‹ Traité de thérapeutique et de matière médicale (volume 2)Chapitre 2 sur 185 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

plus conscience de lui-même. Mais quelques services que la science rende à l'art, quelque muni qu'il soit par elle de faits positifs et de théories aussi approximativement justes que possible, l'art sera toujours lui, toujours souverain, pénétrant toujours plus avant dans le secret des maladies par le sentiment médical, que la science la plus positive par ses connaissances toujours provisoires. La science, c'est l'instrument indéfiniment perfectible ; l'art, c'est la main qui sent, qui sympathise, qui se meut d'elle-même et s'assimile l'instrument. Aussi, la vraie science médicale serait celle qui appuierait sur des faits démontrés, qui expliquerait à l'esprit et qui traduirait en principes les aperceptions profondes en vertu desquelles un médecin de génie, incapable souvent d'en rendre compte lui-même, voit et agit de telle ou telle manière conforme à la vérité pratique.

Mais quoi, si l'art est personnel à ce point, comment se pourra-t-il transmettre, et que deviendra l'enseignement?

L'art et la science se pénètrent mutuellement ; un double courant va constamment de l'un à l'autre. L'art pose des problèmes à la science et lui donne des directions. La science cherche, résout, découvre, et la puissance de l'art s'en accroît.

L'art rend la science vivante et la fait sentir. Sans lui, elle reste froide et inféconde. On ne sait dire lequel des deux rend le plus de services à l'autre. Ce qu'il y a de certain pourtant, c'est que l'artiste enseigne d'une manière plus pénétrante que le savant, et que la physiologie d'un clinicien, vous saisissant tout entier, peut défier l'esprit d'oublier jamais ses leçons.

L'art, à sa plus haute puissance, se confond avec le génie ; c'est lui qui recule les horizons, découvre et montre des voies nouvelles. Le talent représente plutôt la science; il réglemente l'art ou le génie, le plie aux méthodes et le rend didactique.

Voilà l'idéal qui s'étend toujours devant nos efforts, parce que le vrai est infini.

PRÉFACE. xi

Réalisons doue, autant qu'il est en nous, l'union de la science et de l'art, et, pour ce qui nous regarde dans cet ouvrage, l'influence réciproque de la physiologie et de la thérapeutique.

Une partie des changements et des additions qui distinguent cette huitième édition de la précédente se rapportent à cet objet. Les progrès de la physiologie et de la pathologie expérimentales nous en ont fait un devoir; les autres augmentations importantes que compte cette édition sont formées des acquisitions que la Matière médicale et la Thérapeutique ont faites depuis quelques années.

Voici les médicaments dont l'action physiologique, mieux connue d'après les travaux modernes, a été revue et augmentée :

Parmi les substances médicinales qui agissent spécialement sur la nutrition et la sanguification : les préparations de fer, de mercure, d'arsenic et d'argent.

Parmi celles qui agissent plus spécialement : 1° sur l'innervation centrale : l'opium et ses nouveaux alcaloïdes ; les anesthésiques, le protoxyde d'azote, la quinine, l'alcool ; l'électricité : emploi des courants continus , le massage ; 2° sur l'innervation des diverses parties de l'appareil circulatoire : la digitale, les antimoniaux ; enfin, le bromure de potassium, dont l'action est mixte et se partage entre plusieurs effets sur le système nerveux, dont il modère les sympathies et les phénomènes réflexes.

La précédente édition ne contenait pas l'histoire du curare et de la fève de Calabar. Ces substances, ayant pris rang dans la Matière médicale, ont dû entrer dans cette huitième édition.

Nous avons dû nous occuper aussi de deux questions importantes : l'une, de thérapeutique générale, l'antagonisme des médicaments; l'autre, d'application pratique, l'emploi des médicaments par la voie des injections sous-cutanées.

On a ajouté aux articles Cubèbe et Noix muscade d'utiles considérations pratiques. Les médecins trouveront de plus,

su PRÉFACE.

dans cette huitième édition, un compendium sur les Eaux

minérales.

La Matière médicale a été corrigée et refondue d'après les indications du nouveau Codex et de l'officine Dorvault. Cette révision est due aux soins savants et précis de M. Delpech, un de nos pharmaciens les plus distingués, membre et trésorier de la Société de thérapeutique.

Ces additions, à quelque ordre de matières qu'elles appartiennent, n'ont en rien changé le plan primitif, ni surtout l'esprit général de notre Traité. Nous ne le ferions plus aujourd'hui comme il y a trente ans; mais, si l'on doit revoir et mettre au courant une œuvre de ce genre, on ne la recommence pas.

Nous sommes jaloux, au contraire, de conserver au Traité de Thérapeutique le caractère de son origine et le cachet de son temps. Il a été fait avec foi et amour. Que cette marque lui reste jusqu'au terme de sa destinée.

C'est parce que nous étions sûrs que ce vœu serait compris et respecté par M. le docteur Constantin Paul, professeur agrégé de l'École de médecine de Paris (et, depuis que cette Préface a été écrite, médecin des hôpitaux), que nous lui avons confié la révision de cette huitième édition. Il s'en est acquitté sous nos yeux avec une intelligence et un soin que nous sommes heureux de reconnaître ici.

Paris, 2b mai 1807.

TROUSSEAU et PIDOUX.

INTRODUCTION

Une grande reforme s'est annoncée clans la Matière médicale vers la fin du siècle dernier. On en trouve les premiers signes dans Cullen. Mais, sous peine de ne rien comprendre à cette réforme, il faut en interroger les causes. Or celles-ci travaillaient déjà la Médecine depuis plus d'un siècle, lorsque la Matière médicale commença à en éprouver quelque effet sensible.

Nous ne reprendrons pas les choses à Glisson, bien qu'il passe pour le fondateur du vitalisme moderne ; il en est seulement le précurseur. C'est un physiologiste penseur qui \ient donner le programme de l'avenir, et qui, par conséquent, se trouve fort en avant de l'observation. D'ailleurs, sa forme scolaslique et abstraite rappelle trop le passé ; la substance de ses idées est d'autre part trop métaphysique, pleine d'un avenir trop lointain, pour qu'il ait pu exercer une action prochaine sur la pratique de la Médecine à une époque où les esprits, fatigués des spéculations de l'École, étaient justement avides d'expériences et de faits. Toutefois, il est indispensable de jeter un rapide coup d'oeil sur la période qui a préparé plus immédiatement cette réforme de la Matière médicale dont nous voudrions faire apprécier l'origine, le développement et les tendances.

Tout en jetant les bases positives d'un vitalisme nouveau, Stahl et Hoffmann ne changèrent pas sensiblement l'esprit de la Matière médicale. Les notions de sensibilité et d'irritabilité sont des conquêtes de la médecine moderne, et c'est par elles qu'un abîme infranchissable sépare les théories médicales anciennes des nouvelles. Or ces propriétés intimes de l'organisation étaient inconnues à Stahl et à Hoffmann. Les mouvements toniques de l'un, le spasme et

n INTRODUCTION.

l'atonie de l'autre font bien pressentir l'irritabilité; mais ils ne sont néanmoins encore, dans leurs systèmes, que des phénomènes purement mécaniques. Et pourtant , quelques aperçus de ces deux grands médecins sur certains remèdes tempérants, sédatifs, antispasmodiques, etc., semblaient ouvrir à la Matière médicale la voie suivie systématiquement de nos jours par l'École italienne ; et cependant aussi Stahl, par sa critique acerbe de la polypharmacie de ses contemporains et par son système d'animisme et d'expectation, semblait, en faisant ainsi table rase, préparer le terrain d'une restauration immédiate, lorsque Boërhaave, esprit moins original que scolastique, bien plus capable d'organiser le passé que d'éclairer les routes de l'avenir, employa toute l'ampleur d'un talent immense à allier les doctrines anciennes et les observations cliniques de ses devanciers et de ses contemporains aux théories mécanico-chimiques issues des premières découvertes de la renaissance médicale. On vit donc les idées grandes et saines d'Hippocrate accommodées à un humorisme plus grossier que celui de Galien. Le mécanicisme moderne se mit de lui-même au service de cette chimiatrie indigeste, et les précieux travaux des observateurs, des épidémiologistes des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, furent, en quelque sorte, le pur froment que l'illustre professeur de Leyde donna à broyer à sa monstrueuse construction mécanico-chimique. Au dedans, c'est un chaos informe ; mais l'ordre et la méthode régnaient au dehors, et cela suffira toujours à l'éclectisme pour fonder un enseignement célèbre. Celui de Boërhaave fut le plus fameux de l'Europe entière.

Par lui furent obscurcies les premières lueurs du vitalisme qui avaient brillé dans Glisson, Stahl et Hoffmann. La Matière médicale rebroussa vers le passé ; et jamais les désobstruants, les fondants, les discussifs, les délayants, les incisifs, les incrassants, les invisquants, etc., ne trônèrent plus savamment dans les formules. On put croire un instant la vieille Matière médicale raffermie sur ses bases antiques par les riches accroissements que venaient de lui prêter les travaux de l'alchimie et le règne végétal des deux Indes versant leurs héroïques produits dans les pharmacopées de Galien, de Dioscoride et des Arabes. Secours perfides néanmoins ! car les assises de l'édifice Boërhaavicn ne pouvaient qu'être sourdement minées parla connaissance de tous les médicaments actifs comme le quinquina, de tous les agents toxiques comme les stryclmos, de tous les impondérables comme l'électricité et le magnétisme, en un mot, de tous les modificateurs qui produisent sur l'organisme vivant des

IXTUOniT.TFON. m

effets dynamiques et profonds, inexplicables par le chimiste et le physicien... Ces découvertes préparaient, en effet, la démonstration des phénomènes sur lesquels allait s'appuyer le vitalisme moderne. Avoir méconnu l'avenir et la signification de ces faits, accuse à nos yeux Boëi'haave, et lui ùte le droit de prétendre au génie. S'il était donné au prestige de l'éloquence et de la méthode, à l'influence de l'érudition et de l'éclectisme ck, produire autre chose qu'une popularité plus ou moins durable, Boërhaave eût pu faire traverser au Galénisme rajeuni une période aussi longue que celle qu'il venait d'accomplir. Mais, quand on ne cultive guère du présent que les abus ; quand on veut renfermer le vin nouveau dans de vieilles outres, on est brisé par la force qu'on a méconnue, et de votre empire souverain sur les esprits et de vos gigantesques travaux, il ne reste qu'un froid monument d'érudition et un vaste répertoire de faits. Placés entre Stahl et Hoffmann d'un côté, entre Cullen et Brown de l'autre, Boërhaave et son illustre commentateur ont été néanmoins très-utiles en ralentissant le mouvement des esprits qui, emportés sans eux avec trop de rapidité dans les voies ouvertes par les premiers nervosistes, eussent moins profité des admirables travaux thérapeutiques produits par l'école Hippocratique depuis Baillou jusqu'à Sydenham, etc.

La Matière médicale ancienne, née de l'humorisme, se retrempe donc à sa source dans la chimiatrie et Fiatromécanique modernes. Celles-ci semblent lui infuser une vie nouvelle; mais c'est une vie factice, une restauration provisoire, dont le règne sera égal au temps que mettra à s'opérer la réforme que va entraîner dans la Matière médicale la révolution physiologique commencée à Ilallcr et à Cullen.

Cette révolution est poursuivie de nos jours par les écoles d'Angleterre, d'Italie, de France et d'Allemagne. Vers le commencement de ce siècle, toutes quatre furent saisies, en effet, de la même idée générale, que chacune exploita d'un point de vue différent et avec son génie particulier.

Mais l'étroite base donnée au vitalisme organique par Haller ne pouvait permettre à cette doctrine de se fonder définitivement. Une réaction du passé était inévitable. La médecine physico-chimique devait reparaître sous une forme nouvelle, comme les idées usées dans toutes les réactions. Elle rentra par la porte de l'organicisme à la faveur des progrès récents de la physique, de la chimie et del'anatomie. Nous sommes actuellement dans ce chaos d'une transition.

Il faut donc chercher l'esprit et les tendances, le bon comme le

r; INTRODUCTION.

mauvais côté de cette rénovation de la Matière médicale. C'est une étude fort instructive : elle éclaire le problème de la pathologie et de la nosologie par celui de la Matière médicale, et réciproquement explique l'œuvre des deux antagonistes fameux dont les systèmes rivaux ont rempli de leur élévation et de leur chute le dix-neuvième siècle médical; elle justifie enfin jusqu'à un certain point l'état actuel de la Matière médicale, et plaide la cause de notre Livre, dont les défauts viennent un peu des circonstances et beaucoup de nous-mêmes ; le mérite, au contraire, très-peu de nous et beaucoup des circonstances.

Si l'école de Boërhaave recommençait, comme nous l'avons vu, une sorte de Galénisme en plein dix-huitième siècle, il ne lui était pas donné néanmoins d'échapper entièrement à l'esprit rénovateur de ce siècle. Une fièvre d'observation et d'expérimentation agitait alors les savants et transformait la physique. Celle-ci, régénérée la première, s'imposa à la Médecine de toute la force de l'impulsion extraordinaire qu'elle avait reçue, et c'est l'école de Boërhaave qui se chargea de communiquer à la science médicale ce mouvement d'emprunt. Elle dut donc y introduire les procédés et les méthodes de la physique. Les Hippocratistes de l'époque précédente avaient beaucoup observé suivant l'esprit de Cos ; cela dispensa l'école iatromécanique d'observer autant ; mais ses tendances lui faisaient un devoir d'expérimenter souvent.

Or l'expérimentation, forcée de circonscrire son objet et de le disséquer en quelque sorte, brise l'ensemble et le fait perdre de vue. Elle conduit donc au détail des phénomènes, aux explications partielles, et engendre ainsi la physique médicale bien plus encoro que la véritable physiologie expérimentale. Cette manière d'interroger la nature prit naissance dans l'école de Boërhaave, et Haller, son illustre élève, lui donna des développements féconds.

Entre ses mains, elle enfanta la démonstration de I'irritabilité ; découverte d'une portée incalculable, et qui renferme, plutôt qu'elle n'a produit encore, l'anéantissement des principes iatromécaniques qui semblent lui avoir donné naissance.

Avoir suscité Haller! il ne faudrait peut-être pas chercher ailleurs

la véritable gloire de Boërhaave Elle le dédommagera, dans

l'avenir, de la fausse gloire du Galénisme et de l'iatromécanique.

L'irritabilité, le plus simple comme le plus manifeste des phénomènes physiologiques, devait tomber la première sous l'investiga-

INTRODUCTION. v

tion des expérimentateurs. On pouvait prévoir autre chose encore : c'est qu'elle absorberait tellement leur attention, qu'on finirait par lui tout soumettre. Or, comme les méthodes physiques régnaient souverainement en physiologie, et que, dans cette usurpation, leur propre est d'isoler les phénomènes vitaux de manière à ce que chacun d'eux, ainsi tronqué, n'ait plus de sens que dans un système mécanico-chimique, l'irritabilité, fait éminemment vital, commença par n'être qu'une pure force motrice. On remplaça par elle les forces extérieures à la fibre, les pneumata de toutes sortes qui remuaient les organes comme le vent un moulin, et cette immense découverte n'eut d'abord pour résultat que d'identifier à la matière vivante une force qui jusqu'alors en avait été considérée comme indépendante. C'était le premier pas fait en dehors de l'animisme, et le point de séparation entre le passé et l'avenir. Mais toute la vérité ne résidait pas dans ce point, et le programme de Glisson ne se trouvait encore rempli qu'en partie. Le mécanicisme y suppléa.

Cette dernière remarque renferme, comme on va le voir, toute la philosophie des doctrines médicales modernes, et explique, par conséquent, la confusion de la Matière médicale née de ces doctrines.

Séparée des autres propriétés vitales; considérée comme une force vive au milieu d'éléments morts et inertes, I'irf.itabilité, telle qu'elle sortit du laboratoire de Haller, ne put être aux yeux des physiologistes qu'une énergie physique sans détermination fonctionnelle, un autre impetum faciens , mais cette fois matériel et palpable, un moteur d'une nouvelle espèce, borné comme toutes les puissances mécaniques au pur mouvement de va-et-vient, ne pouvant dès lors être modifié que dans sa quantité et sa vitesse, en un mot, n'étant susceptible que de plus et de moins.

Telle fut l'origine du solidisme. Or ce système n'est qu'un mécanicisme déguisé, puisqu'il consacre le principe fondamental de cette erreur, qui consiste, nous le répétons, à ne voir dans les phénomènes vitaux que les modifications et les combinaisons diverses du mouvement pur et simple et du seul élément quantité.

Si l'on veut bien apprécier la différence du solidisme nouveau et du solidisme ancien, il faut considérer ce système dans Hoffmann et dans Gullen, en se souvenant que Haller a vécu entre ces deux auteurs. On rapproche, on confond même généralement le solidisme de Cullen et celui de Hoffmann, sous prétexte que tous deux reposent sur le spasme et Yatonie. EL pourtant, quelle distance au fond! Pour Hoffmann, la dilatation et le resserrement alternatifs des tissus, la systole et la diastole des petits vaisseaux, ne sont pas l'effet

vi INTRODUCTION.

d'une force motrice inhérente à la fibre elle-même, mais d'un fluide expansifqui fait effort et qui seul est actif. Le solide dilaté de dedans en dehors obéit et n'a d'action que par son élasticité, propriété morte, où tout, jusqu'au mouvement le plus soudain, n'est encore que passif.

Le spasme de Cullen est issu de l'irritation de Haller. Il appartient à la fibre et au vaisseau comme l'attraction à la pierre. Il procède de l'impression et non de la dilatation, et cette impression n'a rien de physique ; c'est un acte de la sensibilité qui répond à l'action des corps extérieurs en vertu d'une spontanéité aussi essentielle aux tissus vivants que la chaleur aux corps enignition. Les agents physiques excitent, mettent en jeu, déterminent d'une certaine manière cette propriété, mais ils ne la communiquent pas comme ils communiquent leur mouvement, leur chaleur, leur lumière, leur électricité aux corps ambiants de même nature qu'eux. Il y a plus, l'irritabilité reçoit ses déterminations véritables et fonctionnelles non de l'extérieur, mais d'une matière vivante, la matière nerveuse, douée essentiellement de la sensibilité, comme la fibre musculaire l'est de l'irritabilité ou faculté motrice. L'intervention de ces deux éléments fait des œuvres de Cullen quelque chose de tout nouveau et d'inouï jusque-là. On se sent tout à coup transporté à une distance infinie de l'antiquité, qu'on touche pourtant encore.

A ce moment, la Médecine moderne se dégage nettement, et sous une forme systématique, des expériences à jamais mémorables de Haller.

Après avoir appliqué le nervosisme à la nosologie, Cullen le porta dans la matière médicale. C'est même à cette occasion, et en tête de son intéressant Traité de Matière médicale, qu'il donna l'aperçu systématique le plus complet du solidisme conçu selon les principes de la nouvelle physiologie. Il s'exprime ainsi tout au début de cet ouvrage : « Les effets particuliers des substances en général, ou de celles spécialement qui portent le nom de médicaments, dépendent de la manière dont elles agissent sur les parties sentantes et irritables du corps humain lorsqu'elles y sont appliquées. »

Nous verrons bientôt comment cette grande vérité a partagé le sort des systèmes auxquels elle a été attachée depuis Cullen, et pourquoi elle a été oubliée avec eux.

Le célèbre pathologiste dit aussi : « Il faut, en général, observer, relativement à l'action des médicaments, que, comme le mouvement paraît se communiquer de chaque partie du système nerveux à toutes les autres parties de ce même système, les médicaments

INTRODUCTION. vn

qui ne sont appliqués qu'à une petite partie du corps manifestent souvent leurs effets dans plusieurs autres parties, en conséquence de la communication dont j'ai parlé. »

De là à l'importance du rôle de l'estomac en thérapeutique, il n'y avait qu'un pas. Sous ce rapport, et en principe au moins, Cullen n'a rien laissé à faire à Broussais lui-même.

Il faut bien dire que le Traité de Matière médicale ne répond pas toujoursà cette inauguration ferme et brillante du nervosisme. Pourtant, c'est à Cullen qu'on doit en grande partie la proscription de ces termes imaginés d'après de vulgaires analogies, entre les effets des médicaments et ceux des instruments de physique et de chimie les plusgrossiers. On voit dès lors ces comparaisons faire place à des expressions plus en harmonie avec les idées nouvelles : le mot irritation commence à se montrer fréquemment dans le langage, etc.

Le premier service rendu par cette révolution à la pratique médicale fut d'inspirer au médecin un certain respect pour le tissu sensible et irritable où il allait déposer un modificateur thérapeutique.

Avant cette époque, et malgré les vues intéressantes de Réga, on pouvait, en vertu des doctrines mécaniques et chimiques régnantes, entasser les médicaments dans l'estomac comme dans un mortier ou dans un alambic.

Si des agents trop énergiques produisaient la sécheresse des tissus, leur inflammation, leur ecchymose, leur gangrène, etc., c'est que la chaleur dégagée des réactions chimiques desséchait les membranes muqueuses, les torréfiait, les calcinait, les enduisait de suie ; car la fuliginosité, qui n'est plus aujourd'hui qu'une figure, passait alors pour une réalité. Les productions organiques, les tumeurs étaient assimilées à des morceaux de savon, à des dépôts de terre, à des résidus, etc. Les ramollissements n'étaient que dissolutions et macérations; les ulcérations que déchirures, éclats, fentes et pertérébrations déterminés mécaniquement par les substances qu'on supposait formées de coins et de vrilles, de pointes d'aiguille et de petites lames, etc.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que la réforme commencée par Cullen ait été consommée par lui. Ce n'est pas si vite que s'accomplissent les évolutions scientifiques. Placé sur les limites du passé et de l'avenir, si Cullen a une face tournée en avant, par une autre il regarde encore en arrière. Ainsi, il est fondateur d'une nosologie. Or, pour quiconque aura sondé les bases de la Médecine, il sera évident qu'une nosologie n'est qu'un non-sens insigne dans un système de pathologie où tous les phénomènes de l'organisme sont ramenés

vm INTKODUCTION.

à la force et à la faiblesse, au spasme et à l'atonie, et où, par conséquent, les maladies ne peuvent être distinguées les unes des autres que par leur siège ou leur degré, et non par leur nature.

Une nosologie suppose, en effet, dans les maladies, des différences spécifiques, et non de simples différences de quantité et de localité : car celles-ci ne peuvent rien changer au genre et à l'espèce des choses ; elles n'en sont que des circonstances accessoires. En outre, ces circonstances du lieu et de la quantité n'entraînent non plus aucune différence essentielle dans les médications, et ne font varier celles-ci que du plus au moins et que dans leur mode d'application. Il ne doit donc entrer dans un tel système ni remèdes spécifiques ni médications spéciales. Des stimulants, des sédatifs disposés dans l'ordre de leur énergie inverse, voilà toute la Matière médicale, si l'on peut appeler de ce nom une liste dichotomique de médicaments réduits à des propriétés simples qui n'appartiennent qu'aux agents physiques, et qui sont purement imaginaires hors du chaud et du froid, du sec et de l'humide, etc. Ainsi, une Nosologie et une Matière médicale, choses qui en principe se correspondent et se supposent, sont choses, au contraire, qui excluent la pathologie de Cullen et que la pathologie de Cullen exclut.

Pour tirer du principe toutes ses conséquences, il fallait donc en finir hardiment avec les Matières médicales et les Nosologies. Mais qui osera trancher ainsi dans le \if? Qui se sentira assez enivré d'indépendance, assez sûr du mouvement irrésistible qui pousse les esprits dans des voies nouvelles, pour secouer le passé d'un seul coup sans daigner même le critiquer, et pour s'élancer dans l'avenir, appuyé sur une conception, mais la plus simple, la plus abstraite de toutes ? Le succès est à ce prix : toute notion complexe et difficile, toute unité trop variée et trop multiple, pourrait, arrêtant les esprits, rejeter la Médecine dans le passé...

Un élève de Cullen, l'Écossais Brown, se présente. Il a la présomption, l'audace, la brutalité même au service d'un talent géométrique et d'un esprit aussi inflexible et aussi clair, mais aussi bref et aussi exclusif qu'une ligne droite. Il discute peu, affirme beaucoup, et passe par-dessus les nuances et les exceptions, tant il est sincèrement préoccupé de la rigueur et de la simplicité de son principe. Ce principe descend de l'Irritabilité de Haller. Entre les mains plus précises que puissantes du créateur de la physiologie expérimentale, nous l'avons vu n'être qu'un fait. Ce phénomène se réduisait aux proportions d'une propriété essentielle à la fibre vivante, mais sans détermination physiologique. Nous avons prouvé qu'ainsi

INTRODUCTION! u

abstrait, il pouvait être ramené à la nature d'un phénomène mécanique sans autre modification possible que le plus et le moins. Transporté par Gullen dans la pathologie, il ne put nécessairement y engendrer que la doctrine du spasme et de l'atonie. Mais Cullen dans sa médecine, comme Haller dans sa physiologie, avait conservé le détail et la diversité qu'introduisent dans les manifestations de la force vitale les propriétés anatomiques spéciales des tissus et des organes, des solides et des liquides, ainsi que les différences fonctionnelles qui y sont liées, etc. Pour fonder plus sûrement l'unité de son système, Brown sent le besoin de la plus absolue simplicité, et il l'atteint en supprimant en physiologie tout détail anatomique et fonctionnel, en pathologie toute séméiqtique et toute nosologie, en matière médicale toute idée de spécificité des modifications thérapeutiques, toute distinction de nature entre eux.

Il est certain qu'un logicien comme Brovvn, qui eût admis danssa doctrine la moindre notion capable de rappeler la vie propre des organes, les caractères spéciaux de leurs produits et des stimulus qui les font entrer en action, les différences des signes et de la marche des maladies qui assignent à chacune d'elles des causes distinctes toujours suivies des mêmes effets, et les assimilent sous certains rapports à des espèces naturelles, qui eût enfin reconnu les mêmes caractères dans les agents delà matière médicale, et eût vu ces agents manifester des propriétés identiques contre la même affection revêtue de formes diverses, etc., il est certain, disons-nous, qu'un tel logicien eût dû abandonner une telle doctrine, ou consentir à y déposer des éléments nombreux d'anarchie et de dissolution.

Brovvn n'avait donc pas à redouter une idée plus hostile que celle de la spécificité en physiologie, en pathologie et en thérapeutique. Aussi fermera-t-il exactement toutes les voies par où cette idée pourrait pénétrer dans son système. L'irritabilité rappellerait trop la fibre motrice, ses fonctions et ses altérations spéciales; la sensibilité obligerait à parler du système nerveux et des infinies modifications dont il est susceptible ; l'anatomie pathologique et la séméiologie montreraient les mêmes symptômes, les mêmes lésions; la nosologie, les mêmes maladies au milieu des conditions internes et externes les plus variées de force et de faiblesse ; la matière médicale, fondée sur l'observation des différences spéciales des médicaments, trahirait tous ces faits d'une manière plus caractéristique encore : Brown saura se passer de tout cela pour établir une doctrine médicale. Il ne lui faut qu'une force abstraite et indéterminée dont l'idée ne se lie à aucun objet sensible, à rien qui rappelle un

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fait particulier ; car il est indispensable que rien de spécial ne puisse s'y rapporter, et qu'elle ne soit susceptible que de changements de quantité. Le mouvement abstrait que le mathématicien soumet rigoureusement aux lois de l'algèbre, peut seul donner une idée de cette force que Brown nomme incitabilité.

Au moins, cela n'est pas aussi concret et ne rappelle pas autant un fait que l'irritabilité de Haller ou l'irritation de Broussais, inséparables toutes deux de l'idée delà modification d'un tissu vivant!... L'incitabilité est uniforme, l'incitation est par conséquent toujours générale. La petite place que Brown accorde aux maladies locales a la fin de son ouvrage est une concession ou plutôt une faiblesse. Que signifie l'affection locale d'un principe essentiellement vague, que rien ne limite et ne différencie, qui n'est déterminé diversement par aucun organe, et qui est par conséquent si identique à lui-même, qu'il en est insaisissable, et se résout en une formule que le calcul seul pourra bientôt exprimer?...

Pour mettre en jeu cette incitabilité, il ne peut y avoir que des puissances incitantes. Pour la faire passer au type morbide, il ne faut que de la surincitation ; et la ramener au type normal, ne doit non plus appartenir qu'à des remèdes incitants. Santé, maladie, médication, tout cela s'échelonne dans l'organisme vivant comme glace, tempéré, Sénégal sur un thermomètre où le froid ne diffère pas du chaud et n'en est que la diminution. Ce n'est plus même une dichotomie, c'est, s'il était permis de créer ce mot, la monotomie la plus inconcevable. A force d'unité, le principe de Brown échappe à toute étreinte... Nous verrons plus tard, en effet, que c'est bien en vain que, dans ce système, le réformateur imagine un type de santé au-dessus et au-dessous duquel se rangeraient deux diathèses essentiellement différentes l'une de l'autre, ainsi que de la santé.

Partant de l'idée que l'incitabilité pouvait être diminuée, certains critiques se sont étonnés que Brown n'eût pas admis de puissances abincitantes ou directement débilitantes. Cette objection accuse une étude superficielle de la doctrine du réformateur. Qu'on se souvienne donc que pour lui l'incitabilité, c'est la vie ; que la vie se manifeste par l'incitation, et que l'incitation ne peut résulter que de l'action d'une puissance incitante. Or, quelque faible que puisse être la vie, elle ne peut jamais être autre chose qu'incitabilité manifestée par l'incitation, qui à son tour ne peut être produite que par un incitant. La faiblesse directement produite par des agents hyposthénisants, que les Italiens reprochent à Brown d'avoir méconnue, eût

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été la négation du principe fondamental de son système. Dans celuici, la faiblesse ne pouvait être produite ou que par la soustraction des incitants, ou que par leur accumulation. Brown est là tout entier. Qui ne l'y a pas su voir, n'a pu le comprendre du reste en quoi ijue ce soit.

On parle beaucoup, depuis quelque temps, de médecine exacte. Brown seul pouvait réaliser cette utopie ; lui seul l'a réalisée. Lynch, un de ses élève-;, lui a même donné une rigueur mathématique. Aidé de sa Table, on fait le diagnostic et la thérapeutique comme avec la Table de Pythagore une multiplication. « Je suppose, dit Brown, que la diathèse sthénique soit montée jusqu'à GO degrés de l'échelle d'incitation (voir la table de Lynch) : on doit chercher à soustraire les 20 degrés d'incitation excessive, et employer à cet effet des moyens dont le stimulus soit assez faible... Je suppose, au contraire, que la diathèse asthénique soit descendue de 20 degrés : il faut, employer des puissances capables par leur action de la relever. Ces moyens curatifs ne diffèrent de ceux dont j'ai parlé que par 40 degrés cVéncrcjie. »

Telle est la conséquence extrême, mais inévitable, de l'irritabilité deHaller!

Quoiqu'il n'admît pas de puissances débilitantes directes, Brown reconnaissait une débilité. C'était une moindre incitabilité, effet d'une incitation excessive, ou une incitabilité excessive produite par une incitation moindre : faiblesse directe, c'est la première ; indirecte, c'est la seconde. De là deux classes de maladies asthéniques qui embrassent à elles seules tout le cadre nosographique à quelques exceptions près.

Voilà, certes, table rase aussi complètement faite que possible de toute Nosologie et de toute ' Matière médicale. Comment l'une et l'autre parviendront-elles à se reconstituer?

La force des choses surpasse tellement les systèmes les plus absolus, que Brown lui-même va nous fournir la pierre angulaire de cette restauration. L'opposition du réformateur français, son illustre adversaire, ne fera que développer davantage ce germe réparateur; et à la faveur du contraste de cette double erreur, on pourra voir se dessiner plus exactement que jamais les traits véritables de la maladie et dum'dicament, éléments générateurs de la Nosologie et de la Matière médicale.

