‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 10 sur 85 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Il résulte évidemment de ces expériences , et de plusieurs autres que j’ai cru devoir passer sous silence, 1° que les sels de cuivre, dissous dans l’eau et injectés dans l’estomac ou dans le rectum des cadavres refroidis de l’homme et des chiens, pénètrent par imbibition d’abord dans les organes les plus voisins de la portion du canal digestif dans laquelle ils ont été introduits ;

2° Qu’ils cheminent ensuite pour se porter soit dans l’intérieur de ces organes, soit dans d’autres viscères plus éloignés ; mais qnc leur marche est assez lente pour qu'au bout de dix jours, lors même que l’estomac contient encore une forte proportion de dissolution cuivreuse, la partie centrale et supérieure du foie, par exemple et à plus forte raison le cerveau , les muscles des jambes, etc. . n’en renferment pas un atome ;

5° Que tout porte à croire qu’ils n’arriveraient jamais jusqu’aux parties les plus éloignées du point où ils ont été appliqués, du moins en assez grande quantité pour pouvoir être décelés, si la dose injectée dans le canal digestif était faible ;

V Qu’il serait possible, toutefois, que la marche des liquides vénéneux à travers les tissus morts fût beaucoup plus lente, et qu’elle Unît par s’arrêter complètement à une certaine distance du canal digestif, si ces liquides étaient de nature, comme les sels de cuivre, à former avec la substance de nos organes un composé peu soluble ou insoluble ;

5’ Qu’en tout cas, cette décomposition n’aurait pas lieu de suite pour toute la portion du liquide vénéneux, puisque, au bout de dix, douze ou quinze jours, j’ai pu aisément dissoudre dans l 'eau froide, et en quelques heures, une partie des sels cuivreux qui se trouvaient dans les organes , et dont une partie y était arrivée par imbibition { V. expériences 5e et 6% pag. 38 ) ;

6° Que la peau ne paraît pas se laisser traverser facilement par les liquides vénéneux, puisque, au bout de dix jours, la surface interne de ce tissu revêtu de son épiderme n’était point bleuie, quoique l’avant-bras et la main eussent plongé dans une dissolution d'acétate de cuivre , et que, dans une autre circonstance, l’épiderme ayant été enlevé au bout de six jours, le solulum dont il s’agit n’avait pas pénétré au-delà de 8 millimètres dans l’épaisseur des chairs, même après seize jours d’immersion ;

7° Qu’il est dès lors difficile d’admettre qu’un cadavre dont la peau est encore intacte, livre aisément passage à un liquide vénéneux qui pourrait se trouver accidentellement dans le terraimoù ce cadavre serait inhumé, parce que ce liquide, absorbé en grande partie par la terre, serait peu abondant, et tout au plus capable de mouiller faiblement celle-ci ; qu’en tout cas, le tissu cellulaire sous-cutané et moins encôre les muscles et les viscères ne contiendraient une petite proportion de ce liquide vénéneux qu’au bout d’un temps fort long , si même ils en renfermaient jamais. Qu’à la vérité des résultats contraires pourraient être obtenus, si l’on arrosait journellement et pendant long-temps avec un liquide empoisonné la terre qui recouvre le cadav re, ou qu on laissât celui-ci dans un bain vénéneux , comme je l’ai fait dans des expériences de laboratoire; mais que cette espèce ne se présentera jamais en médecine légale sans qu’on en ait connaissance, et qu’il serait dès lors absurde d’y attacher la moindre importance. Qu en appliquant ces données à l’empoisonnement par Y acide arsénieux, je dois persister plus que jamais dans l’opinion que j’ai émise, savoir, qu’un terrain de cimetière, même en le supposant fortement arsenical, ce qui n'est pas. ne cédera jamais

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de l'arsenic à un cadavre de manière à faire croire à un empoisonnement, malgré l’assertion contraire de M. Devergie, parce que, indépendamment de ce qui vient d’étre dit, le composé arsenical de ces terrains est complètement insoluble dans meme Veau bouillante.

