd. , 2e édition , tom. ni,
Dans cet article, nous ne nous occuperons du Tartre stibié que comme évacuant, nous réservant de parler de son action controstimulante et sédative au chapitre des controsimula nts. (Article Antimoine.)
Le Tartre stibié est le vomitif le plus énergique que possède la matière médicale. A la dose d’un quart de grain, d’un demi-grain, d’un grain, de deux ou trois grains au plus, il détermine des vomissements plus ou moins abondants, suivant la nature du sujet, suivant la maladie pour laquelle on l’administre. L’effet vomitif s’obtient rapidement : il ne s’écoule ordinairement pas plus de dix minutes entre le premier vomissement et le moment où le médicament a été administré. Les vomissements se répètent à des intervalles plus ou moins éloignés, selon la dose du médicament, suivant la susceptibilité du malade. Bientôt surviennent quelques coliques; et des garde-robes séreuses, ordinairement peu abondantes , attestent que le sel antimonial a également agi sur les entrailles : toutefois on remarque que l’effet purgatif est d’autant moins prononcé, que le vomissement a été plus répété et plus rap dement oRlenu, et vice versa; ce qui d’ailleurs se conçoit à merveille.
Le vomissement provoqué par l’émétique s’accompagne de plus d’angoisses , de plus d’efforts que celui qui a été sollicité par l’ipécacuanha, par exemple. Toutefois, cela souffre quelques exceptions, et il est des personnes qui, au contraire, sont plus laborieusement tourmentées par l’ipécacuanha que par le Tartre stibié.
L’émétique est un irritant topique des plus énergiques, nous en avons déjù parlé, ire part., p. 297; nous croyons néanmoins devoir y revenir ici.
Lorsqu’on met en contact avec la membrane muqueuse de l’œil un grain de Tartre stibié, on détermine immédiatement de la rougeur, et bientôt une inflammation tellement vive, que nous avons vu souvent des chiens perdre la vue à la suite d’une seule application de Tartre stibié. Des accidents inflammatoires tout aussi violents sont produits lorsque le Tartre stibié est mis en eontact avec la membrane muqueuse des
ÉVACUANTS
organes de la génération, de l’oreille , du nez, de la bouche, ou lorsqu’il est déposé sur une plaie.
Nous avons injecté dans les poumons de plusieurs chevaux une solution de Tartre stibié, et toujours nous avons déterminé une violente phlegmasiede la membrane muqueuse et du parenchyme pulmonaire. La même expérience faite par Schoepfer a donné lieu aux mêmes accidents.
Les lotions d’eau tenant en dissolution de l’émétique, les frictions avec une pommade qui contient du Tartre stibié provoquent promptement sur la peau une inflammation pustuleuse dont les thérapeutistes ont tiré un grand parti.
Si donc le contact de l’émétique avec toutes les parties accessibles à la vue cause une inflammation violente, il est naturel de penser qu’il en est de même pour tous les tissus contenus dans les cavités splanchniques : l’autopsie a démontré en effet que la membrane muqueuse gastro-intestinale était, comme tous les autres tissus , vivement irritée par le Tartre stibié.
On peut donc poser en thèse générale que le Tartre stibié exerce sur tous les tissus sur lesquels il est appliqué une action irritante fort énergique. Mais cette action locale est ellemême singulièrement modifiée par des circonstances que nous allons essayer d’apprécier.