Pour comprendre un auteur, il ne faut jamais oublier l'objet qu'il traite et le point de vue d'où il l'envisage. En lisant Brown, tout

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médecin français est déconcerté. Quelque pénétré qu'il se croie des principes du Brownisme, il ne s'explique pas comment le réformateur a pu voir dans un accès de goutte franche, dans un accès de fièvre intermittente simple, etc., des maladies asthéniques. Toutes ses idées sont bouleversées. Qu'est-ce donc, se dit-il, qu'une maladie sthénique, si l'état de l'organisme caractérisé localement par rougeur, chaleur, tumeur, douleur portées au plus haut degré et généralement par une surexcitation fébrile considérable, etc., est une maladie asthénique ? La théorie brovvnienne de l'éclampsie, de l'épilepsie, de l'hystérie, le jette dans un embarras non moins grand; il n'y voit que contradiction ou folie... C'est que les idées dans lesquelles il a été élevé ne lui permettent pas de comprendre que, dans les exemples cités, la fluxion, l'hyperesthésie, la chaleur, la contraction musculaire, et tous les autres phénomènes qui témoignent d'une exaltation des actions organiques, ne sont pas la maladie ; que ce qui la représente pour Brown, c'est le mot diathèse. Ce mot, échappé au naufrage de l'ancienne Médecine, s'est glissé dans celle de Brown, et il y conservera l'idée de maladie malgré tous les efforts du physiologisme pour l'anéantir. C'est qu'en dépit de son système antinosologique, Brown est encore plus médecin qu'il ne le croit. Il l'est même tellement, que l'idée abstraite de la maladie l'absorbe entièrement, ne laisse de place à rien d'autre dans sa doctrine, et en exclut, par le fait, tout élément physiologique.

Broussais s'est jeté dans l'excès contraire.

Nous réclamons ici toute l'attention du lecteur.

Si pour Brown il n'y a pas plusieurs maladies, il y en a au moins une, et elle est essentielle, c'est-à-dire qu'elle existe par elle-même avant tout symptôme, indépendamment de toute manifestation organique. Son caractère principal, aux yeux de Brown, c'est l'impression de faiblesse qu'elle produit. Il ne la conçoit que sous cette notion : c'est une conséquence forcée de son système. Alors, quelle que puisse être l'intensité de ses symptômes ou des phénomènes organiques par lesquels elle se manifeste, elle reste asthénique, par la raison bien simple qu'elle est telle essentiellement et par nature, et que sa forme n'y peut rien changer. Quoi qu'on doive penser des erreurs du Brownisme, il y a là quelque chose de profondément vrai. On en conviendra sans peine, si l'on veut bien consentir un instant à l'abstraction que nous venons de faire. Cette abstraction est légitime, inévitable; nous la regardons même comme la condition nécessaire de toute étude de la maladie et des doctrines médicales.

INTRODUCTION. khi

Rien de plus certain, en effet : une maladie hyposthénisante peul se révéler par des symptômes essentiellement hypcrsthéniques ; en d'autres termes, une maladie considérée en soi, par abstraction, et indépendamment de l'activité physiologique ou des éléments sains de l'organisme, ne rappellera que des idées de destruction, de désorganisation, d'abolition des propriétés vitales, de stupeur, de mort; tandis que ses symptômes, considérés physiologiquement ou comme représentant la réaction des éléments sains ou de l'énergie physiologique de l'organisme, pourront ne signifier qu'excitation de la force végétative, des propriétés sensitives et motrices, exaltation de la vitalité. Nous ne prétendons pas, qu'on y prenne garde, qu'une maladie déclarée se compose de l'affection morbide ou de la diathèse d'un côté, des symptômes de la réaction ou des actes organiques sains de l'autre ; la première étant une chose toute morbide, toute délétère ; la seconde une chose toute physiologique, toute réparatrice, chacun de ces éléments restant séparé de l'autre et ne s'y unissant que comme le pied s'unit à l'obstacle qu'il repousse. Cette idée est trop entachée de physiologisme. Pour représenter une affection spécifique, tout symptôme, tout produit organique doivent être et sont eux-mêmes spécifiques. Si l'on ne juge de la nature de la diathèse que par eux, c'est apparemment qu'ils ne sent autre chose que la diathèse manifestée. Personne plus que nous n'a cherché à propager ce principe dans la théorie comme dans la pratique. Quoi qu'il en soit, l'esprit peut concevoir séparément ce que la nature nous offre intimement uni dans toute maladie déclarée, dans une phlcgmasie gangreneuse par exemple.

Lorsqu'une affection de ce genre règne épidémiquement, on observe les trois cas suivants : inflammation sans gangrène, gangrène sans inflammation, inflammation avec gangrène. Dans les trois cas c'est la même maladie. Le troisième est le plus commun; le premier l'est un peu moins; le second est plus rare que les deux autres, à moins que l'épidémie ne soit d'une horrible intensité ou ne frappe des sujets placés dans des conditions hygiéniques très-mauvaises. Dans des circonstances opposées, ce sont les premiers cas, les inflammations sans gangrène, qu'on observe en plus grand nombre ; et pourtant la maladie ne laisse pas que d'être une phlegmasie gangreneuse, comme lorsque l'inflammation était plus ou moins vite accompagnée de gangrène. En pareil cas, on juge de la nature de la maladie, et on la dénomme d'après la tendance à la gangrène ou d'après l'existence de la force morbide qui produit un tel effet, bien plutôt que d'après l'existence de cet effet ou de la gangrène elle-

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même. Et pourquoi en juge-t-on ainsi? Parce que, d'ailleurs, les causes, la marche, les terminaisons, le traitement de ces phlegmasies gangreneuses sans gangrène, leurs caractères généraux et celui de chaque symptôme en particulier, sont semblables aux caractères des phlegmasies corégnantes qu'accompagne la gangrène. Et puis, n'a-t-on pas la preuve que, dans une de ces phlegmasies, l'inflammation peut exister sans gangrène accomplie, lorsque à côté d'elles on observe d'autres cas où la gangrène se montre d'emblée sans inflammation ? bien plus, lorsqu'on voit sur le même sujet des points de la peau ou d'une membrane muqueuse frappés ici de gangrène immédiate, là de phlegmasie avec gangrène, plus loin d'inflammation sans gangrène? La nature ne nous montre-t-elle pas ici la diathèse, sinon sans effet, au moins sans symptôme, dans les points attaqués d'emblée par la gangrène? Et ce fait n'indique-t-il pas que la force morbide peut se manifester seule avec sa nature essentiellement hyposthénisante, et régner indépendamment de cet appareil d'actes vitaux ou de symptômes qui atteste le vita superstes modifié spécifiquement, mais non éteint par l'affection morbide?

La Matière médicale et la Toxicologie éclairent singulièrement ce problème.

Sous l'influence du même agent toxique, donné à des doses différentes, on peut voir se dérouler toute la série des grandes divisions du cadre nosologique. Choisissons, si vous voulez, l'ergot de seigle. Qu'on l'administre d'abord à une dose modérée : voici des frissonnements, de la céphalalgie, du lumbago, des douleurs contusives dans les membres, de la fièvre, une fièvre ardente ; nous l'avons observée. Augmentez la dose : vous pourrez produire des accidents cérébraux, des crampes, des convulsions, une vive hyperesthésie, surtout sur le trajet des vaisseaux. Allez plus loin : phlegmasies diverses, principalement aux extrémités des membres ; plus loin encore, et ces phlegmasies deviendront gangreneuses. Enfin, êtes- vous curieux d'observer la gangrène d'emblée, la gangrène essentielle, ne ménagez pas le poison ou donnez-le longtemps en quantité moindre, et les orteils, frappés d'un sphacèle immédiat, tomberont.

Il est évident que, dans ce cas, l'ergot de seigle a produit une sorte de diathèse qui n'a pas changé de nature depuis le début des accidents par frisson, fièvre, etc., jusqu'à leur terminaison par gangrène essentielle. Cette affection morbide artificielle, cet empoisonnement, était donc aussi essentiellement asthénique lorsque le sujet ne présentait que des symptômes de surexcitation, que lorsqu'il n'en présentait que de stupeur et de mortification. Et qu'on ne

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dise pas que ces derniers effets ont été produits par l'excès des premiers, par excès d'inflammation, de convulsions ou de fièvre. Leur développement immédiat répondrait péremptoirement ù cette théorie précaire.

Qui donc, de Brown ou de Broussais, a raison ou tort dans ce cas? Tous deux ont tort sans doute, parce que chacun n'a vu qu'un élément de la maladie. Brown n'a considéré dans celle-ci, en général, que l'élément nosologiquc abstraction faite de l'élément physiologique, et Broussais, que l'élément physiologique abstraction faite de l'élément nosologique. Voilà comment pour l'un il n'y^vait qu'asthénie et indication des stimulants, pour l'autre qu'irritation et indication des débilitants. Chacun d'eux a reflété de l'irritabilité de Haller la face que lui présentait son époque. Elève du pathologiste Cullen, Brown n'a été préoccupé que de la maladie, et surtout, à l'exemple de son maître, de l'impression de faiblesse par laquelle elle commence. Pour lui aussi, cette impression était d'abord générale. On n'avait encore jeté alors sur le système nerveux (dans les expansions duquel Cullen plaçait la cause pathogénique) qu'un coup d'oeil général et d'ensemble. Nous avons assez dit ce que Brown fit de cette idée, et par suite de quelles nécessités de système il fut conduit à y concentrer les forces de son esprit à l'exclusion de toute autre considération.

S'inspirant de Bichat et de sa physiologie anatomique, Broussais ne vit, au contraire, l'organisme qu'en détail et que composé de parties. Tout, dès lors, ne fut pour lui que tissus doués d'irritabilité ; car l'irritation est au tissu modifié localement ce que l'incitation est au système vu d'ensemble. La diathèse, ou cause morbide générale et interne qui repose sur cette idée d'ensemble et d'unité, dut donc disparaître d'un système qui se fondait sur la considération des parties ou sur l'analyse des tissus. D'où pouvait provenir alors la cause pathogénique, sinon de l'extérieur? Comment pouvait-elle agir, sinon localement? Et puisqu'elle se renfermait dans les agents de l'hygiène, dans l'influence excessive, intempestive ou trop faible de ces • modificateurs sur une organisation d'où l'on avait exclu toute prédisposition morbide interne et essentielle, comment les maladies pouvaient-elles être autre chose qu'une déviation purement accidentelle de l'état physiologique !... Telle est, en effet, la doctrine que Broussais nomma très-exactement physiologique; nous la désignons ordinairement sous le nom de physiologisme, pour montrer qu'elle est l'abus de la physiologie bien plus qu'elle n'en est l'usage.

xv. INTRODUCTION.

Tout en niant les maladies, Brown avait au moins conservé l'idée de la maladie. Quelque illusoires qu'elles fussent, ses diathèses restaient pour empêcher cette idée de périr. Les nosologies, il est vrai, étaient détruites par son système, mais la pathologie subsistait.

Phjsiologiste plus radical, Broussais rejeta jusqu'à l'idée de maladie. N'est-ce pas nier la maladie, en effet, que de la réduire à un accident? Aux yeux de la science, comme aux yeux du monde, un pur traumatisme mérita-t-il jamais le nom de maladie? Le bon sens du public répond tous les jours à cette question beaucoup mieux que les définitions de nos classiques...

Il était plus facile de vaincre ceux-ci que le bon sens ; aussi Broussais y réussit-il un moment. Il consuma ses jours à désessentialiser les maladies. Obligé de se faire pour cela une philosophie, une physiologie, une pathologie nouvelles, un langage nouveau, il déploya dans cette œuvre, qui le résume tout entier, une vigueur et une souplesse de talent, une pénétration d'esprit et une force de bon sens supérieures, admirables... Dans l'Examen des doctrines, sa critique touche au génie. Nous ne voyons pas ce qu'en ce genre les siècles passés pourraient opposer au dix-neuvième siècle, et les autres nations à la France médicale. Contre les Galénistes anciens et modernes, c'est l'argumentation victorieuse de Van-Helmont, où la lucidité française a remplacé l'illuminisme. Contre Pinel, le nosographe le plus illustre, mais l'homme le moins médecin de son époque, c'est un chef-d'œuvre de raison, le plaidoyer quelquefois le plus éloquent et toujours le plus accablant que jamais auteur se soit attiré. Contre les anatomo-pathologistes enfin, c'est un combat désespéré et glorieux, modèle de haute satire et de comique profond, qui peut soutenir en bien des points la comparaison avec les Provinciales.

S'il ne renversa pas les nosologies, s'il ne put parvenir à faire passer la maladie pour un accident, pour une simple perturbation physiologique, Broussais porta à Y ontologie médicale et au nosologisme des coups dont ils auront bien de la peine à se relever.

La poly pharmacie dut nécessairement recevoir le contre-coup, et il faut en bénir Broussais. Mais dans sa ruine elle entraîna la matière médicale.

Le défaut capital de l'illustre réformateur français fut toujours de ne pas savoir discerner, dans une erreur, cette portion de \érité défigurée sans laquelle toute erreur ne se soutiendrait pas un jour. On a abusé des nosologies, parce qu'on les a toujours implicitement fondées sur cette idée, que les maladies sont des êtres. Broussais se

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jette dans l'extrême opposé et n'y veut voir que des accidents. Elles ne sont ni l'un ni l'autre; et c'est ce qui fait l'originalité et tout à la fois la difficulté incomparables de la Médecine. Le nosologisnie considère, en principe, les maladies comme des êtres, c'est une erreur. Pour le physiologisme, elles ne sont que des accidents, autre erreur. La première produit en Thérapeutique l'empirisme absolu, le spécificisme et la polypharmacie. La seconde y produit le rationalisme absolu et Yltyglénlsme, si l'on veut bien nous permettre cette expression, enfin l'abolition de la Matière médicale. Nous sortons avec Broussais du dernier de ces systèmes ; il s'agit de savoir si nous sommes destinés à retomber dans l'autre...

La première partie de cette réforme de la Matière médicale que nous avons vue naître avec Cullen est consommée par la doctrine physiologique française : c'est la période de destruction. La période de restauration a déjà commencé plusieurs années avant la mort de l'illustre réformateur.

Essayons de rechercher sur quel terrain cette restauration a pris son point d'appui, par qui elle a été opérée, comment elle se poursuit, et entrons par là plus directement dans le sujet de cette Introduction et dans la matière même de notre ouvrage.

En niant la maladie, Broussais niait le médicament. Ces deux idées se supposent en effet mutuellement, et il est impossible d'admettre ou de rejeter l'une sans l'autre. Si par la pensée on réduit la maladie à n'être qu'un accident extérieur, il n'y a plus de Médecine proprement dite. Toute la Thérapeutique consiste à placer les parties souffrantes dans la situation la plus favorable à leur rétablissement spontané ; rien d'interne ne doit, rien ne peut troubler ou empêcher celui-ci, sans qu'aussitôt se dresse menaçante Y entité, qui renverserait tout l'édifice physiologique. C'est la chirurgie ramenée à son expression la plus simple, et on pourrait dire la plus idéale ; car, éloigner les modificateurs nuisibles, s'abstenir et laisser agir la nature, n'a jamais suffi, même à la guérison des lésions traumatiques, tant les propriétés morbides de l'organisme, tant les maladies elles-mêmes ont de tendance à se manifester à l'occasion des accidents les plus exclusivement externes. C'est donc en vain que la doctrine physiologique conduisait rigoureusement à la suppression complète de toute Thérapeutique médicale. Les systèmes ne changent pas la nature des choses ; et Broussais, obligé de prendre les choses comme elles sont, préconisa la Thérapeutique, et pratiqua même une Thérapeutique très-active. Remarquons, toutefois, que

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cette Thérapeutique ne s'adresse jamais qu'aux propriétés morbides de l'organisme, telles que l'irritation, l'inflammation, l'hémorrhagie, la fièvre, la douleur, la convulsion, la fluxion, etc., considérées comme des éléments morbides dépourvus de toute spécificité, de toute essentialité, comme des affections simples, suivant le langage de Dumas; et qu'elle exclut toujours les phlegmasies, les pyrexies, les hémorrhagies , etc., considérées nosologiquement. Le siège, l'intensité, les susceptibilités individuelles qui rendent les sujets plus ou moins irritables , introduisent les seules différences que Broussais reconnaisse entre deux maladies.

Or, toute spécificité, toute distinction de nature entre les maladies disparaissant, tout médicament est proscrit, sinon toute Thérapeutique.

Mais, ainsi désarmée, que devient celle-ci? Hippocrate dit qu'on n'obtient la guérison des maladies qu'en ajoutant ou qu'en soustrayant. Et, en effet, on ne peut modifier l'organisme malade que de deux manières : en lui ajoutant directement des propriétés médicamenteuses ; en lui soustrayant directement des propriétés morbides. Or, il est évident que cette dernière Thérapeutique ne peut être pratiquée qu'en soustrayant directement ou indirectement du même coup la matière organique et qu'en diminuant les forces. Nous verrons plus loin que, tout en hyposthènisant ou en controslimulant, les Italiens ajoutent des propriétés morbides, et qu'ils ne débilitent pas à la manière dont ils l'entendent. Les principes de sa doctrine imposaient à Broussais la proscription du premier ordre de moyens thérapeutiques que nous venons d'indiquer, et lui commandaient en même temps d'adopter exclusivement le second. Quand on ne voit dans la maladie rien de spécial, il y a inutilité, danger même, à introduire dans l'organisme des modificateurs spéciaux.

Tout médicament a des propriétés positives bien différentes de celles qui caractérisent les agents hygiéniques. Ceux-ci sont les modificateurs de la santé, les médicaments sont les modificateurs de la maladie. Pour entretenir la santé, les premiers jouissent de propriétés saines et agréables à l'homme sain, désagréables ou nuisibles à l'homme malade. Pour guérir la maladie, les seconds, au contraire , recèlent des propriétés désagréables ou nuisibles à l'homme sain, utiles, sinon agréables, à l'homme malade. 11 y a donc entre le médicament et l'agent hygiénique la même opposition qu'entre la maladie et la santé, comme entre le médicament et l'homme sain la même répugnance qu'entre l'aliment et l'homme

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malade. Pour établir ces propositions, nous choisissons évidemment deux types bien déterminés, c'est-à-dire un médicament possédant à un degré très-marque les propriétés ingrates et nuisibles de son ordre, et une maladie aiguë, spécifique et grave, imprimant à l'organisme ce changement étrange qui, pendant un temps plus ou moins long, le fait -vivre d'une vie tout autre.

De môme, donc, que la maladie rappelle le médicament et peut aider à le retrouver, de môme le médicament permet de remonter à la maladie et proteste contre l'assimilation de celle-ci à une perturbation physiologique purement accidentelle.

Pour Broussais, le médicament ne peut qu'irriter, que nuire. Ainsi le veut, en effet, le principe du physiologisme. Que peut faire, sinon du mal, un médicament administré à un homme sain ou à un individu dont la santé n'est que superficiellement troublée par un accident? Le réformateur en paraît si persuadé, que, n'accordant pas et ne pouvant accorder aux maladies une marche naturelle, il attribue aux médicaments administrés , c'est-à-dire aux actions morbides ajoutées par ses adversaires, la marche calculable, les symptômes prévus, les terminaisons naturellement graves de ce*s mômes affections, qu'il se flatte, lui, d'interrompre à son gré sans jamais rien ajouter, mais, au contraire, en soustrayant toujours. Il diffère en cela des Italiens ; car c'est à eux, et non à lui, que s'applique justement l'expression de Brownisme retourné.

Que si Broussais consent à puiser dans la Matière médicale quelques-unes des ressources positives très-rares de sa Thérapeutique, il se hâte de les dépouiller de toute action spéciale et, à proprement parler, médicamenteuse, pour ne leur laisser qu'une action hygiénique, comme celle d'apaiser ou d'exciter les propriétés vitales. Or, de même que nous ne connaissons aucune maladie qui ne consiste qu'en une excitation ou qu'en un affaiblissement simple et purement physiologique, nous ne connaissons aucun médicament qui ne jouisse que de l'action purement physiologique de stimuler ou d'affaiblir. La chaleur et le froid nous semblent seuls dans ce cas, et ce ne sont pas des médicaments. Il y a, nous en convenons bien, des maladies qui surexcitent, d'autres qui jettent dans l'adynamie, comme il y a des médicaments qui stimulent et d'autres qui stupéfient ; mais ni celles-là ni ceux-ci ne sont bornés à ces propriétés dichotomiques abstraites et purement imaginaires; car, dans ce cas, il n'y aurait qu'une seule maladie et qu'un seul médicament, si toutefois on peut nommer ainsi ces entités insaisissables, que nous avons vu plus haut les mathématiques nous disputer justement.

xs INTRODUCTION.

L'idée de spécificité domine donc la Matière médicale comme elle domine la Nosologie. Sans cette idée , les médicaments seraient confondus avec les agents de l'hygiène, et le sens commun ne le permettra jamais.

Mais par quelle voie la science retrouvera-t-elle la spécificité des moyens thérapeutiques, et comment pourra se reconstituer la Matière médicale anéantie par le physiologisme ? Elle se reconstituera à la faveur d'une rcstuiration de la spécificité en Nosologie. Or, par qui et comment se relèvera celle-ci? Par l'anatoniie pathologique. On ne peut, pour se relever, prendre son point d'appui que sur le terrain où l'on est tombé, ce terrain fût-il faux ou dangereux. Où s'appuyer ailleurs pour en sortir? Il faut tirer parti de la situation, et c'est ainsi qu'en général on obtient la compensation d'une erreur.

Bien que Brown admît la maladie et fit rouler toute sa pathologie sur les diat/ièses, il était impossible d'y retrouver la spécificité. Son idée de la maladie et du médicament est trop abstraite : on n'y saisit rien qui mène à la différence, au genre, à l'espèce; tout y est trop identique; le plus et le moins ne se prêtent qu'au calcul et non à la pierre de touche. L'anatomiste, au contraire, est toujours en contact avec des réalités, avec des tissus, avec des propriétés sensibles, toutes choses qui diffèrent entre elles autrement que par la quantité. Emporté par les exigences de son système, Broussais, le grand localisateur des maladies, avait pourtant trouvé le moyen d'échapper aux conséquences nosologiques que semblaient devoir lui imposer les différences spéciales si facilement appréciables que présentent aux sens les altérations pathologiques des tissus et la grande variété des produits morbides. Mais les contradicteurs que ses prétentions absolues lui suscitèrent en foule n'eurent pas de peine à voir de leurs yeux et à toucher de leurs mains, dans les cadavres, une grande partie de ces entités que l'admirable sagacité médicale des anciens découvrait, devinait même quelquefois dans les malades, et que le réformateur avait exilées.

Il affirmait que tout n'était que subirritation, irritation, subinflammation, inflammation à une inûnité de degrés combinés d'une infinité de manières, etc., etc. On regarda de plus près, et ni ces degrés, ni la différence des tissus, ni le temps, ni rien de ce qui tombe sous les explications de la physique et de la chimie, de l'anatomie même et de la physiologie, ne rendit compte de la diversité des lésions et des produits morbides. On alla jusqu'à classer quelques-uns de ceux-ci comme des êtres naturels, tant chacun d'eux naît, se développe, meurt, se reproduit à sa manière, etc. Les

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maladies chroniques purent être distinguées par leurs altérations organiques comme elles ne l'avaient jamais été; et les maladies aiguës, qui jusque-là paraissaient devoir échapper à l'anatomie pathologique, en suhirent la loi. A l'inflammation abstraite de Broussais on substitua les inflammations ; à sa fièvre symptomalique et toute physiologique succédèrent les vieilles pyrexies, pleines d'une vie et d'une réalité nouvelles. La révocation des maladies proscrites ne précéda que d'un instant celle des médicaments oubliés. On crut essayer ceux-ci pour la première fois, tant la révolution médicale qui venait de s'accomplir mettait d'intervalle entre la veille et le lendemain. La Nosologie et la Matière médicale renaissaient dans les amphithéâtres français où Broussais avait cru les ensevelir à jamais. Sous le titre modeste d'une découverte séméiologique , Laennec présidait glorieusement a cette restauration. Par lui, elle s'accomplissait dans les maladies chroniques, tandis qu'avec plus de modestie encore, et non moins d'efficacité, M. Bretonneau la portait dans les maladies aiguës par ses simples mais mémorables Recherches sur les inflammations spéciales du tissu muqueux.

L'histoire de la Médecine au dix-neuvième siècle a une grande injustice à réparer dans Laennec. Les contemporains et les élèves de cet illustre pathologiste, tous presque aussi petits à côté de lui que les élèves de Broussais à côté de leur maître, n'ont compris de son œuvre que la partie mécanique et facile. L'abaissant à leur niveau, ils ne montrent jamais en lui que ce qu'ils y voient, un séméiologiste ingénieux et exact, un anatomo-pathologiste précis ; et prenant à la lettre le titre de son immortel ouvrage, ils pensent l'exalter assez en faisant de lui une sorte de personnification du stéthoscope... Cela ne suffit pas à la gloire de Laennec. Qu'on continue à le nommer l'illustre auteur de F auscultation médiate, nous y applaudissons ; mais nous voulons y joindre le titre de restaurateur de la Nosologie et de la Matière médicale en France. L'histoire le lui confirmera, et elle nous approuvera d'avoir associé M. Bretonneau à cet honneur.

L'anatomie pathologique est un point de vue d'où l'on peut reconstruire l'édifice nosologique et préparer la reconstitution de la Matière médicale, comme on le peut d'ailleurs en se plaçant ù tous les autres points de vue de notre science. Telle fut, en effet, l'œuvre capitale de Laennec. Successeurs de Bichat, Broussais et lui furent les chefs de l'école anatomique ; mais comme si la tâche eût été trop forte pour un seul, ils se la partagèrent et fondèrent deux systèmes d'anatomisme ennemis. On pourrait nommer celui de Broussais

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Y anatomisme physiologique, et celui de Laennec Yanatomisme pathologique. Pour Broussais, toutes les altérations de tissu sont identiques au fond ; des circonstances accessoires leur impriment leurs seules différences. Sa Thérapeutique découle tout entière de cette idée. Voilà bien la Nosologie et la Matière médicale niées du point de vue anatomique. Pour Laennec, au contraire, toutes les altérations sont primitivement , essentiellement spéciales. Les maladies essentielles revivent placées sur cette base nouvelle, et les médications spéciales rentrent à leur suite. La Nosologie et la Matière médicale se trouvent ainsi affirmées du point de vue anatomique. Laennec, renfermant son observation dans une cavité splanchnique, eut la puissance d'en faire sortir toute une Nosologie. Le médecin qui sait le lire y trouve les fièvres, les phlegmasies, les hémorrhagies, les névroses, les lésions organiques et la plupart des diathèses. Toutes viennent là manifester leurs principaux effets, et s'exposer, si nous pouvons ainsi dire, à la rigueur du diagnostic moderne. L'histoire des catarrhes, cette belle réparation faite à la sagacité clinique des anciens, représente à elle seule, comme dans un petit spécimen, tout le cadre nosologique.

Enfin Laennec, se servant de la Matière médicale comme d'une pierre de touche et d'une contre-épreuve pour juger la spécialité de chacune des affections morbides et des diathèses, restaure les médicaments du même coup que les maladies ; et c'est une chose merveilleuse dans l'histoire de notre science, de voir les uns et les autres assis par lui plus solidement que jamais sur la base anatomique où, quelques années auparavant, Broussais avait inscrit leur ruine. Où est l'anatomo-pathologiste capable d'une telle force d'observation? Nous le répétons : la gloire de Laennec est d'avoir rétabli la Nosologie et la Matière médicale par l'anatomie pathologique, qui est un des côtés de la science des maladies. C'est par cette porte que Laennec est rentré dans la Médecine, tandis que c'est par elle qu'en sont sortis ceux qu'on appelle ses successeurs et ses émules. Il y a entre eux et lui la différence du naturaliste vulgaire au médecin éminent.

Mais cette restauration se ressentit de la réaction et de la lutte d'où elle était sortie. Broussais avait trop désessentialisé les lésions organiques , etc. Laennec les essentialisa trop . L'un avait trop expliqué les transformations et les dégénérescences morbides des tissus ; l'autre ne les expliqua pas assez ; et alors, au physiologisme anatomique succéda le nosologisme anatomique. Pour Laennec, le produit morbide est le résultat d'un germe inné, d'un être malfai-

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sant, d'une sorte d'entozoaire dont il est impossible de connaître et d'empêcher les causes, de prévenir le développement et d'arrêter les progrès dévastateurs. Broussais nomme cette exagération le fatalisme médical ; il le repousse, et il a raison ; mais il a tort, de son côté, quand il se vante de pouvoir étouffer toutes les lésions organiques dans le berceau qu'il leur a préparé : l'irritation. Le fatalisme engendre l'expectation systématique, l'inertie ou quelque chose de pire, l'expérimentation thérapeutique chez ceux qui ne croient pas à la Médecine, et tels sont les successeurs de Laennec. Chez ceux qui y croient , il engendre l'empirisme. Or Laennec croyait fortement à la médecine, et Laennec fut empirique... en haine du physiologisme... Oui sait s'il ne fallait pas agir avec cette brutalité pour mettre fin à la manie des explications physiologiques de la maladie et du remède, et pour faire rentrer la Matière médicale dans la Thérapeutique privée de ses agents les plus héroïques?

Mais l'amour-propre de tous les médecins n'était pas engagé, comme celui de Laennec, à nier les bienfaits de la doctrine physiologique. Il est facile de concevoir que celle-ci n'avait pas ravagé la Médecine sans y laisser d'autres traces que celles de ses erreurs.

Malgré l'entêtement de Laennec, on sut le rôle de l'irritation des tissus, de leur inflammation en particulier, dans le développement des lésions organiques et dans la formation des indications thérapeutiques. Tout en admettant dans les médicaments des propriétés spéciales, on fut forcé d'avouer qu'ils jouissent en même temps de propriétés communes et physiologiques toujours plus ou moins irritantes, et que, chez certains individus très-irritables, ces dernières propriétés sont les seules qui se manifestent, au grand détriment du malade; tandis que, réciproquement, chez les personnes peu irritables, les propriétés spéciales se développent davantage et les propriétés communes et irritantes beaucoup moins. Nous reviendrons sur ce résultat important de notre observation.

Depuis Broussais, on apprécie plus délicatement, on dirige avec un soin physiologique l'action des modificateurs externes, on surveille attentivement l'état des membranes de rapport, et connaissant mieux les sympathies, on discerne plus sûrement les cris deforgaiie qui souffre. Le médecin, plus habile à débrouiller par une analyse savante le mobile de la douleur et de tout le tumulte morbide, n'est pas obligé de compliquer autant ses formules, et de traiter chaque symptôme comme une affection particulière. La thérapeutique des iïèwes est simplifiée; nous sommes débarrassés des chauffeurs de maladies aiguës ; et le praticien moderne a pu recommencer l'étude

xxiv INTRODUCTION.

si difficile de la curation des maladies chroniques, étable immonde où personne, Laennec lui-même, n'aurait pu poser le pied si Broussais n'y eût fait passer le torrent de sa puissante critique.

Semblable à Brown dans son genre, Laennec semblait faire, en Thérapeutique comme en Nosologie , abstraction de l'organisme pour ne voir que Y être maladie. Pour Broussais, l'inflammation était le fait initial et caractéristique ; la diathèse, l'altération organique spéciale, n'étaient que les accidents, la terminaison et la dégénérescence possibles, mais non nécessaires, de cet état. Laennec, au contraire, plaçait tout dans l'altération sui generis; l'irritation, l'inflammation devenaient des éventualités possibles, mais peu importantes. On voit facilement à quelles conséquences funestes mènent en Thérapeutique ces deux excès. Partant de son point de vue, Laennec ne pouvait voir que spécifiques, et devait aboutir à l'empirisme. Or, quoi qu'on fasse, les maladies ne sont ni des êtres ni des modifications purement accidentelles de l'organisme. Le rationalisme médical, dont Broussais fut la plus haute et la plus brillante expression, est alors une chimère ; et l'empirisme dans lequel roula Laennec emporté par une réaction extrême, n'est pas moins impossible.