Effets de V imbibition après la mort , sous le rapport médicolégal. — \insi ([ue je l’ai déjà dit, les sels de cuivré dissous dans l’eau ne sont pas les seules substances toxiques qui, étant introduites dans le canal digestif, le traversent pour arriver jusqu’aux organes les plus éloignés ; les sels d'antimoine, les préparations arsenicales et tous les autres poisons se comportent de môme; il ne s’agit, en effet , que d’un phénomène physique qui n’exige pour se manifester que la présence d’un tissu perméable et d’un liquide. Les résultats de cette imbibition après la mort se manifestent assez rapidement quand la substance vénéneuse a été dissoute, puisque l'on peut au bout de peu de jours retrouver celle-ci dans le coeur et les poumons. Les poisons solides, solubles dans l’eau, pénètrent également nos tissus, parce qu’ils se dissolvent dans les liquides que contient le canal digestif; mais ici l’imbibition s’opère plus lentement, surtout lorsque la solubilité de ces poisons et peu marquée ; ainsi l’acide arsénieux en fragments ou en poudre grossière, mis dans l’intestin rectum, tarderait beaucoup plus à arriver au cerveau que s’il était dissous. D’où il faut conclure, 1 que dans un cas d’empoisonnement par une substance vénéneuse introduite dans le1 canal digestif, indépendamment de la portion de cette substance qui a pu être portée dans les viscères pendant la vie, ceux-ci contiennent encore, du moins à leur surface, la portion qui } est arrivée par imbibition, à moins que cette substance ne soit complètement insoluble, ce qui explique pourquoi ces viscères fournissent une plus forte proportion de matière vénéneuse quand les animaux empoisonnés sont examinés plusieurs jours après la mort, que lorsqu’ils sont ouverts pendant la vie ou peu d’intants après qu'ils ont cessé de vivre; 2° qu’il est possible de retirer des \ iscères des animaux qui ont succombé à une maladie autre que l’empoisonnement, une certaine quantité d’un poison que l’on aurait introduit dans le canal digestif ajrrè s la mort.

Quelle peut être la [mi tée de cette dernière conséquence? Dira-t-on, par hasard, que, dans le dessein d’accuser un homme innocent d’avoir été l’auteur d’un empoisonnement, un misérable pourrait introduire dans le canal digestif d’un cadavre une dissolution lénéneuse, qui pénétrerait ensuite par imbibition jusqu’aux organes les [dus éloignés, d’où elle serait retirée par les experts, et porterait ceux-ci à conclure qu’il \ a eu empoisonnement ? J’ai déjà abordé cette question en 1 S 1 3 , en ce qui concerne les poisons que l’on trouverait dans le canal digestif

après la mort, et j’ai fait connaître une série d’expériences sur les animaux et sur les cadavres humains propres à la résoudre dans certains cas. « Que l’on suppose, disais-je, un individu attaqué tout-à- » coup d’une maladie grave, spontanée, qui succombe au bout de » quelques heures, et dans le rectum duquel on injecte, peu d’in- » stants après la mort, une dissolution corrosive. Le bruit se répand » qu’il a été empoisonné , et les magistrats nomment un expert pour «vérifier le fait. Celui-ci procède à l’ouverture du corps, reconnaît » l’existence du poison au moyen de l’analyse chimique, et découvre » une inflammation plus ou moins vive des tissus sur lesquels la sub- » stance vénéneuse a été appliquée. S’il ne sait pas que le poison a » pu être introduit après la mort, et qu’il ignore les moyens de con- » stater ce fait , il prononce que l’individu a péri empoisonné , et « sacrifie une victime innocente à la vengeance d’un vil assassin ! » ( Toxicologie générale , tome 2e, Paris, 1813. )

Je commencerai par faire observer que la question dont il s’agit n’a pas, à beaucoup près, toute la gravité qu’on pourrait d’abord lui supposer, et qu’elle n’inspire, parle fait, jusqu’à ce jour, qu’un intérêt scientifique. Il faut le dire à l’avantage de l’espèce humaine, jamais encore les tribunaux d’aucun pays n’ont eu à s’occuper d’un pareil raffinement de scélératesse; car j’ai pu me convaincre, il n’y a pas encore long-temps, par des documents officiels , que le cas de ce genre que j’avais dit avoir été jugé par la cour royale de Stockholm , n’était qu’une invention coupable de la personne de qui je tenais le renseignement écrit.

