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CHAPITRE IL

Le Tannin ou Acide tannique {Acidum tannicum) est un principe immédiat qui existe tout formé dans la plupart des substances végétales à saveur acerbe , astringente, lesquelles d'ailleurs, suivant la remarque de M. Virey, présentent souvent une coloration rouge brun, caractéristique.

Le Tannin de la noix de galle a été plus particulièrement étudié par M. Pelouze, qui, le premier, l'a obtenu à peu près pur. Il est formé de carbone, 51 ,56 ; d'hydrogène, 4,20; d'oxygène, 44/24.

A l'état de pureté, il est incolore, inodore, incristallisable; sa saveur est excessivement astringente. Il est très-soluble dans l'eau , moins dans l'alcool et l'éther ; insoluble dans les huiles grasses et volatiles. Le soluté aqueux rougit le tournesol , décompose les carbonates alcalins et forme avec les oxydes métalliques de véritables composés salins. Aussi prend-U le nom d'acide tannique, et ses composés celui de tannâtes* Exposé à l'air, le Tannin en absorbe l'oxygène et se transforme en acide gallique et ellagique en produisant un volume d'acide carbonique égal au volume d'oxygène qu'il absorbe.

(Pelouze.)

Le Tannin précipite les solutions d'albumine, de gélatine et de fécule; il se combine avec la fibrine et avec la peau , qu'il transforme en cuir. Il précipite aussi les sels de peroxyde de fer tantôt en noir bleu , tantôt en vert foncé ou même en gris.

Les chênes et les noix de galle, la historié, l'arbousier, diverses espèces de fraisiers, de potentilles, de roses, de thés, la lentille donnent un précipité noir bleuâtre, avec les persels de fer.

L'extrait aqueux des plantes suivantes colore en vert les sels de fer qu'il précipite : quinquinas vrais, cachou , kino, café, orme, marronnier d'Inde, rhubarbe, alcornoque, aunée, bouleau, beaucoup de labiées, plusieurs fougères , etc.

La ratanhia , la verveine officinale , l'armoise vulgaire et l'absinthe, la pâquerette, la matricaire, le souci , l'ortie dioïque contiennent du Tannin qui précipite en gris les sels de peroxyde de fer.

Le Tannin du chêne a une saveur fort astringente, et même nauséabonde; le Tannin renfermé dans le quinquina et le cachou est moins désagréable, plutôt acerbe; enfin celui de l'extrait de ratanhia est amer et le moins acre de tous.

C'est précisément dans l'ordre inverse qu'il faudrait les classer sous le rapport de l'énergie d'action.

On s'est appuyé sur ces particularités et sur quelques autres encore pour admettre différentes espèces de Tannin. Berzélius en a créé deux : l'Acide quercitannique ou Tannin du chêne, et l'Acide mimotanniqne ou Tannin du cachou.

Mais Gelger prétend que, noh-seulemeiît à l'aide d'une addition d'acide tartrique l'infusum de noix de galle précipite en vert les persels de fer, mais que, de plus, si l'on ajoute une base à de l'infusum de quinquina, celui-ci précipite dès lors les sels de peroxyde de fer en bleu noir.

D'après cela les Tannins seraient identiques, la différence de réaction tiendrait seulement à la présence d'un acide libre dans les substances qui fournissent un précipité vert.

Préparations.— Pour obtenir le Tannin , M. Pelouze traite, dans l'entonnoir à dép/acement de Robiquet, de la noix de galle pulvérisée par de l'éther, qui doit contenir Une faible proportion d'alcool et d'eau. Le lendemain on trouve deux couches dans l'entonnoir. La supérieure est de l'éther presque pur; l'inférieure est dense, ambrée, siruueuse, et consiste en un soluté concentré de Tannin, qu'on en retire par l'évaporation dans le vide. La noix de galle en donne de vingt-cinq à quarante pour cent.

M. Lecounet a donné un procédé qui four-

lOi ASTRINGENTS.

nit plus de produit. Il fait une pâte avec On l'emploie à l'intérieur, sous forme de

i'étber et la poudre de noix de galle, l'ex- pilules; à l'extérieur, en dissolution dans

prime à la presse ; et , épuisant le marc par l'eau, pour injections, lavements, gargaris-

de nouvel éther, il réunit les liquides siru- mes, etc. Il fait souvent aussi la base des

peux, qu'il étend sur des assiettes à l'aide potions et des électuaires astringents,

d'un pinceau; // fait ensuite évaporer à M. le docteur Sicard administre le Tannin

l'étuve. Le produit de l'évaporation donne sous la forme de sirop composé de50>gram-

alors une grande quantité de Tannin. mes de sirop de sucre pour 20 grammes de

Le Tannin ainsi obtenu est probablement Tannin, M. Hottot trouve la quantité de

moins pur que celui que donne le procédé Tannin trop grande et la réduit à 5 grammes

de M. Pelouze. Il faudra s'en tenir à ce pour 600 grammes de sirop. Cette dernière

procédé, ayant soin, comme l'a recommandé formule est bien préférable; le sirop ainsi

M. Dominé, de laisser pendant vingt-quatre préparé renferme 0,30 centigrammes de

heures les noix de galle séjourner dans une Tannin par 30 grammes, dose déjà très-forte,

cave humide. Le Tannin jusqu'ici peu employé a pris.

