‹ Traité de toxicologie (volume 2)Chapitre 70 sur 172 · DE LA RENONCULE · texte numérisé non relu

DE LA RENONCULE

La renoncule est un genre de la famille des renonculacées de Jussieu , et de la polyandrie polyginie de Linnæus. ( Voy. planche 3 de ma Médecine légale. ) Caractères du genre. Calice formé de cinq sépales caduques ; corolle de cinq pétales offrant à leur base interne une petite fossette glanduleuse ; étamines et pistils en grand nombre; les fruits sont des akènes ordinairement terminées par un petit crochet oblique. Caractères de la renoncule âcre. (Linu. , sp. 779. ) Sa racine est formée de longues fibres blanchâtres, presque simples ; ses feuilles radicales sont pétiolées , velues, divisées très profondément en trois ou cinq lobes digités, incisés, dentés et aigus; dans les feuilles de la tige, ces lobes sont linéaires, entiers ; les pétioles, légèrement velus , sont dilatés et membraneux à leur base. La tige est dressée , haute d’environ 66 centimètres , fistuleuse , simple et un peu velue dans sa partie inférieure , divisée supérieurement en rameaux allongés , cylindriques , non striés , qui servent de support aux fleurs. Celles-ci , d’un beau jaune , sont nombreuses et comme pahiculées ; les cinq sépales du calice, légèrement concaves, sont étalés et pointus ; les pétales sont subcordiformes, un peu émarginés à leur sommet. Les fruits, ramassés en tête, sont assez gros, lisses, terminés par un petit crochet peu recourbé. Cette espèce est très commune dans les bois un peu couverts et humides. Elle fleurit durant une partie de l’été. ( Rich. , Bot. mèd. )

Les renoncules paraissent devoir leur àcreté à un principe volatil analogue à Yanénwnine. 'Voy. ANÉMONE, p. 131.)

1*ES POISONS IRRITANTS

Action de la renoncule des prés sur l’économie animale.

Expérience irc. — On a introduit dans l’estomac d’un petit chien robuste 150 grammes de suc de cette renoncule , préparé en triturant les feuilles avec 60 grammes d’eau. L’œsophage a été lié. Une heure après, l’animal a fait des efforts pour vomir et s’est plaint. Il est mort au bout de douze heures, et il n’avait présenté d’autre phénomène qu’un grand état d’abattement et d’insensibilité. La membrane muqueuse de l’estomac offrait çàet là des plaques d’un rouge vif; les autres portions du canal digestif étaient dans l’état naturel. Les poumons contenaient beaucoup de sang lluide, et présentaient plusieurs taches livides d’un tissu dense.

Expérience iic. — A huit heures du matin , on a appliqué sur le tissu cellulaire de la partie interne de la cuisse d’un chien robuste 8 grammes d’extrait aqueux de la même plante préparé par décoction. Dans la journée, l’animal n’a éprouvé que de l’abattement. Il est mort à dix heures du soir. Le membre opéré était tuméfié , infiltré et très enflammé ; l’inflammation s’étendait jusqu’aux muscles du bas-ventre. Le cœur renfermait du sang coagulé. Les poumons étaient rougeâtres , gorgés de sang. Le canal digestif n’était le siège d’aucune altération sensible.

Observation. — Cette espèce de renoncule , appliquée sur les tempes, a causé des douleurs, une chaleur insupportable et l’évanouissement; en contact avec les jointures, elle les a roidies : presque toujours elle a produit des ulcères et d’autres symptômes fâcheux.

Ranunculus sccleratus. — Expérience. — Plenck rapporte que le suc de celte plante, administré à un chien, occasionna de l’anxiété, des vomissements , des contorsions et une grande inquiétude : ces symptômes furent suivis d’une mort prompte. L’intérieur de l’estomac était rouge et corrodé dans quelques points ; le pylore était tuméfié et d’un rouge livide.

Observation lre. — On a vu des mendiants appliquer cette plante sur une partie de leur corps , afin d’exciter la commisération par les ulcères et les douleurs qu’elle détermine.

Observation 2e. — Krapf a fait sur lui-même et sur les chiens des expériences pour s’assurer des effets de cette espèce de renoncule. Il éprouva des douleurs très vives et des mouvements convulsifs dans l’intérieur du bas-ventre pour avoir avalé une seule fleur qu’il avait bien broyée. Deux gouttes de suc exprimé de cette plante occasionnèrent, outre les symptômes énoncés, une douleur brûlante et convulsive dans toute la longueur de l’œsophage. Dans une autre expérience, il mâcha les feuilles les plus épaisses et les plus succulentes de cette espèce de renoncule : sa bouche se remplit de salive; sa langue s’enflamma, s’écorcha ; ses mamelons étaient élevés , d’un rouge vif ; elle était crevassée au bo ; il ne dislingutrt plus les saveurs; ses dents, agacées, éprou-

DE l’aXÉAIUiNE PliLSATlLLE. 131

vaienl de temps en temps des tiraillements ; les gencives étaient fort rouges et saignaient au plus léger attouchement (1).