L'École de Paris se divisa donc en deux camps ennemis : celui du physiologisme anatomique commandé par Broussais, et celui du nosologisme anatomique défendu par Laennec. Dans l'un on proclama le rationalisme absolu en Thérapeutique ; et si dans l'autre on n'osa pas professer l'empirisme absolu, on posa des principes qui peuvent y conduire, et qui d'ailleurs ont fait tomber les élèves de Laennec de l'empirisme dans le scepticisme. Laennec lui-même n'a échappé à cette dernière conséquence que par sa haute intelligence médicale, ainsi que par l'influence irrésistible de Broussais que chacun subissait à un degré quelconque.

Mais si la vérité n'est ni dans l'un ni dans l'autre de ces systèmes exclusivement, est-elle dans leur alliance? et faut-il donc composer la pathologie d'un peu de physiologisme et d'un peu de nosologisme? puis fonder la Thérapeutique moitié sur l'empirisme, moitié sur le rationalisme? Non : toute alliance est radicalement impossible entre deux principes contraires. Le physiologisme médical n'est pas l'usage de la physiologie en médecine, il en est l'abus; de même que le nosologisme n'est pas l'usage, mais l'abus de l'idée de l'espèce naturelle, ou de l'idée de spécificité appliquée à la pathologie. Et le rationalisme thérapeutique est-il l'usage du raisonnement dans la formation des indications et clans l'appréciation du mode d'action

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des médicaments? Non, il n'en est que l'abus; de môme que l'empirisme consiste dans l'abus et non dans l'usage de L'expérience thérapeutique. Ces deux thèses sont tout le problème de la médecine, et nous ne voulons pas entreprendre de les traiter ici. Nous nous contenterons d'émettre quelques principes généraux sur la question de l'empirisme et. du rationalisme en Thérapeutique , comme relevant spécialement de notre sujet.

Le rationalisme thérapeutique suppose en principe que la maladie proprement dite n'existe pas; et que ce qu'on appelle ainsi n'est qu'un trouble accidentel qui ne peut avoir sa cause que dans une action intempestive des modificateurs externes de notre économie. Si ce système est vrai, la maladie, qui n'est qu'un dérangement de fonction, s'explique par la théorie de la fonction dérangée; et la Thérapeutique, qui n'est que l'art de replacer celle-ci dans son état normal, n'a qu'à s'appuyer sur la physique et sur la physiologie, sur la connaissance de la fonction et de ses modificateurs hygiéniques, pour rétablir l'harmonie entre eux. Tout s'explique depuis le commencement jusqu'à la fin : la connaissance des fonctions de l'organisme donne à priori celle de ses maladies, comme la théorie de la digestion donne à peu près celle de l'indigestion, la théorie de la respiration celle de l'asphyxie par privation d'air ou de la surexcitation du sens pulmonaire par un air oxygéné», etc. Si le rationalisme emploie des médicaments proprement dits, c'est à la condition qu'il en expliquera l'action comme il explique celle des agents hygiéniques. L'émétique sera un excitant de l'estomac, ou bien un révulsif, ou bien un évacuant, suivant l'indication qui en aura motivé l'usage : le quinquina ne sera qu'un tonique ; le mercure qu'un sialagogue, un stimulant de l'appareil lymphatique, etc. ; en un mot, les médicaments ne pourront être classés que dans un système dichotomique ; et si l'on reconnaît en eux des propriétés spéciales, elles ne correspondront qu'aux propriétés physiologiques des systèmes d'organes ou aux différences des tissus vivants. L'Anatomie générale de Bichat a donné naissance à plusieurs traités de Matière médicale (Schwilgué, Alibert) où les agents thérapeutiques sont classés d'après cette idée. Bichat lui-même promettait un Traité des médicaments conçu sur le plan de son Anatomie générale et de sa classification des fonctions. Son esprit naturellement droit avait bien entrevu la pierre d'achoppement de ce système de Matière médicale, mais les exigences de sa doctrine et de son époque l'eussent entraîné malgré lui dans le rationalisme. L'esprit de Brous-

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sais, plus mâle et plus hardi, devait commencer cette œuvre, dans laquelle la doctrine n'était qu'une machine de guerre pour ruiner le passé. Rien ne convenait moins à Bichat qu'une mission de ce genre.

Broussais a donné un exemple séduisant de rationalisme dans un de ses ouvrages le moins connu et le plus digne de l'être, son Traité de Physiologie appliquée à la Pathologie, où, en effet, la pathologie se trouve facilement et immédiatement déduite de la physiologie. Toute distinction y est même effacée entre ces deux branches de la science de l'homme ; car, nous ne devons pas nous lasser de le répéter : là où la maladie n'est qu'un accident, il n'y a plus de pathologie ; elle s'identifie avec la physiologie, et la thérapeutique devient une section de l'hygiène.

Tel est le rationalisme, conséquence rigoureuse du physiologisme.

L'empirisme suppose en principe que la maladie est produite par un être indépendant de l'organisme et s'y manifestant comme sur un théâtre étranger à l'action qui se passe en lui. Il rompt par conséquent tout rapport entre la santé et la maladie, suppose dans le corps vivant deux principes distincts et opposés qui n'ont, par conséquent, rien de commun entre eux, prononce le divorce entre la physiologie et la pathologie, et ramène dans la Médecine la querelle du manichéisme... Pour l'empirique, les modificateurs externes sont exclus de l'étiologie (et on sait combien Laennec et quelquesuns de ses élèves ont porté loin l'incrédulité relativement à l'action du froid dans la détermination des phlegmasies pulmonaires, du rhumatisme) ; les maladies sont : voilà toute sa pathogénie, et il ne s'inquiète pas plus de savoir la raison première de ce fait que ses causes secondes. Les espèces nosologiques doivent être pour lui aussi naturelles et aussi inamovibles que les espèces zoologiques et végétales. Toute maladie a une marche invariable et fatale. S'il admet le contraire, il renonce implicitement à son principe.

L'expérience seule peut indiquer les propriétés d'un remède, et on ne peut concevoir à toute conquête thérapeutique d'autre origine que le hasard. Se croiser les bras devant la maladie ou l'étouffer immédiatement, comme un animal dangereux, sous les coups redoublés des moyens spécifiques les plus violents, telle est, telle devrait être l'inévitable alternative de tout empirique sévère et entier. Sa Matière médicale n'admet ni désobstruants, ni fondants, ni stimulants, ni toniques, ni évacuants, ni astringents, ni sédatifs; on n'y doit rencontrer qu'une immense série de remèdes dont les

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noms ne peuvent commencer que par celui d'une maladie avec la désinence fttf/e, ou finir par la désignation d'une maladie précédée de l'initiale and; ainsi les fébrifuges, les vermifuges, etc., les antispasmodiques, antisyphilitiques, antidysentériques, antiapoplectiques, etc., etc.

La question n'est pas de savoir s'il y a eu, si jamais il a pu exister, de fait, des rationalistes purs parmi les physiologistes praticiens, et des empiriques conséquents parmi les praticiens instruits à un deg ré quelconque de la science de l'homme. Nous ne le croyons pas ; mais, sous peine de ne jamais en finir avec cette éternelle dispute, il faut dire, non ce que font les rationalistes et les empiriques, mais ce qu'ordonnent de faire les principes du rationalisme et de l'empirisme une fois posés, acceptés, rigoureusement appliqués. Personne encore, que nous sachions, n'a conduit ainsi la procédure de cette affaire. Voilà pourquoi elle reste pendante depuis le jour où elle s'est élevée au berceau de notre science, entre les Écoles rivales de Cos et de Cnide.

Quoique distincte de la santé , la maladie n'en diffère pas essentiellement ; aussi la pathologie est-elle bien plus distincte de la physiologie qu'elle n'en est indépendante.

L'empirisme qui exclut toute explication de la maladie fondée sur la connaissance de l'homme est faux, car il n'y a pas en nous deux natures différentes, mais plutôt une seule nature affaiblie et viciée, sujette au désordre et à la souffrance. Considérée sous ce dernier aspect, cette nature accidentelle a ses faits propres dont la connaissance expérimentale forme le domaine de la pathologie. L'erreur du rationalisme consiste à nier la réalité, et, comme on dit, Yesscntialitè de ces faits propres, et à les expliquer comme de simples modifications accidentelles de l'état normal ou comme des phénomènes physiologiques.

Il faut donc que la science puise ses principes assez profondément et se fasse assez compréhensive pour embrasser dans une seule idée les deux aspects de notre nature, sauf à diviser son sujet en respectant son unité, et à former de la physiologie et de la pathologie comme les deux branches d'un même tronc.

L ne des classifications nosologiques les plus naturelles et les plus pratiques serait celle où les maladies viendraient se placer suivant leur degré plus ou moins prononcé de spécialité, d'individualisation, d'unité, û'essentialilé (ces expressions seront un instant synonymes pour nous). En partant des maladies qui ne sont qu'une perturba-

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tien accidentelle des actes physiologiques ou des fonctions, on s'élèverait graduellement à celles qui naissent spontanément en nous, et où, indépendamment de leur caractère simple de phénomènes morbides, tous les symptômes présentent un caractère sui generis qui leur assigne une origine unique, un principe spécial, une nature plus ou moins bien déterminée, depuis le rhumatisme jusqu'à la syphilis pour les maladies chroniques, depuis la fièvre éphémère jusqu'à la variole pour les maladies aiguës. Les premières, celles qui sont le moins individualisées, le moins spécifiques, le moins essentielles, sont les types auxquels les médecins physiologistes de tous les temps et de toutes les Ecoles ( car Broussais n'est pas le premier : il a eu en Grèce et à Rome d'illustres prédécesseurs) ont voulu ramener toutes les maladies, même les spécifiques. De leur côté, les nosologistes sont systématiquement entraînés à assimiler toutes les maladies aux maladies parfaitement déterminées, spécifiques ou essentielles, et ils ont toujours été fort embarrassés des maladies indéterminées et de ces affections accidentelles qui méritent aussi une place dans la série, et qu'on pourrait appeler des affections physiologiques.

Cette division des maladies fournit aussi celle des systèmes de Médecine qui, indépendamment des principes particuliers sur lesquels ils sont fondés, se divisent avant tout en systèmes de physiolocjisme et en systèmes de nosologisme, ou en systèmes de la nonessentialité et en systèmes de Y cssentialité des maladies. Mais ce qui nous importe le plus dans cette division , c'est qu'elle nous donne celle des systèmes de Thérapeutique en systèmes de rationalisme et en systèmes d'empirisme. Nous avons assez défini les uns et les autres pour n'être pas obligés d'y revenir, et pour arriver tout de suite à ce que nous voulons en dire ici.

Plus une maladie est spécifique , moins les indications qu'on nomme physiologiques ou rationnelles ont de valeur. Moins, au contraire, une maladie est déterminée, moins elle a d'unité ou de spécificité, moins, en un mot, elle est essentielle, et mieux sont indiqués les traitements rationnels ou fondés sur la physiologie; et moins sont admissibles les moyens dits empiriques.

Avec sa prétention de traiter les maladies rationnellement et d'après une connaissance claire de leur nature, le médecin physiologiste ne fait que ce qu'on nomme la médecine du symptôme, toutes les fois que la maladie ne consiste pas en une simple perturbation accidentelle des fonctions ou en un pur traumatisme. Ce dernier cas est son triomphe, car alors il est dans le vrai.

INTRODUCTION. t\ix

Mais dès que la maladie a une certaine unité, un certain caractère nosologique ; lorsque surtout elle a un cachet très-marqué de spécificité et d'individualisation, c'est le médecin nosologiste qui l'emporte, c'est la médecine nommée faussement empirique qui mérite la préférence. Dans ce cas, la médecine physiologique ou la médecine du symptôme ou de la lésion, en tant qu'ils sont symptômes et lésions et non en tant qu'ils sont symptômes goutteux ou paludéens, lésion scrofuleuse ou sypûilique, par exemple, la médecine rationnelle ou physiologique est dans ce cas, disons-nous, la plus dangereuse et la plus pitoyable de toutes.

Mais quoi! faut-il donc opter? devra-t-on être nécessairement rationaliste ou empirique? Non, puisque l'un des deux systèmes n'est pas moins faux que l'autre.

Nous ne connaissons pas une seule maladie qui n'ait une certaine unité et ne puisse se distinguer d'une autre par quelque chose de spécial. Or, ce quelque chose, cette cause intime échappe toujours plus ou moins aux principes du rationalisme. Chaque symptôme, chaque lésion représentant à sa manière la nature spéciale ou l'unité de la maladie, il en résulte donc que la médecine du symptôme est toujours plus ou moins précaire, puisqu'elle n'attaque pas le symptôme en tant qu'il est spécial, mais en tant qu'il est un simple trouble fonctionnel, une irritation, une douleur, un spasme, un pur élément morbide. Le rationalisme thérapeutique est donc faux, même dans les cas qui lui paraissent les plus favorables.

Mais, d'un autre côté, nous ne connaissons non plus aucune maladie, quelque spécifique et quelque individualisée qu'elle soit, qui ne demeure assujettie aux lois de l'organisme, et qui ne présente, par conséquent, quelques indications physiologiques, la Matière médicale possédât-elle contre cette maladie les remèdes spécifiques les moins incertains. L'empirisme thérapeutique est donc faux, môme dans les cas qui semblent être son triomphe.

Où donc est la mesure? où la vérité? Dans l'idée de subordonner à la médication du symptôme celle de l'unité morbide, lorsque celle-ci n'est pas assez bien déterminée et assez spécifique pour dominer toutes les autres indications ; et de subordonner, au contraire, la médication des symptômes à celle de la nature de la maladie, lorsque celle-ci a une telle unité et une telle spécificité, que toutes ses parties, que tous ses symptômes n'en peuvent pas être détachés, et que chacun d'eux la représente et la manifeste aussi bien que l'ensemble.

Rien de plus vrai, de plus simple, de plus facile à comprendre

xxx INTRODUCTION.

que ce principe de thérapeutique générale. Il est la loi souveraine des bons praticiens.

A quoi sert la médecine ou la médication du symptôme dans les maladies bien déterminées, comme la syphilis, la fièvre de marais? Le médecin peut-il, à son gré, attaquer chaque symptôme de ces affections en particulier et les détacher les uns après les autres de leur principe, de leur cause efficiente? Non, car celle-ci a trop d'unité, trop de spécificité, et chaque symptôme est lui-même trop pénétré de cette spécificité pour céder à d'autres moyens qu'à ceux qui peuvent l'attaquer spécifiquement ou en elle-même.

Mais aussi, à quoi bon les médications spécifiques dans les maladies mal déterminées, sans unité bien caractérisée, en un mot sans spécificité, comme le sont une foule d'affections qui naissent de mille influences communes capables de provoquer en nous des perturbations physiologiques plus ou moins graves, plus ou moins durables? Dans ce cas, on se borne à éloigner les causes excitantes; et si, le branle une fois donné aux propriétés morbides de l'économie et aux prédispositions pathologiques de chacun, la soustraction des influences étiologiques ne suffit pas pour apaiser le mal et les souffrances diverses, on attaque les symptômes en particulier, on calme, on excite, on révulse, on évacue, etc. Alors, chaque élément de cet ensemble, n'étant pas lié à celui-ci par une unité bien forte et ne représentant rien de spécifique, peut en être détaché, et la maladie dissoute et démolie, en quelque sorte, pièce par pièce.

Nous n'avons pris les deux cas extrêmes de la série que pour mieux faire comprendre le précepte.

Mais toute la difficulté n'est pas là; et il y a d'autres faits encore, qui, en accusant l'insuffisance de nos ressources spécifiques et de nos médications physiologiques, dénoncent en même temps l'erreur du rationalisme et de Y empirisme.

L'empirisme ne pourrait prétendre à mériter les suffrages du médecin, que dans le cas où, à chaque maladie spécifique ou essentielle, il aurait à opposer une médication essentielle ou spécifique, une médication qui, sans passer par le détour de la médecine des symptômes, irait droit au mal l'éteindre dans son principe.

Le rationalisme est, de même, convaincu d'erreur, quand, en face de la maladie la moins spécifique, la moins individualisée, il ne peut parvenir à en apaiser les symptômes par l'hygiène la plus éclairée et par les traitements physiologiques les plus habilement conduits.

Or, non-seulement l'empirisme est désarmé devant le plus grand

INTRODUCTION. xxm

nombre des maladies spécifiques, mais il arrive môme très-souvent qu'il échoue eu face de celles contre lesquelles il possède les moyens spécifiques les moins incertains, bien plus, qu'il les aggrave par L'emploi de ces agents précieux... Dans ce dernier cas, la médecine dite rationnelle ou physiologique, la médication des symptômes reprennent leurs droits, et on est forcé de s'en contenter faute de mieux, quoique alors elle soit bien plus utile en ne nuisant pas et en atténuant le mal, qu'en produisant un bien positif et qu'en guérissant.

Trop souvent aussi, le rationalisme est impuissant devant les maladies les moins individualisées, où les symptômes, ne paraissant pas pénétrés d'une cause spécifique, sembleraient devoir céder facilement aux médicaments doués de propriétés physiologiques bien connues.

Alors, le praticien peut faire appel à ce qu'on nomme faussement, la médecine empirique, c'est-à-dire qu'il a recours à de puissants modificateurs de l'économie dont les indications ne sont pas puisées précisément dans la connaissance des propriétés physiologiques des médicaments, mais, par analogie, dans la connaissance de leurs propriétés nosologiques ou bien quelquefois de leur influence perturbatrice. Dans le premier de ces cas, malgré la spécificité de la maladie, il a fallu éloigner les moyens spécifiques et employer les remèdes à propriétés physiologiques, faire, en un mot, la médecine du symptôme.

Dans le second, force a été de recourir à des spécifiques, malgré la non-spécificité nosologique de l'affection.

Or, ces deux cas, qui paraissent opposés, se rencontrent habituellement chez les mêmes sujets. Les personnes dont il s'agit sont affectées de ces constitutions caractérisées par le vice que Hunter nommait irritabilité. Nous les appelons volontiers les noli me tangere de la Médecine. Sont-elles affectées de syphilis? le mercure irrite les symptômes vénériens, étend les ulcérations, enflamme la bouche, surexcite le tube digestif, allume la fièvre, produit des crampes, engendre, en un mot, une sorte de pseudo-syphilis qui complique et dénature la vraie sans la guérir. Sont-elles prises d'affections paludéennes? le quinquina agit efficacement une fois : mais les accidents renaissent, et le spécifique n'a plus d'action que celle de surstimuler le système nerveux, d'imprimer la continuité à ce qui n'était qu'intermittent, de causer de l'insomnie et de compliquer la diathèse paludéenne d'une diathèse quinique qui défigure la première et la rend plus réfractaire que jamais. La médication des symptômes, lorsqu'elle est supportée, et les soins hygiéniques, restent alors comme seules ressources au médecin intelligent. C'est

xxxn INTRODUCTION.

dans des conditions pareilles que non-seulement les spécifiques ne réussissent pas dans les maladies spécifiques, mais que les médicaments rationnels ou physiologiques échouent dans les affections les plus indéterminées et dans lesquelles la médecine du symptôme semblerait le plus évidemment indiquée.

Ces observations, que nul ne peut nier, sont bien propres à montrer tout ce qu'il y a de faux et de superficiel dans les deux systèmes que nous combattons , ainsi que dans la prétention plus superficielle encore de les unir tous deux et de faire de cette combinaison le type de la sagesse médicale.

En pesant la valeur réciproque du rationalisme et de Y empirisme, nous les avons toujours supposés agissant, se livrant, chacun de son point de vue, à une Thérapeutique impatiente et inquiète, comme si toutes les maladies se prêtaient à cette médecine exterminatrice. Pourtant, il existe depuis le commencement de l'art .une doctrine médicale imposante dont les principes protestent contre cette supposition ; nous voulons parler du naturisme, altération de la médecine d'Hippocrate, et que Stahl a rajeuni sous le nom d'animisme. Elle consiste à assimiler les maladies à des fonctions accidentelles que le médecin ne doit chercher à modifier que dans le cas où elles s'écartent de leur marche naturelle ou salutaire, plus salutaire que les perturbations ou les interruptions que l'art pourrait leur imprimer. Mais, supposer que les maladies sont susceptibles de déviations graves et mortelles, c'est pour le naturisme la ruine de son propre principe. Ce principe ne se soutient qu'en imaginant un organisme exempt des éléments de la maladie, et qu'en dérivant uniquement celle-ci de l'action nocive des modificateurs externes, repoussés victorieusement par une nature saine et vigoureuse. Voilà ce qu'Hippocrate n'a jamais dit et ce qui court les écoles sous son nom. Les faits sur lesquels s'appuie le système du naturisme condamnent à la fois le rationalisme et Ycmpirisme : le rationalisme, puisque ces faits tendent à prouver que la médecine des symptômes et des lésions est très-souvent impuissante à enrayer les uns et les autres dans les maladies bien déterminées, et qu'elle est même fort dangereuse lorsqu'elle y parvient; Ycmpirisme, car faute de moyens spécifiques, il faut bien se résigner à laisser agir la nature dans les maladies les mieux déterminées et les plus spécifiques. Ces dernières sont même, dans l'ordre des maladies aiguës, celles qui fournissent au naturisme ses arguments les plus solides.

Et cependant, si l'on venait à rencontrer un moyen spécifique de guérir la variole aussi efficace que celui qu'on possède pour la pré-

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venir ou éteindre la prédisposition à la contracter, il faudrait bien que le naturisme se résignât à laisser l'art se mettre à la place de la nature trop souvent impuissante. Le physiologisme ne pourrait pas non plus ne pas s'avouer vaincu, et ne pas reconnaître qu'un tel moyen est préférable à la •médication rationnelle des symptômes et des accidents morbides, malgré l'impossibilité où il serait d'expliquer physiologiquement l'action d'un tel remède. Enûn, l'empirisme lui-môme aurait tort de triompher, car dans les sciences d'observation, ce n'est pas être empirique que de s'appuyer sur un fait, même inexpliqué.

Il résulte de cette discussion que le rationalisme, l'empirisme et le naturisme sont faux, et que chacun de ces trois systèmes prouve la fausseté des deux autres. Les faits qu'invoque le rationalisme anéantissent ceux qu'invoque l'empirisme, et réciproqaement. Les arguments sur lesquels s'appuie l'empirisme détruisent ceux qu'allèguent le rationalisme etle naturisme; ai, parles faits incontestables qui lui ont donné naissance, celui-ci condamne l'empirisme et le rationalisme.

La division des méthodes thérapeutiques par Barthez en analytiques, naturelles, empiriques et perturbatrices, coordonne sans système, mais aussi sans principe, les trois séries de faits qui ont donné lieu aux trois systèmes que nous venons de reconnaître. La perturbatrice est purement factice; on peut en donner une partie à la méthode analytique et l'autre à la méthode empirique.

La méthode analytique renferme les faits du physiologisme thérapeutique qui, faute de moyens spécifiques capables d'attaquer le principe de la maladie, combat chaque symptôme par des moyens appropriés, ou qui, n'admettant pas ce principe spécifique ou l'essentialitê morbide, ne s'adresse qu'aux troubles fonctionnels ou aux lésions, et fait, en définitive, à son insu ou non, la pure médecine du symptôme. La méthode naturelle est celle qui seconde les tendances de la nature; elle représente les données du naturisme. La méthode empirique est définie par son nom même.

Toutefois, ce nom est vicieux. Il consacre un système que Barthez repousse. Puisque, selon la manie de son école, il tenait à enchaîner dans des méthodes et à isoler sans rapports possibles ces trois indivisibles procédés de l'art, il fallait dire méthode spécifique. Trop large pour n'admettre qu'un des systèmes, l'esprit de Barthez les embrassa tous trois, mais éclectiquement ou contradictoirement. Ils s'excluent, en effet, si l'on ne possède pas l'idée qui ôte à chacun ce qu'il a de faux et d'exclusif pour les fondre ensemble par ce qu'il t. i. ,3

xxxiv INTRODUCTION.

leur reste alors de vrai, mais d'incomplet séparément. Ainsi, cette heureuse classification de Barthez, ne s'appuyant pas sur les principes de pathologie que nous venons d'établir, ne s'enracinant pas dans la nature même des choses, semble se trouver tout fortuitement dans la doctrine du célèbre vitaliste, et n'a, dès lors, qu'une utilité didactique, qu'une portée exclusivement scolastique. Il en est ainsi d'ailleurs de tout ce qui est sorti de la plume de cet homme éminent, chez qui le péripatétisme et l'ontologie ont rendu stériles et purement nominales les plus grandes notions de la Physiologie et de la Médecine.

Nous nous sommes déjà trop étendus sur ce sujet pour nour arrêter encore à montrer comment, dans sa doctrine des éléments, Barthez ne pouvait conclure qu'à la médecine du symptôme et au physiologisme, bien qu'il admît des méthodes naturelles et empiriques, lesquelles, ainsi que nous l'avons vu, supposent dans les maladies autre chose que des éléments morbides; et comment, au contraire, dans son Application de l'analyse à la médecine pratique, F.Bérard, séparant violemment la médecine de la physiologie, ne pouvait, en Thérapeutique, conclure qu'à l'empirisme ou au naturisme, bien qu'il admît des éléments morbides et des méthodes analytiques.

Nous n'avons plus qu'un mot à ajouter pour clore ce sujet capital. Les mots essentiel, essentialité , et les idées que ces mots expriment, appliqués aux maladies, sont en grande partie la cause de la mésintelligence qui règne entre les médecins au sujet des maladies et des méthodes thérapeutiques. Ces expressions sont fausses; il faut les bannir du langage médical. Quoi qu'on fasse, elles inspirent une répugnance instinctive, en impliquant que les maladies sont des êtres indépendants, des essences, des espèces créées comme les essences ou espèces des trois règnes de la nature. Cela engendre, comme on l'a vu, le nosologisme, non moins faux que le physiologisme, et l'empirisme, système aussi erroné que le rationalisme. Ajoutons que le système que renferme le mot essentiel, appliqué aux maladies, est un système sombre et désolant, une borne fatale imposée aux progrès de la Médecine. Et, en effet, par ce système, le médecin est condamné à se croiser les bras devant les maladies, ou à se faire chercheur de spécifiques. Or, on ne chercho pas les spécifiques, on les trouve. Si la maladie est un être, c'est un être trèsmalfaisant, et il faut s'en délivrer le plus tôt possible, comme d'un serpent ou d'un loup. Où sont les armes pour cela? Et si les spécifiques manquent, quelle autre Thérapeutique pratiquer qu'une froide et systématique expectation?

INTRODUCTION. xxxv

Eh quoi! partout dans la nature l'homme atténue le mal; il détourne l'action funeste des éléments, et, s'il ne met pas l'ordre à la place du désordre, il tend au moins à faire dominer de plus en plus l'un sur l'autre, etc.; et la maladie serait le seul désordre sur lequel il n'aurait aucune prise! A Dieu ne plaise!... Il n'y a d'inné ou plutôt de natif dans la nature humaine, d'inamovible par conséquent, que les propriétés morbides de l'organisation. Quant aux maladies proprement dites, que les nosologistes classent comme des êtres naturels, parce qu'elles présentent quelques-unes des apparences de ces êtres, elles ne nous sont point innées, ni par conséquent essentielles. Formées de ce qu'il y a de morbide en nous, elles y prennent des déterminations plus ou moins spécifiques, s'y individualisent plus ou moins ; mais on les voit paraître et disparaître dans l'histoire naturelle de l'homme. Elles se modifient, se larvent, se décomposent, se transforment avec les temps, les mœurs, les climats,, avec les influences physiques et morales qui agissent sur les peuples, etc. Une bonne hygiène publique ferait disparaître beaucoup de maladies aiguës spécifiques, et l'œuvre est déjà commencée. Une bonne hygiène privée pourrait éteindre ou atténuer beaucoup de maladies chroniques. Le spécificisme et le nosologisme s'en vont, et cela est nécessaire pour l'avenir de la science. Le reste n'est que galénisme impuissant, honte d'une médecine qui ne vit pas encore de l'esprit des sciences et de la civilisation modernes...

Ne nous jetons pas d'un extrême dans l'autre. Si l'on n'eût pas trop essentialisé les maladies, Broussais ne les eût pas tant désessentialisées. Ce qui allumait au plus haut point l'ardeur dévorante de sa critique, c'était le fatalisme thérapeutique et l'empirisme que traîne à sa suite l'ontologie médicale ou le nosologisme. Ecoutez ces paroles où respirent, comme d'ailleurs dans toutes les pages de ce grand écrivain, un si continuel amour de l'homme souffrant, un besoin si ardent de progrès, une si noble confiance dans l'avenir de l'humanité. « Ce sont (les maladies) des entités isolées dont vous êtes réduits à chercher les spécifiques isolés ; opération intellectuelle purement empirique et souvent très-difficile, disons mieux, impossible. Mais ce qui est bien plus grave, cette manière de philosopher « courtes vues est évidemment contre l'intérêt de la science, en ce qu'elle vous fait négliger un grand et puissant moyen de diminuer la somme des maux qui affligent l'espèce humaine : je veux dire la soustraction opportune des modificateurs irritants. »

Cette pensée d'avenir rappelle à notre esprit, par contraste, Pinel,

txtvi INTRODUCTION.

que nous avions dû écarter un instant de la place qu'il occupe historiquement dans notre critique, pour ne pas couper le lien systématique qui unit Broussaisà Brown, àCullen,àHaller. Le nosologisme, delenda Carthago de Broussais, ramène donc à l'illustre auteur de la Nosographie philosophique, contre qui viendra se poser encore la figure de son adversaire implacable.

Pinel, dégoûté des théories chimiatriques et du physiologisme humoral de son époque, fatigué justement de la vaine facilité avec laquelle l'étiologie, la pathologie, la thérapeutique étaient dérivées de ces théories, et les maladies faites de toutes pièces au mépris de l'observation clinique, Pinel, ce sera l'honneur de son nom, s'efforce de ramener les esprits à l'observation pure et simple des maladies. Tl ne faut pas lui chercher d'autre mérite principal. S'il admet Hippocrate, ce n'est que comme historien fidèle des maladies. Il veut absolument en faire un nosographe. Quant à lui, son étiologie est nulle ; c'est une fastidieuse énumération de lieux communs, qui est là pour l'honneur de la méthode. Dès que, par le fait, on assimile les maladies à des espèces naturelles, à quoi bon une étude des causes? A-t-on à s'enquérir des causes du cheval, de l'aigle, du serpent, du chêne, du lis, du platine? L'étiologie de ces êtres, c'est la création, un mystère que la science prend comme point de départ, mais dont elle n'a pas à s'occuper. La pathologie? Mais la pathologie ne peut être qu'une explication de la nature et de la formation des maladies, fondée sur la connaissance des lois de l'organisme, de ses conditions d'existence, et des influences qui agissent sur lui. Or, les maladies ne se forment pas, elles sont. Il n'y a donc qu'à les décrire, à les classer d'après leurs caractères extérieurs, comme des plantes ou des insectes, qu'à savoir les procédés d'exploration à l'aide desquels on découvre ces caractères. Entre un fait physiologique et un fait pathologique, il y a la même séparation qu'entre un minéral et un végétal. Il n'est point au pouvoir de la physiologie d'expliquer la plus simple des affections morbides.

