PLÉTHORE PHYSIOLOGIQUE ET SES FORMES DIVERSES
Nous distinguerons d'abord une pléthore absolue ou physiologique et une pléthore relative ou morbide. La première sera symptomatique d'une exubérance d'hématose. C'est dans ce cas qu'on observera l'excès de proportion des globules. Nous la nommons physiologique, parce qu'elle peut exister sans aucun^ maladie définie, et par le seul fait d'une sanguification trop puissante. La santé est à chaque instant troublée par des accidents qu'on ne saurait appeler des maladies. Les tempéraments les plus louables ont leurs inconvénients, témoin le tempérament sanguin.
La disposition physiologique de l'organisme en vertu de laquelle il se forme un sang trop riche et trop abondant n'est point une maladie, mais elle peut y conduire, soit immédiatement, soit sous l'influence des causes diverses qui, sans elle, eussent été de nul effet. Dans l'organisme le plus sain, les différents appareils ont des susceptibilités U'ès-inégales. Ils sentent donc chacun à sa manière l'impression d'un sang trop stimulant ou trop copieux. De là, dans le tableau de la pléthore générale, des affections toujours plus ou moins prédominantes ; de là aussi le fait trèscommun du développement subit des symptômes de la pléthore chez des individus soumis à une perturbation quelconque avant laquelle ils n'avaient pas ressenti le moindre dérangement fonctionnel. L'état anatomique du sang qui constitue la pléthore physiologique existait très-vraisemblablement la veille du jour où en ont été excités soudainement les symptômes ; et pourtant, cet excès de proportion dans un des éléments du sang qu'on regarde comme la cause efficiente des accidents polyémiques, n'en produisait aucun. Évidemment donc, cette condition anatomique ne peut être cause efficiente d'accidents semblables, ou les produire par elle-même, que dans une théorie de la circulation basée sur les principes de l'hydraulique. Toutefois, il est certain que par l'excès de sa masse, l'exagération de sa quantité et de ses autres conditions physiques, le sang peut produire quelques accidents qui font partie du groupe symptomatique de la pléthore générale. L'application des émissions sanguines au traitement de cette indisposition n'est pas toujours faite bien judicieusement, parce qu'on ne sait pas assez distinguer dans la pratique les trois espèces de pléthore que nous allons caractériser.
Premièi'e forme. — Il est une première classe de pléthoriques qu'on rencontre surtout parmi certaines femmes grasses et sanguines, oii l'exubérance de l'hématose ne se révèle que par cet ordre de symptômes que l'ingénieux professeur Lordal nomme anénergétiques, pour exprimer que leur cause immédiate enchaîne et stupéfie les actes vitaux plutôt que de les exciter. Mais ce caractère général ne suffirait pas pour spécifier les cas dont il s'agit. Ces sujets ont peu de résistance vitale avec une nutrition très-puissante. Les fonctions plastiques absorbent chez elle toute la vitalité. Leur système nerveux fléchit sous la moindre fatigue ; les systèmes osseux et nmsculaire sont peu développés ; mais ce qui les distingue spécialement, c'est la débilité, c'est la mollesse de la fibre vasculaire, c'est le manque de tonicité des capillaires sanguins, la lenteur de la circulation dans leurs réseaux indiquée par la teinte rouge foncé des téguments,"^ les taches, les marbrures et les sugillations qu'on remarque à la peau et qui la distinguent si sensiblement du coloris vif et net des sujets sanguins où le sohde vivant jouit de plus de ton. Les ecchymoses se produisent chez ces personnes avec la plus grande facilité; leurs gencives saignent par le moindre contact, et toutes les hémorrhagies
MÉDICATION ANTIPHLOGISTIQUE. G90 dites passives ont lieu sous l'influence des causes les plus faibles. En un mot, les accidents scorbutiques ont une grande tendance à se manifester. Les veines sont petites, ainsi que les artères, tandis que les vaisseaux capillaires paraissent excessivement développés. Le pouls est petit, caché, paresseux ; et ces caractères du pouls représentent à peu près ceux du système nerveux de ces sortes de pléthoriques dont le sommeil est pesant et toutes les facultés de la vie de relation lentes et torpides. La saignée donne un sang fort riche en coagulum rouge, mais dans lequel les globules paraissent l'emporter notablement sur la fibrine ; car il est mou, friable, ne supporte pas son propre poids et se dissout facilement dans le sérum. Si l'on jugeait de la pléthore anatomiquement, ou, pour parler le langage du