Ranunculus flammula. — Observation. — Murray dit qu’une femme eut le bras gangréné pour avoir appliqué de cette plante près du carpe : le ravage était tel que les tendons de l’os étaient à découvert. ( App . medicaminum, vol. ni, pag. 87.)

lianunculus bulbosus. — Observation. — Nicolas Masson avale un verre de suc de cette plante ; quatres heures après il éprouve des vomissements répétés, accompagnés de coliques affreuses, d’angoisses continues : il expire deux jours après. ( Journal de chimie médicale, année 1836 , pag. 273.)

On sait que des troupeaux entiers ont péri pour avoir brouté , au printemps , de l’herbe où cette plante était commune.

Les ranunculus ficaria, thora, arvensis , alpestris, polyanthe~ m os, illyricus , gramineus, asiaticus, aquatilis , platanifolius , breynius et sardous sont également vénéneux.

Je crois pouvoir conclure des faits qui précèdent , 1° que ces diverses espèces de renoncules et leurs extraits produisent une inflammation vive des tissus sur lesquels on les applique ; 2° que la mort qu’elles déterminent est surtout le résultat de leur action sur le système nerveux.

DE L’ANÉMONE PUiSATILLE (Anémone pulsatilla).

Cette plante appartient à la famille des renonculacées de Jussieu , et à la polyandrie polygvne de L. (Voy. ma Médecine légale , planche lr* bis , 3' édition.) Involucre caulinaire, profondément découpé en lanières velues ou étroites , placées à 2 centimètres au-dessous de la fleur ; corolle de cinq à neuf pétales oblongs, droits, relevés, et un peu plus velus en dehors : un grand nombre d’étamines plus courtes que la corolle ; capsules nombreuses , ramassées en tête , surmontées d’une queue plumeuse; tige sans feuilles ( hampe), haute de 66 centimètres, cylindrique, velue, portant à son sommet une fleur violette assez grande ; feuilles radicales pétiolées , allongées , bipinnées , velues et blanchâtres dans leur jeunesse, presque glabres dans un âge avancé, et à découpures fines et pointues. On la trouve sur les collines sèches et découvertes.

Cette plante paraît devoir ses propriétés toxiques à une substance volatile à laquelle Heyer a donné le nom d 'anémonine , et qui se dépose dans l’eau distillée d’anémone ; cette matière acquiert une saveur caustique très âcre , lorsqu’on la fait fondre.

(I) Krapf, Expérimenta de ranunculosce nonnullorum venenata qualitate, ho~ rumque externo et interno usu. Vindob., 1776.

DES POISONS IRRITANTS

Adion de l’anémone pulsalillc sur l’économie animale.

Expérience T'. — A une heure, on a fait une plaie à la partie interne de la cuisse d’un fort chien ; on a appliqué sur le tissu cellulaire 10 grammes d’extrait aqueux d’anémone pulsalille, et on a réuni les lambeaux par quelques points de suture. Le lendemain, à huit heures du matin, l’animal n'avait rien éprouvé de remarquable. Le soir, il était faible , peu sensible , et se tenait couché sur le côté : cependant il n’avait point de vertiges, et il ne se plaignait pas. 11 est mort le jour suivant, à cinq heures du matin. La membrane muqueuse de l’estomac était généralement rouge; elle offrait çà et là des points d’un rouge très vif; le rectum était un peu rouge; il n’y avait point d’altération sensible dans les poumons; le membre opéré était très enflammé.

Expérience iic. — A huit heures du matin , on a recommencé l’expérience avec un chien de moyenne taille, et on n’a employé que A grammes d’extrait; six heures après , l’animal ne paraissait point malade. Le lendemain , à neuf heures du matin, il a bu une assez grande quantité d’eau qu’il a rejetée aussitôt après ; il était abattu , mais il pouvait marcher. A onze heures , il était couché sur le côté et immobile ; ses inspirations étaient rares et profondes. A une heure, il continuait à faire des efforts pour vomir; ses extrémités postérieures étaient tellement faibles, qu’il lui était impossible de se tenir debout. Il est mort à quatre heures. On n’a pas pu découvrir la moindre altération cadavérique dans le canal digestif. La plaie était très enflammée.