Quant à la thérapeutique de Pinel, elle est aussi nulle que son étiologie et sa pathologie. Il la prend telle que la lui transmet la routine, sans faire aucun effort pour la perfectionner; et cela, c'est bien plus par système que par impuissance. Les scolastiques disent que le but engendre la méthode. C'est en vertu de cet axiome que d'autres, posant ainsi le but de la Médecine : Une maladie étant donnée, déterminer le meilleur moyen de la prévenir ou de la guérir, ramenaient tout à l'étiologie et à la thérapeutique. C'est en

INTRODUCTION. xxxvii

vertu du même axiome que Pinel, définissant ainsi le but de la Médecine : Une maladie étant donnée, lui assigner son rang dans un cadre nosographique, est fidèle à son principe quand, dans sa préoccupation exclusive des méthodes de description et de classification, il ne mentionne que pour mémoire l'étiologie et la thérapeutique. On devine les conséquences rigoureuses de ce nosologisme si vénéré. 11 suffit de les indiquer.

Les maladies étant assimilées à des espèces naturelles, on en \ient nécessairement à créer des entités morbides qui n'ont avec l'organisme d'autres rapports que ceux de l'acteur avec le théâtre où il joue. Le corps n'est plus guère que le lieu des maladies. Ce divorce de la pathologie et de la nosologie produit un règne de chimères ta côté des trois règnes réels de la nature. C'est l'ontologie médicale, qui immobilise la médecine, consacre la perpétuité et l'incommunicabilité absolues des maladies, et les rend aussi respectables que les êtres de la création. Ce système va jusqu'à légitimer, jusqu'à commander même le scepticisme médical, en supprimant la pathologie. Enfin, creusant entre la thérapeutique et la nosologie le mémo abîme infranchissable qu'entre celle-ci et l'étiologie, il prête, autant que cela est possible, une base philosophique à l'empirisme.

Broussais paraît. Il ne voit que l'abus, et renverse du même coup le nosologisme et les nosologies. La maladie est niée; ce n'est qu'un dérangement extérieur et tout accidentel de la santé. Si les anciens ont mal compris la pathologie, c'est que l'anatomie générale de Bichat leur manquait. L'irritation ou la maladie, produite en nous par l'action excessive des agents hygiéniques, a ses lois qu'enseigne la physiologie. Il ne s'agit que de les connaître. L'observation clinique est bien plus une occasion d'appliquer cette connaissance que de l'acquérir. L'hygiène, c'est toute l'étiologie. Rien d'essentiellement, de spécialement morbide en nous. De la santé à la maladie, on ne doit voir qu'un degré. La maladie, la mort elle-même ne sont qu'un excès de vitalité, et l'art de guérir est tout entier dans l'art d'affaiblir la vie. L'idée de médicament comme corrélative à l'idée de maladie, est rejetée avec celle-ci. Au luxe des classifications succède une dénomination générale unique, que diversifie seul le nom de l'organe ou du tissu irrité, c'est-à-dire trop vivant. Le rhumatisme? entité qu'on remplace par un excès de vitalité dans les tissus fibreux et musculaires. Les scrofules? même modification physiologique des vaisseaux lymphatiques. Le scorbut? diminution (diminution, nous ne savons pourquoi, et avouons n'avoir jamais rien compris à cette capricieuse exception) de la vitalité des vaisseaux sanguins et du

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sang. La folie? simple exaltation des hémisphères cérébraux, etc. Comme si, en supposant aussi excitée que possible une action physiologique quelconque dans un organisme foncièrement sain et exempt de toute propriété morbide, on devait jamais voir se développer autre chose que des facultés plus puissantes et plus saines 1 Peut-on mieux nier la maladie et la médecine?

Viendra-t-on nous dire que tout cela n'est ni dans Pinel ni dans Broussais? Textuellement, eh! non, sans doute...; mais dire que tel n'est pas l'esprit de ces deux doctrines adverses, c'est ne pas en avoir pénétré le fond, c'est ne pas se rendre compte de leurs raisons d'être, c'est faire injure à leurs auteurs. Nous revendiquons pour eux l'unité et la grandeur de leurs conceptions. Oui, c'est bien là ce qui les inspirait. Pour comprendre une œuvre, il faut s'identifier avec le sentiment intime, quoique souvent mal démêlé, qui l'a produite. Si cela est, nul n'aura le secret de la Nosographie philosophique et de Y Examen des doctrines, ces deux pôles de la pensée médicale, qu'en les mesurant sur la mesure absolue à la hauteur de laquelle nous venons de les placer.

Oui, le nosologisme de Pinel et de tous les essentialistes suppose que la maladie est naturelle à l'homme, et assimile les maladies à des êtres créés, ni plus ni moins que les espèces animales et végétales. Elle rompt tout rapport entre la physiologie et la pathologie, rétrécit l'étiologie, décourage la thérapeutique ou consacre l'empirisme, et incorpore la médecine dans l'histoire naturelle.

Oui, le physiologisme de Broussais et de tous les accidentalistes, dans sa réaction contre les erreurs du nosologisme, oublie, à son tour, la portion de vérité qui ressuscite d'âge en âge ce système, jusqu'à assimiler les maladies aux pures surexcitations de notre organisme, ou bien à des dérangements fonctionnels tout extérieurs, tels que l'indigestion, tels que seraient encore l'essoufflement, les palpitations, la fièvre artificielle, les sueurs, les congestions diverses d'un homme sain qui vient de se livrer à un violent exercice sous l'ardeur du soleil. Il identifie la santé avec la maladie, l'ordre avec le désordre, la physiologie avec la thérapeutique, et, niant la maladie, il supprime la médecine.

Broussais eut conscience de la solution qu'il donnait. Pinel ne paraît pas s'être formellement proposé celle qu'implique son système. Cette différence se conçoit. Quand on représente, comme Pinel, la résistance et le passé, on a moins besoin de voir clair et de se rendre compte des principes par lesquels on est dirigé, que lorsque, comme Broussais, on représente le mouvement et l'avenir.

INTRODUCTION. xxxix

Aussi Pincl manque-t-il de trempe. Il se repaît de contradictions dès qu'il tente de raisonner. Nous n'en signalerons qu'une. Il crée des ordres, des genres, des espèces, avec quoi? avec des symptômes et des signes seuls ; sans quoi? sans l'idée de spécificité morbide, sans admettre des germes morbifiques. Otez cette idée, la maladie n'est qu'un écart, une suite incohérente et incalculable de phénomènes; elle manque d'unité. C'est ce qus Pinel ne veut pas, et il rejette la seule condition qui puisse empêcher que cela soit. Impossible de professer ce qu'il professe sans ce qu'il ne cesse de proscrire et de railler... Et cela s'est appelé une nosographie philosophique!

Maintenant Broussais peut venir. Les maladies ne sont déjà plus que des noms, la Thérapeutique et la Matière médicale que des hors-d'œuvre qui leur font cortège. Les causes et les remèdes figurent encore dans cette médecine, mais ne l'animent plus. Il semble que Pinel ne prenne tant de soins à classer ces fonctions nosologiques que pour les mieux offrir aux coups de Broussais. Que servent, après cela, quelques intentions de vivifier ces cadres par la présence toute fortuite d'une ou deux données anatomiques? Échappe-t-on jamais en entier à l'esprit de son temps? Mais c'était trop ou trop peu. Les réformateurs ne tiennent jamais compte des demi-mesures. Chez Pinel, cette apparition de l'anatomie générale dans sa nosographie n'est qu'une contradiction déplus. En veut-on la preuve ? Ces données qui, entre les mains de Broussais, réforment le pronostic et la thérapeutique et dissolvent la matière médicale, sont en Pinel parfaitement stériles. Que peuvent-elles là? Fournir au nosographe quelques caractères de plus, et, transplantées dans le domaine de l'histoire générale, dépérir.

Pourtant elles tourmentaient Pinel sur la fin de sa carrière. Elles le forcent à ajouter un Appendice à sa pyrétologie comme une sorte de codicille au testament de la vieille médecine, qui, se sentant débordée, tente en vain de se raffermir sur le terrain du présent. En voici les titres : 1° La fièvre hectique peut-elle être admise comme fièvre primitive? 2° La fièvre puerpérale est-elle une fièvre primitive et sui generis ? 3° Sur les fièvres intermittentes splancl iniques ou avec lésion des viscères. 4° Sur la fièvre entéro-mésentérique .

Ces questions dénotent dans Pinel un remarquable instinct de conservation. N'est-ce pas sur ces quatre points qu'il a été vaincu et que s'est établie la pathologie nouvelle? Pourquoi Pinel n'accomplitil pas la réforme, lui qui se sent envahi par les faits d'où elle va sortir? Parce que ces faits ne remuent pas en lui le médecin comme en Broussais, et parce qu'il n'est qu'un naturaliste qui s'est trompé

xl INTRODUCTION.

d'objet. En médecine, il n'y a de grands progrès que ceux que la Médecine même inspire, et la Médecine, c'est la Thérapeutique éclairée par le pronostic. Pour le médecin, voir c'est prévoir, diagnostiquer c'est pronostiquer. Regardez Broussais : s'occupe-t-il beaucoup du diagnostic différentiel et nosographique ? Non, mais beaucoup du mouvement de la maladie, de son principe, de ses tendances, des moyens de la modifier. S'il se trompe, ce n'est pas pour avoir suivi cette voie, mais pour l'avoir mal suivie.

Nous avons pensé que ces considérations ne pourraient être nulle part mieux placées qu'en tête d'un Traité de Thérapeutique et de Matière médicale; etcertains de ne pas nous tromper en cela, nous allons poursuivre en pénétrant de plus en plus au centre de noire sujet.

Quelques-uns des principes de Thérapeutique générale que nous venons d'émettre dans l'étude de la question du rationalisme et de l'empirisme, trouvent leur application trop immédiate aux différences importantes qui séparent les méthodes générales de traitement des maladies aiguës et des maladies chroniques, pour que nous n'indiquions pas en quelques mots cette application.

Les maladies chroniques, se formant lentement en nous et naissant le plus souvent des vices originels ou acquis de notre constitution, sont, si nous pouvons ainsi dire, beaucoup plus personnelles, beaucoup plus idiosyncrasiques que les maladies aiguës. Elles s'individualisent donc très-peu en nous ; et dès lors, chaque maladie crée de nouvelles difficultés et présente de nouvelles indications, des indications toutes personnelles au médecin qui sait soulever le voile d'une séméiotique superficielle et pénétrer au fond des choses. La syphilis elle-même, la mieux déterminée, la plus spécifique des maladies chroniques, à son début (puisqu'elle provient d'une maladie semblable si bien individualisée que sa cause avait pu se séparer de l'organisme), la syphilis finit par perdre à la longue cette détermination et cette spécificité, et par se confondre plus ou moins avec d'autres cachexies. Alors aussi, son traitement ne peut plus être aussi spécifique, et il rentre dans les traitements généraux de beaucoup d'au*res affections chroniques. Chaque goutteux a quelque remède qui lui réussit, lui rend service, et qui est nuisible ou inutile à d'autres goutteux. Il n'en est pas ainsi des maladies aiguës, surtout lorsqu'on les comprend comme nous avons essayé de le faire dans le premier volume de notre Traité, au chapitre de la Médication antipltlogistique.

INTRODUCTION. xli

Lorsque ces maladies ont une unité bien formée et telle qu'on l'observe dans les maladies contagieuses et surtout dans les maladies épidémiques, la môme méthode de traitement s'applique presque indistinctement à tous les individus. Alors le médecin doit considérer beaucoup plus la maladie que la personne malade, tandis que c'est généralement le contraire dans les affections chroniques. Qui ne sait que dans les épidémies, au commencement d'une constitution médicale donnée, c'est bien plus de l'unité morbide que du détail des accidents que le médecin doit prendre conseil? et qui ne connaît sur ce point les grandes observations et les beaux principes de l'école hippocratique et de l'illustre Sydenham? C'est qu'en effet, les mieux déterminées de toutes les maladies sont les maladies épidémiques, parce qu'elles sont les plus indépendantes de notre personne, de notre tempérament, de notre constitution, des habitudes et des idiosyncrasies de chacun. Et la preuve qu'il en est ainsi, c'est que si, en vertu de conditions internes peu connues, une maladie aiguë, une fièvre typhoïde, par exemple, s'individualise imparfaitement, se détermine mal ou se prolonge chez un sujet au delà du terme commun à cette maladie, les principes généraux de son traitement rentrent dans ceux que nous avons établis pour les maladies chroniques. Les méthodes thérapeutiques applicables aux autres sujets affectés delà même maladie cessent d'avoir la même efficacité; le praticien se voit réduit à la médecine du symptôme ou à quelque médication perturbatrice, etc.; et il lui faut improviser un traitement nouveau pour chacune de ces fièvres typhoïdes mal déterminées, toutes personnelles, et qui, à cet égard, se rapprochent des affections chroniques.

Répétons-le donc : mieux une maladie se détermine, plus elle tend à s'individualiser et à former une unité morbide bien caractérisée, mieux lai sont applicables les traitements spéciaux dont l'expérience a justifié l'emploi, et réciproquement. Nous trouverions, au besoin, dans cette observation et dans le principe de thérapeutique générale qui en découle, un argument en faveur de l'opposition que nous avons cru devoir faire au système du nosologisme et de Vessentialité des maladies. En effet, si la même maladie se détermine et se spécifie à des degrés divers, c'est qu'elle n'est pas primitivement et radicalement essentielle, mais seulement qu'elle peut prendre des degrés nombreux de détermination et de spécificité. Une étude attentive de la nosologie nous fournirait les preuves les plus péremptoires de cette doctrine nouvelle.

Lorsqu'une maladie s'individualise ou se détermine imparfai-

xlii INTRODUCTION.

tement, elle tend à envahir de plus en plus l'organisme et à se l'assimiler tout entier. Ainsi la goutte, la syphilis invétérée, la scrofule, le scorbut s'emparent quelquefois à ce point d'un sujet, qu'il est exact de dire que l'organisme n'est plus alors que goutte, syphilis, scrofule, et que la force médicatrice y a perdu toute influence : il en résulte ce qu'on nomme une maladie hectique. Les cas opposés qu'on observe alors dans les maladies aiguës bien individualisées, franchement déterminées, sont ceux, au contraire, où la force médicatrice, le vila superstes, tend à se séparer nettement de l'affection morbide, à ne pas se laisser envahir par elle, à lui résister, à l'user. Entre ces deux extrêmes, il y a des nuances infinies. La difficulté, jusqu'ici insurmontable, qui divise les médecins agissants et les médecins expectants, pourrait trouver sa solution dans la manière dont nous comprenons les faits sur lesquels s'appuient et la médecine agissante et la médecine expectante. Nous ne voulons que signaler en passant ce grand problème de la Thérapeutique et la source à laquelle on pourrait puiser les moyens delà résoudre, car c'est toujours à la pathologie que se ramène en définitive toute question de thérapeutique.

Avant Broussais, on frappait sur la maladie sans faire attention à l'organisme; depuis lui, le vice contraire a prévalu. Nous en avons donné la raison. Aujourd'hui, la réaction contre Broussais tend à reproduire l'excès auquel Broussais nous avait trop violemment arrachés. Nous le devons au retour de l'idée de spécificité rétablie dans la Thérapeutique par Laennec, et surtout par M. Bretonneau. Cette restauration était la suite bien naturelle de celle qu'opérait l'éminent praticien dans la doctrine des phlegmasies.

Nous avons fait partager à M. Bretonneau l'honneur du rétablissement de la Nosologie et de la Matière médicale anéantie en France par le système de Broussais. M. Bretonneau prouvait, en effet, la spécialité des phlegmasies par celle de leurs médications, et fondait le précepte de la spécialité de celles-ci sur la distinction des phlegmasies en espèces déterminées.

La grande erreur de Broussais est moins d'avoir vu partout des inflammations que d'avoir vu partout des inflammations identiques à elles-mêmes et ne différant que par le siège et le degré ; elle consiste surtout bien moins à avoir affirmé que l'inflammation domine la pathologie qu'à avoir prétendu que les inflammations doivent toujours être traitées par les antiphlogistiques et qu'elles contreindiquent toujours les modificateurs irritants. Le grand mérite, le mérite difficile à cette époque, était de s'aviser de l'idée contraire, '

INTRODUCTION. xi.m

de l'établir irréfragablement, d'une manière neuve et saisissante, eu l'opposant aux idées modernes, non pour les détruire, mais pour les compléter et y ajouter ce qui leur manquait. Ce fut la gloire de M. Bretonneau. Sa dothinentérie nous rendit les fièvres, sa diphthérite les phlegmasics; enfin, par ses médications topiques irritantes, conçues et appliquées suivant les principes de la plus saine pathologie, — car tout en ramenant la nosologie aux irritations locales, Broussais n'avait pas moins détruit les espèces phlegmasies que les espèces fièvres, — le médecin de Tours ne nia pas les idées thérapeutiques issues de la réforme moderne, mais il les compléta, comme il avait fait pour la pathologie, en y ajoutant ce qui leur manquait ; tandis que d'autres, traitant Broussais comme un écolier, tâchaient de nous persuader qu'il n'avait pas existé, et croyaient fonder une nouvelle pyrétologie, en mettant des plaques à leurs fièvres de Pinel. Il est important de Lien comprendre cela pour estimer à sa valeur l'influence trop peu remarquée du thérapeute le plus habile et le plus original peut-être de notre époque. Nous ne lui payons ici qu'une faible partie de notre dette particulière en reconnaissant celle de la Médecine contemporaine tout entière ; et si nous insistons sur le caractère d'actualité et d'à-propos des travaux de M. Bretonneau, c'est qu'il ne manquait pas il y a vingt ans, comme aujourd'hui encore, de médecins contre- révolutionnaires qui ne savaient pas rappeler une idée ancienne et remettre en honneur un moyen thérapeutique injustement proscrit, sans nous imposer toutes les idées de la vieille Médecine, et sans nier les conquêtes de la Médecine moderne. Sous des apparences sérieuses et élevées, sous le nom des doctrines et des maîtres les plus respectables et les moins compris par elle, cette opposition ne fut jamais que jalouse, tracassière, stérile, sans force et sans générosité. La marque d'un esprit juste et droit, c'est d'être de son temps. Se croire obligé de nier une vérité nouvelle pour en rappeler une ancienne, prouve assez qu'on n'a pas mieux saisi l'ancienne que la nouvelle. Aussi ces fanatiques inintelligents du passé n'exercèrentils aucune influence et ne dotèrent-ils la science d'aucune idée, la pratique d'aucun moyen. Pendant qu'ils déclamaient et ne faisaient rien, M. Bretonneau produisait sans déclamer; il greffait ce qu'il y a de bon dans l'ancienne pathologie et dans la vieille Thérapeutique sur ce qu'ont de bon la pathologie et la Thérapeutique nouvelles; et comme la vérité ne peut que développer la vérité, ses greffes avaient une vie vigoureuse où chacun des éléments pénétrant l'autre de ses propriétés, lui imprimait une force et une fécondité indéfinies.

xliv INTRODUCTION.

Il comprit avec un tact parfait que, dans certaines phlegmasies, l'élément que nous avons nommé nosologique (l'élément syphilitique, par exemple) l'emporte sur l'élément que nous avons nommé physiologique (par exemple, l'élément inflammatoire); que, par conséquent, la médication physiologique, qui ne s'adresse qu'à ce dernier élément, laisse la cause spécifique avec toute son intensité, et qu'on ne fait ainsi qu'une médecine du symptôme non-seulement impuissante, mais funeste. Nous avons déjà sondé ce problème nosologique et thérapeutique à l'occasion des diathèses de Brown ; nous l'avons étudié plus patiemment encore pour résoudre la question de l'empirisme et du rationalisme. Le voici qui se présente de nouveau à propos des médications irritantes substitutives appliquées aux inflammations spéciales. Comment s'en étonner? Toute la pathologie, toute la Thérapeutique sont suspendues à cette grande difficulté...

Traiter topiquemcnt une inflammation par un irritant, cela ne pouvait entrer dans l'esprit de Broussais et de ses élèves. Appliquer cet agent irritant loin des parties enflammées, à la bonne heure, cela se conçoit, c'est un révulsif; et de deux actions morbides, tout le monde sait que la plus violente affaiblit l'autre. On le voit, c'est toujours la même erreur, toujours \ephysiologisme.

Broussais n'avait donc jamais réfléchi à l'engelure, cette inflammation développée sous l'influence d'une cause débilitante? C'est, en effet, la phlegmasie spéciale la plus simple. Il aurait pu y voir l'exaltation des propriétés vitales, chaleur, rougeur, tumeur, douleur, associée à un état d'asthénie des parties rouges, chaudes, tendues et douloureuses. Est-il une douleur plus intense que celle qu'on nomme vulgairement Y onglée? C'est pourtant une douleur asthénique comme l'engelure une inflammation asthénique. Les applications toniques, stimulantes, le prouvent encore à leur manière, car elles conviennent mieux en pareil cas que les topiques émollients.

On parle ici d'empirisme, et en vérité nous nous en étonnons. Qu'y a-t-il de plus conforme à la raison médicale que de chercher à faire dominer dans une phlegmasie l'élément physiologique sur l'élément nosologique ou spécifique ? Les physiologistes systématiques qui agissent autrement ne sont pas, il est vrai, des empiriques : ce sont des insensés.

Mais il faut de la mesure en tout, et l'on a usé sans discrétion, et alors empiriquement, de la méthode tonique irritante. Toutefois, nous nous empressons de dire que ce n'est pas de M. Bretonneau qu'est venu l'abus, mais de ceux qui, manquant du tact de l'inven-

INTRODUCTION. xi.v

teur, ont appliqué indistinctement cl sans principes la médication irritante substitutive. Nous avons posé plus haut ces principes, il n'y a qu'à en foire une nouvelle application.

La guérison d'une inflammation spéciale et de mauvaise nature par une application de nitrate d'argent, et son aggravation par un tonique émollient; l'aggravation d'une inflammation simple et de bonne nature par une application irritante, et sa guérison spontanée ou aidée par des émollients : voilà deux faits qui méritent l'infatigable méditation des praticiens, et qui portent en eux la solution des plus hauts problèmes de la Médecine, surtout si l'on s'aide, pour en apprécier toute la valeur, des cas exceptionnels où les topiques irritants substitutifs aggravent une phlegmasic spéciale et de mauvaise nature, et de ceux où les topiques émollients ne guérissent pas, et favorisent, au contraire, l'extension d'une phlegmasie simple et de bonne nature en apparence.

Lorsqu'une inflammation est fortement spécifique, qu'elle est empreinte d'une unité morbide bien déterminée, c'est celle-ci qui fournit l'indication thérapeutique ; l'inflammation , considérée comme telle, n'est plus alors qu'un symptôme, relégué à ce titre au second rang des indications. Un agent irritant qui n'est doué d'aucune propriété spécifique contre la cause spécifique de cette phlegmasie, agit pourtant alors comme un spécifique véritable, et même plus sûrement que ce dernier, si l'affection est toute locale : la guérison d'un chancre syphilitique récent par une application de nitrate d'argent en est la preuve. Ce n'est certainement pas l'irritation en tant qu'irritation qu'a apaisée si promptement le topique irritant, mais l'irritation entant que syphilitique. lia substitué une affection simple à une maladie proprement dite, ou peut-être n'a-t-il fait que détruire son élément spécifique. Si, ne considérant que le symptôme en lui-même, et non dans son rapport avec l'état morbide qu'il représente dans ce cas, on eût traité l'inflammation par des topiques émollients, on eût risqué de l'étendre et de favoriser l'ulcération.

Au contraire, une inflammation simple, traumatique, par exemple, est exaspérée par l'application du nitrate d'argent; il ne lui faut aucun Temède spécial, car ce n'est point une maladie : elle n'a d'unité que celle que lui imprime la force réparatrice de la partie lésée, tandis que, dans les cas précédents, l'unité morbide vient d'une cause plutôt désorganisatrice que réparatrice. Voilà pourquoi le naturisme se prévaut surtout des inflammations traumatiques, et les prend toujours pour exemples. 11 triomphe quand il n'y a pas maladie ; mais il se garde bien d'invoquer les cas d'affections mor-

xlvi INTRODUCTION.

bides qui ne s'individualisent pas et qui tendent dès lors à s'assimiler toute l'économie. Ce système compte beaucoup sur la santé, et il a raison ; mais il a tort de compter sans la maladie, ou de ne la considérer que comme un corps étranger, de la nier par conséquent.

Entre les phlegmasies très-fortement spécifiques et celles qui, comme les traumatiques, sont les plus simples de toutes et ne sont même pas des maladies, ou, pour parler le langage de Hunter, entre le plus haut degré des inflammations morbides et le plus haut degré des inflammations saines, il y a un grand nombre d'espèces et une infinité de nuances dans chaque espèce.

Or, plus elles seront morbides, plus il sera indiqué d'y faire dominer l'élément sain et purement inflammatoire ; et plus elles seront saines, moins cette indication existera, et plus on devra pratiquer une médication simplement physiologique et protectrice des tendances saines ou physiologiques. Non-seulement le degré d'énergie de la médication substitutive devra varier avec le degré de la spécificité morbide de la phlegmasie, mais la nature des modificateurs irritants devra varier avec la nature des phlegmasies spéciales. C'est un point délicat d'expérience clinique que M. Bretonneau a traité avec autant d'habileté que de succès. Toutefois, lorsque, comme nous l'avons laissé prévoir, les phlegmasies spéciales sont exaspérées par les irritants topiques, et que les phlegmasies sans spécificité ne guérissent pas spontanément, les difficultés sont grandes; il faut louvoyer, agir sur la constitution de manière à lui donner la force d'individualiser la phlegmasie spéciale ou d'assainir la phlegmasie simple. Alors les deux méthodes franches redeviennent quelquefois possibles; sinon, la phlegmasie réfractaire frappe les parties d'un caractère d'hectisie locale qui se généralise trop souvent, et produit une maladie hectique constitutionnelle, où la force médicatrice de la nature se change en force destructive, et où la force médicatrice de l'art ne fait que prêter une énergie funeste à la force désorganisatrice de la nature.

Dans d'autres cas, on doit user d'une médication mixte, agir concurremment sur l'élément inflammatoire par les antiphlogistiques, sur l'élément morbide par les moyens spéciaux appropriés, combiner enfin dans des proportions différentes, comme le veut Barthez pour d'autres cas, « le traitement radical avec celui des symptômes. »

Avant de connaître les inflammations spéciales et leur thérapeutique spéciale, il fallait connaître l'inflammation en général, ses lois

INTRODUCTION. t Sl.,r

physiologiques, son traitement physiologique. Broussais devait donc précéder dans l'ordre des idées le praticien de Tours, comme il l'a précédé dans l'ordre des faits. Celui-ci pouvait comprendre Broussais et ne pas repousser systématiquement l'inflammation et le traitement antiphlogistique. Broussais, au contraire, sous peine d'abdiquer la doctrine physiologique, devait repousser celle des inflammations spéciales et de leur traitement par les topiques irritants. Depuis M. Bretonneau, on guérit plus d'inflammations de l'intestin par le sulfate de soude que par les sangsues ; autant de phlegmasies de la bouche, de l'œil, de la peau, parle nitrate d'argent que par les cataplasmes et les fomentations émollientes. Combien était imprévu ce résultat avant la publication du Traité des inflammations spéciales du tissu muqueux !

Broussais n'avait vu qu'affections locales, dans les affections locales qu'inflammation, et dans l'inflammation que ce qu'il y a de physiologique et de sain. Dans les altérations des tissus, Laennecne porta son attention que sur ce qu'il y a de morbide, et se préoccupa trop peu de l'élément inflammation. M. Bretonneau réunit l'un et l'autre point de vue dans une seule idée. Pour lui, il n'y a pas une inflammation à laquelle vient s'ajouter une affection morbide sui generis accidentelle et consécutive : la première n'engendre pas l'altération spéciale, comme le voulait Broussais, ou celle-ci l'inflammation à la manière d'un corps étranger, comme le prétendait Laennec; mais il y a inflammation spéciale, et, par exemple, inflammation diphthéritique, varioleuse, dothinentérique, scarlatineuse, etc. Dans le traitement de ces phlegmasies, il ne fut ni rationaliste comme Broussais, ni empirique comme Laennec. Sans avoir besoin d'aucune exposition de principes, sans polémique, sans système ambitieux, sans bruit, sans paraître faire autre chose que raconter l'histoire de quelques épidémies, etc., il établit un point capital de Thérapeutique en harmonie parfaite avec une pathologie des inflammations qui renfermait en une seule l'idée de Broussais et celle de Laennec sur ces affections. Telle fut la filiation des idées et de la pratique.

Nous pensons que le lecteur comprend maintenant quel immense intervalle existe entre l'opposition féconde de M. Bretonneau et celle de ces adorateurs systématiques et impuissants de l'antiquité, qui n'ont eu d'autre talent que d'énerver de fortes doctrines sans avoir jamais compris par quel côté elles se détachaient du passé, et par quel autre le présent devait se rattacher à elles.

xlvs INTRODUCTION

Vers le commencement de ce siècle, avons-nous dit plus haut, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et la France furent saisies de la même idée, et toutes quatre l'exploitèrent chacune de son point de vue et avec son génie particulier. On vient de voir quel rôle l'Angleterre et la France ont joué dans l'enfantement de cette idée et dans l'influence qu'elle a exercée sur la Thérapeutique et la Matière médicale. Nous avons essayé de montrer comment, pour arriver à la restauration de l'idée de la maladie et du médicament, le travail des intelligences s'était divisé en quelque sorte ; comment chacun des grands ouvriers de cette reconstruction n'avait envisagé qu'une seule de ses faces, niant toutes les autres, et comment enfin, de cette préoccupation exclusive, était résultée une connaissance plus complète de tous les points de vue séparément et systématiquement étudiés. Tel est, en effet, presque toujours, le dédommagement que donnent les systèmes du mal qu'ils ont fait. C'est de leurs excès que naissent les réactions qui jettent ordinairement avec trop de force dans l'idée contraire. Tous les points de vue se trouvent ainsi épuisés. Le temps et l'expérience ramenant alors chaque idée systématique à sa juste valeur, elles se réunissent par une affinité naturelle, et la vérité apparaît.

Il n'est pas nécessaire, sans doute, que toute conquête de la vérité se fasse à travers tant d'écarts et d'erreurs ; mais l'histoire prouve qu'il n'en est que trop souvent ainsi. Le mal est quelquefois si profond, les préjugés si enracinés, une science y a tant vieilli, qu'il est presque impossible et qu'on ne conçoit guère que la lumière puisse succéder immédiatement aux ténèbres sans aveugler au lieu d'éclairer. Dans cette situation, les esprits passeraient à côté de la vérité sans l'apercevoir. Voilà pourquoi il y a toujours une période préparatoire, puis une période critique, et pourquoi la restauration se fait partiellement et par secousses. C'est ce qui a eu lieu pour larenaissance médicale. Avant Brown et Broussais, avant ce dernier surtout, rien ne pouvait être édifié ; on aurait bâti sur des ruines. Il fallait que les racines de la vieille science fussent arrachées du sol, afin que celui-ci, fraîchement remué, pût recevoir et nourrir les semences nouvelles. Nous en voulons deux preuves : la première est le peu d'influence exercée par les travaux de J. Huntcr à la fin du siècle dernier, et même de nos jours, sur la Pathologie et la Thérapeutique médicales; la seconde est le caractère faux et bâtard de la Thérapeutique et de la Pathologie dans les pays où la critique de Broussais et sa réforma n'ont pas agi profondément et n'ont pas renouvelé la face des choses.