jour, hématologiquement, ces sujets seraient les pléthoriques par excellence. Il n'en est rien pourtant. La saignée, sans doute, est le meilleur moyen de les soulager, mais on ne peut pas y revenir souvent. Les effets immédiats en sont presque toujours fâcheux : d'abord la syncope est très-commune sous la lancette ; puis le bienfait de l'évacuation sanguine ne se prononce que plusieurs jours après qu'elle a été pratiquée. C'est le contraire chez les sujets dont nous parlerons dans un instant. Pendant quelques jours, on serait tenté de croire que la saignée était contre-indiquée, tant la débilité, l'atonie, l'énervation semblent augmentées. Mais le système nerveux, sortant enfin de la faiblesse indirecte où l'avait jeté la pléthore, recouvre bientôt plus d'activité, et on jouit alors des effets de l'émission sanguine. Il importe d'être averti de ces singularités, afin de savoir attendre et do ne pas répéter la saignée d'après de fausses indications d'oppression des forces. Ces indications sont d'autant plus spécieuses, que chez les personnes dont il s'agit, le teint perd peu de sa coloration foncée sous l'influence des émissions sanguines. Les tissus de la face paraissent comme imbibés et teints par la matière colorante du sang, car c'est avec peine que cette rougeur s'efface sous la pression du doigt. L'abus des saignées aurait, dans ces cas, les plus graves inconvénients. On déterminerait par là très-prcmptement un état cachectique, des infiltrations, des symptômes scorbutiques et une profonde débilité nerveuse. Ainsi, ce qui caractérise cette espèce de pléthore, qu'on peut nommer, avec les anciens, plethora quoad crasim, c'est unegrande disproportion entre la richesse du sang et la tonicité vasculaire. L'appareil circulatoire jouit de peu d'énergie vitale, au moins dans ses rapports avec les fonctions sensitives et motrices ; toute son activité est absorbée par les fonctions hématosiques et végétatives. Il faut donc, à moins de circonstances extraordinaires, se faire une règle de ne tirer du sang que ce qui est indispensablement nécessaire pour lever les embarras de la circulation, soulager quelques souffrances locales prédominantes, prévenir les hémorrhagies graves des organes parenchymateux, auxquelles sont assez disposés les sujets dont il s'agit. Ces préceptes sont généralement applicables au traitement antiphlogistique des phlegmasies, des congestions et des hémorrhagies chez ces mêmes personnes, mais
toutefois avec les modifications que peuvent apporter la gravité, le siège
et toutes les autres circonstances de ces affections.
Deuxième forme. — La pléthore que nous avons désignée sous le nom de physiologique nous offre à considérer maintenant une autre classe de sujets dont le tahleau symptoraatologique est presque de tous points l'opposé de celui que nous venons d'esquisser ; et cette opposition dans les caractères extérieurs résulte d'une opposition correspondante dans la constitution intérieure de l'appareil sanguin.
Tandis que, tout à l'heure, l'énergie de cet appareil résidait hien plus dans le sang que dans les vaisseaux, ici, au contraire, elle est bien plus développée dans les vaisseaux que dans le sang lui-même. Les propriétés hématosiques dominaient il y a un instant dans les vaisseaux ; ce qui y domine maintenant, ce sont les propriétés sensitives et motrices. Les artères et les veines sont d'un calibre assez volumineux ; mais les réseaux capillaires paraissent bien moins considérables. La circulation est active ; l'artère se dilate librement ; ses pulsations sont hautes et larges ; les congestions, les raptus sanguins sont faciles, brusques, peu opiniâtres. Le moindre excès de sanguiQcation détermine aussitôt les symptômes de la pléthore, car les vaisseaux sont très-impressionnables et ressentent trèsvivement les moindres modiflcations qui surviennent dans les propriétés du sang, leur stimulus vivant. Ils ont beaucoup de tonicité, et ils jouissent d'une sensibilité idiopathique très-prononcée. Nous voulons dire par là que leur susceptibilité physiologique n'est pas tant sympathique, ou, si l'on veut, n'est pas tant produite par les affections du système nerveux que par les modifications qui se passent dans l'appareil circulatoire luimême, dont le sang fait partie constituante, comme cela a été suffisamment établi plus haut. Telle est une seconde variété du tempérament sanguin, à laquelle répond une seconde variété de pléthore, très-importante à connaître dans l'administration des saignées contre divers troubles morbides de l'appareil circulatoire.
