‹ Traité de toxicologie (volume 3)Chapitre 43 sur 85 · TROISIÈME OBJECTION · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBJECTION

Certains terrains de cimetières fournissent de l'arsenic , en sorte que le métal retiré des cadavres enterrés dans ces cimetières peut provenir des terrains et non de ces cadavres.

,1’ai démontré dans mon mémoire lu à l’Académie le 29 août 1839 :

1° Qu’il est possible de retirer une petite quantité d’arsenic de telle portion de terre d’un cimetière, tandis qu’on n’en trouve pas dans telle autre portion du même cimetière ; et (pie dès loi s , dans un cas d’exhumation juridique , l’expert devra analyser la terre qui entoure le cadavre ou le cercueil, toutes les fois que le corps n’aura pas été

DES POISONS IRRITANTS

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enfermé dans une bière , ou que celle-ci ne sera ni entière ni parfaitement close.

2° Que cette petite quantité d’arsenic se trouve dans certaines portions de terre à l’état d’arsénite ou d’arséniate insoluble, non seulement dans l’eau froide, mais même dans l’eau bouillante, et qu’il faut pour la retirer traiter les terres qui en contiennent par l’acide sulfurique bouillant pendant plusieurs heures, et encore après avoir fait agir pendant deux ou trois jours à froid, sur les terrains, cet acide étendu d’eau. D’où j’ai conclu , avec raison, que si le cadavre, encore entier après avoir été parfaitement nettoyé et lavé à l’eau froide , fournissait de l’arsenic , et que le terrain ne renfermât pas un composé arsenical soluble dans l’eau bouillante , on affirmerait que ce métal ne provient pas de la terre, parce qu’il est impossible d’admettre que, dans aucun cas , celle-ci ait pu céder une partie de la préparation arsenicale insoluble qu’elle pourrait contenir. J’ai dit qu’il en serait de même dans les cas où le corps , préalablement ouvert , ou déjà en partie détruit par la putréfaction, formerait cependant encore un tout distinct.

3° Qu’il est difficile d’admettre qu’un terrain contenant un composé arsenical soluble dans l’eau puisse céder de l’arsenic à un cadavre entier ou ouvert , de manière à faire croire à un empoisonnement , parce qu’en arrosant avec 2 ou 300 grammes d’une dissolution d’acide arsénieux ou d’arsénite d’ammoniaque un terrain contenant beaucoup de carbonate de chaux , ces poisons restent sans éprouver d’altération à peu près dans la zone de terre où ils avaient été placés, et qu’alors même que ce terrain a été mouillé par la pluie , les dissolutions arsenicales ne traversent la terre que lentement , et se propagent à droite et à gauche , en sorte qu’on n’en trouve pas à une petite distance au-dessous du point où elles avaient été primitivement déposées. On sait d’ailleurs, par les expériences que j’ai tentées, que les dissolutions arsenicales ne pénètrent pas facilement dans l’intérieur des organes qu’elles entourent de toutes parts, alors même qu’elles ' existent dans le terrain en assez forte proportion, et qu’il suffit de laver soigneusement la surface de ces organes avec de l’eau pour emporter la faible portion d’arsenic qui pourrait s’y trouver. Mais j’irai plus loin, et j’admettrai que cette pénétration intime ait eu lieu ; qu’arriverait-il alors? De deux choses l’une : ou bien que toutes les parties du cadavre fourniraient la même proportion d’arsenic, c’est-à-dire une quantité qui serait en rapport avec leur poids; ou bien que tel organe qui se serait trouvé en contact avec la portion du terrain arsenical devrait en contenir, tandis qu’il n’y en aurait pas dans ceux que la terre arsenicale n’aurait point touchés. Or c’est

DE L’ACIDE ARSÉNIEUX

ce qui iki jamais lieu dans un cas d’empoisonnement avec absorption ; toutes les parties du corps renferment de l’arsenic dans une proportion fort inégale , et nullement en rapport avec la masse , car il y en a d’autant plus que l’organe était plus vasculaire.

