‹ Traite de therapeutique et de matiere medicale/ (volume 2)Chapitre 71 sur 335 · LYCOPERDON · texte numérisé non relu

LYCOPERDON

La vesce de loup, ou Lycoperdon proteus, famille des Lycoperdacées, est un champignon commun dans nos bois, dont la chair, blanche et ferme dans la jeunesse, se convertit en une poussière (sporidies) de couleur fauve ou verdâtre portée sur des filaments d'une apparence feutrée.

C'est Richardson qui a le premier expérimenté la fumée qui résulte de la combustion de la poussière du Lycoperdon comme anesthésique. M. Thomson Harapath attribue les résultats anesthésiques obtenus à l'action de l'oxyde de carbone, ce qui ne nous paraît guère possible. Quoi qu'il en soit, le Lycoperdon n'est pas un anesthésique sérieux. En Crimée, on se sert du Lycoperdon horrendum, le plus gros des champignons connus, puisqu'il peut atteindre un mètre de diamètre. Le Lycoperdon bovisia est très-anciennement employé comme hémostatique.

lODOFORME.

Voir, pour la matière médicale, t. I, p. 339.

Mélange réfrigérant. Le froid, comme anesthésique, a été em-

ployé pour la première fois par Jamis Arnott, de Brighton; mais c'est à M. Velpeau qu'appartient l'honneur d'avoir vulgarisé ce moyen. Le mélange employé par M. Velpeau consiste en une partie de sel marin et deux parties de glace concassée. On place le tout dans une vessie de cochon que l'on maintient sur le point que l'on veut anesthésier. M. Nélaton a remplacé la vessie par un sac de gaze, de sorte que l'eau liquéfiée s'écoule, et l'action réfrigérante est plus forte, plus uniforme et plus constante.

• ÀI. A. Richard se sert d'un mélange formé de glace et de sel marin à parties égaies, avec un cinquième de chlorhydrate d'ammoniaque.

La glace et la neige ne se trouvent qu'eu hiver; dans les grandes villes, on peut s'en procurer en toute saison, et partout on peut en faire au moyen de l'ingénieux appareil de M. Carré. Voici d'ailleurs des mélanges qui donnent un froid suffisant pour produire l'anesthésie ; toutefois nous ferons remarquer que les mélanges de sels et d'acides étendus d'eau ne pourraient être appliqués directement, en raison de l'action irritante qu'exercent les acides.

Froid

Abaissement

à partir , ..

de + lOo. P''<"^""-

l" Eau, 1; azotate d'ammoniaque, 1. — 16° 26"

2» Eau, 1 ; azotate d'ammoniaque, 1; sous-carbonate de soude, 1. — 19o 29"

3° Eau, 16; azotate de potasse, 5; chlorhydrate d'ammoniaque, 5. — 12" 22"

4» Eau, 16 ; chlorhydrate d'ammoniaque, 5; azotate de potasse, 5; sulfate de soude, 8. —16» 20»

5» Eau, 4 ; chlorure de po tassium, 57; chlorhydrate d'ammoniaque, 32; azotate de potasse, 10. — 5» la»

6» Sulfate de soude, 3; acide azotique, 2. — 19" 29"

7» Sulfate de soude, 6; chlorhydrate d'ammoniaque, 4 ; azotate de potasse, 2 ; acide azotique, 4. — 230 330

8° Phosphate de soude, 9; acide azotique, 4. — 29" 39»

HISTORIQUE

Sous le nom de Médication anestkésique, nous désignons le mode d'emploi d'un ensemble de médicaments qui possèdent la propriété remarquable d'affaiblir ou d'éteindre plus ou moins complètement la sensibilité. Ces médicaments se rapprochent évidemment des antispasmodiques et des narcotiques, auxquels ils sont unis par des propriétés communes; mais ils méritent d'occuper une place distincte dans la thérapeutique, tant par l'uniformité et par la spécialité de leurs effets que par la rapidité avec laquelle leur action s'efface, une fois l'effet thérapeutique obtenu.

L'idée de supprimer la douleur s'est présentée depuis bien longtemps aux médecins; et, en consultant l'histoire de l'art, on trouve que, <à diverses époques, des tentatives thérapeutiques ont été faites dans ce but. Chez les anciens, on rencontre des indications précises à cet égard, dans Pline, Dioscoride, et autres auteurs. Dioscoride et Matthiole, son commentateur, font mention de l'usage d'un extrait de racine de mandragore, que l'on faisait avaler ou respirer au malade avant de cautériser ou de couper un membre. Des recherches ultérieures ont appris que, chez les Chinois, dans les premières années du troisième siècle de notre ère, un médecin nommé Moatho donnait une préparation de chanvre, qui plongeait les malades dans l'ivresse ou dans l'insensibilité, avant de leur pratiquer des ouvertures, des incisions, des amputations.