Voici au reste des éléments qui pourraient utilement servir à la solution de la question , si jamais elle se présentait.

1° S’il est vrai que le sublimé corrosif, l’acide arsénieux , les sels de cuivre, les acides sulfurique et azotique, etc. , introduits dans le canal digestif quelques minutes après la mort des animaux , donnent lieu à des altérations de tissu qui simulent jusqu’à un certain point celles qui se développent par l’ingestion de ces mêmes substances pendant la vie , il est cependant facile de distinguer ces altérations aux caractères suivants : A. Dans le cas où le poison a été introduit après la mort, à l’état solide, il existe en assez grande quantité, à peu de distance du point sur lequel il a été appliqué , tandis qu’on n’en trouve pas dans les parties du canal digestif éloignées de ce point, à

moins qu’il n’ait séjourné long-temps dans ce canal et qu’il n’ait été dis¬

sous par les liquides qu’il pouvait renfermer. Il est au contraire peu abondant, en général, s’il a été introduit dans le canal digestif d’un individu vhant, parce que la majeure partie a pu être expulsée par les vomissements et par les selles qu’il a déterminées. B. Si le poison

avant d’être injecté a été dissous, il pénètre sans doute plus loin dans le canal digestif; mais ici encore il existe des différences notables et analogues à celles qui viennent d’être indiquées entre les proportions de substance vénéneuse et le lieu qu’elles occupent , suivant que la mort a précédé ou suivi l’injection. C. L’altération des tissus ne s’étend jamais qu’un peu au-delà de la partie sur laquelle le poison a été appliqué après la mort, en sorte qu’il y a une ligne de démarcation excessivement tranchée entre les portions affectées et celles cpii ne l’ont pas été, phénomène qui ne s’observe jamais dans l’autre cas; en effet, les poisons irritants dont je parle agissent sur le vivant en déterminant une forte irritation à laquelle succède une inflammation d’une intensité variable , mais qui s’étend toujours bien au-delà de l’endroit où ils ont été appliqués, et qui décroît insensiblement à mesure cpie l’on s’éloigne du point le plus enflammé , en sorte qu’il n’y a jamais une ligne de démarcation parfaitement tracée. D. La rougeur, l’inflammation , l’ulcération et les autres lésions sont portées infiniment plus loin lorsque le poison a été introduit pendant la vie, que dans le cas où il a été appliqué après la mort : ainsi , si à l’examen du cadavre, on trouvait le rectum ou l’estomac recouverts d’une assez grande quantité : d’un de ces poisons, et que la lésion fût peu marquée, on pourrait présumer qu’il a été appliqué après la mort. E. Il existe d’ailleurs des poisons qui déterminent des altérations tellement caractéristiques lorsqu’on les injecte après la mort, qu’il est impossible de se méprendre; tolssontle sublimé corrosif et l’acide azotique. F. Les poisons corrosifs, s’ils sont introduits dans le canal digestif vingt-quatre heures après le décès, ne développent plus de rougeur ni d’inflammation, parce que la vie est entièrement éteinte dans les capillaires, et il n’est par conséquent plus permis de confondre ces cas avec certains empoisonnements. G. Les poisons peuvent encore déterminer des altérations qui simulent une légère congestion , lorsqu’ils sont appliqués une ou deux heures après la mofl ; mais il suffit des données qui précèdent pour ne pas être induit en erreur.