Les sujets dont il est question supportent beaucoup mieux la saignée que les précédents, malgré une richesse moins grande du sang en globules. La tendance à produire de la fibrine paraît l'emporter chez eux sur la tendance à produire l'élément globuleux, si l'on en juge par la fermeté du caillot que présente leur sang. Il nous semble aussi que c'est chez les sujets de ce tempérament, qu'on pourrait appeler vasculaire, que se rencontre le plus grand nombre de rhumatisants. On voit souvent des hommes de ce tempérament qui, sans être déjà arrivés à la vieillesse, ont l'artère grosse, dure, comme cartilagineuse; l'ossification de ces vaisseaux est très-commune en pareil cas. Sans prétendre fonder la distinction de la goutte et du rhumatisme simple sur des différences organiques, c'est peut-être ici le lieu de remarquer que chez les goutteux et dans la goutte simple, lorsqu'elle produit des troubles de l'appareil circulatoire, ce sont les organes centripètes de cet appareil, les veines et les capillaires veineux,
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qui paraissent dans une plus grande activité ; et que dans le rhumatisme aigu, au contraire, c'est l'arbre artériel qui semble le siège plus spécial de l'activité morbide.
De tout temps le tempérament nervoso-sanguin a été signalé comme fertile en hémorrhagies. Certains phthisiques très-disposés aux hémoptysies sont rangés dans cette classe. Tous ces sujels appartiennent à la catégorie dont nous nous occupons en ce moment. La pléthore propre à cette variété du tempérament sanguin était désignée par les anciens sous le nom de plethora ad vasa. 11 convient de ne pas obéir trop complaisamment aux indications que fournissent chez ces individus les divers accidents de la pléthore et les sj'mptômes d'après lesquels on juge ordinairement de ses accidents. Il faut se souvenir que l'impressionnabilité vasculaire est si grande, qu'elle entre facilement, énergiquement en action sous l'influence des excitations directes les plus faibles, et donne lieu ainsi à une fausse pléthore qui se dissipera d'elle-même ou à l'aide de moyens trèssimples. Le pouls surtout est fréquemment trompeur. Mais lorsque ces mêmes indications persistent, on doit sans crainte y déférer et ouvrir les grands vaisseaux. La saignée est bien supportée, elle soulage immédiatement. L'appareil circulatoire est si sensible, que les émissions sanguines locales suffisent même quelquefois pour l'apaiser assez.
Ajoutons, pour dernier trait au tableau, que chez les individus sujets à la pléthore quoad vasa, les bruits artériels se développent avec une grande facilité, comme on l'observe d'ailleurs chez les rhumatisants. Un autre caractère rapproche encore ces deux constitutions physiologiques, c'est leur peu de susceptibiUté pour la suppuration. Ces personnes n'ont pas d'humews, pour nous servir d'une expression vulgaire qui rend bien notre pensée.