INTRODUCTION. sus

Brovn et J. Huntcr étaient contemporains. Oui s'en douterait en les lisant? Brovn s'est tenu complètement en dehors de l'influence de Hunter; les travaux de Hunier sont tout à fait indépendants d<? ceux de Brown. On dira que l'un était médecin et l'autre chirurgien ; que, dès lors, on ne doit pas s'étonner qu'ils n'aient rien de commun. Hunter est avant tout un grand physiologiste, un pathologiste profond. Physiologiste plus original que Bichat, pathologiste plus profond que Broussais et Laenncc, observateur et praticien infiniment supérieur à tous les médecins qui ont contribué à la réforme médicale en France, il est si souverainement lui-même, qu'il se détache de l'histoire et précède la marche générale des événements. Plus ancien dans l'ordre des temps que les chefs d'école dont nous avons étudié l'influence, il est pourtant plus moderne qu'eux tous. Son génie observateur l'a rendu si indépendant des circonstances, que pour paraître il n'a pas eu besoin de période préparatoire et critique. En dehors de Brown, avant Bichat, Broussais, Laenncc, M. Bretonneau, etc., il a vu simultanément tout ce qu'ils ont vu partiellement, plus même qu'ils n'ont vu tous ensemble. Appuyé sur l'anatomie comparée, il a pu être moins artificiel que Bichat et aller plus loin en anatomie générale. On n'a rien ajouté d'essentiel à ce qu'il nous a laissé sur le sang. Il a connu mieux que Broussais l'irritation et les sympathies, et il y a joint le point de vue deLaennec. Ni rationaliste comme le premier, ni empirique comme le second, le physiologiste et le pathologiste n'ont jamais fait qu'un chez lui, et bien qu'il n'ait pas formulé de nosologie, l'idée de la maladie et du médicament, l'idée de la spécificité nosologique et thérapeutique pénètre et vivifie tous ses travaux. Le traitement substitutif des phlegmasies de mauvaise nature par les topiques irritants lui était familier. Les médicaments héroïques, le tartre stibié, l'opium, le quinquina, le mercure, il les maniait avec une intelliligence admirable; car il était tellement médecin, que dans ses Leçons de Chirurgie, il y a plus de médecine que dans aucun ouvrage contemporain de clinique ou de pathologie internes. Un siècle nous sépare bientôt de la publication de ses premiers travaux, et il a si peu vieilli, que, s'il est mal apprécié, c'est moins parce que nous l'avons laissé dernière nous que parce qu'il nous devance... Les intelligences n'étaient donc pas préparées pour le comprendre à la fin du siècle dernier, car c'est à peine si elles le sont assez pour le goûter aujourd'hui. 11 fallait qu'avant de restaurer la notion de la vie propre des organes et des tissus, leurs propriétés les plus générales fussent méthodiquement établies : ce fut l'œuvre de Bordeu et

I INTRODUCTION

de Bichat ; qu'avant de mettre l'idée de la maladie et du médicament en harmonie avec la physiologie moderne, le nosologisme, l'humorisme et la polypharmacie fussent dissous : Brovvn et Broussais s'en chargèrent. Il fallait, enGn, que l'idée de la spécificité morbide et thérapeutique fût assise chez nous sur l'anatomie pathologique par Laennec et M. Bretonneau, et que l'Allemagne et l'Italie coopérassent, comme nous Talions voir brièvement, à cette grande réforme. Tantœ inolis erat!...

Nous venons de nommer Bordeu avec Bichat. Si nous ne nous sommes pas étendus sur celui-ci, c'est qu'il n'a eu qu'une part indirecte à l'influence des idées modernes sur la Thérapeutique, et que c'est par Broussais que cette influence de l'Anatomie générale s'est exercée. Bichat n'était pas assez révolutionnaire pour saper la vieille Matière médicale. Les projets de réforme qu'il avait conçus à cet égard étaient trop vaguement raisonnables pour passionner les esprits. Pour fonder une Matière médicale vitaliste sur les bases de l'Anatomie générale, il fallait être plus profond que Bichat. Sous peine de n'avoir qu'une Anatomie générale descriptive, c'est-à-dire morte et plus externe qu'interne, plus chirurgicale que médicale, il fallait vivifier l'histologie par l'anatomie comparée et l'embryogénie. En médecine, il s'agit bien plus de forces que déformes. Les tissus de Bichat n'ont pas un sein assez fécond ; ses propriétés vitales manquent d'intussusception et A'énormon; et, si l'on peut ainsi dire, elles ne sont pas assez engendrées pour fournir une autre médecine que la médecine anatomique.

Mais au génie facile et régulier de Bichat, il n'est pas aisé de joindre le génie plus original de Bordeu et la vigueur révolutionnaire de Broussais. Bordeu est beaucoup plus profond que Bichat et Broussais ; mais, aussi, il est beaucoup plus confus et plus enveloppé qu'eux. Voilà pourquoi il fut moins célèbre et moins populaire. Sans lui, Bichat n'eût pas existé. Anatomiste plus positif et plus judicieux, Bichat n'est ni physiologiste aussi hardi, ni médecin aussi pénétrant. Pourtant, il faut le dire, Bordeu, malgré son génie, ne pouvait être l'auteur de la réforme médicale moderne. Il n'avait pour cela ni les qualités ni les défauts nécessaires. Bordeu n'a que des traits, des vues. Il inspire plus qu'il n'éclaire. Il fait bien penser les forts, mais il est peu propre à instruire les faibles.

II abonde en aperçus, mais il n'a pas de système méthodique. On peut trouver en lui de quoi faire une doctrine : on n'y trouve pas de doctrine faite. Or, le regard du public n'est saisi que par une composition achevée, d'une facile compréhension et réalisant immédia-

INTRODUCTION. li

tementune pratique commode. Peut-être aussi, Bordcu a-t-il trop d'esprit pour être fortement convaincu ; et nous ne pensons pas que cette nature fine et étincelante pût avoir l'opiniâtreté indomptable et les convictions puissamment bornées, indispensables à un réformateur.

Une autre raison devait l'empêcher de jouer ce rôle immédiatement et par lui-même : c'est qu'il est encore tout imprégné d'antiquité médicale et d'hippocratisme. Il veut en allier les traditions avec les vérités nouvelles du vitalisme organique, et rajeunir ce corps respectable en lui infusant la sève jeune et impétueuse qui déborde de ses conceptions. Malheureusement, la fusion n'existe pas dans ses œuvres, et les deux éléments sont plutôt mêlés et confondus que véritablement unis. Son idée capitale (et elle est immense), c'est la vie propre des organes,, par où il est supérieur à Bichat. Eh bien, si le chimisme et le mécanicisme fuient devant cette idée comme les ténèbres devant le jour, l'humorisme y reste encore attaché dans notre auteur, et la vicie. Or, avec l'humorisme, et hors des mains originales de Bordeu, le chimisme et l'iatromécanique peuvent toujours renaître comme la plante de son fruit. Enfin, une dernière preuve que Bordeu n'accomplit pas et ne peut accomplir la réforme, c'est que, en dépit de ses grandes vues, la Thérapeutique reste ce qu'elle était. Ses idées si neuves, si vraies, si fécondes, ne modifient en rien l'esprit général de la Médecine pratique. 11 faut que Bichat, avec sa clarté et ses applications séduisantes, vienne rétrécir et systématiser les aperçus de Bordeu, afin d'éveiller et de captiver les esprits. Par lui, le vitalisme organique est faussé, c'est vrai; mais on voit clair, on sort du passé, et si c'est pour se lancer à la poursuite d'une erreur, c'est aussi pour faire une riche moisson de faits nouveaux, de vérités partielles qui conduiront inévitablement de l'anatomie morte à l'anatomie vivante, et de la Médecine anatomique à une médecine éclairée par la science de la vie propre des organes et de leurs éléments à l'infini. C'est le microscope manié par le vitaliste, appliqué par lui àl'organogénésie, non à l'anatomie morte, toujours mécanique ; ce sont les études d'anatomie et d'embryogénie comparées, qui inaugureront positivement le nouveau vitalisme. Mais l'impartiale histoire dira que Bordeu et Hunter en ont été les fondateurs immortels.

L'anatomie et la physiologie eurent beau pénétrer en Angleterre et en Allemagne, elles ne purent y détruire les idées corrélatives de

li: INTRODUCTION.

maladie et de médicament. Mais si ces idées s'y conservèrent, elles ne s'y incorporèrent pas aux idées nouvelles, elles n'y prirent pas le caractère systématiquement physiologique et anatomique que leur imprima la Réforme médicale française. C'est ce mélange confus de l'ontologie médicale, du nosologisme, delapolypharmacie ancienne, avec les tendances nées de la physiologie et de l'anatomie modernes, qui caractérise la Thérapeutique et la Matière médicale de l'Angleterre et de l'Allemagne. Cette dernière nation et l'Italie ont eu pourtant deux systèmes originaux, l'homœopalhie et le brownisme modifié ou le contro-stimulisme, qui ont exercé une influence trèsintéressante sur la Matière médicale et la Thérapeutique.

Transporté en Allemagne, le brownisme y remua beaucoup les esprits, mais il ne produisit qu'une réforme incomplète. Les idées d'irritabilité, de force et de faiblesse, et tout ce qui se rattache à ce nervosisme abstrait et séduisant par sa simplicité, fut accepté avec enthousiasme. Mais le génie allemand ne dut pas se contenter de cette clarté provisoire ; et comme il ne se rencontra pas dans ce pays un Broussais pour porter l'idée brovvnienne, avec son unité, sa clarté et sa simplicité, dans la direction anatomique où couraient alors les esprits, on emprunta un peu partout de quoi compléter cette idée, et la réforme fut éclectique, confuse, inintelligible, au d'être une, radicale et simple comme en France. On voit bien Mardis, par exemple, précéder Broussais dans l'idée de ramener toute la pathologie à l'inflammation ; mais sa doctrine n'a aucune précision, aucune unité. Il s'appuie en partie sur l'anatomie et la physiologie modernes, en partie sur les théories électro-magnétiques, etc., et, n'y trouvant pas toutes les explications nécessaires, il rebrousse vers l'humorisme hippocratique, lui arrache quelques lambeaux mal ajustés aux autres éléments de son système, et forme ainsi une chose sans nom, qui, enveloppée dans l'ontologie de Kant, devient la plus abstruse et la plus stérile des conceptions médicales.

D'autres, moins novateurs, se contentent d'associer tout simplement le brownisme à l'humorisme hippocratique ; les plus radicaux, enfin, oublient l'antiquité, désertent même les voies trop positives de l'anatomisme, et, mariant le brownisme aux théories électromagnétiques,— union d'ailleurs très-facile et très-naturelle, — ils vont se perdre dans les régions nébuleuses de la polarité.

Cependant que résulte-t-il pour la Matière médicale et la Thérapeutique de ce mouvement désordonné?

Les idées de Marcus appellent l'attention sur l'efficacité des antiphlogistiques, des saignées dans les maladies aiguës, et ramenant à

INTRODUCTION. un

l'inflammation la plupart d'entre elles, tendent aies soumettre au

régime tempérant et antiphlogistique. En outre, Marcus, croyant qu il y a d'autres moyens que les émissions sanguines de produire eette dernière médication, essaye plusieurs médicaments sédatifs ou hyposthénisants, qui entrent ainsi dans la Matière médicale nou- \ elle sous la protection du nervôsisme, juge souverain désormais de la valeur de toute substance médicamenteuse. Ces agents thérapeutiques étaient anciennement connus, il est vrai; ce qui est nouveau en eux, ce ne sont pas leurs vertus thérapeutiques, c'est la manière dont on comprend leurs propriétés physiologiques, c'est l'esprit dans lequel ils sont appliqués.

De ce point de vue, notre seconde classe de réformateurs allemands, ceux qui se contentent, comme nous l'avons dit, d'associer le brovvnisme à l'humorisme hippocratique, ceux-là reprennent toute la vieille Matière médicale, tout l'arsenal des moyens humoro-mécanico-chimiques de Boerhaave, les dépurateurs, les invisquants, les désobstruants, etc., et, les remettant à l'essai sous l'influence du nervôsisme, constatent de nouveau leurs propriétés, leur découvrent de nouvelles indications, signalent surtout des contre-indications inconnues auparavant, et refont ainsi une Matière médicale nouvelle avec des matériaux anciens.

Enfin, les polaristes sont conduits par leur système à tenter l'action de plusieurs grands modificateurs physiques sur l'organisme malade, tels que le chaud, le froid, l'électricité, le magnétisme minéral, et préludent même d'une manière assez originale à la chimie organique et à l'étude des modifications intimes qu'éprouvent les principes médiats de notre corps dans les mutations intimes et incessantes qu' entraîne le mouvement de la vie. Ces considérations, d'abord tout hypothétiques, introduisent peu à peu dans la pharmacologie, dans la connaissance des conditions favorables ou nuisibles à l'action des médicaments, une foule d'éléments précieux qui agrandissent et éclairent le domaine de la Matière médicale.

C'est ce défaut d'unité dans les tendances et de réforme absolue, qui, en Angleterre, produit, vers la même époque, des résultats analogues ; seulement le génie anglais procède plus empiriquement que le génie allemand. Ses travaux thérapeutiques les plus utiles et les plus nouveaux sont alors ceux de Currie, de Gregory, etc., sur le froid : conséquence naturelle des idées de nervôsisme, d'incitabilité, d'inflammation, d'irritation, de surexcitation du système nerveux qui régnaient partout. C'était le contre-pied et la compensation des abus que le brownisme pur produisait dans l'emploi de?

liv INTRODUCTION.

purgatifs, des stimulants exotiques, et de tous ces médicaments incendiaires contre lesquels Broussais tonnait avec une indignation juste quelquefois, souvent exagérée, mais dictée toujours par des convictions profondes et un grand amour de l'humanité.

En résumé, ce contrôle nouveau de la Matière médicale, cette ardeur à remettre en question et à l'épreuve des nouvelles doctrines tous les médicaments connus, viennent, nous le répétons, de ce que, dans ces pays, l'idée de la maladie et du médicament n'a heureusement pas péri. Pourtant, comme elle ne s'y maintient qu'appuyée sur des théories ruinées ou sur des hypothèses modernes non moins fragiles, c'est un mal plus grand que le bien qui le protège et le perpétue. En France, ces mêmes idées ont été entraînées par le torrent de la Réforme ; mais place a été faite à des idées dans lesquelles tout pourra être nouveau. Aussi, quelle simplicité et quelle certitude dans le commencement de restauration opérée par Laennec et M. Bretonneau!

Au milieu de cette confusion anarchique d'expériences nouvelles, deux systèmes de Matière médicale et de Thérapeutique apparaissent réguliers et originaux. Nous les avons déjà nommés : ce sont l'homreopathie et le contro-stimulisme : l'un fondé en Allemagne par Hahnemann, l'autre en Italie par Rasori. Il nous reste à les apprécier.

Il y a dans l'homœopathie trois choses sérieuses à examiner : 1° une idée nouvelle du médicament; 2° une méthode nouvelle de constituer la Matière médicale ; 3° une Thérapeutique générale déduite de certains rapports affirmés entre la nature de la maladie et celle du médicament.

Pour Hahnemann, le caractère essentiel du médicament est de posséder une propriété morbifique particulière. Tout ce qui n'est pas spécialement doué de cette propriété peut être remède, agent thérapeutique, mais n'est pas médicament.

Les propriétés morbifiques du médicament ne peuvent être directement connues que par son application à l'homme sain. Cela est évident. L'empirisme et le rationalisme se trouvent ainsi repoussés dès l'abord et du même coup. Plus tard, ils reprendront leurs droits l'un et l'autre.

Les maladies artificielles produites chez l'homme en santé par les médicaments sont des faits du même ordre que les maladies naturelles. Elles ne diffèrent les unes des autres que comme deux maladies proprement dites peuvent différer entre elles.

INTRODUCTION. vu

On peut imiter plus ou moins exactement, par les propriétés morbifiques des médicaments, toutes les maladies naturelles.

Celles-ci, en effet, ne se composent, pour l'observateur, que de certains groupes de phénomènes ou de symptômes, et tous ces phénomènes morbides onces symptômes peuvent être imités parles médicaments. Parmi ceux-ci, les uns reproduiront à peu près les symptômes de la rougeole, d'autres ceux de l'apoplexie; ceux-là retraceront le tableau de la syphilis, de la scarlatine, de la dysenterie, etc.

Une maladie médicamenteuse a la propriété de faire disparaître la maladie naturelle à laquelle elle ressemble le plus. Mais, comme chaque maladie naturelle ou artificielle ne consiste qu'en un assemblage de symptômes, il est plus rigoureux de dire que chaque symptôme de la maladie médicamenteuse jouit de la propriété de faire disparaître chaque symptôme correspondant de la maladie naturelle. Pour obtenir ce résultat, il faut que la maladie médicamenteuse ou que chaque symptôme de cette maladie l'emporte en intensité sur la maladie naturelle ou sur chacun des symptômes de cette maladie.

Cette guérison se fait par uae substitution de la maladie artificielle à la maladie naturelle; mais la maladie artificielle, n'ayant qu'une portée courte et inoffensive, disparaît promptement d'elle-même dès qu'elle a éteint la maladie naturelle.

11 y a ici une variante. On ne sait pas bien si Hahnemann s'arrête à cette théorie, ou s'il veut que le médicament homœopathique guérisse en excitant les actions morbides et en les épuisant, comme on voit un sinapisme appliqué sur un point douloureux l'user rapidement, un vésicatoire sur une tumeur indolente lui imprimer une activité sous l'influence de laquelle elle tend franchement a une prompte terminaison. Ces deux manières sont pourtant différentes, et demandent à n'être pas confondues. Laquelle Hahnemann adopte-t-il ?

L'organisme est beaucoup plus accessible aux maladies médicamenteuses qu'aux maladies naturelles. Les causes de celles-ci ne produisent pas toujours leurs effets; elles exigent, pour cela, des prédispositions internes très-variables et difficiles à apprécier d'avance. Au contraire, la force morbifique des médicaments a des effets presque constants, et l'on peut produire à volonté les maladies artificielles.

La science du médecin se réduit donc à deux connaissances purement expérimentales : celle de la totalité des symptômes de chaque

lvi INTRODUCTION.

maladie naturelle, et celle de la totalité des symptômes de chaque maladie artificielle et de l'agent médicinal qui produit celle-ci.

La pratique est toute dans l'art de savoir déterminer chez un malade donné, et au degré curatif, la maladie médicinale la plus semblable possible à la maladie naturelle dont il est affecté.

Les médicaments doivent toujours être donnés séparément ou un à un, et n'avoir pour véhicules que des substances non médicamenteuses, c'est-à-dire incapables de produire des phénomènes morbides ou des symptômes.

La cause efficiente des maladies naturelles, le moteur de tous leurs symptômes, est taie aberration dynamique de notre vie spirituelle, tin changement immatériel dans notre manière d'être.

Les médicaments sont doués de propriétés physiques et chimiques qui ne peuvent faire préjuger en rien leurs propriétés dynamiques ou médicinales. Celles-ci sont dues aussi à quelque chose de spirituel, d'immatériel par conséquent; etvoilà pourquoiles médicaments ont seuls le pouvoir de produire des maladies et de modifier, d'éteindre d'autres actions de même nature, c'est-à-dire ^d'autres maladies, pourvu qu'elles puissent s'y substituer exactement, et que, par conséquent, elles leur soient aussi semblables que possible : Similia similibus. Les médicaments n'agissant pas par des propriétés visibles, soit physiques, soit chimiques, mais par des propriétés dynamiques; et une force ne se pesant pas et n'agissant pas en raison de sa quantité, les médicaments peuvent et doivent être infiniment divisés. L'extrême division, faisant disparaître leurs propriétés physiques et chimiques, dégage d'autant plus leurs propriétés dynamiques.

Ils agissent alors à la manière des miasmes pathogéniques, des virus; or, les effets de ceux-ci ne sont point en raison de leur quantité, mais de leur nature. Telle est, sinon l'explication, au moins le motif et la justification des doses infinitésimales.

Nous discuterons plus loin la valeur des principales de ces propositions; mais nous profiterons de l'occasion très-naturelle que nous offre cet examen critique de l'homœopathie pour émettre succinctement quelques aperçus de Matière médicale et de Thérapeutique tirés de nos propres observations. Rappelant par certains points plusieurs maximes systématiques de l'ultravitaliste allemand, ces aperçus serviront à juger les bases de sa doctrine, et à montrer tout à la fois ce qu'elle a de faux, et quelles faces réelles elle présente à la science, que celle-ci se doit à elle-même d'étudier sérieusement.

INTRODUCTION. i vu

Les caractères qu'on a presque toujours attribués au médicament De sont pas très-scientifiques, parce qu'on les a bien moins tirés de sa nature que de son objet le plus général. Le médicament, comme sou nom L'indique, a pour objet de guérir les maladies. Telle est, en effet, l'idée qui domine dans les définitions qu'on a prétendu en donner. De pareilles définitions ne sont recevables que dans le die-» tionnaire d'une langue. La science doit-elle donc chercher la notion du médicament en lui-même, et indépendamment du but général, incertain et relatif auquel il est destiné? C'est ce que l'école allemande a prétendu et ce qu'elle a mieux senti qu'exécuté. De cette idée à celle de nier provisoirement toute l'ancienne Matière médicale fondée en partie sur les propriétés spécifiquement morbifuges des médicaments, il n'y avait qu'un pas ; et, de cette première conséquence, la transition était également très-simple à celle de recomposer une Matière médicale nouvelle d'après les propriétés des médicaments sur l'homme sain que nous nommons leurs propriétés physiologiques.

En cherchant par quel moyen les médicaments modifient une maladie et la font cesser, Halmemann crut reconnaître que c'est en vertu de la propriété singulière dont ils jouissent de produire des actions morbides. La définition du médicament tirée de ses propriétés intrinsèques et absolues parut donc en contradiction avec celle que les scolastiques tiraient de sa fin ou de son objet relatifs. On dut dire alors : Le médicament est toute substance capable de produire par elle-même des actions morbides. Ajoutons, tout de suite, qu'il n'y a à cet égard rien d'absolu, et que, sous peine de s'engager du premier coup dans un système, on ne peut donner du médicament une définition rigoureuse et identique tirée de sa nature. Renvoyons à Aristote toute définition prétentieusement catégorique, et contentons-nous de faire observer que le caractère essentiel assigné par Halmemann au médicament lui convient beaucoup moins qu'au poison.

Sans doute, c'est parmi les poisons que la Matière médicale choisit la plupart de ses agents énergiques ; mais elle compte aussi au nombre de ses ressources une foule de substances tirées des trois règnes de la nature, et dont les propriétés ne sont utilisées par le médecin que pour modifier, stimuler, par exemple, certains actes physiologiques. Ces médicaments, administrés à des doses suffisantes pour produire leurs effets physiologiques et thérapeutiques, ne déterminent pourtant pas d'action morbide. C'est qu'en eux, l'action physiologique et l'action thérapeutique sont une seule et même

ltiii INTRODUCTION.

cliose, c'est-à-dire que leur action thérapeutique est la conséquence immédiate de leur action physiologique. C'est aussi que, dans les cas où ces médicaments rétablissent une fonction simplement exaltée ou affaiblie, en évacuant un organe surchargé, etc., il n'y avait pas maladie proprement dite. Chez tel individu, la circulation lan- . guit, la calorification est diminuée, la digestion ne s'accomplit pas. Nous supposons que cet état ne soit pas symptomatique d'une maladie, mais qu'il faille l'attribuer à des circonstances tout extérieures : le médecin administre une infusion de menthe, et les trois fonctions affaiblies se raniment. On ne peut pas dire que l'infusion de menthe prise par un homme en santé cause des actions morbides ; car, même chez lui, elle est plus bienfaisante que nuisible. Pourtant, la menthe et toutes les plantes analogues sont des médicaments. Pour vaincre une dyspepsie simple accompagnée de constipation, vous administrez quelques centigrammes de rhubarbe qui ne causent pas plus d'action morbide qu'ils n'en eussent déterminé chez un homme en santé, et qui néanmoins remédient à la dyspepsie et à la constipation. Refuserez-vous à la rhubarbe le titre de médicament? Non, mais vous pouvez refuser à la dyspepsie simple et à la constipation non symptomatique le titre de maladie.

11 y a donc une classe de médicaments qui n'ont d'autre effet que de modifier certaines propriétés physiologiques de l'organisme sans exciter spécialement par eux-mêmes aucune de ses propriétés morbides ; mais ces médicaments ne sont pas des poisons : la définition de Hahnemann ne leur convient pas. Ils servent surtout à remplir les indications physiologiques et rationnelles des maladies, et sont fort utiles dans ce que Barthez appelle les méthodes analytiques de traitement, et pour faire, en définitive, la médecine du symptôme lorsqu'elle est possible, que rien n'en contre-indique l'application et qu'on ne peut disposer d'aucun moyen thérapeutique spécial. D'après les effets de cette sorte de médicament sur l'homme sain, on peut préjuger leurs effets thérapeutiques dans les cas d'affections simples que nous avons déterminés. Ils agissent d'après la loi des contraires, et non d'après la loi homœopathique. «'Il en est d'autres, et ce sont les plus nombreux, qui, administrés à l'homme en santé, modifient les propriétés physiologiques de l'économie, mais qui y excitent en même temps une ou plusieurs propriétés morbides. L'opium, par exemple, ne se borne pas à ralentir physiologiquement les phénomènes nerveux, à affaiblir l'action des sens et des muscles ; il ajoute à cela des sensations morbides, du malaise, des nausées, des vertiges, de la céphalalgie, une fièvre

INTRODUCTION. l;x

particulière, des urines rares et fébriles, de la courbature, etc. Nous disons une fièvre, pour l'aire sentir que nous n'entendons pas par ce mot une surexcitation simple et physiologique de la circulation. La menthe aussi produisait tout à L'heure cet effet; mais il n'avait rien de morbide, il était plus agréable et plus bienfaisant que désagréable et nuisible. Ici donc, à l'action saine du médicament, se joint une action morbide. Le caractère du médicament, selon Hahnemann, commence à se montrer, mais celui du poison l'accompagne. Le médecin serait bien heureux si cet ordre de médicaments pouvait ne jouir que de ses propriétés saines, sans mélange de propriétés pathogéniques ou vénéneuses; s'il pouvait, avec l'opium, ne produire que la sédation pure et physiologique des fonctions nerveuses, et ramener ces fonctions à leur type de santé sans être forcé de produire des actions morbides ; déterminer, par exemple, le sommeil au lieu du narcotisme, et calmer sans abrutir ; si quelquefois même il pouvait être sûr de ne pas voir son calmant se changer en stimulant, et non-seulement en un stimulant sain et physiologique, mais morbide et toxique ! Nous montrerons plus tard que, pour n'avoir pas su faire dans les médicaments cette distinction des effets physiologiques toujours les mêmes, et des effets morbides ou vénéneux, spéciaux pour chaque substance, l'Ecole italienne s'est emprisonnée dans un dichotomisme étroit, et qu'elle a attribué aux médicaments des propriétés physiologiques et absolues singulièrement arbitraires.

D'après les effets de cette seconde classe de médicaments sur l'homme sain, on ne peut préjuger qu'une partie de leur action thérapeutique, celle qui est saine ou physiologique. Quant à l'action vénéneuse, elle peut modifier heureusement certains états morbides, comme elle en peut aggraver d'autres. On sent que l'expérience clinique doit seule apprendre ce qu'il en est. Ces médicaments servent donc très-heureusement dans la médecine du symptôme; ils y sont d'autant plus utiles, que les phénomènes pathologiques se rattachent moins à quelque unité morbide et qu'ils sont plus accidentels. Dans ce dernier cas, l'opium, que nous avons pris pour exemple, est curatif. Dans le premier, il n'est que palliatif ; et les inconvénients qu'il tient de ses propriétés morbides ou vénéneuses l'emportent quelquefois assez sur les avantages qu'on retirerait de ses propriétés physiologiques pour qu'on doive s'en abstenir.

Enfin, il est une troisième classe de médicaments, dont aucune des propriétés sur l'homme sain ne peut permettre d'annoncer les effets dans certaines maladies.

lx INTRODUCTION.

Parmi eux, les uns ne produisent sur l'organisme à l'état normal que des effets nuisibles, morbides. Ils ne jouissent d'aucune propriété saine ou hygiénique. Tels sont le mercure, l'arsenic, l'iode, etc., et leurs composés. De plus, comme nous venons de le dire, et malgré les dogmes si précis de l'homœopatliie, leurs propriétés vénéneuses sont loin de pouvoir laisser préjuger leurs propriétés thérapeutiques les plus incontestables ; car, si, d'après les effets altérants et fluidifiants du mercure administré sous certaines formes, on peut pressentir son action antiphlogistique, il est impossible de prévoir son action antisyphilitique, etc.

Mais tous les médicaments doués de propriétés spécifiques que leurs effets sur l'homme sain ne dénoncent pas d'avance ne sont pas doués de propriétés vénéneuses. Quelques-uns d'entre eux, administrés à un sujet bien portant, ne produisent aucun effet fâcheux, n'ont nulle action morbide, et pris à doses modérées, capables de modifier puissamment l'organisme dans certains états morbides très-graves, ils n'exercent pourtant sur la santé que des effets favorables. Huit grammes de poudre de quinquina jaune arrêtent une maladie pernicieuse qui allait foudroyer l'organisme : ils n'ont ce merveilleux effet que dans certains cas bien déterminés : un homme sain peut prendre la môme dose sans s'en apercevoir, et il a fallu la pierre de touche qu'on nomme la maladie paludéenne pour déceler dans le quinquina cette puissante action. Personne ne l'aurait déduite de ses propriétés sur l'homme sain, de sa composition chimique, etc. Rationalistesd'Allemagne ou homœopathes, rationalistes italiens ou contro-stimulistes , rationalistes de France ou médecins physiologistes, chimiâtres modernes, descendants incorrigibles de la cabale et de la doctrine des signatures, il n'est pas un de vous qui ait su soupçonner jamais une action spécifique de ce genre.

Qui pourrait connaître les effets antispasmodiques de la valériane, de l'assa fœtida, par l'odeur, la couleur, les propriétés chimiques, même les propriétés physiologiques? Voilà pourtant des médicaments qu'aucune école rationaliste ou physiologique ne peut classer, ne peut comprendre. C'est que, pour apprécier l'action antispasmodique d'un médicament, il faut le mettre en contact avec une affection spasmodique.

Il y a donc des médicaments dont les propriétés ne se décèlent que physiologiquement, et qui ne sont dès lors applicables qu'aux simples déviations physiologiques de l'organisme : nous avons cité les stimulants; d'autres qui se manifestent pathologiquement, mais dont les propriétés thérapeutiques apparaissent principalement au

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contact d'une affection simple, d'un élément morbide : l'opium est dece genre; d'autres enfin, parmi ceux qu'on nomme spécifiques, qui

ne se manifestent que pathologiquement, même sur l'homme sain, et dont les propriétés spécifiques se reconnaissent non plus seulement au contact d'une affection simple, mais au contact d'une maladie proprement dite, d'une diathèse, quels que soient ses symptômes : tels sont le mercure, le quinquina, l'iodure de potassium. 11 n'y a pas plus d'empirisme dans l'emploi des uns que des autres. On ne se croit pas empirique quand on calme une douleur par l'opium; mais on s'avoue humblement tel quand on guérit une syphilis secondaire par le mercure, ou une syphilis tertiaire par l'iodure de potassium, ou une fièvre tierce par le quinquina. Pourquoi cela? Serait-ce parce qu'on a vu l'opium pris par un homme en santé engourdir la sensibilité et qu'on n'a pas vu le mercure donné à un homme sain guérir la syphilis?... Mais sait-on comment l'opium a produit la stupeur? Pas mieux qu'on ne sait comment le mercure a éteint la syphilis... Dans les deux cas, on est parti d'un fait expérimental, et c'est le caractère de toutes les sciences d'observation. Seules, les mathématiques et la métaphysique sont affranchies de cette nécessité. Pourtant, si, appuyé sur ce fait expérimental et sur celui de la contagion de la syphilis par un virus, on pose aussi philosophiquement les principes de la syphilographie et ceux du traitement de la syphilis par le mercure et l'iodure de potassium que ceux de la douleur par l'opium et de la paralysie par la noix vomique, si même on les pose beaucoup mieux, on n'est pas plus empirique dans ce dernier cas que rationaliste clans le premier.