‘2° Dans toutes les espèces de ce genre, il ne faudrait pas oublier que les poisons ne sont pas transmis rapidement par imbibition après la mort, aux organes éloignés, même quand le canal digestif en contient une forte proportion, et qu’alors même qu’ils sont arrivés à la surface de cos organes, on les trouve d’abord à leur partie inférieure, dans la portion la plusdécliveetdanscellequi est plus prèsdu liquide vénéneux ; ainsi, dansl’expérience 2e, p. 37, lecôtégauche du diaphragme et le poumon gauche contenaient du sulfate de cuivre , tandis qu'il n’y en avait pas dans le côté droit du diaphragme ni dans le poumon droit. Il faudrait également savoir que les liquides vénéneux n’ont pasencore

kk CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.

pénétré dans les parties centrales des viscères d’une certaine épaisseur , quand déjà ils sont arrivés depuis quelque temps à la surface de ces viscères, en sorte qu’on peut retirer ces poisons d’une tranche mince prise à la surface de l’organe , tandis qu’on les chercherait infructueus ment dans le centre de cet organe. Les choses se passent tout autrement dans les cas où les substances vénéneuses ont été absorbées pendant la vie; quelle que soit la partie du viscère soumise à l’analyse, on y démontre l’existence du poison.

Il se pourrait également , si la proportion de substance vénéneuse introduite dans le canal digestif après la mort n’était pas considérable, que l’on ne découvrît pas un atome de poison dans les parties les plus éloignées de l’estomac ou des intestins , parce qu’il ne serait pas arrivé jusqu’à ces organes , tandis que rien de semblable n’aurait lieu dans un cas d’empoisonnement.

3° Si le cadavre n’était examiné que plusieurs mois après la mort , lorsque déjà l’état putréfié du canal digestif ne permettrait pas de constater les altérations dont il aurait pu être le siège , quoique formant un tout continu ,• ou bien s’il s’agissait d’un de ces poisons qui exercent plus particulièrement leur action sur le système nerveux, sans altérer sensiblement la texture des tissus de ce canal , il faudrait s’enquérir attentivement des symptômes qui ont précédé la mort , de la nature et de la durée de la maladie , etc. ; car souvent on parviendrait à reconnaître que cette mort a été l’effet d’une cause toute naturelle , ou que des vomissements et des évacuations alvines ayant eu lieu dans les derniers temps de la maladie, il est impossible d’admettre qu’une portion assez considérable de substance vénéneuse solide ou dissoute ait pu rester dans le canal digestif. Il se pourrait aussi que dans ce cas l’examen du cerveau ou des organes contenus dans le thorax vînt éclairer l’expert sur la cause de la mort.

lx° Si l’exhumation du cadavre était faite long-temps après la mort, quand déjà , par suite de la dissolution putride , tous les viscères seraient méconnaissables et qu’il ne resterait que des débris, sous forme d’une masse graisseuse, semblable au cambouis, le médecin ne pourrait guère s’éclairer pour résoudre la question que des signes commémoratifs sur tout ce qui aurait précédé la mort. Mais alors l’intervention des magistrats, déjà si utile dans les cas mentionnés plus haut , serait un puissant auxiliaire pour découvrir la vérité ; en effet , l’accusation soumise à l’investigation clu juge instructeur 11e tarderait pas à s’évanouir. Quel intérêt pouvait avoir l’accusé à commettre le prétendu crime, ou bien qui lui a délivré la substance toxique, comment se l’esl-il procurée, à quelle époque et commenta-t-il introduit cette substance dans le canal digestif de l’indhidu , où sont

les preuves de toutes ces assertions , de quels accidents immédiats l'administration du poison aurait-elle été suivie ? D’un autre côté , on pourrait apprendre que l'accusateur possédait citez lui le poison décelé dans les entrailles ou qu’il s’en est procuré, qu’il en a fait dissoudre une certaine portion, qu’il s’est servi d’une sonde ou d’une seringue , dans l’intérieur desquelles on trouverait peut-être encore un reste de ce poison, qu’on l’a vu s’approcher du cadavre, le retourner dans tel ou tel autre sens, etc. Je me borne à ces indications, persuadé que l’œil vigilant de la justice 11e négligerait aucun des moyens propres à mettre la vérité dans tout son jour.

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