Au moyen âge, on s'occupa de nouveau très-activement d'aller à la recherche de substances capables d'engourdir la sensibilité au moment des opérations : Guy de Chauliac, Brunus, surtout Théodoric, ont fait mention de préparations propres à cet usage. Théodoric a placé, à la (in de son traité de chirurgie, une confection soporifique, faite d'après la recette de Hugues de Lucques, son maître, qu'il recommande aux opérateurs, sous le nom de Confectio soporis à chirurgiâ facienda, secundùm dominum Hugonem. Ce même chirurgien faisait respirer à ses malades des médicaments destinés aies endormir, avant de leur pratiquer les opélions, ainsi que l'on en trouve la preuve dans le livre de Ganappe (1).

(1) « Aucuns, comme Théodoric, leur donnent médecines obdormifères, qui les en- <lorment, afin que ne sentent incision; comme opium, succus moreUœ, hyuscyami.

Depuis cette époque, on trouve çà et là des indices du désir éprouvé par les chirurgiens de trouver des moyens préventifs de la douleur. C'est ainsi que quelques personnes proposèrent de faire, sur la région intéressée, des applications émoUientes, sédatives et narcotiques ; que d'autres conseillèrent l'action prolongée du froid ; et l'on sait que, entre les mains de M. Arnott, les applications de glace ont été utilisées, pour pratiquer des opérations sur des parties placées superficiellement. D'autres avaient imaginé de comprimer les tissus, pour engourdir la sensibilité ; et vers la fin du siècle dernier, Jacques Moore, chirurgien anglais, avait érigé la compression en méthode régulière, pour prévenir ou diminuer la douleur dans les opérations chirurgicales {i). Plus récemment M. Liégeard, chirurgien de Caen, avait recommandé la compression circulaire trèsexacte des membres au-dessus du point malade, avant et pendant l'opération.

Des moyens généraux avaient aussi été proposés et mis en usage dans ce but et principalement ceux qui exercent sur l'organisme, et spécialement sur le système nerveux, une action qui le met dans l'impossibilité d'éprouver ou de manifester les affections dépendantes des causes, qui, dans l'état ordinaire, produisent de la douleur. Le sommeil naturel a pu être utilisé quelquefois pour pratiquer des opérations courtes et peu importantes. Dirons-nous que quelques chirurgiens ont eu l'idée malheureuse de plonger les individus appelés à subir des opérations dans l'ivresse alcoolique? L'administration du haschich a compté aussi des partisans. Le magnétisme animal a eu ses adeptes. On a fait beaucoup de bruit, il y a quelques années, d'une amputation du sein pratiquée par M. le professeur Cloquet pendant le sommeil magnétique; et M. Braid, et plus récemment M. Loysel, de Cherbourg, ont voulu faire une méthode générale de l'insensibilité produite par le sommeil magnétique.

Mais c'est surtout l'opium et les narcotiques qui ont fixé l'attention des chirurgiens, et qui ont été essayés sous des formes très-diverses, dansle but de diminuer ou d'éteindre la douleur. De ces nombreux moyens, les uns ont été démontrés insuffisants ou inefficaces : tel l'emploi local des narcotiques ; d'autres sont trop incertains dans leurs effets pour qu'on puisse en faire usage. Le sommeil magnétique ne pourrait pas, à beau-

mandragorœ, ciculœ, laclucœ, et plongLMit dedans esponge, et la laissent seiclier au soleil, et quand il est nécessité, ilz mettent cette esponge en eaue chaude, et leurs donnent à odorer tant qu'ilz prennent sommeil et s'endorment; et quant ilz sont endormis, ilz font l'opération; et puis avec une autre esponge baignée en vin aigre et appliquée es narilles les esveillent, ou ilz mettent ès narilles ou en oreille succum ruiœ ou fœni, et ainsi les esveillent, comme ilz dient. Les autres donnent opium ?» boire, et font mal, spécialement s'il est jeune; et le aperçoivent, car ce est avec unigrande bataille de vertu animale et naturelle. J'ai ouï qu'ilz encourent manie et par conséquent la mort. » (J. Canappo, le Guydon enfrançoys, 1538.)