De ce qu'une action morbide médicamenteuse paraît dans bien des cas guérir une action morbide naturelle en s'y substituant, pour disparaître ensuite vite et simplement d'elle-même, il n'en faut pas conclure que c'est à sa similitude la plus grande possible avec la maladie naturelle qu'elle doit cet effet curatif. Malgré sa gravité toute germanique, Hahnemann s'est, montré le plus léger des pathologistes, lorsqu'il a conclu de l'action substitutive à l'action homœopathique des médicaments. Ces deux mots sont loin d'être synonymes; ils expriment bien plutôt deux idées différentes. Nous avons assez étudié cette action substitutive, en parlant plus haut de l'application des topiques irritants au traitement des inflammations spéciales, pour comprendre combien est vicieuse l'explication qu'on voudrait en donner par le similia similibus. On a vu que c'était très-vraisemblablement en faisant dominer dans une phlegmasie de mauvaise nature l'élément sain ou physiologique sur l'élément mor-

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bide, ou en dévorant celui-ci, qu'agissaient alors les topiques irritants. On en a la preuve dans l'actiou nuisible qu'ils exercent sur une inflammation saine. Or, une inflammation franche ou physiologique et une inflammation morbide, gangreneuse, diphthéritique, syphilitique, scrofuleuse, par exemple, ne se ressemblent en rien. Aux yeux du pathologiste, elles sont même plus opposées que semblables, puisque le caractère de l'une est la tendance réparatrice et curative, celui de l'autre la tendance septique et désorganisatrice. S'efforcer d'imprimer à une phlegmasie spécifique le premier de ces caractères, c'est donc agir bien plus hêtéropatiquement qu'homœopathiquement. S'il était possible de produire avec le médicament une action morbide aussi semblable que possible à celle de la nature, on augmenterait celle-ci, loin de l'affaiblir. Mais on a jugé d'une ressemblance intérieure d'après quelques grossières analogies de symptômes; et alors que le principe thérapeutique des contraires était plus évidemment démontré que jamais, on proclamait celui des semblables.

Mais, dira-t-on, la vaccine guérit la variole en s'y substituant. D'abord, cela est faux ; ensuite, le fait fût-il vrai, qu'il n'en faudrait rien conclure en faveur du principe homœopathique. Le fait est faux, car la vaccine ne guérit pas la variole; seulement, par son analogie avec celle-ci, elle en épuise ou en atténue en nous la cause efficiente, à peu près comme l'aurait fait le virus varioleux lui-même ; et, comme cette maladie n'attaque généralement qu'une fois, une attaque de vaccine nous est comptée pour une attaque de variole. On peut alors s'exposer impunément à l'action de celle-ci. La variole n'est donc pas guérie, mais prévenue. D'ailleurs, la pût-on guérir par la vaccine, que d'un virus à un médicament, d'un poison morbide à un poison ordinaire, la conclusion serait sans valeur. Or, il est évident que c'est par ce rapprochement qu'Hahnemann a été séduit. Ses arguments les plus spécieux en faveur du principe des semblables et de l'atténuation infinitésimale des doses reposent sur cette base fragile. lia fait preuve en cela de plus d'adresse que déraison.

Il y a entre un virus et un médicament, entre une maladie virulente et contagieuse, par exemple, et un empoisonnement, une différence essentielle. L'empoisonnement n'est qu'un accident; il n'a pas en nous sa cause ; car celle-ci est extérieure, et il ne tire de nous que ses effets toxiques, ses symptômes. La variole, la syphilis tirent tout de nous-mêmes, cause efficiente et symptômes, et elles sont vivantes dans ces deux éléments, dans ce qui fait leur unité, leur nature spéciale, aussi bien que dans ce qui fait toutes leurs

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manifestations. Voilà sans doute pourquoi toute substance toxique tirée d'un corps organisé, qui, par conséquent, a vécu, produit des actions morbides bien moins différentes d'une maladie que les poisons minéraux; et pourquoi, parmi les poisons tirés des règnes organiques de la nature, ceux que fournit le règne animal déterminent des maladies bien moins artificielles que ceux fournis par le règne végétal, comme ceux-ci de moins artificielles encore que celles produites par les poisons minéraux. Mais ni un poison animal puisé dans une sécrétion vénéneuse comme celle de certains opbidiens, ni un poison animal pris dans des matières animales putréfiées, etc., ne produisent une maladie aussi régulière, aussi spécifique, empreinte d'une unité morbide aussi parfaite, que celle qui naît d'un poison morbide formé spontanément en nous.

11 ne serait pas difficile de renverser la doctrine homœopathique de fond en comble avec ces simples observations.

Quelle est cette notion de la maladie qui la fait consister en un ensemble de symptômes? Le nosographisme fut-il jamais plus expressément empirique? Les bomœopathes ne savent donc pas qu'une maladie peut ne se manifester que par un seul de ses symptômes habituels, et n'être pas moins tout entière dans ce seul phénomène? que, dans l'apyrexie d'une fièvre intermittente, la maladie existe quoique sans symptômes, et que, loin de la guérir dans ses symptômes ou en agissant sur chacun d'eux, le quinquina l'attaque dans son principe, et alors qu'elle ne présente aucun phénomène morbide appréciable? A quels symptômes actuels se substituent alors les sym;itômes homœopathiques imaginaires du quinquina? Et si le médicament n'agit pas sur le principe des phénomènes, mais sur chacun d'eux isolément par chacun de ceux qu'il détermine, pourquoi tout stimulant capable de produire un accès de fièvre ne remplacerait-il pas le quinquina, et ne lui serait-il même pas supérieur en efficacité ? Et lorsque le miasme paludéen se manifeste par un accès de névralgie, par une hémorragie, par toute espèce de phénomène morbide, etc., etc., comment se fait-il que le quinquina guérisse aussi bien ces accès que ceux d'une fièvre simple, à moins d'être un médicament universel, une panacée? A quoi bon, dès lors, un second médicament? Quelle ressemblance y a-t-il entre la variole et un médicament capable de déterminer de la fièvre et des pustules à la peau? La fièvre en tant que lièvre, la pustule en tant que pustule, ont-elles le moindre rapport nosologique avec la variole? Vit-on jamais médecine du symptôme plus illusoire et plus plaisante?... Mais c'est trop s'arrêter aux caprices d'une imagination

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médicale qui s'est donné la tâche d'arranger tous les faits autour d'un fait mal vu ; et nous ne devrions pas nous occuper davantage de l'observation par laquelle on prétend justifler l'atténuation infinitésimale des doses, si nous ne savions qu'elle fait illusion à beaucoup de personnes.

On a vu que nous n'étions pas de ceux qui croient être quittes envers Halmemann, quand ils ont pu invoquer Arago pour prouver qu'un décillionième de grain est à un grain ce qu'un atome presque invisible à l'œil nu est à la masse du soleil. Certainement, ce qu'il faut d'un miasme pestilentiel, varioleux, etc., pour faire mourir un homme de la peste ou de la variole est infiniment ténu, et nous ignorons si Arago a jamais cherché à en connaître le poids ou le volume par rapport à un corps connu; mais les homœopathes n'ont point à s'en prévaloir. Lorsqu'un poison morbide, un virus, nous affecte et développe en nous ses effets propres, c'est qu'il y a rencontré des principes congénères vis-à-vis desquels il a joué le rôle d'une semence. Combien faut-il de sperme pour opérer la fécondation ? Les expériences de Spallanzani nous l'ont appris : infiniment peu. Si cette quantité infinitésimale ne rencontrait pas de matière congénère ou d'ovule, elle serait aussi stérile que du mucus, et les animalcules spermatiques aussi inféconds que les globules homœopathiques insuffisants. De même, lorsque le virus ne rencontre pas en nous sa matière congénère, ses effets sont nuls ; s'il la rencontre, il se multiplie infiniment, infecte et s'assimile toute la substance, au point qu'un atome de celle-ci reproduit ailleurs la même maladie. Telle est la raison de l'action des virus à doses infinitésimales. La retrouvons-nous dans les médicaments? Se multiplient-ils comme des ferments ou des semences dans l'économie ? Après un empoisonnement par les plus hautes doses d'une substance toxique, l'inoculation du sang ou d'une humeur quelconque de l'individu empoisonné, empoisonnerait-elle un autre individu? Un homœopathe seul pourrait le penser... Halmemann pose en principe, que les maladies médicamenteuses se développent beaucoup plus constamment sous l'influence de leurs causes spéciales (les poisons) que les maladies naturelles. Cela n'est pas difficile à concevoir d'après ce que nous venons de dire; car elles n'ont pas de germes en nous, car les médicaments n'y rencontrent pas cette matière congénère qui constitue la prédisposition ; ces prétendues maladies ne se développent jamais spontanément, puisqu'elles ne sont qu'accidentelles, que, par conséquent, leur cause interne ne peut jamais s'épuiser, et que leur cause, tout externe, ne peut s'émousser que par les lois de l'habî-

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tude ou que par l'épuisement de Fincitabilité. N'étant pas des maladies, comment se compnrteraient-elles à la manière de celles-ci?

La seule raison des doses infinitésimales, Hahnemann l'a donnée expressément : « La maladie est une altération de ce qu'il y a d'immatériel en nous ; le médicament, qui agit sur ce principe immatériel, doit le faire par des propriétés du même ordre. » Alors, les doses peuvent être facilement infinitésimales. On ne voit même pas pourquoi des doses...

Nous ne nions ni la divisibilité infinie de la matière, ni la réalité possible de sa division. Mais comment s'assurer de sa division infinitésimale effective dans un cas donné? Par les effets physiologiques et thérapeutiques, dira-t-on. Nous sommes environnés sur ce point des faits les plus contradictoires. Les expériences de Matière médicale pure avec les doses infinitésimales n'ont pas réussi en France. Quant aux expériences thérapeutiques, celles de l'Allemagne inspirent la plus juste défiance; et chez nous, le procès clinique commence seulement à s'instruire sévèrement.

L'homœopathie s'est tenue en dehors de tous les progrès de la Médecine moderne. Il n'est pas nécessaire d'être médecin pour la comprendre et la pratiquer. Rien n'est plus curieux que de voir ce système, produit au milieu de la réforme opérée dans la Médecine par l'anatomie et la physiologie modernes, en être aussi indépendant et ne s'y pas plus associer que s'il eût été conçu en Chine. C'est une des conséquences extrêmes de la monadologie de Leibniz, un dynamisme hyperbolique, qui, dans l'étude des phénomènes physiques, séparant l'idée de force de celle 'de quantité, et absorbant tout dans l'idée de force, finit par se détacher tellement des phénomènes, qu'il ne voit plus rien qu'une unité vague et insaisissable. Ajoutez à la disposition d'esprit créée par cette philosophie une fausse idée de la maladie et du médicament, et l'absence de toute notion précise sur la pathologie, et vous aurez la plupart des conditions qui ont produit et favorisé l'homœopathie.

Mais, comme il n'y a si grande erreur qui n'ait quelques conséquences heureuses, l'homœopathie a été de quelque utilité à la pharmacologie. Sous son influence, des sociétés allemandes se sont formées pour la révision de la Matière médicale. Tous les médicaments ont été essayés sur l'homme sain par des médecins qui, se choisissant eux-mêmes pour sujets de leurs expériences, n'ont pas toujours su, il est vrai, éviter les illusions systématiques, mais qui, doués de beaucoup de patience et d'attention, et n'opérant jamais qu'avec des substances simples, ont constitué leur Matière médicale

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pure, d'où sont sorties beaucoup de notions très-précieuses sur les propriétés spéciales des médicaments et sur une foule de particularités de leur action que nous ignorons trop en France. Cette ignorance fait que nous ne connaissons des agents thérapeutiques que leurs propriétés générales les plus grossières, et que, en face des maladies qui présentent des nuances si variées d'indications, nous manquons très-souvent de modificateurs appropriés à ces nuances. Bien qu'appuyé sur un principe promptement faussé entre ses mains, Hahnemann est venu en aide aux méthodes thérapeutiques substitutives. En proclamant que les médicaments n'agissent pas en vertu de leurs propriétés physiques et chimiques, il a attiré l'attention sur leurs propriétés spéciales, et a pu, malgré ses exagérations, ramener les esprits vers cette idée, émise par Cullen, que les médicaments agissent par impression, vérité sur laquelle nous reviendrons en examinant les principes de l'École italienne. C'est le seul point par lequel nous ayons surpris Hahnemann s'approchant des idées modernes ; mais ne nous hâtons pas de l'en féliciter : son dynamisme n'a de rapport ni avec le nervosisme ni avec le vitalisme organique, qui, nous l'espérons, n'ira plus chercher désormais la force vitale hors du corps vivant, et saura, sans tomber dans l'iatromécaniqueou l'animisme, s'appuyer sur le principe de l'activité de la matière.

C'est en jetant un regard sur la Matière médicale transalpine, que nous verrons ce qu'on peut trouver d'utile, sinon dans le principe de l'atténuation infinitésimale des doses, au moins dans la comparaison des doses fortes et des petites doses. Il nous reste auparavant à dire deux mots sur les rapports réels, et non plus imaginaires, des actions médicamenteuses et des actions morbides.

Un médicament administré dans une maladie donnée, le kermès dans une broncho-pneumonie, par exemple, ouïe sulfate de quinine dans le rhumatisme aigu, peut se comporter de plusieurs manières. 1° Les effets physiologiques ou les symptômes de l'affection médicamenteuse se sont développés, et ils ont affaibli les symptômes de la maladie en vertu d'une sorte d'incompatibilité entre eux. Voilà un premier cas, et heureusement le plus commun. 2° La controstimulation physiologique antimoniale ou la sédation physiologique du sel de quinine sont produites ; mais ces deux affections marchent parallèlement avec la phlegmasie thoraciqueet le rhumatisme, sans

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les modifier : il n'y a pas incompatibilité. 3° L'action morbide médicamenteuse s'use, s'épuise sans avoir agi sur la maladie naturelle, et celle-ci survit non modifiée à l'extinction de l'affection antimoniale ou quinique. Le sujet paraît avoir eu plus de capacité pour la maladie naturelle que pour l'action morbide médicamenteuse. 4° Enfin, dans d'autres cas plus rares, la maladie naturelle a été dissipée par les actions médicamenteuses, et celles-ci persistent pendant un certain temps, même après la cessation de l'usage du kermès ou du sulfate de quinine. On dirait que le malade avait, au contraire, plus de capacité pour l'action morbide médicamenteuse que pour le rhumatisme ou la broncho-pneumonie. La variété des tempéraments, des maladies et des personnes, souvent aussi la variété des constitutions médicales, produit toutes ces différences.

Il est des sujets très-sensibles aux actions médicamenteuses, non moins sensibles aux actions morbides, qui en même temps ont beaucoup de capacité pour les unes et les autres et y persistent indéfiniment. Ils sont tout à la fois très-susceptibles et très-réfractaires, ressentant l'action morbide et l'action médicamenteuse à un haut degré. Ce sont des sujets peu favorables à la Thérapeutique. C'est d'eux qu'on peut dire : Homo totus est morbus. En leur administrant des médicaments actifs, on ne fait guère qu'ajouter chez eux un mal artificiel à un mal naturel; caries médicaments leur causent presque de véritables maladies, des empoisonnements sans profit, qui se prolongent, obscurcissent et aggravent fâcheusement la maladie naturelle.

D'autres ont peu de susceptibilité pour les actions médicamenteuses, et très-peu aussi pour les actions morbides; on les voit rarement malades, et lorsqu'ils le sont, ils en finissent vite avec la maladie. Chez eux, la nature fait tout, l'art très-peu. Il importe de bien connaître ces individus, qui, rebelles à la maladie et à la médecine, se passent généralement très-bien de celle-ci pour guérir.

Les sujets les plus heureusement doués pour la médecine sont tout à la fois très-susceptibles de contracter les maladies naturelles, peu susceptibles d'y persister longtemps, très-susceptibles, au contraire, de contracter les actions médicamenteuses et de les ressentir longtemps. Il y a chez eux une incompatibilité décidée entre la santé et la maladie, entre celle-ci et l'action médicamenteuse, entre celleci et la maladie. Nous avons déjà montré ces différences sous un autre point de vue. Tout lecteur attentif, et curieux de se rendre compte de ce qu'il étudie, reconnaîtra facilement, dans les premiers sujets dont nous venons de parler, ceux chez qui la maladie se dé-

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terminant et s'individualisant difficilement, la force médicatrice n'existe presque plus ; et dans les seconds, ceux, au contraire, chez qui la maladie se déterminant et s'individualisant nettement, la force médicatrice se dessine nettement aussi de son côté, sépare fortement la maladie, et prête ainsi un point d'appui solide aux actions thérapeutiques. C'est de même, par exemple, qu'on ■voit, dans une affection gangreneuse, la séparation se faire entre le mort et le vif par une louable inflammation.

Lorsque les deux espèces d'actions morbides marchent parallèlement sans se modifier, il suffit souvent de suspendre l'action médicamenteuse pour voir rétrocéder aussitôt l'affection morbide. Nous observons fréquemment ce cas dans les broncho-pneumonies traitées par le kermès. Ce médicament produit une fréquence du pouls, un malaise général, un collapsus des forces qui, rapprochés de l'état morbide local resté stationnaire et tendant même à s'aggraver, font qu'on est porté à attribuer cet état local à l'état général que nous venons de décrire. Si l'on s'obstine dans la médication antimoniale, on complique tellement la maladie naturelle par l'action médicamenteuse, qu'on ne sait plus où l'on en est. On porte alors un fâcheux pronostic. Mais si l'on s'avise de retirer le kermès, l'espèce d'empoisonnement antimonial qu'on avait produit venant à cesser, l'affection de poitrine cède en même temps. Nous avons observé plusieurs fois le même cas dans l'administration du sulfate de quinine contre le rhumatisme aigu. Cela prouve, contre les homœopathes, que l'action dynamique des médicaments n'a rien de constant ; et contre les chimiàtres, que tout pouvant se passer du côté du médicament comme ils semblent l'exiger dans leurs théories, l'action thérapeutique est pourtant nulle : ce qui ne serait pas si la curation devait s'expliquer chimiquement, les cornues et les alambics, les oxydes et les sels n'ayant jamais de ces caprices.

S'il ignore ces faits, le médecin ne peut manier un médicament avec sécurité ni succès. Le véritable empirique est celui qui ne sait pas distinguer son action médicale de celle de la maladie, débrouiller ce qui appartient à chacune d'elles, les opposer à propos, les combiner dans des rapports convenables, arrêter son intervention, la renouveler, etc. Le médecin éclairé ne peut pas se rendre toujours maître de la maladie naturelle, mais il doit au moins l'être toujours des forces thérapeutiques que la science lui confie et dont il dispose à son gré. Si cet art difficile parvient à faire quelques progrès parmi nous, nous aimons à constater que l'homœopathie n'y aura pas été tout à fait étrangère par les principes généraux qu'elle a agités sur

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les rapports de la maladie et du médicament, et par ses essais de Matière médicale pure.

L'importance que peuvent donner chez nous à la doctrine homœupathique plusieurs ouvrages estimables qui ont paru depuis notre dernière édition, nous fait un devoir de considérer maintenant cette doctrine sous un nouvel aspect. Elle ne se comprend guère que comme la tentative avortée d'une révolution médicale, et beaucoup mieux, par conséquent, dans ses causes que dans son exécution. L'inventeur de l'homœopathie est un réformateur manqué. Envisagé de cette manière, YOrganon, inextricable tissu de contradictions, prend un sens, sinon en lui-même, du moins dans le sentiment qui obsédait Hahnemann; dans les abus qui l'ont inspiré, dans le but général qu'il se proposait. C'est donc, avant tout, une œuvre de critique. A ce titre, elle a incontestablement sa place dans l'histoire des doctrines.

Comme Stahl, comme Broussais, Hahnemann est révolté par la pathologie grossière de l'humorlsme, dont l'indigeste pharmacopée le soulève de dégoût, et il est tourmenté du besoin d'en délivrer la médecine. Mais ici s'arrête l'analogie. Au delà, il n'.y a plus qu'impuissance, et l'on ne rencontre que des différences où l'homœopathie s'abaisse. Chaque pas qu'elle fait est un non-sens choquant, ou une hardiesse puérile. Tout en elle, et jusqu'à ses plus délirants écarts, a beau accuser les vices des systèmes qui ont pu provoquer une réaction aussi extravagante, rien ne laisse entrevoir les principes d'une doctrine réparatrice.

Quand il voulut jeter les bases de sa Théorie médicale véritable, et inaugurer une thérapie nouvelle, Stahl s'appuya sur la santé. Il posa la force vitale saine au-dessus de la force vitale déviée. Sur les traces de la grande École platonicienne, à l'exemple de Pythagore et d'Hippocrate, il conçut l'ordre avant le désordre, et celui-ci comme une altération du premier. La santé, c'est le type ; la maladie n'en est que la perversion. La nature, en effet, doit toujours être prise en bonne part. Elle signifie l'ordre, le plan primitif de la vie. Le mal, dira-t-on, est aussi naturel que le bien, la santé que la maladie. Nous le nions. Dans le système du naturisme, la santé forme un état normal et parfait ou de bien absolu ; et la maladie ne peut être qu'un état accidentel, extérieur, superficiel, contre lequel la nature déploierait des efforts toujours victorieux. Voilà l'idée, bien plus grecque, certes, que véritablement hippocratique, sur laquelle on a

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bâti un système qui n'est pas celui du père de la médecine, et n'est pas digne de porter son nom.

Cette notion de la santé a besoin, pour devenir vraie, d'être modifiée, et en quelque sorte affaiblie. On ne la trouve pas, sans doute,, dans les œuvres d'Hippocrate, telle que nous allons la présenter. Elle n'y est pas, elle ne peut y être, pour des raisons indépendantes du génie de ce grand homme. Cependant, le livre de l'Ancienne médecine renferme d'immortels principes qui sont d'accord avec elle, et qui prouvent qu'Hippocrate avait approfondi la pathologie plus que tous les médecins ensemble ne l'ont fait depuis.

Oui, la santé est l'état normal, mais un état normal imparfait et relatif. La santé effective n'est donc déjà elle-même qu'un type affaibli renfermant les éléments des maladies. Elle est placée entre une santé primitive, dont le fond subsistant, mais débilité, tend sans cesse à se restaurer, et les maladies déclarées. Celles-ci sont les produits plus ou moins spéciaux de nos propriétés morbides fécondées à travers les âges par tous les genres d'influences mauvaises qui travaillent aussi le monde extérieur. Elles sont donc accidentelles par rapport à la santé.

La tendance incessante de notre fond à rétablir l'état normal parfait, effort auquel manque toujours son effet absolu, accuse une défaillance correspondante dans quelqu'une des propriétés de la force vitale. La nature, c'est cette force considérée dans ce qu'elle a de sain, dans ce qu'elle conserve de son principe et de son intégrité. Ce qu'on nomme la santé, produit relatif et variable de cette force, n'en est que la manifestation la moins imparfaite. Mais telle qu'elle est, c'est, nous le répétons, le bien et l'ordre par rapport à la maladie, qui, étant l'état anormal et accidentel, est encore moins naturelle ou encore plus éloignée de la nature que de la santé. Si la maladie a ses éléments dans notre santé en tant qu'elle est affaiblie, les maladies formées n'y ont pas leur existence essentielle, comme l'implique le nosologisme.

En résumé, l'irrégularité suppose la règle; l'ordre est antérieur au désordre, qui est inintelligible sans lui. En fait comme en raison, il le précède. Donc, il est le principe de sa réparation.

Partir delà vie ou de la nature comme principe, c'est poser la guérison ou la restauration de la nature, dans l'individu et dans l'espèce, comme but de la médecine. Ainsi procéda Hippocrate pour la fonder. Ainsi avait fait avant lui Pythagore, créateur de l'hygiène et de la diététique; ainsi Socrate et Platon, pères de la morale.

La médecine de l'avenir, transformée par les découvertes des

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sciences modernes, se replacera sur le fondement hippocratique et Stahlien modifié par le principe du monde moderne, qui est le principe chrétien. On ne réformera donc notre science que par l'idée qui a servi d'abord à la fonder. Cette idée est à la médecine ce que le nosce te ipsum est à la philosophie.

Mais si la médecine n'a pas d'autre base naturelle, elle en peut avoir de factices et de mensongères.

Un système de médecine peut prendre pour point de départ la maladie considérée comme mal absolu, et pour point d'appui le médicament considéré, de même, comme une force morbifuge absolue. Dans ces systèmes, la guérison sera encore le but, mais la santé ne sera plus le point de départ et d'appui. C'est la plus incroyable des absurdités. Qui ne reconnaît à ce caractère la médecine des empiriques, des spécificistes, des thaumaturges, des charlatans?... Déclamer contre la nature, empoisonner la maladie comme un être malfaisant distinct de l'organisme, ne compter que sur le médicament, jamais sur la force médicatrice, et se mettre systématiquement à sa place, vouloir tout faire dans l'économie, même la santé, c'est bien l'esprit de cette race de guérisseurs. Hahnemann en fait partie, car il a toutes ces prétentions ; mais, par une heureuse et bizarre exception, il est le moins dangereux de tous. Asclépiade, Paracelse, grands agitateurs de malades, avaient, chacun dans son genre, une thérapeutique turbulente et exterminatrice pour répondre à une physiologie épicurienne et mécanique, ou à une pathologie dérivée de l'alchimie et de la cabale. Grâce à un animisme d'un nouveau genre qui se nomme dynamisme, et qui, dans les substances, isole la force de la matière, ou l'activité de la quantité, Hahnemann a pu être un spécificiste et un guérisseur inoffensif.

L'animisme de Stahl le conduisit à l'expectation, on sait pourquoi. Celui de Hahnemann l'a porté, par une raison contraire, à une médecine si agissante, qu'il veut tuer la maladie symptôme par symptôme, conséquent en cela avec sa doctrine qui n'admet rien de bon dans la nature malade. Mais l'excentricité de son imagination médicale et les exigences de son dynamisme ont heureusement redressé le vice dangereux du spécificisme absolu qu'il proclame; et le résultat de cette nouvelle contradiction du réformateur n'a été que le laisser-faire le plus illimité accordé à la nature, pourtant si réprouvée. On se demande partout si ce n'est pas l'expectation de Stahl, avec la grandeur de moins et une infinie mystification de plus.

Prendre son point d'appui hors de l'organisme, c'est bien évidem-

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ment chasser la physiologie d'une doctrine médicale, et du même coup la physiologie morLide ou la pathologie. Aussi Hahnemann, pour qui l'art doit tout, faire, invective-t-il la nature. Il la trouve admirable dans la santé, mais grossière et dangereuse dans les maladies ; ce qui prouve qu'à ses yeux la santé est l'ordre parfait, comme la maladie un désordre et un mal absolus, et que, par conséquent, la santé et la maladie n'ont aucun rapport. A ce compte, il fait bien de bannir la physiologie de la palhologie. Cependant, il devrait, pour être conséquent, bannir de la thérapeutique la diététique et l'hygiène. S'il ne le fait pas, et bien au contraire, c'est qu'il ne s'entend point lui-même.

Voilà bien le thaumaturge, ou l'homme à moyens extraordinaires, qni se passe de la nature, et n'a dès lors pas besoin de savoir ce qu'il nous débite sur la nature, la santé et la maladie. Le saura-t-il mieux sur la thérapeutique et le médicament? Ce n'est pas probable.

On avait cru, jusqu'à lui, qu'un médicament spécifique étant un agent qui ne manifestait qu'au contact d'une maladie sa propriété curative, on ne pouvait déduire cette propriété des effets qu'il produit sur l'organisme sain; que la découverte d'un tel médicament était nécessairement le fruit d'un hasard heureux, et une maladie spécifique sa seule pierre de touche. On ne cherche pas les spécifiques, disions-nous plus haut, on les trouve. Nous nous trompions : Hahnemann a trouvé le moyen de les chercher scientifiquement. L'homœopathie n'est autre chose, en effet, que la science des spécifiques à priori; ou, si l'on veut, c'est une méthode certaine pour découvrir ceux de toutes les maladies spécifiques et communes, présentes et futures. Le moyen est aussi simple qu'infaillible. Chacun le connaît, et nous l'avons indiqué plus haut dans notre résumé de la doctrine. Il en est le principe et le dénominateur.

On vcit donc qu'en se fondant sur l'action physiologique des médicaments, l'homœopathie détruit autant qu'il est en elle l'idée de spécificité pathologique et thérapeutique qu'elle se vante pourtant d'établir; car son ambition est d'inaugurer rationnellement la médecine spécifique ! Autre contradiction : Hahnemann déclame contre les nosologies; et le principe de la spécificité absolue, qu'il exalte, est le seul sur lequel puissent s'appuyer les systèmes nosologiques... Nous en avons donné la raison à l'occasion de Cullen et de Droussais.

Hahnemann trouve l'allopathie grossière dans ses méthodes curatives, parce qu'elle ne sait, dit-il, que copier la nature, qu'il qualifie constamment aussi de grossière et d'indirecte dans les maladies. L'homœopathie réalise l'idéal opposé par des traitementst&ecte et

INTIiODUCTION. iaxiii

dynamiques, qui, ménageant les forces dit malade, éteignent la maladie d'une manière immédiate et rapide. Pour Hahnemann, direct signifie sans l'intervention de la nature, et dynamique signifie immatériel. Cela est bon à savoir.

Tels sont, en effet, les deux rêves de notre thaumaturge : 1° se passer de la nature, parce qu'il s'imagine que cola donne à l'art plus de prestige, en lui supposant plus de force ; 2° la maladie étant une chose spirituelle ou immatérielle, l'attaquer immédiatement par des moyens de même ordre, et la tuer sur place sans toucher à l'organisme, qui n'est par lui-même que matière et inertie.

Il n'en faut pas douter, c'est l'humorisme, obligé d'emprunter ses théories pathologiques et thérapeutiques à la mécanique et à la chimie, qui, en jetant la médecine dans les systèmes les plus repoussants, a provoqué tant de subtilités et de folies. Mais s'il suffit, pour les ruiner, de les exposer avec cette juste rigueur, il n'est pas moins vrai qu'à la faveur d'une critique méritée des autres systèmes et de la faiblesse de la pensée médicale à notre époque, ces chimères allemandes ont pu séduire de certaines intelligences altérées de médecine au sein de la stérile abondance de nos écoles ; car enfin, s'il les a résolues d'une manière excentrique ou absurde, Hahnemann n'en a pas moins agité les questions fondamentales de notre science. Eh bien , à une époque où le vieux vitalisme meurt d'impuissance, où ce faux spiritualisme qu'on nomme psychologie a justement discrédité les études philosophiques et livré la médecine au Baconisme le plus abrutissant, combien d'esprits avides de principes et impatients de réformes, mais trop faibles pour ouvrir des voies nouvelles, ne doivent-ils pas se précipiter dans les premières qui se présentent, quand, à l'entrée, ils trouvent la critique de tout ce qu'ils détestent avec raison, et les apparences de ce qu'ils cherchent? D'ailleurs, qui donc chez nous a réfuté par principe les erreurs de la doctrine homœopathique? Personne. On ne s'est attaqué qu'aux faits qu'elle avance. Et comment? Toujours par le raisonnement. Le bon sens n'indiquait-il pas, au contraire, de réserver ce moyen pour le système, d'opposer doctrine à doctrine, et de juger les faits par des faits?