En cherchant à attaquer les résultats de mes expériences sur ce point , M. Devergie a commis une erreur grave. J’avais dit qu’ après avoir mis un foie à la profondeur de 1 mètre dans la terre d’un jardin, dont le fond avait été préalablement arrosé avec 40 centigrammes d’acide arsénieux dissous dans 96 grammes d’eau , je n’avais pas retiré de l’arsenic de ce foie , quoiqu’il fût resté neuf jours enterré, et

qu’à plusieurs reprises j’eusse versé d’assez fortes proportions de dissolution arsenicale à la surface de la terre avec laquelle j’avais comblé le trou , et même sur la portion de terre qui recouvrait immédiatement le viscère. « Mais, réplique M. Devergie, j’ai vu tout le con- » traire en plaçant un foie dans un seau étroit qui contenait sept ki- » logr arrimes de terre que j’avais arrosée pendant sept jours avec » deux litres d’eau tenant 60 centigrammes d’acide arsénieux en dis- » solution. » Quelle parité y a-t-il entre ce mode d’expérimentation et celui que j’ai suivi? Dans mon expérience, j’avais eu grand soin de me placer dans les conditions du problème , c’est-à-dire que, loin d’agir sur 7 kilogrammes de terre, j’avais enterré le foie dans un jardin , tout comme un cadavre serait enterré dans un cimetière, et la dissolution arsenicale que j’employais devait nécessairement s’étendre à droite , à gauche , en haut , en bas , en tous sens en un mot , en sorte que la portion de terre qui recouvrait le foie ne devait en avoir gardé que très peu. Dans l’expérience de M. Devergie , au contraire, on s’est placé dans des conditions oui n'existeront jamais , c’est-à-dire que l’on a mis une forte proportion de dissolution arsenicale dans une petite quantité de terre , et que , pour mieux saturer celle-ci, on l’a arrosée à sept reprises différentes. Quel argument peut-on tirer d’un pareil fait pour infirmer l’assertion que j’ai émise plus haut, savoir, qu’un terrain à peine humecté d’une dissolution

arsenicale ne livrera pas facilement aux organes qu'il touchera la petite proportion d’arsenic qu’il pourrait tenir en dissolution ?

4° Que si le cadavre est réduit en terreau et mélangé à la terre , et qu’en traitant celle-ci par l’eau froide on obtienne une dissolution arsenicale , il faudra rechercher si la terre prise à 3 ou 4 mètres de distance se comporte de même. En cas de négative , on pourra facilement soupçonner que l’arsenic retiré du terreau provient du cadavre et non de la terre , à moins qu’il ne soit ultérieurement prouvé que la partie du cimetière où se trouve le corps avait été arrosée à une époque quelconque avec une dissolution arsenicale, ou bien

DES POISONS IRRITANTS

qu’une poudre arsenicale soluble avait été déposée à sa surface. Si , contre toute attente , la terre éloignée de quelques mètres du lieu de l’inhumation cédait aussi un composé arsenical à l’eau froide , il faudrait bien se garder de faire soupçonner que l’arsenic a été fourni par le cadavre.

5° Que si le terreau ne donnait point d’arsenic avec l’eau froide ni même avec ce liquide bouillant , et que l’on en retirât après l’avoir fait réagir pendant quelque temps sur l’acide sulfurique pur , d’abord à froid, puis à la température de l’ébullition , on serait porté à croire qu’il n’y a pas eu empoisonnement par une préparation arsenicale soluble, si le terrain ne contenait pas de sulfate de chaux , parce qu’en général les composés arsenicaux solubles qui auraient pu abandonner le cadavre pour se mêler à ces sortes de terrains , conservent pendant long-temps la faculté de se dissoudre dans l’eau froide. Toutefois , comme il n’est pas démontré que les composés arsenicaux solubles qui auraient pu être entraînés hors du corps ne puissent à la longue se transformer dans le sein de la terre en sels insolubles dans l’eau , surtout lorsque cette terre contient du sulfate de chaux , l’expert devra , dans un cas aussi épineux , analyser quelques autres parties du terrain du même cimetière , et s’il résultait de ses recherches qu’elles ne contiennent point d’arsenic , ou qu’elles en renferment beaucoup moins que le terreau , il lui serait peut-être permis d’élever de très légères conjectures sur la possibilité d’un empoisonnement. ( Voy. pour plus de détails mon Mémoire dans le t. vnT des Mémoires de V Académie royale de médecine.)

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