Si la partie sur laquelle est appliqué l’émétique est disposée de telle manière que l’agent toxique ne puisse être entraîné au dehors ou déplacé, alors les phénomènes locaux atteignent le summum ; ainsi lorsqu’on incorpore à un corps emplastique une grande quantité de Tartre stibié que l’on lient appliquée sur la peau , l’inllammalion est excessive et va quelquefois jusqu’à la gangrène ; le même phénomène s’observe quand l’émétique est déposé dans le conduit auditif externe , sous les paupières , dans le tissu cellulaire sous-cutané , dans les cellules bronchiques; mais s’il est ingéré, on conçoit qu’il cause bien moins d’accidents locaux, parce que, d’une part , il est en grande partie vomi; en second lieu, il parcourt rapidement tout le trajet de l’intestin, et conséquemment de faibles quantités sont en contact avec la même partie ; en troisième lieu, les garde-robes entraînentla plus grande partie de ce qui est resté, et d’ailleurs la force assimilatrice des organes digestifs tend à neutraliser l’action irritante d’une certaine quantité de l’émétique. Il y a plus : cette force digestive et assimilante est telle, dans certaines cir-
constances , que des doses énormes de Tartre stibié, une demi-once par exemple, peuvent être données plusieurs jours de suite à un malade sans qu’il survienne de désordre appréciable dans la membrane muqueuse gastro-intestinale. Ce sont ces faits si bien constatés aujourd’hui qui ont permis à plusieurs toxicologistes de douter si le Tartre stibié pouvait jamais causer immédiatement la mort de l’homme. L’observation rapportée par le docteur Caron , d’Annecy (J. général de Médecine, janv. 1811) ; celles de Barbier (d’Amiens) et de Serres, ciléesdansla7’o;rtcologie d’Orfila (t. Ier, p. 374 et suiv.) , et celle qui estrelatéedansle Journal général de Médecine (mai 1825), démontrent, en effet, que l’émétique donné à une dose très-considérable peut déterminer des accidents immédiats fort graves ; mais que peu de temps suffit pour les faire cesser. Quant au fait curieux rapporté par Récamier , et cité également par Orfila , il n’infirme en rien les conclusions que l’on peut tirer des précédents; car il est fort douteux que la maladie cérébrale qui a terminé les jours du malade ait été causée nécessairement par l’émétique. Toutefois il est incontestable que, dans certaines conditions morbides , une dose minime de Tartre stibié peut causer la mort; mais la même chose peut se dire de tout agent thérapeutique. Lorsqu’on étudie l’action toxique des divers poisons, il faut la considérer non pas dans ses effets possibles dans des circonstances morbides spéciales, mais bien dans ses effets sur un animal ou sur un homme supposé sain.
Si l’on résume les observations que nous avons citées tout à l’heure , une forte dose de Tartre stibié , de vingt grains à une once , peut produire les accidents suivants : vomissements violents , resserrement spasmodique de l’œsophage et du pharynx, soif ardente, vives douleurs de l’estomac et de tout le ventre , diarrhée bilieuse, spumeuse, ensanglantée, tenesme, suppression d’urines, tendance à la syncope, syncope , faiblesse , intermittence , inégalité du pouls, refroidissement delà peau, crampes dans les muscles des membres. Ces symptômes , comme on le voit , n’ont rien de spécial , et ne diffèrent , en aucune manière , de ceux qui sont produits par la pluparl des poisons irritants.
Chez les animaux , l’empoisonnement par le Tartre stibié cause des accidents plus graves que chez l’homme : Magendie a fait périr des chiens avec une dose de 4 à 8 grains d’émétique ; mais il avait lié l’œsophage après avoir
TARTR
injecté le Tartre slibié : ces animaux sont morts deux ou trois heures après l’introduction du sel dans l’estomac. Les chiens, au contraire, qui ont pu se débarrasser de l’émétique , en ont pris jusqu’à un gros sans en éprouver la plupart du temps aucun mauvais effet : lorsque la dose a été portée à une once, on'en a vu périr au bout de quelques heures ou de quelques jours, et d’autres fois celte forte dose n’a occasionné aucun accident.
Lésions organiques trouvées après la mort dans l’empoisonnement par le Tartre stibié. — Les traces que laisse le Tartre stibié sur l’homme n’ont jamais été constatées que lorsque cet agent toxique a été administré comme médicament à des malades qui ont succombé. Une inflammation de l’estomac et de l’intestin est la seule chose que l’on ait trouvée ; nous avons vu dans l’estomac des ulcérations assez larges et une légère hémorragie. C’est surtout chez les animaux que ces lésions ont été étudiées. Magendie a essayé de prouver que la mort était causée par l’inflammation secondaire que le poison cause dans les poumons : soit que le Tartre slibié eût été injecté dans l’estomac, soit qu’on l’eût déposé sur une plaie ou sur toute autre surface absorbante, soit qu’on l’eût injecté dans les veines, il causait toujours l’inflammation des poumons et de la tunique villeuse des intestins. Il y a plus : en injectant dans les veines une plus grande quantité d’émétique, il déterminait rapidement la mort ; et dans ce cas lecanal intestinal n’offrait aucune altération, mais les poumons étaient toujours gorgés de sang.