Troisième forme. — Nous avons vu, dans les deux divisions précédentes, deux faces opposées du tempérament sanguin et de la pléthore physiologique. Celle-ci nous est apparue en deux parties et comme dédoublée, si l'on peut ainsi dire, mais complète toutefois dans chacun de ses aspects. Maintenant, nous allons voir cette pléthore résulter, absolue et accomplie, de l'association ou de la simultanéité des deux conditions de l'appareil circulatoire que nous ont présentées isolément les deux variétés nommées par les anciens plethora ad crasim, plethora ad vasa. Cette fois» l'hématose est exubérante, le sang riche dans tous ses éléments, spécialement dans ses parties organisables, et l'appareil vasculaire est en harmonie de propriétés sensitives et motrices avec cette activité excessive de la sanguif] cation; le système circulatoire jouit à un degré exagéré de la totalité de ses forces. Chez les pléthoriques de cette troisième division, tout est proportionné dans la fonction de la circulation et de l'hématose; ce n'est donc pas dans l'appareU de cette fonction considéré en lui-même qu'est la disproportion, qu'est l'excès. L'exubérance de vie et de force n'est relative qu'aux autres appareils, qu'au reste de l'organisme. 11 est
difficile de se faire une idée de la puissance hématosique de ces pléthoriques par excellence. On entend dire souvent par les gens du monde qu'il est des individus chez qui tout se tourne en sang. Or, ces personnes mangent-elles plus que beaucoup d'autres? Non, et souvent moins. Absorbent-elles plus d'air atmosphérique dans la respiration? Rien n'autotorise à le croire. Perdent-elles moins par les divers organes d'excrétion ou d'exhalation ? Pas davantage ; on peut même ajouter que la perspiration cutanée est généralement très-abondante chez elles. Leurs digestions sont-elles plus parfaites? L'accomplissement de cette fonction est très-variable et ne diffère pas, sous ce rapport, de ce qu'elle est dans les autres tempéraments. Nous connaissons même quelques-uns de ces pléthoriques qui mangent excessivement peu, soit par disposition naturelle, soit parprécaution hygiénique. Eafin, une pareille force de sanguification doit-elle être confondue avec l'énergie de l'assimilation interstitielle, ou de la nutrition proprement dite? On ne peut le penser, quand on voit cette disposition physiologique ou ce tempérament exister chez des sujets dont les fonctions végétatives ne sont point exubérantes, et dont quelques-uns sont maigres et peu colorés, malgré les appareils osseux et musculaire très-développés. Mais ce qu'il y a de positif, c'est que chez eux la force plastique ne se manifeste pas tant par la production de l'embonpoint, par le développement des chairs et de la graisse, que par l'abondance et la richesse du sang. L'expression populaire est exacte : tout, chez ces individus, se tourne en sang ; ils font du sang de tout. Placés dans les conditions hygiéniques et physiologiques les moins favorables à la sanguification, cette espèce de formation est pourtant trop considérable chez eux, en vertu d'une disposition naturelle. Comment, en face de faits semblables, nier encore les propriétés hématosiques de l'appareil circulatoire ou la faculté qu'ont les vaisseaux de former du sang par euxmêmes, sans rapport nécessaire comme sans proportion avec les résultats des fonctions préparatoires de l'hématose, telles que la chymification et la chylification ?
Pour les physiologistes de l'école, le système organique de la vie nutritive est assez comparable à quelque moulin, où, avant d'arriver à l'état de farine parfaite, le grain doit passer par plusieurs appareils réciproquement engrenés, et dont chaque pièce ne rend à celle qui la suit dans l'ordre de sa fonction mécanique que la quantité exacte de mouture qu'elle a reçue, moins finement travaillée, de la pièce ou du mouvement qui la précède dans ce même ordre. On ne saurait le nier, quelque différence que ces physiologistes veuillent bien reconnaître entre les actions particulières du système nutritif et les mouvements par engrenage et mutuellement nécessités d'un moulin, il n'en est pas moins vrai qu'implicitement ou non , la conception générale de ces deux appareils est essentiellement la môme dans leur esprit. Pourtant, si l'on daignait quelquefois former ses idées générales dans l'observation des lois de la nature plutôt que dans celle des procédés de l'art ; s'il était d'usage, en
physiologie, de puiser ses théories dans l'étude de Tanatomie comparée et de l'embryogénie, plutôt que dans celle de l'anatomie descriptive et de cette physiologie dérisoirement appelée élémentaire qui ne peut dépasser qu'en précision, mais non endoctrine, le traité galénique De usu partium, et fera toujours régner la physique médicale à la place de la science des êtres organisés; si, en un mot, on prenait une fois le parti de voir ce que fuit la nature au lieu de l'imaginer, on s'assurerait bientôt :
1" Que les appareils organiques et leurs fonctions spéciales naissen* simultanément et non successivement ; que, dès lors, on ne peut pas dire que la fonction soit l'effet de l'organe, comme on le devrait pouvoir trèsrigoureusement dans les idées de l'école ;
2° Que les appareils organiques croissent et s'épanouissent ainsi vivant «chacun de son côté, chacun en son liea et dans ses rapports naturels, sans paraître sortir les uns des autres dans l'ordre oii semblent s'accomplir mécaniquement les actes physiologiques chez l'animal tout formé;
3° Que, par conséquent, chaque organe opère ses actes propres et forme ses produits spéciaux en tirant de lui-même les propriétés caractéristiques qu'il imprime aux uns et aux autres ;
4° Que si les mots intuasusceplion et juxtaposition, usités pour distinguer le mode de formation des corps organisés de celui des corps inorganiques, ont un sens quelconque, le premier signifie que l'organisme et chaque partie vivante à l'inGni tirent d'eux-mêmes {suscipiunt ab intùs) tous leurs actes et tous leurs produits ; que les matériaux qu'ils reçoivent pour cela les accroissent par fécondation, en fournissant une semence à leur force de génération ou à'intussusception ; que l'accroissement par juxtaposition supposerait, au contraire, que, recevant tout comme du dehors, l'organisme n'a et ne peut avoir d'autres lois que celles des agents externes, ses modificateurs ;
5° Enfin, que, quant à la formation de l'appareil vasculaire en particulier, on observe que les vaisseaux, le sang et la circulation apparaissent simultanément dans l'embryon, et qu'on ne voit pas se former d'abord des vaisseaux, du sang ensuite, puis les mouvements du liquide dans les tubes, commencer, progresser, et une circulation proprement dite s'étallir, comme on le devrait observer si cette fonction était un pur fait d'hydrostatique.