(l) A Method of preventing or diminishing pain is several opérations of Surgery, London, 1784.

coup près, être obtenu chez tous les malades ; l'ivresse alcoolique, ^indépendamment de cet état de dégradation et d'imbécillité dans lequel elle plonge le malade, indépendamment des irritations qu'elle peut provoquer vers le tube digestif, est infidèle dans son action; et la torpeur incomplète qu'elle détermine peut être suivie d'un état d'agitation tel, qu'il rende presque impossible la perpétration de l'opération. La compression des tissus est une méthode insuffisante : elle ne produit que de l'engourdissement et substitue une douleur ressentie au lieu même de son application à la douleur qu'on veut éviter dans les parties situées au-dessous. L'engourdissement par le froid, qui ne présente par lui-même aucun inconvénient, n'a cependant qu'une action assez limitée et n'a pu être appliqué jusqu'à ce jour avec plein succès à des opérations dans lesquelles on doit intéresser des parties situées profondément. Disons toutefois qu'à cet égard il a été obtenu récemment certains résultats qui légitiment de plus hautes espérances. Seuls l'opium et les narcotiques auraient pu répondre au but que l'on se propose, si, par l'importance de leurs effets et par les accidents qu'entraîne leur emploi, ils n'eussent compensé, même au delà, les avantages qu'on pouvait en attendre.

Malgré ces tentatives nombreuses, faites dans le but de trouver des moyens propres à diminuer la douleur, et peut-être même à cause des. résultats divers de ces tentatives, la douleur avait fini par être acceptée comme une nécessité dans les opérations et dans les maladies. Un de nos meilleurs chirurgiens écrivait naguère : « Eviter la douleur dans les opérations est une chimère qu'il n'est pas permis de poursuivre aujourd'hui : instrument tranchant et douleur, en médecine opératoire sont deux mots qui ne se présentent point l'un sans l'autre à l'esprit des malades et dont il faut nécessairement admettre l'association. » (Velpeau, Médecine opératoire, 1839, 1. 1, p. 32.) Quelques années ne s'étaient pas écoulées depuis cet arrêt porté par une illustration chirurgicale de notre époque, que le problème, poursuivi depuis tant de siècles, était définitivement résolu.

Ce fut vers la fin de 1846 qu'un médecin et chimiste américain distin- /■jUé, M. Ch. Jackson, et M. Morton, dentiste de Boston, firent connaître la propriété que possèdent les inhalations des vapeurs de l'éther pour supprimer la douleur dans les opérations chirurgicales. De l'Amérique, où cette découverte avait pris naissance et oîi M. Warren lui avait prêté l'appui de son expérience chirurgicale, elle fut importée en Angleterre, où les chirurgiens les plus distingués, Liston, Fergusson, constatèrent ses merveilleux résultats, et quelques jours après, en France, où M. Malgaigne, et après lui MM. Velpeau, Roux, Gerdy, Blandin, Jobert. Laugier, etc., en légitimèrent par leurs succès l'introduction définitive dans la pratique chirurgicale. Quelques mois après, en décembre 1847, la découverte des propriétés anesthésiques du chloroforme faite par M. le professeur Simpson consolidait la découverte de Jackson en fournissant à la pratique médicale et chirurgicale un agent plus actif et plus maniable

3\i MÉDICATION ANESTHÉSIQUE.

que celui qui avait été expérimenté en premier lieu. A partir de ce moment, médecins et ciiirurgiens étudient à l'envi les propriétés physiologiques et thérapeutiques de ces deux agents ; d'autres cherchent dans les composés analogues quels sont ceux dont les propriétés présentent avec celles des composés déjà connus des rapports plus ou moins éloignés; et la question s'élargit de manière à donner à l'étude des deux médicaments les proportions d'une médication nouvelle et distincte de toutes celles qui sont connues en thérapeutique.

Lors de la découverte des propriétés anesthésiques de l'éther sulfurique, on était loin de supposer qu'il pût exister un grand nombre de substances de nature à éteindre la sensibilité. La découverte du chloroforme vint ouvrir en quelque sorte la voie à de nouvelles recherches, en montrant que d'autres substances que l'éther possédaient à un plus ou moins haut degré les mêmes propriétés. Les recherches entreprises dans cette voie nouvelle, par M. Simpson, M. Snow et surtout par M. Nunneley, n'ont pas eu seulement pour résultat d'augmenter le nombre des agents anesthésiques , elles ont surtout mis hors de doute que l'action de tous ces agents sur l'économie animale était, à peu de chose près, la même, et qu'il était possible de tracer leur histoire d'une manière générale, attendu qu'ils forment une famille naturelle dans la thérapeutique. Les recherches de M. Nunneley ont signalé, en outre, dans la composition chimique de ces agents des circonstances importantes; ainsi, d'une part, ce médecin a constaté que toutes les substances auxquelles on a reconnu des propriétés anesthésiques contiennent du carbone combiné à l'état binaire ou ternaire, avec un ou plusieurs des corps suivants : l'hydrogène, le chlore, l'oxygène, l'iode, le brome, l'azote et quelques autres substances encore ; et, d'autre part, que, parmi les composés binaires, les meilleurs sont ceux dans lesquels le carbone n'est en proportion ni trop faible ni trop forte, par rapport à l'autre corps composant ; parmi les composés ternaires, ceux dans lesquels le troisième élément se trouve en petite proportion, par rapport à l'hydro-carbone, et surtout par rapport au carbone ; enfin que des substances analogues dans leur composition peuvent bien n'avoir pas une action identique, si elles ne sont pas isomorphes.