Laloihomœopathique,ouloi delà guérison spécifique par les semblables, premier dogme du système de Hahnemann, ne se soutient par aucun côté. Et d'abord, nous n'admettons pas un seul spécifique absolu. Il y a loin de là à composer, comme Hahnemann, une Matière médicale toute de spécifiques. Vouloir que tous les médicaments soient tels, c'est supposer que telles sont aussi toutes les maladies.

lxxiy INTRODUCTION.

Que celles qu'on nomme spécifiques, parce que leur existence fortement individualisée les assimile à des parasites ou à des êtres greffés passagèrement sur l'organisme et leur donne quelque apparence d'espèces naturelles, que ces maladies appellent pour remèdes des agents dont l'effet sur l'homme sain ne permette pas plus de préjuger l'effet thérapeutique, que celui-ci, l'effet sur l'homme sain, on le conçoit. Il y a, dans ces cas, quelque chose de morbide à la plus haute puissance, une affection dont les phénomènes s'éloignent le plus possible de l'ordre physiologique, et ne paraît pas susceptible d'être modifiée par des agents qui ne produiraient pas une maladie artificielle analogue ou non à la maladie naturelle qu'il faut combattre. Nous verrons tout à l'heure que, même dans les médications spéciales commandées par des maladies spéciales, il n'y a rien qui ressemble à la manière tout imaginaire dont l'homœopathie comprend l'action de ses spécifiques. Mais ce qui ne se conçoit en aucune façon, c'est un médicament spécifique, opposé à une maladie commune, et la guérissant comme tel. Quoi! vous avez des spécifiques pour les maladies saines et franches? Gomment concevezvous leur action dans ce cas? Agissent-ils dans le sens de la maladie ou de la nature, du principe de désordre ou du principe d'ordre? Si c'est dans le sens de la nature, ce ne sont d'abord pas des spécifiques ; ensuite, ce ne peut être que pour l'exciter ou la modérer. Mais alors, vous trahissez vos propres principes, qui vous commandent d'attaquer directement ou spécifiquement la maladie ; vous rentrez dans cet hippocratisme si barbare. Si c'est dans le sens de la maladie, on ne voit pas à quoi, dans les affections saines et franches, le médicament homœopathique peut se substituer avec avantage, puisque le caractère de ces maladies est précisément d'avoir une marche et des tendances semblables à celles d'une opération de l'ordre physiologique, et qu'en pareil cas, stimuler ou tempérer la maladie, c'est stimuler ou tempérer la nature, et réciproquement.

La doctrine n'est pas moins inconcevable appliquée aux maladies spécifiques, ou délétères, ou incurables, ou ataxiques, ou qui, enfin, n'ont pas de tendance à la guérison spontanée. Agirez-vous ici dans le sens de la nature? Mais elle est pervertie, presque sans force, et une tendance pernicieuse domine, au profit de laquelle pourront tourner toutes vos stimulations. Exciter la nature, n'est souvent faire autre chose, alors, qu'irriter cette tendance désorganisatrice. Votre action sera homœopathique à la nature ou à la maladie, c'est-à-dire aux tendances salutaires ou aux tendances pernicieuses de l'organisme. Dans le premier cas, vous aurez fait de l'allopathie ; dans le

INTRODUCTION. iaxv

second cas, de rhomœopathic, c'est vrai, mais vous n'aurez pas lieu de vous en vanter. Voilà ce que c'est que de séparer radicalement la maladie de la santé. Les maladies saines et franches sont celles où la nature est le moins déviée. Les maladies graves, malsaines, ataxiques, désorganisatrices, sont celles où, au contraire, la nature est le plus déviée. Mais dans ces dernières môme, le principe du désordre ne vit et n'agit comme tel, ne perturbe et ne désorganise, que par ce qui subsiste avec lui de propriétés saines, et celles-ci ne peuvent être absolument détruites sans que la mort générale ou partielle s'ensuive. Si la mort n'est que cette destruction même, il est évident que le vita superstes in morbis est aussi le principe et la cause efficiente de la guérison. Pour rappeler les propriétés saines, on substitue quelquefois à la modification morbide naturelle une modification morbide artificielle. Mais, loin d'être semblable à la première, comme le veut Hahnemann, celle-ci doit en différer autant que possible, et être, par conséquent, bien plutôt hétéropathique qu'homœopathique. La maladie naturelle provoquait une série de réactions toujours vaincues et concourant ainsi à la désorganisation : la maladie artificielle, n'ayant rien de malsain ou de chronique , provoquera une réaction nécessairement victorieuse. Peut-on concevoir deux sortes de modifications plus dissemblables? Que si l'on tient à ce que le modificateur agisse selon la loi de Hahnemann,' il faut se résigner à stimuler les propriétés saines pour qu'elles l'emportent sur les propriétés morbides, et alors confesser l'allopathie. Pour remplir certaines indications déterminées, l'école hippocratique stimule les symptômes dans ce qu'ils ont de sain et de salutaire. C'est pour cela, sans doute, que vous n'avez pas pour elle assez de dédains, et la traitez de physiologique. Vous, qui n'êtes pas physiologiste, vous excitez les symptômes dans ce qu'ils ont de morbide et de pernicieux. Comment cela se nomme-t-il?

Hahnemann n'a rien vu que superficiellement. Un des points de sa doctrine qu'il s'applique principalement à établir, c'est que la maladie consiste dans l'ensemble des symptômes. Pinel n'aurait pas mieux dit. Si Hahnemann attache tant d'importance à cette proposition, c'est qu'elle lui est indispensable pour démontrer l'action homœopathique des médicaments. Et, en effet, il n'a pas plutôt dit : La maladie consiste dans l'ensemble des symptômes, qu'il ajoute aussitôt : La vertu du médicament consiste dans l'ensemble des symptômes de la maladie artificielle qu'il produit.

Cette opposition n'est qu'une logomachie pitoyable. Le symptôme,

lxxvi INTRODUCTION.

considéré comme pur phénomène, ne représente que l'élément particulier de la maladie. Pour être autre chose qu'une abstraction, il doit être uni à l'élément général, c'est-à-dire à ce qui, étant commun à tous les symptômes, forme leur lien et constitue ce que, dans les maladies chroniques et héréditaires, on nomme la diathèse. On peut en dire autant du symptôme médicamenteux ou toxique. Ce n'est donc pas l'ensemble des symptômes qui représente telle ou telle maladie, mais leur communauté ou leur principe commun, manifesté par chacun d'eux à sa manière, ainsi que par leurs rapports ou leur coordination. Si on leur ôte cet élément commun, tous les symptômes de toutes les maladies et de tous les empoisonnements se ressembleront, et rien ne sera plus facile alors que d'imiter les symptômes des premières avec ceux des seconds. De cette manière, on pourra instituer très-rigoureusement une Matière médicale homœopathique. Mais, cet élément commun qui représente la diathèse, l'état général, le principe spécial de la maladie, étant ce qui différencie les symptômes de toutes les affections, si vous le leur laissez, il ne sera plus possible de trouver les médicaments homeeopathiques sans être dupe des plus grossières apparences. Quel rapport y a-t-il entre une péritonite générale suraiguë et certain groupe d'accidents hystériques qui, au point de vue des symptômes considérés en eux-mêmes et séparément de leur élément général, contrefait assez bien cette grave maladie? Quel rapport y a-t-il entre les ulcérations mercurielles et les ulcérations syphilitiques? entre l'angine et l'éruption scarlatineuse, et la sécheresse pharyngienne et les efflorescences de la peau produites quelquefois par la Belladone, etc., etc.?

-"L'ensemble des symptômes du mercure ou de la belladone n'est semblable à l'ensemble des symptômes de la syphilis ou de la scarlatine qu'à la condition de retrancher aux uns ce qui les fait symptômes mercuriels et solaniques, et aux autres, ce par quoi ils sont symptômes syphilitiques et scarlatineux. Après -cela, ils se ressemblent, c'est vrai, mais parce qu'ils sont identiques. Les isopnthes paraissent avoir senti cela, et ils ont laissé sur ce point les homœopathes bien en arrière. Pour produire des symptômes semblables autrement que par abstraction, ils n'ont eu qu'à administrer à doses infinitésimales, dans les maladies virulentes, les virus de ces maladies mêmes. Us ne devaient pas être plus embarrassés pour les maladies communes, et faute de virus, ils ont divisé infinitésimalement, puis dilué, trituré, secoué secimdàm artem, les matières peccantes des diverses affections. Leur imagination a fait le reste; et main-

INTRODUCTION'. i.xxyii

tenant, au moins, la doctrine est solitle sur ce point essentiel'...

Tout a sa raison, même les plus incroyables rêveries. De celles-ci se dégage une vérité thérapeutique déjà connue des galénistes, rajeunie par Paracclse, exaltée par Van Ilelmont, c'est que, pour être spécifique ou direct, un médicament doit agir immédiatement là où agit la maladie. Mais, de quelque manière qu'U le fasse, soit qu'il y détermine des symptômes d'apparence semblable, soit qu'il y détermine des symptômes d'apparence dissemblable , dans l'un et l'autre cas, il agit selon le principe contraria contrariis, c'est-à-dire que ses effets étant incompatibles avec ceux de la maladie, ils s'excluent et se neutralisent, de même qu'on voit deux affections, deux diatheses s'exclure généralement, et être, comme on dit, antagonistes. L'homœopatbie a donc fait ici deux choses : elle a, d'abord, rappelé une vérité ancienne; mais, voulant y mettre du sien, elle n'a su innover qu'une erreur.

Si de deux maladies, l'une naturelle très-grave, l'autre moins grave, qu'il peut produire à volonté, le médecin provoque celle-ci, c'est la nature qui le lui a appris, en guérissant quelquefois spécifiquement et directement une affection longue ou dangereuse par une autre plus bénigne ou plus courte. Cela nous ramène aux principes que nous avons établis tout à l'heure sur la santé, la maladie et leurs rapports, principes dont l'ignorance a été la source de tous les écarts de Hahnemann.

N'est-il pas vrai, en effet, qu'alors même que Hahnemann croit guérir sans la nature, parce qu'il provoque une maladie comme moyen thérapeutique , c'est encore la nature qui opère la cure, puisque celle-ci s'obtient à l'aide d'une maladie artificielle à guérison spontanée et facile, substituée à une maladie naturelle sans tendance à la guérison spontanée? Or, qu'est-ce qu'une guérison spontanée, sinon un bienfait de la nature?

Réciproquement, comment Hahnemann, qui provoquait des maladies à volonté sur l'homme sain au moyen de médicaments ou de poisons, n'a-t-il pas vu que tout n'est pas sain dans la meilleure santé? D'où viennent les symptômes, les lésions, les maladies artificielles développées par des poisons chez l'homme le plus sain, sinon des propriétés morbides latentes dans cet organisme, et que chaque poison excite en leur imprimant des caractères spéciaux suivant sa nature spéciale? Dans ce cas, le poison n'est pas la maladie, mais sa cause déterminante. La véritable cause des symptômes et des lésions, c'est l'organisme, par les propriétés morbides qu'il renferme. Le pouvoir de déterminer certaines maladies à volonté chez

uxvui INTRODUCTION.

l'individu le plus sain, prouve donc qu'il ne faut pas poser la maladie d'un côté, la santé de l'autre, pour se donner le plaisir de se passer de celle-ci, et de se tout attribuer dans la guérison de celle-là, puisque, alors même que nous sommes réduits à la triste nécessité de déterminer un mal pour en atténuer un autre, c'est encore la nature que nous suivons. Nous la modifions, c'est vrai; mais, seule, par ses dispositions saines, elle produit et tire d'elle-même, sous l'influence de nos modificateurs, toutes les vertus que les spécificistes croient renfermées dans leurs drogues grosses ou petites. N'est-ce pas elle aussi qui, dans l'état de santé, imprime, en se les assimilant ou par intussusccption, aux aliments et à tous les agents de l'hygiène, leurs propriétés conservatrices? Nous ne connaissons de médicaments spécifiques, dans le sens donné à ce mot par les charlatans et par Hahnemann, que les contre-poisons capables de neutraliser chimiquement une substance toxique qui vient d'être introduite dans l'économie et n'a pas encore eu le temps d'y produire ses effets délétères. Mais aussi, ce qu'il s'agit de combattre dans ce cas n'est pas une maladie, et l'agent indiqué n'est pas un médicament.

Une des plus inexplicables bévues de Hahnemann est celle-ci. On a vu qu'il défendait au médecin de rechercher le principe de la maladie, sa cause intime, parce qu'il n'a pas à agir sur elle, et que, la maladie consistant dans l'ensemble des symptômes, on ne doit se préoccuper que de ceux-ci pour leur opposer des symptômes artificiels semblables. Maintenant, voici sa théorie des maladies, chroniques. Toutes ces maladies, quels que soient leur nombre et l'innombrable variété de leurs symptômes, dérivent exclusivement de trois principes : la gale, la syphilis, la sycose. Il ne s'agit, pour les bien traiter, que de savoir rapporter à l'une ou à l'autre de ces trois causes générales, les ensembles infinis de symptômes par lesquels chacune d'elles se manifeste pour produire toutes les maladies chroniques. Nous ne ferons pas au lecteur l'injure de lui montrer autrement cette palpable étourderie du patriarche de la doctrine.

Un seul mot sur les doses infinitésimales.

Déjà nous l'avons dit : révolté par les grossièretés de l'humorisme qui donne les produits morbides pour les causes des maladies, et attribue aux médicaments des actions mécaniques ou chimiques sur ces prétendues causes, Hahnemann, doué de plus d'imagination scientifique que de raison, passe à l'erreur opposée, conçoit le principe delà maladie comme immatériel, et le principe médicamenteux de même. Ce que nous voyons, sentons, palpons du médicament, n'est pai s qui agit, mais le support de ce qui agit. L'étendue et

INTRODUCTION-. lxxiï

les autres propriétés de ce corps ne sont, comme aurait dit Leibniz, que les points de vue sous lesquels nous le considérons, c'est-à-dire qu'elles semblent n'avoir pour objet que de nous indiquer où il faut que nous le prenions. Le principe d'action du médicament est dynamique, c'est-à-dire qu'il est une pure force qu'on peut dégager de son support ou de l'élément quantité auquel elle est unie. On y parvient par une excessive division au moyen de la dilution, de la succussion, ou de la trituration. Le médicament étant ainsi dynamisé ou réduit à l'état de pure activité, on le transporte sur une matière dénuée de propriétés médicamenteuses, el qu'on peut administrer sous une forme commode et un très-petit volume. Mais encore ce volume, quelque exigu qu'il soit, n'est-il qu'un support dynamisé ou imprégné de la vertu spirituelle du médicament proprement dit, laquelle ne tombe pas sous les sens. Hahnemann s'est toujours figuré que du virus-vaccin, varioleux ou syphilitique, était du pus commun, plus le principe du vaccin, de la variole ou de la syphilis. Il s'imagine que ces principes peuvent exister indépendamment du pus virulent, du sang, de la vapeur, en un mot, de la matière quelconque, si minime qu'elle soit, sous laquelle nous les connaissons. Cet homme n'a jamais su que réaliser ses abstractions. Ainsi le veut le dynamisme, ainsi les pneumatismes et les animismes de toutes sortes. Un agent thérapeutique doit nécessairement être dans l'état que nous venons de dire pour pouvoir se mettre en rapport avec le principe de la maladie, lui-même spirituel. Voilà désormais bien écartées, n'est-ce pas, les matérielles théories de l'humorisme, et l'on n'aura plus à craindre maintenant les mouvements désordonnés de la grossière nature pour expulser le principe morbifique ! La force médicamenteuse, débarrassée de l'intermédiaire inerte de sa gangue, va droit à la force morbide également dégagée de l'intermédiaire de l'organisme, et la détruit immédiatement!...

Qu'on lise YOrganon, et l'on se convaincra que telle est l'hypothèse qui a servi de point de départ au système de Hahnemann. Cette idée le poursuit, il y revient sans cesse. Elle est un des pivots de sa pensée. L'autre, nous l'avons indiqué, c'est que la maladie consiste dans l'ensemble des symptômes, et l'action thérapeutique dans l'ensemble des phénomènes produits par le médicament. Comme s'il n'était pas bien sûr de la solidité de ces deux bases, Hahnemann se bat les flancs pour s'en persuader ; mais une fois qu'il les croit assurées, sa confiance n'a plus de bornes. Armé d'un fait très-variable, l'action homœopathique des médicaments, qu'il érige en un troisième principe, il crée sa Matière médicale.

l\xx INTRODUCTION.

Pouvait-il rien de plus? Oui, et il semble nous l'indiquer dans YOrganon (§ CGXCl). Il pouvait, s'élevant au-dessus de lui-même par la puissance illimitée de son principe, reléguer la Matière médicale nouvelle dans le dépôt des grossières ébauches de son génie, et y substituer l'action mesmérique de la volonté ferme d'un homme bien portant de déterminer chez son prochain des symptômes semblables à ceux de la maladie.

On dira que, loin de s'élancer d'hypothèses chimériques pour opérer sa réforme de la Matière médicale, Hahnemann est parti, au contraire, laborieusement, de l'observation des effets de tous les médicaments à doses infinitésimales sur l'homme sain et malade, pour bâtir son système. Nous ne le pensons pas. Le système a eu plus de part à la détermination des faits, que ceux-ci à la formation du système.

Concluons. L'homœopathie, considérée comme système, n'est qu'une réaction extravagante contre l'humorisme et la polypharmacie. Sous ce rapport, son origine se confond avec celle du physiologisme. Mais elle ne sort qu'en apparence des errements du passé ; elle s'y enfonce même plus qu'aucun des systèmes qu'elle prétend renverser, puisqu'elle se fonde sur l'impuissance absolue de la nature, sur l'essentialité de la maladie et sur la puissance absolue du médicament, qu'elle ne distingue pas du poison. Sous cet autre rapport, Hahnemann n'est qu'un prophète du passé, lui et tous les autres esse?itialistes et tous les spécificistes. Ce qui caractérise ce qu'on pourrait appeler la médecine du moyen âge, qu'il ne faut pas confondre avec l'ancienne médecine, c'est, en effet, ce que nous venons de dire. Ce qui caractérisera la médecine dans l'avenir, sera précisément le contraire : la restauration de plus en plus grande do la nature, la désessentialisation progressive des maladies aussi bien dans la clinique que dans les doctrines, et, comme conséquence, la ruine de nos systèmes de nosologie ; enfin le discrédit croissant des médications spécifiques. La médecine actuelle, phase de transition, de recherches de détail, d'éclectisme et de scepticisme, est un chaos où se heurtent confusément ces deux tendances.

Triste et ingrat labeur que de chercher des spécifiques, et indigne d'un grand esprit ! Qu'attendre d'efforts rétrospectifs menés en sens contraire du mouvement qui emporte toutes choses? L'avenir de la médecine, et par conséquent son véritable progrès , doivent être bien plutôt placés dans l'atténuation du nombre, de la violence et de la spécificité des maladies par le déploiement de la santé générale et par la réparation directe de la nature au moyen des conquêtes de

INTRODUCTION. nui

l'hygiène publique et privée, au moyeu de la diffusion de la moralité, des lumières et de l'aisance, que cherchés dans la guérison de la maladie une fois formée. Le progrès, sur ce dernier point, ne s'accomplit guère avec honneur pour la science et sécurité pour l'humanité que par une connaissance plus approfondie des maladies, se traduisant par une administration plus éclairée des agents de la Matière médicale et de tous les secours dont nous disposons. Faut-il donc renoncer à accroître et à perfectionner directement ceux-ci? Ce serait absurde de le prétendre. Leur arsenal s'enrichit et se perfectionne de lui-môme incessamment par les découvertes des sciences accessoires, source où il se régénère et s'épure ; ses améliorations provenant autant de ce qu'il perd que de ce qu'il gagne. C'est là que la médecine puise les moyens de calmer les souffrances, de pallier les symptômes, d'exciter, d'affaiblir la nature, de lui imprimer des directions plus favorables à l'accomplissement de ses propres lois, de lui imposer même des maladies artificielles dont l'organisme recèle les éléments natifs inhérents à chacune de ses propriétés saines. A tous les moyens puissants qu'elle possède pour produire ces effets, la science n'en ajoutera-t-elle pas d'autres non moins puissants tirés de l'emploi nouveau d'agents anciens, tels que l'eau froide sous la forme que lui a donnée l'hydrothérapie, ou de la découverte de forces nouvelles à peine éprouvées, telles que le magnétisme animal, qui peut déjà se glorifier de scandaliser les routiniers et les satisfaits de la science? Grâce au ciel, il n'en faut pas douter.

L'homœopathie renferme un symptôme et une aspiration : symptôme d'un besoin de réforme dans la Matière médicale, aspiration vers un idéal mal compris et cherché dans une direction d'idées contraire au but. On sait que la pratique devance ordinairement la théorie. L'homœopathie ne serait-elle que le rêve et la préfiguration d'une Matière médicale purgée de ses grossièretés théoriques et de ses dangers pratiques ? C'est notre ferme espoir.

Les recherches les plus récentes sur les médications hahnemanniennes, de l'aveu des homœopathes eux-mêmes, prouvent que les médicaments homœopathiques, s'ils agissent réellement, ne le font qu'en simplifiant les maladies graves et en favorisant leur marche naturelle et salutaire. Ce n'était pas la peine, alors, de faire tant de bruit de leurs propriétés homœopathiques et spécifiques, et de réchauffer les insolences d'Àsçlépiade contre la médecine d'Hippocrate.

Quant à nos spécifiques ordinaires, si l'art en possède, qu'il continue à s'en servir jusqu'à ce que les progrès de la médecine, suivant ceux de la civilisation moderne, rendent insensiblement ces moyens

lxxxii INTRODUCTION.

moins utiles en nous délivrant peu à peu des maladies spécifiques. On met vingt-cinq ans à se faire soi-même une maladie chronique : les éléments nuisibles de la nature mettent plusieurs siècles à nous faire des maladies aiguës et épidémiques; puis, quand elles sont déclarées, on appelle la médecine et on lui dit : Apporte tes drogues et guéris-nous radicalement. Il n'y a qu'un Hahnemann pour s'en croire capable... Mais il rend hommage, parle fait, à tout ce qu'il proscrit en théorie. L'Allemagne médicale, semblable à la lance d'Achille, guérit les blessures qu'elle a faites. C'est d'elle principalement qu'autrefois a débordé sur toute l'Europe la polypharmacie. Stahl avait déjà tenté d'arrêter ce torrent qui change en fléau un art réparateur. Mais le galénisme, lâché de nouveau sur la médecine par le système de Boerhaave, avait ressaisi sa proie.

Il est peut-être réservé à Hahnemann de provoquer indirectement, dans la Matière médicale et la Thérapeutique, une réforme qu'il ne cherchait pas. Elle ne peut s'opérer qu'à la faveur d'une observation plus exacte de la marche naturelle des maladies. La précision de notre séméiotique nous met entre les mains ce qui manquait à Stahl pour réaliser définitivement cette grave expérience ; bien grave, en effet, et digne d'un siècle rénovateur! Elle est à la thérapeutique comme le doute méthodique à la philosophie, non pas le but, mais un moyen de régénération. La méthode de Hahnemann est propre à cet objet par la douceur de ses moyens, qui troublent peu la nature. Le fait s'accomplit déjà en Allemagne. Il est telle grande ville de ce pays où, l'homœopathie ayant régné presque exclusivement pendant plusieurs années, et étant aujourd'hui complètement abandonnée, la médecine pratique a pris une autre face. Les officines ne sont plus guère que des musées de matière médicale ; et le pharmacien a le temps de méditer sur la grandeur et la décadence d'un art cher à l'humanité souffrante. Dans les hôpitaux de Vienne, les maladies aiguës, laissées à elles-mêmes, sont bien plus protégées dans leur marche que traitées positivement. Il est probable que l'homœopathie nous mettra bientôt nous-mêmes sur la voie de ces salutaires audaces ; et il faut l'en bénir d'avance pour les heureux effets qu'elles ne peuvent manquer d'avoir. Est-il un second moyen de sortir du chaos thérapeutique où nous sommes plongés?

Mais, pour se permettre de tenter ainsi la nature, il faut une grande idée à vérifier, une idée de médecin, et non de naturaliste, une ardente foi au progrès de la médecine moderne, à sa mission restauratrice delà santé dans l'individu et dansl'espèce. Eclectiques, numéristes, sceptiques, et c'est tout un, ne pourraient entrer dans

INTRODUCTION. lxxxiii

cette voie que mus par une curiosité de purs expérimentateurs, aussi peu honorable pour la science que dangereuse pour l'humanité.

Observer la nature et la maladie pour démêler les conditions inverses de leurs mouvements, ce n'est ni de l'indifférence, ni du scepticisme médical, ni un système absolu de non-intervention : c'est une observation armée, commençant par reconnaître les lois propres et les droits de la puissance en faveur de qui elle intervient.

Fidèles à la règle que nous avons rappelée à d'autres tout à l'heure, nous nous sommes fait un devoir de ne discuter ici que la doctrine homœopathiquc. Quant aux ohservations physiologiques et cliniques sur lesquelles cette doctrine prétend reposer, elles ne doivent et ne peuvent être confirmées ou infirmées que par des faits favorables ou contradictoires. C'est une appréciation certainement plus difficile que celle à laquelle nous venons de nous livrer. Ceux de nos honorables collègues qui se sont voués depuis quelque temps à ce beau travail, et qui ont cru pouvoir donner des solutions affirmatives ou négatives, ne nous paraissent pas suffisamment pénétrés de cette difficulté. Nous pensons qu'ils n'ont pas encore rempli toutes les conditions nécessaires pour former leur jugement.

Si nous n'avions pas trouvé dans cette longue discussion une occasion toute naturelle de développer et de montrer sous d'autres aspects les idées principales sur lesquelles roule notre Préface, nous n'aurions jamais voulu consacrer tant de pages à la réfutation de la doctrine homœopathique. Mais de ces erreurs, nous avons tiré des enseignements qui sont à nos yeux les fondements de la thérapeutique générale. Notre critique, s'élevant au-dessus des personnes et trouvant les principes, ne se borne pas à nier, elle affirme. Oportet hœreses esse. La critique vulgaire des esprits forts, de faciles lieux communs sur les doses infinitésimales, eussent été peu dignes du ton général de cette Introduction.

C'est en Italie que le nervosisme et le Brownisme ont eu sur la pathologie, et principalement sur la Matière médicale, l'influence la plus marquée. Transportés en France, les principes sortis de la découverte de Haller ont perdu, grâce à Bichat, leur caractère abstrait et mathématique, et n'ont été que le point de départ d'observations innombrables et de connaissances de détail extrêmement précieuses. L'irritabilité et le nervosisme se sont donc diversifiés et appliqués chez nous de mille manières, tandis qu'en Italie l'idée de force et de faiblesse, les diathèses de stimulus et de contro-stimulus sont restées les expressions d'un dynamisme aussi vague, aussi indéterminé,

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aussi mathématique et non moins illusoire que chez Brown. L'irritation de Broussais, quoique purement quantitative, quoique ne pouvant varier que d'intensité , n'est cependant pas uniforme. Exaltée dans tel organe, elle est simultanément abaissée dans tel autre; et l'on ne peut assez admirer avec quel art Broussais a déguisé l'impuissance de cette observation, et quel parti il a su en tirer pour expliquer la coexistence de la force et de la faiblesse dans les maladies, et réfuter les sophismes de Brown et des Browniens d'Italie sur ce point. D'ailleurs, notre anatomie pathologique, nos découvertes séméiologiques, la précision de notre diagnostic organique, ont semé sur cette surface uniforme du nervosisme mathématique que nous avons hérité de Haller, de Cullenetde Brown, une variété, un intérêt, un bénéfice d'instruction qui ont parfaitement dissimulé le vague du principe, ont permis d'oublier l'idée à cause du fait, et caché l'insuffisance du fond sous la richesse des détails. Il n'en a point été ainsi en Italie. Basori et ses successeurs ont pris l'idée brownienne toute nue, et éclairés par quelques observations contradictoires à celles de l'Écossais, ils se sont bornés à la retourner. Nous allons voir les services inattendus que ce simple renversement a rendus à la Matière médicale et à la Thérapeutique.

Bien de plus simple. La diathèse sthénique prend le nom de diathèse de stimulus ; l'asthénique, celui de diathèse de contro-stimulus. On saura pourquoi ce changement dans les expressions. Mais ces deux diathèses subissent une mutation plus importante. La première, la plus rare pour Brown, devient la plus commune pour les Italiens; la seconde, qui, pour le réformateur en chef, présidait à presque toutes les maladies, n'en caractérise plus qu'un petit nombre pour ceux qui avaient modifié la réforme première. On joint à cela une idée vague de l'inflammation, maladie dominante et presque universelle, qui, séparée des recherches anatomiques de l'École française, a bien de la peine à percer les nuages d'une ontologie décevante, et à éclairer la pathologie italienne autrement que comme le processus d'une diathèse indéterminée, ou le rayonnement d'un foyer phlogistique qui a son centre partout et sa circonférence nulle part. Néanmoins, l'intervention de ce fait jette un élément de variété sur le fond absolument monotone du Brownisme primitif. Voilà pour la Pathologie.

On se souvient que Brown ne reconnaissait pas de puissances débilitantes, et que, pour lui, le plus directement sédatif des médicaments n'était que le moins excitant. Le Brownisme une fois renversé par les Italiens sous le rapport de la pathologie, il ne restait désormais pas plus de Matière médicale pour eux que pour Broussais. La

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diatlièsc de stimulus, l'inflammation n'ayant rien de spécifique à leurs yeux, et ne consistant qu'en une exaltation physiologique des phénomènes vitaux, à quoi pouvait leur servir une Matière médicale exclusivement composée de stimulants purs, dépourvus eux-mêmes de toute spécificité? Il n'y avait qu'à conclure à la proscription de tout médicament, conséquence naturelle de la proscription de toute maladie déterminée, et qu'à se jeter dans les antiphlogistiques négatifs, ainsi que Broussais l'avait fait si hardiment. Quelques observations très-justes et tout originales de Rasori en décidèrent autrement. Ce célèbre médecin s'aperçut que plusieurs médicaments jouissent d'une propriété directement débilitante, contraire immédiatement et par elle-même à la diathèse de stimulus, et il les nomma controstimulants. Ne se laissant pas imposer par la manifestation de phénomènes spasmodiques, d'irritations partielles qui pouvaient se développer pendant l'action de ces substances, il vit très-bien que le fond de leur vertu était d'imprimer à l'économie une sorte de diathèse asthénique ou de contro-stimulus, puissante pour combattre les maladies caractérisées par une diathèse opposée. Le tartre stibié fut son point de départ et le type auquel il eut bientôt ramené une foule de médicaments que des apparences trompeuses, suivant lui, rangeaient faussement dans la catégorie des stimulants. Rasori et ses successeurs s'occupèrent donc à déclasser les médicaments et à faire passer le plus grand nombre, du cadre des stimulants dans celui des contro-stimulants ou des hypersthénisants dans celui des hyposthénisants. Quelques subdivisions puisées dans l'anatomie vinrent seules interrompre l'uniformité de ce Brownisme retourné ; et les hyposthénisants, de beaucoup les plus nombreux des remèdes, et les hypersthénisants, devenus aussi rares qu'ils étaient communs chez Brown, n'eurent entre eux pour toute différence que d'hyposthéniser ou d'hypersthéniser tel appareil organique plutôt que tel autre. Voilà bien toute une révolution dans la Matière médicale.

jDe même que Broussais n'avait jamais pu comprendre comment Brown voyait une maladie asthénique dans un accès de lièvre ou dans une attaque d'hystérie, de même aussi ne parvint-il jamais à s'expliquer comment le camphre, les cantharides, la sauge, la térébenthine étaient considérés comme des sédatifs du coeur ; l'aloès, la rhubarbe, des hyposthénisants de l'intestin; la noix vomique, de la moelle épinière ; le tartre stibié et le quinquina, du système vasculaire artériel, etc. Cela confondait toutes ses observations, toutes ses idées ; il s'irritait, se déchaînait, et comprenait encore moins. S'il avait tort, ses adversaires n'avaient pas complètement raison.