Le Tannin pur est le type des astringents depuis quelques années, la place qui lui ap-

végétaux ; c'est un médicament très-puis- partient en tête des médicaments astrin-

sant. gents.

THERAPEUTIQUE.

Le Tannin^ principe essentiellement astringent, donne aux substances que nous allons étudier toutes leurs propriétés astrictives, et nous verrons en efifet que les médicaments dans lesquels l'analyse chimique a démontré beaucoup de Tannin se rangent l'un à côté de l'autre dans le cadre thérapeutique.

Le Tannin semblerait donc être aux astringents non acides ce qu'est la quinine aux cinchonas, la morphine aux papavéracées. Il est fâcheux que son histoire médicale soit si peu avancée, tandis que l'on possède tant de travaux sur les substances qui en contiennent une grande proportion.

Action physiologique du Tannin.

Pris à l'intérieur et à faible dose, le Tannin cause une sensation de chaleur à la région épigastrique, les digestions deviennent plus lentes, les garde-robes sont plus difficiles. Des dosps plus élevées peuvent causer des pincements d'estomac et des nausées ; rarement de la diarrhée, quelquefois une constipation presque invincible.

La sueur, les urines sont diminuées. La circulation est-elle influencée par ce médicament? c'est ce que l'expérience clinique pourra seule démontrer.

Appliqué topiquement, le Tannin décolore et flétrit les tissus, les durcit, et son action trop longtemps prolongée irait peut-être jusqu'à l'escharification.

Action thérapeutique du Tannin.

Nous allons indiquer très- sommairement ce que nous savons de l'emploi thérapeutique du Tannin pur, nous réservant d'insister davantage sur les médicaments qui en contiennent une grande quantité, et qui ont été employés dans mille circonstances par tous les médecins.

La solubilité du Tannin, la facilité de son administration, l'ont fait employer dans tous les cas où l'on conseillait les astringents.

A rintérieur, dans les diarrhées chroniques, à la dose de 1 à 3 centigrammes (1 /5 de grain à 1 grain) chez les enfants ; 5 à 50 centigrammes (1 à iO grains) chez les adultes. Dans les hémorrhagies graves, à la dose de 10 centigrammes (2 grains) toutes les deux heures, jusqu'à concurrence de 4 grammes. Dans les blennorrhagies chroniques, dans les catarrhes pulmonaires et utérins, à la dose de 25 à 50 centigrammes (5 à 10 grains) par jour, pendant un et même deux mois.

Tout récemment M. Charvet, professeur à l'École secondaire de médecine de Grenoble, a employé avec avantage le Tannin pour combattre les sueurs qui fatiguent tant les phthisiques. Il l'emploie à la dose de 2 d/2 à 10 centigrammes (1/.2 grain à 2 grains) dans les vingt-quatre heures, ordinairement le soir, et associé à l'opium.

M. Chansarel, de Bordeaux, dont le père a fait sur le Tannin des travaux d'un grand intérêt, a publié dans le Bulletin médical de Bordeaux (octobre -1840) un mémoire sur l'emploi thérapeutique du Tannin. Ce travail, dans lequel l'auteur ne s'est peut-être pas défendu d'un peu d'exagération, met le Tannin au rang des médicaments dont la médecine aurait le plus à se louer. Outre les propriétés curatives que nous avons indiquées plus haut, et qu'il lui reconnaît volontiers, il en a ajouté d'autres qui seraient encore plus précieuses. Il a constaté que le Tannin guérissait les fièvres intermittentes aussi bien que le sulfate de quinine. Dans ce cas, il ordonne ce médicament à la dose progressive de 60 centigrammes à 2 grammes (12 grains à 1/2 gros) dans 150 grammes (5 onces) d'eau, associé à un mucilage de gomme arabique. Il fait prendre au malade une cuillerée à soupe de cette solution de trois heures en trois heures pendant l'intervalle des accès. Cela ne ferait que confirmer ce qui avait été dit au commencement de ce siècle par Pezzoni [Histoire de la Société de Médecine pratique de Montpellier, 1807).