D'après M. Nunneley, les corps qui méritent surtout d'être rangés dans la grande famille des anesthésiques sont au nombre de sept : l'oxyde d'éthyle (éther sulfurique) ; les carbures d'hydrogène gazeux et parmi eux le gaz de l'éclairage ordinaire; l'éther chlorhydrique, l'éther hydrobroniique ; le chloroforme ; le chlorure de gaz oléfiant, et le sesquichlorure de carbone. Aujourd'hui, le nombre des substances qui jouissent de la propriété de provoquer l'aneslhésie est bien plus élevé. Tout ce qui va suivre s'applique principalement à l'éther et au chloroforme ; car ces deux corps seuls ont été expérimentés sur une grande échelle, surtout par la voie almidiatrique. Nous examinerons d'abord leurs effets d'une manière générale, sauf à apprécier plus tard leur valeur relative d'après

les inconvénients que peut entraîner leur emploi respectif. Nous donnerons ensuite quelques détails sur l'action physiologique des noaveaux anesthésiques.

ACTION PHYSIOLOGIQUE

L'action physiologique des agents anesthésiques a été surtout étudiée dans leur introduction en vapeurs par la voie pulmonaire. Voici quels sont, d'une manière générale, les phénomènes éprouvés par les personnes qui se soumettent aux inhalations anesthésiques : le contact des premières vapeurs avec les voies aériennes détermine quelques picotements, quelques douleurs dans la gorge, quelquefois même un peu de toux ou une certaine angoisse qui provoque des mouvements violents et des efforts pour repousser l'appareil. Peu à peu la tolérance s'établit, les inspirations se font avec plus de facilité et deviennent de plus en plus profondes; une espèce de bien-être remplace l'état de malaise. D'autres fois la figure prend un air d'étonnement, ou bien on observe une vive excitation, accompagnée de mouvements désordonnés et de paroles incohérentes (ces derniers phénomènes sont bien plus communs après les inhalations d'éther qu'après celles du chloroforme) ; puis la vue s'obscurcit, les idées deviennent moins nettes; des rêves remplacent la sensation de la réalité; la sensibilité devient de plus en plus obtuse; plus lard enfin le sujet reste insensible aux excitations extérieures, pincements, piqûres, tiraillements de la pe;iu, et il paraît plongé dans une sorte de sommeil ; on dit alors que Véthérisation ou Yéthérisme est complet. Suspend-on les inhalations, les phénomènes restent quelques instants stationnaires; puis le réveil a lieu; il s'accompagne souvent d'une certaine gaieté, quelquefois même de mouvements désordonnés (c'est ce qu'on appelle excitation de retour) ; d'autres fois, il y a une espèce de morosité voisine de la tristesse. Enfin, après cinq ou six minutes, quelquefois beaucoup plus longtemps, les malades ont retrouvé toute leur connaissance et sont rentrés dans leur état normal.

Cette description générale des effets des agents anesthésiques introduits en vapeur dans les voies respiratoires permet de saisir dans l'action de ces agents deux manières d'être qu'il importe d'étudier à part, puisqu'elles peuvent être utilisées toutes les deux en thérapeutique : nous étudierons l'action locale et l'action générale.

L'action locale, celle qui dépend de l'impression exercée sur la membrane muqueuse respiratoire et les organes qu'elle revêt, varie suivant la durée que l'on donne aux inhalations. Sont-elles peu prolongées, tous les effets démontrent une excitation : c'est un picotement désagréable vers l'isthme du gosier, la glotte et le reste des voies aériennes, de la toux, de la contraction glottique avec des mouvements répétés de la déglutition, une augmentation considérable de la sécrétion salivaire et bronchique. Tout au contraire, si les inhalations sont longtemps soutenues, une tor.