Ce mot circulation protège donc et perpétue une erreur, il est faux au ■sens mécanique, et pourtant on ne l'entend qu'en ce sens. Mais on pourrait croire que chez l'adulte, dont l'appareil circulatoire est formé, la fonction dont il s'agit s'accomplit autrement que chez l'embryon où il se forme. On se tromperait. Si plusieurs circonstances de la fonction sont changées, la fonction reste essentiellement la même, et n'est pas soumise à d'autres lois. L'appareil circulatoire reste chargé de la sanguification proprement dite après comme pendant la vie embryonnaire ; et pour le prouver, il nous faut revenir maintenant aux faits que nous avons invo-
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qués d'abord, lorsqu'il nous a fallu justifier notre opinion sur la faculté hématosique propre des vaisseaux sanguins.
, Il est des individus, avons-nous dit, chez qui la force de sanguification proprement dite est si énergique, que tout chez eux se transforme en sang, et qu'ils sont comme affectés d'une sorte de colliquation ou de fonte sanguine, si l'on veut nous permettre ces expressions empruntées à la pathologie. De môme, en effet, que chez certains scrofuleux arrivés au dernier degré de la fonte tuberculeuse générale, mais qui continuent à manger beaucoup et à digérer convenablement, toute la substance digérée, comme toute celle que l'absorption enlève à l'organisme, se transforme en pus tuberculeux ; de même que chez les individus affectés d'une diathèsc hydropique considérable, tous les matériaux venus du dehors et du dedans sont convertis en sérosité, et que chez les polysarciques ils se convertissent en graisse, etc.; de même aussi il est des sujets à tempérament sanguin si prononcé, que la force plastique n'agit presque qu'au profit de l'hématose, en dépit, nous le répétons, delà sobriété quelquefois très-grande de ces personnes. Ces faits n'autorisent-ils pas à supposer qu'en pareil cas les vaisseaux sanguins sont doués de propriétés hématosiques si puissantes, qu'ils multiphent et fécondent extraordinairement les matériaux qui leur sont fournis par les appareils de l'absorption chyleuse et lymphatique ? La femme enceinte mange souvent très-peu et vomit une partie de ses aliments. Elle engraisse néanmoins dans un grand nombre de cas, fournit au développement du produit de la conception, devient excessivement plélhorique, et donne à l'analyse un sang oii la pauvreté des globules est si peu en rapport avec l'anorexie et les dyspepsies, que chez d'autres femmes qui dans cet état mangent considérablement et digèrent à merveille, la proportion des globules reste cependant au-dessous du type normal et probablement au-dessous de ce qu'elle était chez les mêmes personnes non enceintes alors qu'elles mangeaient beaucoup moins. On a remarqué que chez tous ces individus une saignée ne fait que favoriser davantage la pléthore, comme si l'appareil circulatoire, déchargé de l'excès de matériaux qui pouvait opprimer ses forces, n'était devenu que plus apte à une sanguification très-active.