M. Chansarel prescrit encore le Tannin comme anthelminthique. «Les enfants auxquels je l'ait fait prendre, dit-il [ibid.), soit en sirop, soit en potion, soit en lavements, à la dose de 30 à 50 centigrammes (6 à 10 grains) , se sont parfaitement bien trouvés de son emploi, et ont rendu une grande quantité de vers. »

Enfin, nous ne devons pas omettre ce qui a trait aux vertus du Tannin comme antidote. Le Tannin, suivant M. Chansarel, serait Tantidote certain des empoisonnements par le vert-de-gris et les autres préparations cuivreuses, le plomb et les préparations saturnines, le tartre émétique et les préparations antimoniales, les mouches cantharides, l'opium et ses composés, la ciguë, la jusquiame, le datura stramonium^ les alcahs organiques en général, les champignons, etc. (Chansarel, Journ. de la Soc. de Méd. de Bordeauxy 2^ série, t. VIII, p. 316.) Sans partager l'enthousiasme de M. le docteur Chansarel pour le Tannin considéré comme antidote, nous n'en reconnaîtrons pas moins très-volontiers que , dans les empoison-

nements dont nous venons de parler , le Tannin rend évidemment des services.

A l'extérieur. En gargarisme , à la dose de 4 grammes (1 gros] pour 250 grammes (J/2 livre) d'eau dans les phlegmagies chroniques de la membrane muqueuse, buccale et pharyngienne.

En poudre, en guise de tabac, dans les épistaxis rebelles et les coryzas aigus ou chroniques. En injection, dans le traitement des blennorrhagies vaginales et urétrales, à la dose de 40 à 50 centigrammes (2 à 10 grains) pour SOgrammes (1 once) devéhicule. En lavement, dans la proctorrhée, dans la diarrhée chronique, dans la dyssenterie chronique, à la dose de 4 à 1/2 gramme (20 à 30 grains) pour 500 grammes (1 livre) d'eau. En collyre, dans l'ophthalmie catarrhale, à la dose de 10 à 20 centigrammes (1 à 4 grains) pour 30 grammes (1 once) d'eau. En pommade, dans le traitement topique des dartres et dans la fissure à l'anus. Uni à la glycérine, le Tannin a réussi dans certaines formes herpétiques rebelles , notamment dans l'herpès praeputialis. — Le tamponnement du vagin avec un mélange de glycérine 100 grammes et Tannin 80 grammes, a paru très-efficace dans la vaginite, soit aiguë, soit chronique. On renouvelle ce tamponnement toutes les vingt-quatre heures.

Dans ces derniers temps, le Tannin, employé topiquement, à l'instar de l'alun, a été préconisé par quelques praticiens dans le traitement des angines couenneuses et même diphthéritiques.

En épithème sur la peau , quand on veut resserrer les tissus, résoudre les nsevimaierni, etc., etc. N'omettons pas de mentionner qu'associé au benjoin et appliqué dès le début sur les pustules varioliques, le Tannin a été proposé par M. HomoUe comme moyen abortif, surtout à la face, à l'effet de prévenir les cicatrices difformes.

'Enfin M. Mialhe se sert d'une solution de Tannin pour constater dans l'urine la présence d'une espèce d'albumine non précipitée par l'acide azotique et qu'il nomme albuminose.

De la combinaison de l'iode avec le Tannin ou liqueur iodo-tannique. Dansées dernières années, MM. Socquet et Guilliermond (de Lyon) ont eu l'idée d'associer l'iode au Tannin. Cette nouvelle forme pharmaceutique a pour avantage de rendre l'iode soluble ., et de lui faire perdre ses propriétés caustiques et son odeur, sans lui enlever aucune de ses propriétés thérapeutiques. On prétend que, sous cette forme nouvelle, l'iode a beaucoup plus d'action qu'à l'état d'iodure de potassium, et qu'il ne présente aucun des inconvénients de l'iode employé en dilution dans une matière inerte.

Les auteurs ont obtenu par cette combinaison chimique des deux substances une double solution, l'une dite neutre, parce que \e. papier amidonné n'y décèle pas de trace d'iode, et qu'elle est susceptible de dissoudre une nouvelle quantité d'iode égale en poids à la moitié du Tannin employé : et l'autre (c'est cette dernière) constitue la solution iodo-tannique iodurée. C'est au Tannin extrait de la ratanhia que les auteurs ont donné la préfé-

rence, en raison de son degré d'astriction moindre que dans le quercitannin ; ce dernier est réservé pour l'usage externe.

Le sirop, préparé avec la solution iodo-tannique , est très-limpide, d'une couleur rouge magnifique et d'un gmit agréable. 30 grammes de sirop contiennent 6 centigrammes d'iode. On débute par cette dose , que l'on peut élever facilement jusqu'à 60 grammes par jour.