3iQ MÉDICATION ANESTHÈSIQUE.

peur locale plus ou moins considérable succède à cette excitation. L'influence anesthésique stupéfie directement et en premier lieu les extrémités nerveuses de la membrane muqueuse aérienne. C'est ce qui explique comment la respiration devient si profonde, comment la glotte ne se révolte plus contre l'introduction des vapeurs anesthésiques, comment la langue devient paresseuse, l'articulation des sons embarrassée, comment les muscles du voile du palais sont relâchés. L'insensibilité locale peut être constatée également sur les rebords de l'ouverture buccale et de la langue qui reçoivent en plus grande abondance le contact des vapeurs anesthésiques. Cette action locale avait, d'ailleurs, été mise hors de contestation par MM. Flourens, Serres et Longet, lors delà découverte des agents anesthésiques. En portant directement ces agents sur les nerfs périphériques mis à nu, ces observateurs avaient constaté qu'on pouvait obtenir ainsi une insensibilité complète dans les points atteints par ces agents. Les recherches de M. Simpson et de M. Nunneley ont confirmé ce qu'on savait déjà de celte action locale. Chez les animaux inférieurs, ces médecins ont pu stupéfier à volonté, par des applications locales, la moitié antérieure ou postérieure du corps, un membre supérieur ou inférieur; chez les animaux supérieurs, ils ont pu de même éteindre la sensibilité dans une partie du corps, de manière à pouvoir pratiquer une opération presque sans développer de la douleur; enfin, chez l'homme, ils ont constaté la possibilité d'engourdir la sensibilité dans une petite portion de la surface du corps, engourdissement qui remonte le long du tronc nerveux, bien au delà du point sur lequel a été faite l'application de l'agent anesthésique (Nunneley).

L'action générale, celle qui est le résultat de la pénétration de l'agent anesthésique dans les voies de la circulation qui le mettent en rapport avec tout l'organisme, se traduit principalement par des phénomènes quj indiquent l'impression de cet organe sur les centres nerveux. Les plus remarquables de tous sont certainement les modifications produites dans l'état de la sensibilité, modifications qui varient suivant la prolongation et la durée de l'action de ces agents, et qui embrassent trois ordres de phénomènes, lesquels se succèdent dans un ordre constant : de simples troubles dans la sensibilité, tels qu'une douce chaleur, des vibrations nerveuses, des fourmillements, et, d'autres fois, même une légère exaltation de la sensibilité ; l'affaiblissement de la faculté de sentir qui commence par le sens du toucher et qui s'étend bientôt aux sens spéciaux ; enfin l'extinction complète de cette même faculté. En même temps que les troubles delà sensibilité, on constate le plus souvent de la perturbation dans les facultés intellectuelles. L'attention peut bien ralentir quelque temps les phénomènes anesthésiques jusqu'au point de permettre à la personne soumise à l'action anesthésiante de conserver l'intégrité de l'intelligence, alors que la sensibiHté est paralysée ; mais cet état ne peut être de longue durée ; bientôt une sorte de voile couvre l'intelligence et le sujet tombe dans un demi-sommeil, dans lequel la paupière supérieure est abaissée,

la pupille dilatée, dirigée en haut et en dedans, la respiration ralentie, la chaleur de la peau abaissée, dans lequel surtout le monde extérieur est complètement fermé pour lui.

La motilité ne tarde pas à être atteinte à son tour : après quelques phénomènes d'excitation, quelques contractions musculaires involontaires et plus ou moins désordonnées, le système musculaire tombe dans la résolution et dans l'impuissance. Toutefois la perte de la motilité n'arrive pas en même temps que celle de la sensibilité : tous les agents anesthésiques atteignent primitivement la faculté de sentir ; les mouvements ne sont influencés que consécutivement. Les mouvements volontaires sont affaiblis en premier lieu, alors que les mouvements des muscles involontaires conservent toute leur puissance et que les mouvements dits réflexes sont très-fréquents et peuvent même être exaltés. Que si les inhalations sont trop longtemps prolongées, elles peuvent ralentir les mouvements des muscles de la vie organique, troubler l'accomplissement des fonctions respiratoires, exercer une action stupéfiante sur le cœur, ainsi que l'ont prouvé les expériences de M. Gosselin et de M. Regnault, et produire la mort soit par syncope, c'est-à-dire par l'affaiblissement et la suspension des contractions du cœur, soit par asphyxie. Mais cette dernière terminaison est rare, lorsque les vapeurs anesthésiques introduites dans les voies respiratoires sont mélangées d'une quantité suffisante d'air respirable ; et, sur ce point, l'observation ultérieure n'a pas confirmé ce qui avait été avancé par M. Amussat et quelques autres médecins, qui avaient voulu expliquer l'action anesthésique par une espèce d'asphyxie.