Qu'y aurait-il de plus étonnant dans tous ces faits que dans celui que nous présente la formation de sang et de vaisseaux abondants sous l'influence de l'inflammation, dans une fausse membrane qui ne reçoit que des fluides blancs sans aucune proportion quantitative avec celle du sang rouge incessamment formé ? Et d'ailleurs, en est-il autrement dans l'apparition des premières ramifications vasculaires rouges de la vésicule ombilicale et dans celle du punctum saliens chez l'embryon qui n'est constitué alors que par des tissus anémiques, entourés eux-mêmes de fluides séro-muqueux et séro-lymphatiques, à une époque oti le cordon ombilical n'est pas encore formé? ces faits ne diffèrent entre eux que par les circonstances oîi ils se produisent. Hors cela, ils sont du même ordre, et l'on peut conclure sans crainte des uns aux autres. Nous voulons en
invoquer un dernier, qui nous paraît capital en physiologie et en palliologie, et qui se rapporte directement à la question de thérapeutique générale que nous traitons en ce moment.
On a de tout temps distingué des hémorrhagies actives et des hémorrhagies passives ; mais il se pourrait bien que l'idée qu'on s'est formée de ces deux ordres de faits pathologiques n'ait jamais été beaucoup plus complète que celle qu'on en avait dans le système du vieux méthodisme, ou, tout au plus, dans celui du méthodisme moderne d'Hoffmann et de Cullen, qui ne diffère guère de l'ancien qu'en ce que les pores, doués de sensibilité et de mouvements propres, sympathisent entre eux et agissent ainsi à distance les uns sur les autres. Dans ces systèmes, l'hémorrhagie est active lorsque le sang coule sous l'influence de l'excitation et de la contraction des vaisseaux ; passive, lorsqu'il coule par l'effet de leur abexcitation et de leur bâillement. Telle ne nous paraît point devoir être comprise l'hémorrhagie vraiment active. Nous distinguerions volontiers ces affections, comme nous avons distingué les pléthores, en trois espèces. Mais, pour ne parler ici que de celles qui nous semblent mériter spécialement le nom d'activés, nous inclinons fort à les concevoir comme accompagnées d'une hématose générale et peut-être locale très-énergique, dont les produits sans cesse exhalés formeraient l'hémorrhagie elle-même. Il y aurait donc ainsi une très-grande analogie entre une sécrétion et une hémorrhagie. Cette manière de voir nous a été suggérée par l'observation de plusieurs cas d'épistaxis et de métrorrhagie inexplicables dans toute autre hypothèse ; et voici comment. Les malades perdaient une quantité considérable de sang, et nonobstant, leurs forces ne défaillaient pas, le sang ne s'appauvrissait pas, le pouls conservait une vigueur, une plénitude de plus en plus hémorrhagiques ; d'abondantes saignées générales le déprimaient à peine ; en un mot, ni l'asthénie du système nerveux, ni celle de l'appareil circulatoire, ni l'affaiblissement des qualités physiques et organiques du sang n'étaient en rapport avec l'inconcevable profusion de ce liquide que répandaient les personnes dont il s'agit. Tout l'arbre circulatoire était dans un travail excessif, et ce travail ne consistait pas seulement dans une plus grande activité de ses propriétés motrices, mais encore dans une exaltation insolite de ses propriétés hématosiques. C'est ainsi que nous sommes portés à entendre l'hémorrhagie vraiment active, sans nier toutefois, comme nous l'avons laissé pressentir plus haut, qu'il n'y en ait d'autres d'apparence active, mais où cette activité ne consiste que dans une surexcitation spéciale des propriétés sensitives et motrices de l'appareil vasculaire.
On comprend, d'après ce qui précède, que l'application de la saignée à la troisième espèce de pléthore, sur laquelle nous venons de jeter un coup d'œil général, souffre beaucoup moins de restrictions que son emploi dans les deux espèces précédentes. Il faut à nos derniers pléthoriques des saignées larges et abondantes^ et le plus rarement possible des sai-
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gnées locales ; car alors même que celles-ci sont indispensables, on doit presque toujours en faire précéder l'usage par celui d'une saignée générale, si l'on ne veut pas congestionner la partie sur laquelle seront appliquées les ventouses scarifiées ou les sangsues. La plasticité considérable du sang rend très-difficile l'hémorrhagie par les morsures de sangsues ou les mouchetures du phlébotome.