La solution pour l'usage externe , et préparée avec le querci-tannin , contient 5 grammes d'iode pour 100 grammes de véhicule.

Les auteurs attribuent à cette combinaison nouvelle de très-notables avantages que nous nous dispenserons d'énumérer. Sans doute cette combinaison du Tannin avec l'iode paraît assez rationnelle. Déjà M. Boinet avait reconnu l'utilité de l'association des astringents et notamment du sirop de quinquina avec l'iode. Mais , comme ce médicament , d'ailleurs mal défini chimiquement, est d'importation récente parmi nous, et que notre expérience personnelle ne nous a encore rien appris ni pour ni contre les propriétés de cet agent qui n'a jusqu'ici été expérimenté que par un petit nombre de médecins, nous nous en remettons à l'avenir pour juger s'il mérite la faveur avec laquelle il a été accueilli dès son apparition.

Nous devons ajouter que M. Barrière (de Lyon) a employé la solution iodo-tannique, à l'extérieur, en injections dans les fistules, suite d'abcès froids, et dans l'hydrocèle , et qu'il affirme en avoir obtenu les mêmes résultats qu'avec la teinture d'iode.

De plus , il a eu l'idée d'essayer cette solution comme agent coagulateur du sang. Il a injecté des varices, et il a produit un résultat moins prompt à se former que par le perchlorure de fer, mais très-analogue. C'est donc un sujet de nouvelles recherches qui vient s'offrir aux chirurgiens. [Gazette /lebdomadaire , mars 1854.)

M. Desgranges (de Lyon) a continué ces expériences sur la liqueur iodotannique , et il a constaté sa propriété astringente et hémospasique qu'il attribue exclusivement au Tannin et non à l'iode. L'un et l'autre sont repris par absorption , tandis que le perchlorure n'est pas absorbé. Il conclut que ce composé est appelé à rendre des services à la chirurgie non moins qu'à la médecine. {Gazette médicale de Lyon, mai, 1834; Union, 1854. j

Tannaie de quinine. Le Tannate de quinine , résultant de la combinaison du Tannin avec la quinine, est une préparation nouvelle que M. Barreswil vient d'introduire assez récemment dans la thérapeutique.

Déjà Berzélius avait pressenti qu'on pourrait tirer bon parti de ce composé, se fondant sur cette idée théorique que, bien que la quinine soit le principe éminemment actif du quinquina, le Tannin contenu dans cette écorce doit aussi contribuer pour une bonne part à son action.

Une commission nommée par l'Académie, et ayant pour rapporteur M. Bouvier, a soumis ce nouveau composé à de nombreuses expériences, et elle lui a reconnu une action au moins égale à celle du sulfate de quinine, soit contre les fièvres intermittentes, soit contre les rhumatismes aigus et certaines névralgies.

108 ASTRICiENTS.

Outre ces propriétés comme antipériodique, et comme sédatif ou contrestimulant, qui lui sont communes avec le sulfate de quinine, on a attribué au Tannate de quinine certains avantages tout à fait propres.

Le premier de tous, c'est que le Tannate de quinine est beaucoup moins coûteux, et qu'a ce titre il est appelé à rendre d'utiles services dans la médecine rurale.

Un second avantage du Tannate sur le sulfate consiste dans son degré d'amertume infiniment moindre, qui en facilitera l'administration chez les enfants et les personnes délicates.

Enfin il n'aurait pas l'inconvénient d'exercer sur les organes digestifs une action irritante, inconvénient qui contre-indique assez souvent l'emploi du sulfate de quinine.

On a dit que la dose était à peu près la même que celle du sulfate de quinine; mais des expériences ultérieures ont appris que, pour triompher sûrement des fièvres intermittentes, cette dose devait être un peu plus élevée.

Le Tannate de quinine ne serait pas seulement un excellent fébrifuge ; maison lui attribue encore une action tonique très-puissante. A la dose de 20 centigrammes (-4 grains) par jour, il passe pour être un réconfortant des plus précieux , dont l'usage mériterait d'être généralisé en médecine pratique.

Ajoutons enfin que le Tannate de quinine a été proposé pour combattre les sueurs nocturnes chez les phthisiques, et que dans ce cas il trouverait son indication en sa double qualité de tonique et d'anti- périodique. '

Au milieu de tous ces avantages , dont les uns sont réels , et dont les autres demanderaient à être mieux vérifiés , on reproche au Tannate de quinine un inconvénient , à savoir : son état amorphe et insoluble, et par suite la trop grande facilité qu'il prête à la falsification.

Avant d'en finir avec le Tannin, nous dirons que dans ces derniers temps un pharmacien a associé cette substance au zinc; il en a formé un Tannate de zinc. Mais il parait que cette nouvelle préparation est un simple astringent qui ne jouit d'aucune propriété spéciale.

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