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Nous avons déjà dit, à l'occasion de Cullen, que hors du chaud et du froid, ou dans les médicaments proprement dits, nous ne connaissions guère de substances exclusivement douées de la propriété physiologique de stimuler ou de contro-stimuler. Toujours à l'un et à l'autre de ces effets plus ou moins marqués s'associent inséparablement des actions morbides spéciales qui imitent plus ou moins les phénomènes spéciaux des maladies. C'est ce qui nous a fait dire tant de fois que l'idée de médicament correspondait à l'idée de maladie, que la négation de la spécialité de celle-ci entraînait toujours la négation de la spécialité de celle-là, comme la restauration de l'une de ces notions n'avait jamais lieu sans la restauration de l'autre. La doctrine médicale italienne en est un nouvel exemple. On voit assez par cela le principe de son étroitesse et de ses erreurs, qui a été peut-être aussi la condition de ses utiles recherches et des résultats importants qu'elle a produits.

Partant du même point de vue que Broussais, qui avait nié la Matière médicale, cette École la rétablissait sous un aspect nouveau. La différence du résultat vient uniquement de ce que Rasori et Tomasini regardaient la force et la faiblesse comme uniformes, tandis que Broussais ne voyait dans la faiblesse des systèmes nerveux et musculaire, par exemple, que l'expression indirecte de la force exagérée dans un point de l'économie. Pour relever la faiblesse générale apparente, il ne fallait donc que déphlogistiquer le point irrité. Pendant ce temps-là, les Italiens nous habituaient peu à peu (chose dont la Médecine devra leur être éternellement reconnaissante) à l'idée de combattre les phlegmasies et les fièvres par d'autres moyens que par les antiphlogistiques négatifs, et ils devaient cette supériorité relative sur nous à l'influence de la notion de diathèse conservée par Brown dans la pathologie. C'est ainsi que, sans s'en douter, ils nous ont rendu le traitement spécial des maladies aiguës parles médicaments spéciaux. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'ils ont fait cette conquête selon l'esprit et les tendances de la Médecine moderne; car ce n'est pas par une contre-révolution, mais par un progrès, qu'ils nous ont ramené ces médicaments. L'ère de la Matière médicale moderne prendra une de ses dates chez eux.

C'est aussi grâce aux Browniens d'Italie que les effets des substances médicinales n'ont plus été expliqués par les idées humorales que ces effets faisaient toujours naître autrefois. On a pu comprendre alors comment les purgatifs et les vomitifs n'agissent pas tant en évacuant qu'en hyposthénisant l'organisme d'unemanière spéciale ; et nous nous plaisons à le répéter, l'humorisme a reçu de l'École ita-

INTRODUCTION. i.vvwu

lienne une atteinte plus dangereuse peut-être que celle que lui a portée Broussais, parce que, ce vieux et populaire système se fondant principalement sur les effets visibles des médicaments, c'était en expliquant l'action de ceux-ci d'une manière nouvelle et plus physiologique qu'on devait le mieux réussir à le discréditer. Les anatomo-pathologïstes français, devenus humoristes depuis quelque temps, et appuyés sur la chimie organique, nous exposent à perdre ce bienfait; mais nous espérons que leurs efforts se tourneront contre eux-mêmes.

En émettant brièvement un dernier aperçu sur l'action spéciale des médicaments, nous achèverons de faire connaître le fort et le faible de l'École italienne.

Nous avons fait voir dans les maladies proprement dites deux éléments : l'un, physiologique., représentant la santé; l'autre, nosologique, représentant la maladie; et nous avons dit que celle-ci était d'autant plus spéciale, d'autant mieux déterminée, d'autant plus maladie, en un mot, que ce dernier élément dominait davantage, et réciproquement.

Dans les médicaments spéciaux, dans les médicaments proprement dits, surtout dans les poisons, nous retrouvons deux éléments. Ils jouissent de propriétés qui appartiennent à tout le genre : ce sont leurs propriétés communes, qui n'excitent guère non plus dans l'organisme que des actions communes et générales, comme de stimuler, d'irriter, d'affaiblir, de calmer, etc. Mais ils possèdent, en outre, des propriétés spéciales différentes dans chacun d'eux, et qui excitent dans l'organisme des actions morbides plus ou moins semblables aux symptômes des maladies. C'est faute d'avoir fait cette distinction extrêmement importante que l'École italienne a commis d'impardonnables erreurs, et s'est attiré des répugnances insurmontables. Pour elle, il n'y a pas de médicaments spéciaux, pas de médicaments proprement dits , il n'y a que des hypcrslhénisants et des hyposthénisants. Brown disait : Opium, me Herclè! nonsedat. Que fait-il donc? Il stimule, purement et simplement. Et l'École italienne répète, proclame cette contre-vérité.

Quelle explication y a-t-il d'une opinion si étrange?

Les physiologistes donnent du sommeil cette définition banale : la suspension intermittente des actes de la vie extérieure. C'est exprimer un fait incontestable, et rien de plus. Mais ils laissent entendre que la cause du sommeil n'est autre que l'impuissance du cerveau à continuer ses fonctions : épuisé, ne pouvant plus opérer, il s'arrête comme une machine à vapeur qui n'a plus d'eau. Cette théorie est, en effet, toute mécanique ; on y reconnaît un reste de la doctrine

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cartésienne des esprits animaux. Ainsi envisagé, le sommeil n'a rien de positif; ce n'est pas un acte, mais l'absence de tout acte. Pour nous, Je sommeil, physiologiquement considéré, est un acte vital aussi bien que la veille. Or, l'effet le plus constant de l'opium est de produire un sommeil morbide. L'opium endort donc par une propriété positive ; il produit, il excite l'acte vital du sommeil en vertu duquel les fonctions de la vie extérieure sont suspendues d'une certaine manière, car toute suspension de ces fonctions n'est pas le sommeil. Il est si exact de dire que l'opium excite le sommeil, que quelquefois ce sommeil opiatique est accompagné d'une stimulation spéciale du cerveau, mais c'est une excitation typhoïde, un sommeil délirant. Si cette explication n'est pas celle des Italiens, nous ne comprenons rien à leurs prétentions sur l'opium. Appeler ce médicament un stimulant, — à moins qu'on ne veuille dire qu'il stimule le sommeil, qui est en effet une propriété du cerveau, une action cérébrale, — ne nous paraît plus alors qu'un abus de langage, et l'on prouve bien par là qu'esclave d'un système, on est condamné à l'erreur et en révolte contre le sens commun.

L'opium est donc un narcotique, et le narcotisme n'est ni une sédation ni une stimulation générale pure et simple; c'est un effet tout spécial. Si vous le décomposez, vous y trouverez un peu de tout. Prenez son ensemble, son caractère dominant : c'est un narcotique, et tout le monde sait en quoi consiste le narcotisme, qui est un sommeil morbide. Dans cet état, le cerveau est-il excité, affaibli? L'un et l'autre, si l'on prend ces effets abstractivement. Il est affaibli dans sa vie de relation, et stimulé dans les propriétés qui représentent éminemment en lui la vie générale nutritive. Si l'opium est un stimulant pur du cerveau, donnez-le donc à cet homme dont les facultés cérébrables sont anéanties ; si un pur sédatif de cet organe, que ne l'administrez-vous sans crainte à ce fébricitant dont toutes les facultés céphaliques sont si extraordinairement stimulées? Mais l'opium narcotise. Un des caractères abstraits du narcotisme est l'affaiblissement des propriétés de relation des centres nerveux, et c'est le seul des éléments du narcotisme qu'on demande ordinairement à l'opium. Dans la plupart des cas, on voudrait pouvoir n'en obtenir que cela et le dépouiller de tout le reste. Dans d'autres cas tout spéciaux, c'est le narcotisme avec ses effets également tout spéciaux sur la vie végétative, qu'on recherche principalement.

Les travaux de l'École italienne ont porté principalement sur les remèdes contro-stimulants, et dans ces remèdes, les Italiens n'ont vu que les propriétés spéciales, les propriétés morbifiques ou vénéneu-

INTRODUCTION. urau

ses, et n'ont pas assez tenu compte de leurs propriétés communes et générales, presque toujours irritantes. Ces deux genres de propriétés y existent dans des proportions très-variables, et sr manifestent très-diversement aussi, suivant les prédispositions individuelles des organismes vivants. Voici pourtant une sorte de loi à laquelle nous paraissent assujettis les médicaments doués tout à la fois des propriétés communes et spéciales, irritantes et contro-stimulantes, par exemple, qui font d'eux des agents spéciaux très-difflciles à manier.

Si l'on veut obtenir leurs effets spéciaux, il faut généralement les administrer à petites doses, car alors leurs effets communs sont trèspeu sensibles. Veut-on, au contraire, agir davantage par leurs effets communs que par leurs effets spéciaux, il convient de les donner à des doses beaucoup plus fortes. Ce principe est capital en Thérapeutique, et d'une grande fécondité entre les mains d'un praticien exercé. Nous ne prétendons pas qu'en administrant à haute dose les médicaments on ne détermine jamais que leurs effets communs et point leurs effets spéciaux; mais nous observons, chaque jour, qu'en procédant ainsi, on complique les effets spéciaux par les effets communs, et que, si l'on ne veut obtenir que les premiers, on fait une fausse et dangereuse médication. En donnant, au contraire, les médicaments spéciaux à très-petites doses, on produit leurs effets spéciaux purs. Si les Italiens avaient professé ce principe, ils n'auraient pas soulevé tant d'incrédulité.

Dans les maladies chroniques, on doit généralement agir par de petites doses répétées souvent et longtemps, avec le soin de varier le plus possible les remèdes succédanés les uns des autres, afin d'éviter le suétudisme, et de tenir l'économie sous l'influence d'une modifia cation thérapeutique continue. Il faut aussi savoir suspendre de temps en temps les actions médicamenteuses, y revenir, les reprendre, les diversifier infiniment; il faut, en un mot, traiter chroniqitementles maladies chroniques. Dansles maladies aiguës, on a plus volontiers recours aux doses élevées ; le temps et le péril pressent d'agir résolument, énergiquement, et de ne pas laisser l'occasion fugitive s'échapper entre des tâtonnements qui consument les instants sanprofit. On doit peu changer de remèdes, si ce n'est à de certaines phases déterminées et brusquement. Pour traiter les maladies chroniques, il faut de la persévérance, la connaissance scrupuleuse du passé, ('observation fine des petites choses. Les maladies aiguës veulent du médecin le sang-froid, la présence d'esprit, un coupd'œil rapide, une observation générale qui n'est pas une observation superficielle, mais qui, du premier coup, écarte les détails et va au fond.

INTRODUCTION

Proposons, en passant, quelques faits pour montrer que c'est par le procédé seul des petites doses comparées aux grandes qu'on peut déceler les propriétés spéciales, hyposthénisantes ou autres, de certains médicaments, et les isoler des propriétés communes dont la prédominance les a toujours dénaturées.

Tous les purgatifs jouissent de l'action commune de provoquer les sécrétions et les contractions intestinales. Voilà leurs propriétés générales. Administrez-les tous à haute dose, à dose purgative, et vous n'aurez que ce seul effet, ou tout au moins il dominera tellement les autres que vous n'observerez que lui. Quel est le médecin français, étranger aux travaux de l'École italienne, qui se doute que l'aloès, la rhubarbe sont des hyposthénisants de l'intestin? Rien pourtant de plus vrai. Mais si on les administre à dose purgative, comme nous le faisons presque toujours, parce qu'ils purgent et que nous ne leur connaissons guère d'autre propriété, leurs effets hyposthénisants passeront inaperçus. A haute dose, l'aloès, la rhubarbe irritent fortement l'intestin, déterminent des coliques, etc.; à petites doses, ils relâchent la membrane musculeuse de ce conduit, calment son état spasmodique ; et l'aloès, en particulier, produit bien plus sûrement alors son action congestive des vaisseaux hémorrhoïdaux.Tous deux, à hautes doses, irritent l'estomac; à petites doses, ils le tonifient et le calment. A hautes doses, ils manifestent donc principalement leurs propriétés communes; à petites doses, leurs propriétés spéciales.

A hautes doses, le calomel purge violemment, enflamme l'intestin, cause une dyssenterie intense, accidents locaux qui allument la lièvre et masquent les effets spéciaux. A petites doses, rien de cela, mais les seuls effets altérants et profondément hyposthénisants. On nous dispensera de citer le tartre stibié, et de comparer les deux séries de ses effets, dans les deux conditions que nous examinons en ce moment.

La magnésie est un excellent sédatif de l'estomac, un digestif trèsprécieux. Dépassez la dose de quelques grains, et ces effets délicats vous échapperont. Que n'y aurait-il pas à dire sur la digitale et le camphre considérés sous ce rapport!

Qui ne sait que le bichlorure de mercure manifeste d'autantmieux ses effets spécifiques, sa vertu antivénérienne, que quand, donné à petites doses, suspendues de temps en temps, il ne détermine aucun effet physiologique, c'est-à-dire aucun effet commun? et que, d'autre part, du moment où ceux-ci apparaissent, ce médicament ne nuit pas seulement aux voies digestives, mais qu'il n'exerce plus aussi bien son action antisyphilitique?

INTRODUCTION. sa

Il y a bien peu de médecins qui sachent voir dans l'ipécacuanha autre chose qu'un vomitif. A la vérité, si on le donne à haute dose, tous ces effets spéciaux se perdent dans son action émétique. C'est pourtant un tonique du poumon et de l'intestin, mais qu'on n'éprouve qu'en l'administrant à faibles doses.

Avalez de l'éther pur, et l'impression violemment irritante que vous en ressentirez empêchera que ses propriétés sédatives ne se manifestent. Que pourtant ce diffusible soit inhalé par le poumon, et l'excessive division de ses molécules va en faire le stupéfiant merveilleux dont nous expérimentons depuis quelques années les effets bienfaisants.

Les Italiens, qui n'ont pas vu cette loi, ont pourtant très-bien distingué dans les médicaments, même hyposthénisants, deux sortes d'effets opposés qu'ils ont nommés effets mécanico-chimiques et effets dynamiques. Les premiers correspondraient à nos effets communs, les seconds à nos effets spéciaux. Cette distinction, ces dénominations sont fausses comme les idées qu'elles expriment.

Appeler mécanico-chimique l'effet irritant de la moutarde ou du tartre stibié immédiatement appliqué sur une membrane muqueuse, suppose une théorie bien grossièrement iatrophysique chez des vitalistes quintessenciés. Peut-être n'est-ce que parce qu'ils sont quelquefois trop vitalistes que les Italiens ne le sont pas assez dans d'autres cas. L'hypervitalisme n'est, en effet, qu'une variété d'animisme, et celui-ci rend le mécanicisme inévitable.

Nous pensions, nous, que le produit physico-chimique de la potasse, sur du tissu cellulaire graisseux, était tout simplement un savon. C'est, en effet, la seule chose qui en résulte sur un cadavre. Mais sur du tissu cellulaire vivant, la potasse produit de l'inflammation, fait qui n'est pas plus physico-chimique que la saponification n'est un phénomène vital. L'irritation spéciale produite sur la peau par le tartre stibié est un fait aussi vital, aussi dynamique que son action hyposthénisante spéciale sur l'appareil circulatoire. Jamais un corps inerte et insoluble, ou inerte et soluble, introduit sous la peau, ne produira les pustules spéciales de l'émétique. Tous les topiques irritants ont la propriété d'enflammer la peau : voilà leur action commune; mais tous diffèrent les uns des autres par quelques propriétés spéciales. M. Bretonneau a parfaitement démontré cette vérité par les effets thérapeutiques de chacun d'eux; et la différence appréciable des inflammations qu'ils produisent sur un homme sain n'est pas moins démonstrative.

En voulant éviter la chimiùtrie et l'iiumorisme, l'École italienne

xcn INTRODUCTION.

est tombée dans le solidisme, autre erreur. Pour elle, le sang n'est que le véhicule inerte des médicaments, et ceux-ci n'agissent que sur les expansions nerveuses qui se terminent aux membranes de rapport, et reçoivent la première impression de tous les modificateurs externes. On reconnaît à cela les descendants immédiats de Gullen, et l'abus du nervosisme, ou plutôt le nervosisme, qui n'est que l'abus de l'anatomie du système nerveux. Ce que nous avons dit plus haut de la tyrannie brownienne et de la puissance avec laquelle elle accaparait les esprits à la .fin du siècle dernier, se vérifie bien ici. Au plus fort de cette préoccupation, Hunter établissait, sous les yeux des Browniens enivrés et distraits, sa belle division du système nerveux enmateric: vitœ coacervata, materia vitœ ititernuncia, matériel vitœ diffusa : la première, qui forme les centres nerveux ; la seconde, qui représente les trajets, les cordons; la troisième, materia vitœ diffusa, qu'il suppose répandue partout, suspendue même dans le sang comme une substance insoluble dans une émulsion. Par elle, et au moyen de la messagère, le sang se trouverait en communication directe avec la matière vitale centralisée, et ainsi le sang lui-même serait sensible à sa manière, ou plutôt capable de recevoir une impression. Quand l'École italienne comprendra cela, tout son petit système mécanico-chimico-dynamique rentrera dans l'histoire des conceptions faibles et chimériques qui signalent les écoles dégénérées.'

Oui, certes, le médicament agit par impression, et le tort des Italiens est de n'avoir pas vu qu'il en est ainsi d'un bout à l'autre de son action, et qu'en tant que médicament, il n'agit et ne peut agir qu'ainsi. Broussais répétait sans cesse que toutes les maladies étaient vitales à leur début. Pourquoi seulement à leur début? N'est-ce pas accorder implicitement qu'elles ne le sont qu'alors? Quelle amère contradiction! et de quelles erreurs n'a-t-elle pas été la source! Quand, arrivé dans les urines, le bicarbonate de soude les neutralise ou les alcalinise, agit-il comme médicament? Non, car il n'agit pas par impression, et l'on produit le même effet en jetant de l'eau de Vichy dans le vase de nuit. A-t-on guéri la gravelle urique par ce moyen?... Nous avons d'excellentes raisons de croire que la magnésie, le bicarbonate de soude, etc., ne calment pas tant le pyrosis chimiquement que par une action spéciale sur l'estomac. Ces raisons sont qu'on calme très-bien ce symptôme pendant qu'il n'existe pas, c'est-à-dire qu'on le prévient assez facilement par de la magnésie ou quelque autre substance analogue ; que très-souvent, par ces mêmes moyens, on ne le calme pas quand il ciste; et, en troi-

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sième lieu, qu'on le calme par beaucoup de choses qui ne sont point alcalines, qui sont môme acides, qu'on le calme par la rhubarbe, l'aloôs, la menthe, par une émotion agréable, etc.; enfin, que cette action anti-acide des alcalins est sujette au suétudisme et tombe sous la loi brownienne comme toutes les impressions, ce qui n'arrive pas aux réactions chimiques. Un acide neutralise toujours un alcali, celui-ci ne s'habitue jamais à l'action du premier. Si l'on voulait se prévaloir du traitement chimique des empoisonnements, nous répondrions que l'empoisonnement étant chimique dans sa cause, le traitement doit l'être aussi, lorsqu'il y a encore possibilité qu'il le soit; mais que la maladie, étant vitale dans sa cause, doit l'être aussi dans son traitement; et qu'on ne conçoit pas qu'il en puisse être autrement.

Nous touchons au terme de notre étude de la Réforme médicale moderne et de son influence sur la Thérapeutique et la Matière médicale. Après avoir montré comment Brown avait rasé toute Matière médicale et toute Nosologie, nous nous sommes demandé comment toutes deux parviendraient à se reconstituer. « Brown, avons-nous répondu, va nous fournir la pierre angulaire de cette restauration. Le mot diathèse, échappé au naufrage de l'ancienne Médecine, s'est glissé dans celle de Brown, et il y conservera l'idée de maladie et de médicament, malgré tous les efforts du physiologisme pour l'anéantir. » On a vu se vérifier cette assertion. L'idée de maladie, bannie de chez nous avec celle de médicament, s'est maintenue à l'étranger et y a empêché la seconde de périr. Mais quelle compensation la France nous offre de cet avantage ! Les idées de maladie et de médicament ne sont restées debout dans les autres pays de l'Europe que parce qu'elles y sont restées fausses, bâtardes, à côté des progrès de la physiologie et de l'anatomie, sans en être modifiées. Nous préférons une destruction complète à ce mélange indigeste. Quand il ne reste rien, il y a place pour quelque chose de neuf, d'un et d'entier. Mais nous n'avons encore rempli que la première partie du programme de Glisson. Pour lui, non-seulement la matière organique était irritable par elle-même, mais elle était inséparablement et essentiellement douée de perception et d'appétit. Nous ajouterons qu'elle l'est non-seulement dans l'animal entier, mais dans toutes ses parties à l'infini. Nous ne connaissons encore la fibre que comme irritable ; la physique et la chimie tiennent provisoirement la place des deux autres propriétés.

En pénétrant dans la Médecine, les principes de la physique ont

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toujours eu pour effet d'en bannir les idées de vie propre et de spécificité. La chimiâtrie, au contraire, a toujours suivi le règne de ica idées, ou bien elle l'a toujours précédé. Dans le premier cas, elle n'en était qu'une altération; dans le second cas, elle leur préparait le terrain et favorisait leur restauration. Or si, profitant des leçons de l'histoire, il est possible de prévoir l'avenir par le passé, il nous semble assister dans ce moment à une de ces périodes où la chimie travaille sans le savoir, au profit du vitalisme, à un progrès qui la détrônera elle-même. Gela n'a rien de fortuit ; et l'influence de la chimiâtrie sur la restauration des idées de vie propre et de spécificité dans la physiologie, est aussi facile à comprendre que l'influence contraire exercée par l'iatromécanique. Cette remarque renferme substantiellement une appréciation des services rendus et du tort fait à la Matière médicale et à la Thérapeutique par la chimie moderne. Le chimiste qui a trouvé les conditions chimiques de la respiration, de la digestion, de l'action de tel ou tel médicament, croit avoir donné la théorie de ces fonctions et de ces phénomènes. C'est toujours la même illusion, et les chimistes n'en guériront pas. Prenons-en notre parti; mais gardons-nous, toutefois, de ne pas profiter des recherches précieuses auxquelles ils ne se livreraient probablement jamais, s'ils n'étaient stimulés par l'ambition d'expliquer ce qui n'est pas de leur domaine.

Après Broussais, nous ne courons plus le risque sérieux de l'ontologie nosologique et thérapeutique. Depuis qu'il n'est plus, l'esprit médical nous a abandonnés, il est vrai, et nous avons fait de la Médecine une branche de l'histoire naturelle. Pour nous aujourd'hui un fait clinique n'a pas le temps d'être lui-même un seul instant: il est à peine tombé dans le domaine de l'observation, que la chimie, la physique, la psychologie, l'anatomie se le disputent, en emportent chacune un fragment, et il ne reste plus rien pour la Médecine. La Médecine n'existerait-elle donc plus comme science, elle qui existe toujours commeart ?. . . Oui, elle pourrait exister, dominant toutes les sciences qui lui doivent leurs tributs ; car elle a ses principes, que l'observation seule de l'homme vivant peut lui fournir. A la physique, à la chimie, elle ne demande que des secours.

Mais l'histoire enseigne que, dès que le trône de la médecine est vacant, ces sciences s'imposent, et que l'accessoire gouverne le principal. Si depuis Broussais nous ne sentons pas ce joug, c'est que l'éclectisme nous le dissimule. En est-il plus facile à briser? Avec sa prétention de prendre à chaque système ce qu'il a de bon, l'éclectisme, architecte de la confusion et du néant, n'est bon qu'à dégui-

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ser le scepticisme. La physique et la chimie servent à ia séméiologie et à la thérapeutique. A l'une elles prêtent des procédés d'exploration et de vérification, des instruments de diagnostic, des réactifs ; à l'autre des modificateurs curatifs. Mais elles ne doivent pas entrer dans l'intérieur de la pathologie et de la thérapeutique, parce que, s'il n'y a pas un seul fait d'organisation qui, pour se manifester, puisse se passer d'une condition physique ou chimique, la chimie et la physique ne peuvent expliquer un seul fait d'organisation. Cela n'est point éclectique, cela est fort absolu, et pourtant cela est vrai. Au chimisme, à l'iatrophysique, il n'y a donc rien de bon à emprunter; car en eux tout est faux, l'erreur ne se divisant pas plus que la vérité. L'anatomie, la physiologie nous découvrent tous les jours des faits d'une admirable utilité, et cependant tout est à repousser dans l'anatonisme et le physiologisme. L'éclectisme a fait le contraire. En prenant des faits à tous ces systèmes, il a subi tous ces systèmes à la fois. Et voilà comment l'ambition affichée par cette pauvre philosophie, de se passer d'un principe, la fait à l'instant même esclave de plusieurs principes contradictoires. Le solidisme, riiumorisme, le vitalisme représentent les trois parties constituantes de l'organisme , continentia , contenta , enormonta; chacun de ces systèmes a donc du bon : dégageons-le pour l'unir aux deux autres tiers de la vérité... Combien d'hommes qui nous traitent de rêveurs poursuivent cette chimère depuis trente ans !

On ne fera jamais sortir du solidisme et de l'humorisme que l'exclusion absolue du vitalisme, et réciproquement ; parce que le solidisme et l'humorisme ne peuvent s'appuyer et ne se sont jamais appuyés que sur les bases mêmes de la physique et de la chimie, différentes de celles de la physiologie. Eh bien, c'est de cette chimère que nous vivons, ou plutôt c'est elle qui étouffe la Médecine et la livre sans principes aux sciences auxiliaires. On l'a bien vu après Broussais, et de son vivant déjà, lorsque ceux qu'il avait enlevés à la routine, où ils auraient éternellement tourné sans lui, se sont mis à démolir son système détail par détail, continuant à en subir les principes par eux cousus à ceux des vieux systèmes qu'il avait chassés. Alors Pinel s'est trouvé uni à Brousssais et tous deux aux humoristes et aux Boerhaaviens. Voilà l'idéal de la doctrine; tel est Y état actuel de la science! Qu'en est-il résulté pour la Matière médicale et la Thérapeutique? Qu'on est retourné à son vomissement, ou qu'au lieu d'adopter une science des médications et des méthodes curatives exclusivement inspirée par riiumorisme ou la

xcvi INTRODUCTION.

chimiâtr'e, par le solidisme ou l'iatromécanique, par le naturisme et par la doctrine de l'irritation broussaisienne, on a amalgamé tous les systèmes de thérapeutique et toutes les médications qui en découlent, avec l'esprit et les principes de chacune d'elles, exclusifs, comme on le sait, des principes de toutes les autres. L'éclectisme a triomphé... mais à ses côtés le scepticisme. En veut-on la preuve? Toutes ces méthodes curatives se heurtant, s'excluant ; l'éclectisme proscrivant toute unité, et l'esprit, qui est un, ne pouvant s'en passer, force a bien été de trouver un principe de certitude pour juger la valeur clinique des diverses médications. Qu'a-t-on inventé? le numérisme, autre système, qui, rejetant tqute doctrine fondée sur la connaissance des choses, n'a rien lui-même pour juger la valeur de ses chiffres, et n'est que le dernier déguisement de l'impuissance et du scepticisme.

L'éclectisme en Thérapeutique ne consiste pas à administrer dans la même maladie plusieurs agents, fussent-ils empruntés à plusieurs médications, mais à ne pas les employer dans un même esprit. Quand, dans une affection donnée, vous prescrivez tel médicament pour dissoudre chimiquement telle humeur ou le sang, ou pour épaissir ces liquides vivants et empêcher qu'ils ne s'échappent de leurs réservoirs, ou pour y remplacer immédiatement et par juxtaposition tel principe qui y fait défaut, etc.; en un mot, quand vous agissez avec une idée chimique ou mécanique, et qu'en même temps vous appliquez des révulsifs, vous donnez des stimulants, des antispasmodiques, des sédatifs, ou que vous attendez une crise, ou que vous comptez sur une solution naturelle, etc. ; en un mot, quand en même temps vous agissez d'après une vue de vitalisme, qu'elle soit brownienne, broussaisienne ou hippocratique ou tout cela ensemble, vous faites de l'éclectisme thérapeutique, c'est-à-dire de la contradiction et de l'absurdité. Est-il donc défendu, direz-vous, de chercher à agir sur le sang pour en atténuer la plasticité ou pour l'augmenter, etc.? Non certes; mais il est défendu, par le sens commun, de chercher à le faire chimiquement, parce que tous les médicaments, même ceux qu'on nomme altérants, agissent par impression, et qu'aucun d'eux n'agit chimiquement. S'ils modifient la composition du sang, c'est suivant les lois d'une chimie vivante dont les lois de la chimie générale ne sont que les conditions de manifestation et non les principes essentiels. Nous en dirons autant de toutes les indications qu'on croit remplir mécaniquement. Agir par impression ne signifie pas, en parlant de l'organisme vivant, agir comme un cachet sur la cire qui en reçoit passivement l'empreinte

INTHOnUCTION. xcvn

on l'impression : cela signifie exciter dans une partie vivante des phénomènes qui, dans un ordre d'activité supérieur, sont représentatifs de ceux de l'objet spécial qui produit l'impression. C'est ainsi que l'image physiquement imprimée sur la rétine n'est pas la vision, mais sa cause occasionnelle. Cette image ou impression excite dans la substance nerveuse des propriétés innées correspondantes, mais d'un ordre supérieur, dont la nature est d'être spontanément représentatives, de se voir elles-mêmes, si nous pouvons ainsi dire, ou d'être visibles par soi. Quand nous voyons un objet, le voyons-nous en lui? Non, sans doute. Ce que nous voyons, c'est nous-mêmes, c'est notre propre organisme nerveux modifié, excité par cet objet. Telle est l'essence de toute propriété vitale.

Ce que nous venons de dire de la vision, il faut donc le dire de tous les sens externes ou internes, gustatif et digestif, aussi bien que visuel et auditif; il faut le dire du sens de la nutrition, de la sanguification, des sens chimiques comme des sens physiques, ou, si l'on veut, dos organes spontanément représentatifs des propriétés chimiques du monde extérieur, comme de ceux qui sont représentatifs de ses propriétés physiques. Les unes et les autres ne font pas autre chose qu'exciter les premières à se manifester. Tel est le rapport du macrocosme et du microcosme, plutôt entrevu que bien défini par les philosophes de l'antiquité et par Paracelse.

Il y a loin de là au chimisme et au physicisme ; et pourtant, cela rend facile à comprendre par quel genre d'illusions sont déçus les physico-chimiâtres. Quand cette idée aura pénétré dansla physiologie, la Matière médicale et la Thérapeutique seront transfigurées. Dans cefic-ci, ne se choqueront plus les indications physiques, chimiques et vitales si chères à l'éclectisme.

Appliquer des révulsifs ou des calmants à un système vivant en qui on cherche à développer en même temps des actions physiques et chimiques, n'est pas moins ridicule que d'appliquer nos révulsifs à. une machine à vapeur qui fonctionne irrégulièrement, etde l'opium à un alambic trop rapide. Dans un cas comme dans l'autre, on fait de l'éclectisme thérapeutique.

Et les numéristes, qui se sont interdit de juger les faits de Médecine autrement que par des chiffres, dressent gravement la statistique de ces incohérences !

Dans l'idée très-générale que nous venons de donner de l'état actuel de notre Thérapeutique, le lecteur doit reconnaître ce que nous disions au commencement de cette Introduction. C'est encore par là

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