Expérience iii°. — A huit heures du matin, on a introduit dans l’estomac d’un chien d’une grande taille 165 grammes de suc de feuilles fraîches d’anémone pulsatille (ce suc contenait 90 grammes d’eau que l’on avait été obligé d’employer pour en faire l’extraction) : on a lié l’œsophage. A neuf heures, l’animal a commencé à se plaindre; il a fait des efforts pour vomir, et il a eu une selle assez abondante. Une heure après, les efforts de vomissement et les plaintes continuaient comme auparavant. A une heure, il avait eu deux autres selles, et il était dans un état fâcheux : couché sur le côté, insensible et sans mouvement, il pouvait être pincé et agité en tous sens sans donner le moindre signe de connaissance ; les organes de la vision et de l’ouïe n’étaient plus impressionnables ; les membres , dans un grand état de relâchement , n’étaient le siège d’aucun mouvement convulsif; la respiration, accélérée, s’exerçait d’une manière pénible. On a essayé en vain de le relever; il est retombé surle-champ comme une masse inerte. Ces symptômes ont augmenté d’intensité, et l’animal est mort à deux heures. On l’a ouvert dans le même instant. Le cœur s’est contracté pendant dix minutes ; alors on l’a incisé : le sang contenu dans les ventricules était noirâtre et fluide. Les poumons offraient plus de densité que dans l’état naturel ; ils étaient peu crépitants, et s’enfoncaient un peu dans l’eau, surtout lorsqu'on soumettait à celte épreuve les tranches les plus denses, L’estomac, distendu par une

l)E L’ANÉMONE PULSAUELE. 133

assez grande quantité d’aliments, renfermait un fluide visqueux, verdâtre ; la membrane muqueuse qui entre dans sa composition présentait une couleur rouge-cerise dans le tiers le plus voisin du pylore; dans le reste de son étendue, elle était d’un rouge plus foncé, et parsemée de plaques saillantes, presque noires, dans lesquelles on découvrait facilement du sang veineux extravasé; la membrane musculeuse sous-jacente paraissait peu altérée ; le rectum, enflammé, recouvert de taches rouges, contenait des excréments verdâtres; le reste du canal intestinal était comme dans l’état naturel.

Expérience vi*. — J’ai souvent administré à des chiens depuis 16 jusqu’à 2Zi grammes de poudre sèche d’anémone pulsatillc : ces animaux n’ont paru éprouver aucune incommodité.

Observation lrc. — Helwing dit que le sirop de pulsatillc a donné lieu à des accidents funestes.

Observation 2'. — llulliard rapporte qu’un vieillard atteint depuis long-temps d’un rhumatisme goutteux appliqua sur son mollet la racine de celte plante broyée entre deux pierres, et se coucha après avoir bu une bonne bouteille de vin. 11 fut en proie à des souffrances cruelles pendant dix à douze heures, et toute la jambe fut gangrénée. On fit des scarifications et on appliqua des compresses d’eau-de-vie camphrée : ces moyens arrêtèrent les progrès du mal, et l’individu fut entièrement guéri de son rhumatisme. (Histoire des plantes vénéneuses de la France, pag. 79.)

Observation 3'. — M. P., pharmacien, éprouva une grande démangeaison aux yeux , des coliques et des vomissements pour avoir pilé de l’anémone puisa tille desséchée : les délayants firent cesser tous les accidents.

Je crois pouvoir conclure de tout ce qui précède , 1° que l’anémone pulsatille détermine une inflammation intense de parties avec lesquelles elle est en contact ; 2° qu’elle est absorbée et portée dans le torrent de la circulation ; 3° qu’elle paraît agir en stupéfiant le système nerveux ; l\° qu’elle exerce probablement aussi une action irritante sur les poumons et sur l’estomac ; 5° que ses propriétés délétères résident dans toutes les parties de la plante fraîche et paraissent dues à Vanémonine ; 6° enfin que ses effets sont beaucoup moindres, et deviennent même nuis lorsqu’elle a été desséchée.

Traitement. (Voy. t. Ier, p. 51.)

Plusieurs autres espèces de ce genre sont vénéneuses.

Observation. — Vical a vu l’extrait d ’anemone pratensis déterminer, à la dose de 8 grammes, des rangements dans l’estomac. Bcrgius rapporte, dans sa Matière médicale, pag. Z|90 , qu’un enfant eut les paupières rouges et tuméfiées avec obscurcissement de la vue, pour

DKS POISONS IRRITANTS.

avoir été exposé à la vapeur qui se dégageait lorsqu’on évaporait le suc de cette plante pour le transformer en extrait.

Observation. — La décoction d 'anémone sylvcstris , d’après Bulliard, a occasionné des convulsions horribles qui ont mis le malade dans le plus grand danger, et qui n’ont cédé qu’à une forte dissolution de miel.

Observation. — Les animaux qui broutent les jeunes pousses de Vanemone nemorosa (des bois) éprouvent de la faiblesse dans les jambes, un tremblement, des déjections sanguinolentes, et périssent en peu de jours. Les habitants du Kamtschatka se servent de cette plante pour empoisonner leurs flèches , dont les blessures sont presque toujours mortelles.

Il est probable que les anémones palmala, nurcissiflora et ranunculoides sont également vénéneuses.

Traitement. (Voy. t. Ier, p. 51.)

Page 1