Les physiologistes se sont beaucoup occupés de déterminer les rapports qui existent entre les phénomènes observés dans l'éthérisation et le siég 3 des altérations qui se produisent parallèlement dans les centres nerveux sous l'influence des agents anesthésiques. MM. Flourens et Longet surtout ont cherché à éclairer cette partie du problème. Tous deux ont prétendu que, quand on fait respirer des vapeurs anesthésiques à un animal, les centres nerveux perdent successivement leur force dans l'ordre suivant : en premier lieu, les lobes cérébraux ; puis le cervelet et la moelle épinière ; et, en dernier lieu, la moelle allongée : en d'autres termes, les agents anesthésiques frappent successivement et progressivement les organes qui président à l'intelligence et à l'équilibre des mouvements, puis ceux qui règlent le sentiment et le mouvement; la moelle allongée survit seule dans son action, et c'est pourquoi l'animal survit aussi. Avec la disparition de l'influence nerveuse de la moelle allongée, la vie disparaît pour jamais.

L'étude des phénomènes physiologiques observés dans les fonctions générales de l'organisme, celle des modifications éprouvées directement par les centres nerveux ont conduit les médecins et les physiologistes à établir plusieurs périodes dans les effets produits par les agents anesthésiques. Les uns, comme M. Longet, sont partis du point de vue de la physiologie expérimentale seulement, et ils ont admis quatre périodes :

318 iMEDICATION ANESTHÉSIQUE.

la première, celle de l'éthérisation des lobes cérébraux et du cervelet ; la deuxième, celle de l'éthérisation de la protubérance annulaire ou période chirurgicale; la troisième, celle d'éthérisation de la moelle épinière, dans laquelle les mouvements réflexes sont abolis ; la quatrième, enfin, celle d'éthérisation du bulbe, dans laquelle la vie est mise en péril par l'impossibilité des mouvements respiratoires. D'autres, beaucoup plus vrais et plus pratiques, comme M. Jobert (de Lamballe) et Blandin, n'ont envisagé que le point de vue d'application : ainsi, ces deux chirurgiens ont admis dans l'éthérisation trois périodes seulement : 1» période d'exaltation de la sensibilité et des phénomènes psychologiques qui en dépendent; 2° affaiblissement de la faculté de sentir; 3" immobilité complète.

Il est encore un grand nombre de théories de l'action des anesthésiques : les uns disent qu'il se produit une compression du cerveau due à une augmentation de tension des vapeurs du chloroforme ou de l'éther (Black, Pirogoff, Coze, Ragsky), d'autres ont supposé une altération du sang, un plus grand nombre a considéré l'anesthésie provoquée comme uae asphyxie particulière (Edouard Robin, Gruby, Detmold, Faure).

Mais toutes ces théories ne peuvent résister à une critique un peu sérieuse, et il faut encore conserver la théorie de Flourens, celle de l'action élective de ces agents sur le système nerveux.

Nous ne parlons que pour mémoire de l'administration par la voie gastrique^ qui n'a jamais donné que des effets anesthésiques incomplets, et de l'administration par la voie rectale (Pirogoff, Simonnin, Marc Dupuy, Simonin), si inférieure à la méthode des inhalations sous le rapport de la commodité et de la sûreté d'action. Nous exposerons seulement deux grandes médications, dont la première a été surtout étudiée avec grand soin, la Médication Anesthésique générale et la Médication Anesthésique locale.

i" MÉDICATION ANESTHÉSIQUE GÉNÉRALE.

Avant d'aborder d'une manière générale les indications et les contreindications de cette méthode, avant de la suivre dans le cercle d'application si vaste que lui ont créé en quelques années les recherches et les expérimentations d'un si grand nombre de médecins, il importe de nous débarrasser de quelques questions préjudicielles qui pourraient se représenter à propos de chaque application de cette méthode et dont la solution aura pour résultat de déblayer le terrain de la discussion. Ces questions ont trait principalement à la nature de l'agent anesthésique à mettre en usage, au mode d'administration de cet agent et aux précautions que réclame son emploi, aux accidents qui peuvent en être la suite et aux moyens d'y remédier.