Magendie aurait-il été trompé par des colorations cadavériques de la membrane muqueuse des chiens sur lesquels il expérimentait? Auraitil pris pour des traces d’inflammation ce qui n’était que l’effet de la stase toute mécanique du sang dans les poumons? On serait tenté de répondre affirmativement, en considérant, d’une part, que, chez les chiens surtout, la coloration de la membrane muqueuse peut varier du rose pâle au violet foncé, par le seul fait de la stase cadavérique du sang, et que les modifications du même genre peuvent se passer dans les poumons. D’un autre côté, on est confirmé dans cette idée en voyant que le docteur Champbell ( Dissertât . inaugural, de Venenis minerai., Édimb., 1813, p. 23) trouva les poumons sains chez un chat qu’il avait fait périr en appliquant sur une blessure qu’il lui avait faite cinq grains de Tartre stibié; et les expériences de Rayer et 3° rARTIE.
1 STIBIE.
Bonnet, tentées sur des lapins, n’ont pas permis de constater une seule fois la lésion pulmonaire dont parle Magendie. Quant à l’inflammation de l’intestin, ils ont pu l’apprécier; cependant dans le cas où la mort survenait promptement, ils n’ont pu trouver aucune trace de son action. (Rayer, Dict. de Méd. et de Chir. pratiq. , t. m, p. G9.)
Traitement de l’empoisonnement par le tartrate dépotasse antimonié. — Si le vomissement 11’a point encore eu lieu avant l’arrivée du médecin , celui-ci fera prendre immédiatement une grande quantité d’eau tiède , et il exercera des titillations sur la luette. On fait en même temps préparer de la poudre de quinquina ou de toute autre écorce , etc. ; la décoction de ces écorces ou la teinture sera administrée avec encore plus d’avantage. Les décoctions de thé , de noix de Galles , de cachou , coupées avec du lait , agiront encore dans le même sens. Toutes ces boissons décomposent l’émétique. On en continuera l’usage , même lorsqu’on supposera que la plus grande partie du poison aura été vomie. Mais bientôt on devra conseiller l’opium , et même la saignée , ou des applications locales de sangsues , si l’état inflammatoire du canal alimentaire semblait le requérir. Il est bien entendu que les boissons adoucissantes seront administrées au moment où l’on croira devoir cesser l’usage des décoctions végétales astringentes.
Des accidents analogues à ceux que produit le Tartre slibié peuvent encore être causés par le vin émétique , Uantimoine métallique en poudre, le sulfure d’antimoine , le kermès , l’antimoniate de potasse non lavé , etc. Mais il est rare que les symptômes aient jamais la gravité de ceux qui sont quelquefois provoqués par l’ingestion d’une trop forte dose d’émétique. Quoi qu’il en soit , le traitement devra être exactement le même que celui que l’on oppose à l’empoisonnement par le Tartre stibié.
Lorsque l’on veut que l’émétique agisse seulement comme purgatif, alors on le donne en lavage , c’est-à-dire dissous dans une grande quantité d’eau. On met un grain d’émétique dans une pinte d’eau d’orge, d’infusion bécliique ou d’une tisane quelconque , que le malade prend par quart de verre d’heure en heure. Il arrive assez souvent que les premières doses causent des vomissements ; mais bientôt l’estomac s’y habitue et le malade est seulement purgé.
ÉVACUANTS
Ce n’est pas ici le cas de parler des innombrables circonstances dans lesquelles l’émétique a été conseillé par les médecins. La plupart des indications de l’émétique en tant que vomitif seront étudiées tout à l’heure dans l’article général sur la Médication évacuante ; les autres sont appréciées dans le long article où nous traiterons de Y Antimoine.
KERMÈS, VIN ÉMÉTIQUE, etc.
Il nous semble parfaitement inutile de nous occuper ici du Kermès, du Vin émétique , et des diverses préparations antimoniales , qui toutes , ainsi que nous le dirons à l’article Antimoine . jouissent de propriétés vomitives incontestables. Mais ces composés ne sont plus usités comme vomitifs, et toujours ils sont, pour cela , remplacés par le tartre stibié : ils ne sont administrés que comme antimoniaux conlro-stimulanls, et à ce litre il ne doit pas en être question
Cependant le Vin émétique est encore donné quelquefois comme purgatif à la dose de 2 à 4 gros. Le Kermès, dans le même but , est administré à la dose de 4 à 6 grains.