Comparaison entre l'action du chloroforme et celle de l'cthcr.

fit d'abord quel est l'agent anesthésique que l'on doit préférer peur les inhalations ou pour la méthode anesthésique générale? Nous avons dit plus haut que l'éther et le chloroforme étaient les deux agents anesthésiques les plus étudiés et les mieux connus sous ce rapport. Mais de ces deux agents lequel choisir? Depuis plusieurs années, l'opinion du puhlic médical est généralement fixée pour l'emploi du chloroforme. On compte les chirurgiens qui sont restés fidèles à l'éther sulfurique, tandis que le nombre est immense de ceux qui ont adopté et emploient exclusivement le chloroforme. Les adversaires du chloroforme sont forcés de reconnaître que, sous le rapport des qualités physiques, cet agent présente une odeur aromatique et une saveur plus agréable que celle de l'éther, que sa pureté est plus facile à vérifier, que sa volatilité moindre permet de le conserver plus longtemps, qu'il faut beaucoup moins de chloroforme que d'éther pour produire des effets anesthésiques ; que sous le rapport du mode d'administration, l'avantage reste tout entier au chloroforme qui peut être administré, comme nous le verrons, de la manière la plus simple du monde ; que, à l'égard delà rapidité d'action, le chloroforme agit beaucoup plus promptement que l'éther et à dose bien inférieure (il suffit de deux minutes pour rendre un malade insensible avec le premier corps, tandis qu'il en faut quelquefois 8 ou 10 avec le second) ; que, enfin, sous le rapport de la nature des effets produits, l'impression immédiate et locale du chloroforme est bien mieux supportée que celle de l'éther; que le premier ne détermine ni toux, ni malaise, ni sensation piquante dans la poitrine, et que la période d'excitation qui précède l'insensibilité est presque toujours supprimée lorsqu'on se sert du chloroforme. A tous ces avantages incontestables, qu'opposent les partisans de l'éther? La sûreté, la rapidité même de l'action du chloroforme qui, en permettant d'obtenir des effets anesthésiques plus complets, rapprochent davantage et précipiten', en quelque sorte les diverses périodes que comprend son action. Le chloroforme va plus vite et d'une manière plus certaine que l'éther ; le fait est incontestable. Mais ce dont ne sont pas assez pénétrés les auteurs qui ont voulu établir la supériorité de l'éther, et même ceux qui se sont efforcés de poser une sorte de balance entre les deux moyens, c'est que les mômes raisons qui leur servent à repousser le chloroforme pourraient être retournées contre l'éther, dont l'action est au fond la même, entourée des mêmes dangers, et compte, pour sa part, comme nous le verrons plus loin, un assez grand nombre d'accidents funestes ; de sorte que ces craintes exagérées ne peuvent servir en définitive qu'à discréditer la méthode anesthésique générale en elle-même. Nous n'hésitons donc pas à penser, en cela d'accord avec l'immense majorité des hommes compétents, que dans tous les cas où la Médication Anesthésique est indiquée, c'est au chloroforme qu'il faut avoir recours, et qu'en s'entourant des précautions indiquées plus bas, on évitera les dangers les plus prochains. M. Jackson, l'inventeur de l'éthcrisation, propose un mélange d'éther et

de chloroforme; il prétend ainsi obtenir tous les avantages et éviter tous les inconvénients.

Ce qui a surtout contribué à faire abandonner l'éther sulfurique, ç'a été la nécessité d'avoir des appareils compliqués pour faire respirer les vapeurs anesthésiques aux malades. On ferait un volume de la description de ces innombrables appareils. Les premiers étaient des réservoirs munis de tubes, ou disposés de façon à permettre l'entrée de l'air et l'inhalation des vapeurs; plus tard, on chercha à augmenter l'évaporation, h assurer le mélange des vapeurs avec une quantité d'air suffisante, en empêchant à l'aide de soupapes convenablement disposées le retour des gaz expirés dans le réservoir; plus tard même, on voulut doser, graduer les vapeurs introduites dans les voies respiratoires. Tous les inhalateurs mécaniques ont été généralement abandonnés pour leur substituer des appareils bien plus simples, et que le médecin ou le chirurgien peuvent se procurer partout; tels sont les deux procédés connus sous le nom de procédé du voile et procédé du sac, consistant le premier à placer sous les narines du malade un vase quelconque dans lequel on a versé du chloroforme et à recouvrir la tête et le vase d'une serviette peu épaisse. Le second, qui est dû à M. Jules Roux, consiste dans l'usage d'une vessie dont le fond contient une liqueur anesthésique, et dont l'ouverture est mise en rapport avec les orifices respiratoires du sujet qu'on veut plonger dans l'insensibilité.

Tous ces appareils, si perfectionnés qu'ils aient pu être, avaient toujours l'inconvénient de ne pas être à la portée de tous à un instant donné, et peut-être même pouvait-on leur reprocher de disposer aux accidents asphyxiques en troublant le rhythme de la respiration, en la contraignant à des efforts insolites. Aussi les chirurgiens, à partir de la découverte du chloroforme, s'en sont-ils tenus à ce qu'on a appelé assez ambitieusement des inhalateurs joer/weaA/es, c'est-à-dire à l'emploi d'une éponge excavéo, d'un mouchoir ou d'une compresse phée en plusieurs doubles, d'un tampon de coton placé dans un cornet de papier ou dans un verre, sur lesquels ils versent quelques grammes de la substance anesthésique (de 15 à 30 grammes d'élher, et s'il s'agit du chloroforme, de 2 cà 8 grammes). Il suffit de placer sous le nez du sujet qu'on veut éthériser le corps imprégné pour que l'inhalation des vapeurs qui s'en dégagent détermine l'anesthésie.

A l'heure qu'il est, le chloroforme est adopté pour l'anesthésie chirurgicale dans toute l'Europe, et l'éther n'a plus qu'un petit nombre de partisans : ce n'est guère qu'à Lyon et à Boston qu'on emploie exclusivement l'éther.

Il ne suffit pas de savoir de quelle manière on peut introduire dans les voies respiratoires une quantité suffisante de vapeurs anesthésiques pour arriver à l'effet attendu. Il faut savoir, d'une manière générale, de quelles précautions cet emploi doit être entouré. Il y a longtemps que l'on a renoncé à ces inhalations dites d'essai, tant vantées dans les premiers temps,

et qui, suivant la remarque si juste de Blandin, n'avaient d'autre effet que de fatiguer les malades en pure perte. Mais il est des précautions bien autrement importantes. La première de toutes, c'est certainement de ne pas faire respirer les vapeurs anesthésiques pures, de permettre à l'oxygène de l'air de pénétrer en quantité suffisante dans le poumon pour que l'hématose ne soit pas suspendue. Deux autres précautions non moins importantes consistent, l'une, à ne faire respirer les vapeurs anesthésiques que dans le décubitus horizontal ; l'autre, à ne pas avoir recours aux inhalations si les malades ont mangé. Les quelques cas de mort subite survenus pendant l'éthérisation se rapportent pour la plupai't à des cas où ces inhalations avaient été faites dans la position verticale ou assise, ou dans l'état de réplétion de l'estomac.

- Pendant la première période de l'éthérisme, les malades présentent quelquefois del'agitation, des mouvements conv ulsifs violents. Il faut alors les retenir assez pour qu'ils ne se blessent pas eux-mêmes non plus que les personnes environnantes ; mais il importe de ne pas employer trop de force, dans la crainte que les efforts de la lutte n'amènent des accidents.

Gomment doit-on diriger les inhalations? Doit-on user des inhalations larges ou des inhalations graduées ? La première méthode, qui consiste à faire inspirer sur-le-champ et d'emblée de fortes doses de l'agent anesthésique, en laissant tout accès aux vapeurs, en engageant les malades à faire des inspirations larges et profondes, a trouvé beaucoup plus de partisans parmi les chirurgiens et accoucheurs anglais que parmi nous; tandis que la méthode des inhalations graduelles, qui consiste à habituer, pour ainsi dire, les organes respiratoires au contact des vapeurs anesthésiques en ménageant les inhalations, et qui joint, à autant de slàreté dans les effets, des inconvénients moindres et peut-être même des dangers de moins, compte pour elle presque tous les chirurgiens français.

Règle générale : une fois l'anesthésie obtenue, on doit interrompre les inhalations; mais ici il faut distinguer : si l'on n'a besoin que d'une anesthésie momentanée, durant quelques minutes seulement, il n'y a pas d'inconvénient à interrompre ; mais s'il s'agit, par exemple, d'une opération prolongée, tout en interrompant les inhalations, il faut y revenir de temps en temps dès que la sensibilité semble reparaître, et par des inhalations alternatives on peut maintenir des malades dans l'insensibilité pendant un temps assez long, une demi-heure, une heure, plus même dans certains cas.

Les accidents terribles, dont nous aurons bientôt à parler, ne devront pas être perdus pour la pratique. Les agents anesthésiques doivent être surveillés et suivis avec soin dans leur action. Il est prudent, pendant l'éthérisation, d'explorer soi-même ou de faire explorer le pouls par un aide. Si l'on remarque un affaiblissement et un ralentissement notables, il faut interrompre immédiatement. On peut suivre aussi les progrès de l'éthérisation sur les traits du visage. Voit-on la face pâlir ou se décomposer, il faut arrêter les inhalations.

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