EMPOISONNEMENT PAR L’ACIDE ARSÉNIEUX
« Il importe beaucoup ici de tenir compte des données que nous venons de voir faire varier les effets dans une même espèce , sous peine d'arriver' à des résultats inverses. »
« 2° Voies d’ absorption. — Lorsqu’on fait respirer les animaux dans de l’air contenant de l’arsenic en vapeur , l’effet du poison ne doit pas seulement être rapporté 'a la vapeur déposée sur la membrane muqueuse pulmonaire, mais aussi et surtout à l’arsenic, qui après
par les mouvements de déglutition , circonstance qui explique bien pourquoi la plénitude de l’estomac a une influence presque égale , soit que l’arsenic soit pris dans l’air sous forme de vapeur, soit qu’on le porte directement dans la cavité digestive. »
« Que l’arsenic soit respiré avec Voir , mis dans l'estomac ou sous la peau , il est absorbé et va dans tous les organes. Cette absorption s’effectue par le système veineux et non par les lymphatiques et les vaisseaux lactés , car l’arsenic se retrouve dans le sang et non dans le chyle du canal thoracique. »
« 3° Elimination. — Elle doit être considérée sons les deux points de vue des voies par lesquelles elle s’opère , et du temps qu’elle met à s’effectuer. »
« L'arsenic s'en va par l'urine. M. Or fila l'a parfaitement prouvé , et depuis chacun a confirmé cette découverte importante ; c’est là en effet la principale voie d’élimination , mais non la seule; il résulte de mes recherches que le poison est aussi éliminé par le tube intestinal et parla peau. Sans doute , il est inutile de dire que c’est en empoisonnant par le mode sous-cutané que j’ai démontré le passage de l’arsenic dans la cavité intestinale , et que pour rechercher l’excrétion cutanée , j’ai au contraire eu recours à l'ingestion immédiate du poison dans l’estomac. »
« Quant au temps mis par les animaux à se débarrasser de l’arsenic, on peut l’exprimer par cette loi : La promptitude d'élimination est en raison inverse de la faculté de résister au poison. »
« En appliquant cette loi à l’homme, j’arrive à admettre que celui qui résiste à une certaine dose d’arsenic l'élimine en un temps qui ne pourra excéder douze ou quinze jours , les boissons qu’il prendra n’excédant pas un litre en vingt-quatre heures. »
« Les applications des faits précédents à l’hygiène et à la thérapeutique , quoique très importantes , en découlent trop naturellement pour nous y arrêter. »
Empoisonnement des moutons. — Traitement de l'empoisonnement par les toniques. — MM. Flanclin et Danger. M. Rognetta. — A l’occasion d’une annonce faite à l’Institut par M. Gasparin , sur
DES POISONS IRRITANTS
l’innocuité prétendue de l’acide arsénieux à haute dose, innocuité qui aurait été constatée sur cent moutons par M. Cambassèdes, ce corps savant a entendu pendant six semaines plusieurs communications sur ce sujet. II sera curieux de passer rapidement en revue les principaux faits relatifs à ces communications , pour montrer comment on parvient à abuser des moments précieux d’une assemblée illustre, lorsqu’on veut à tout prix faire parler de soi. Établissons d’abord, quant au fond de la question , qu’il n’était pas nécessaire de faire de nouvelles expériences pour savoir que l’acide arsénieux est un poison pour les moutons à l’état sain , puisque dès l’année 1808, Jœger avait prouvé qu’il en était ainsi.
M. Magendie, chargé par l’Académie de faire des expériences, déclare que la commission a empoisonné deux moutons, l’un avec 5 grammes, l’autre avec 10 grammes d’acide arsénieux, mélangé avec le double de son poids de sel marin ; les animaux n’ont pas tardé à être sous l’influence du poison. Le lendemain , on leur a donné une seconde dose égale à la première. Us sont morts quelques heures après , et le premier qui a succombé est celui chez lequel la dose n’avait été portée qu’à 5 grammes.
MM* Flandin et Danger se hâtent d’annoncer : 1° qu’ils veulent s’assurer si le sel commun n’est pour rien dans l 'innocuité. On sait déjà ce qu’il faut penser de cette innocuité, et l’on se demande en vertu de quelle action chimique le sel commun pourrait arrêter les effets funestes de l’acide arsénieux ; 2° qu’un mouton n’a pas été empoisonné avec 16 grammes d’acide arsénieux solide, mais que les selles étaient abondamment chargées d’acide arsénieux, comme si l’on n’avait pas imprimé partout , depuis quarante ans , que tous les animaux supportent facilement des doses considérables d’acide arsénieux solide , et qu’ils ne périssent jamais s’ils parviennent à expulser le poison par le vomissement ou par les selles; 3° qu’il n’y a que l’arsenic absorbé qui tue, doctrine que je n’ai jamais cessé de professer depuis trente ans; 4° qu’un mouton empoisonné avec 30 centigrammes d’acide arsénieux appliqué sur la cuisse a uriné à plusieurs reprises , quoiqu’il fût empoisonné d 'une manière aiguë , contrairement à l’assertion qu’ils avaient soutenue dans leur premier mémoire sur l’arsenic, où ils disaient que les animaux n’urinaient pas dans ces circonstances; 5° que l’on a pu manger impunément la chair d’un mouton empoisonné et guéri; cet animal a été tué le trente-h uâtième jour, alors que ses organes ne donnaient plus la moindre trace de poison , ce qui se réduit à nous apprendre que l’on peut sans crainte manger la chair d’un animal qui n est pas empoisonné.
De son côté, M. Rognetla, qui s’est aussi mêlé de la question,
nous a dit que. les chevaux ne sont tués que par 64 grammes d’acide arsénieux solide , tandis que 2 grammes en solution les tuent, et il a insisté sur la puissance toxique de l’acide arsénieux dissous, comparativement à celle du même corps solide, fait bien connu de tous ceux qui ont écrit sur la matière, et que j’ai imprimé depuis quarante ans. il a ajouté, avec un aplomb imperturbable, que l’Académie royale de médecine avait fait un rapport avantageux sur le traitement de l’empoisonnement par les toniques , qu’il a préconisé, il y a trois ans , tandis qu'il aurait dû dire que la commission de l’Académie, après avoir constaté que tous les chevaux empoisonnés devant elle par M. Rognetta avec de l’acide arsénieux étaient morts , malgré le traitement tonique (voy. p. 373) , avait écrit à celui-ci pour lui annoncer que sur mes vives instances , elle allait faire un rapport sur les résultats désastreux du nouveau mode de traitement, et pour le prier de lui transmettre ses dernières observations ou d’établir devant elle l’exactitude de ce qu’il avait mis en avant, et que lui , M. Rognetta , reculait devant cette invitation sous des prétextes frivoles , ce qui équivaut à dire qu’il sent l’impossibilité de prouver ce qu’il avait annoncé avec tant d’assurance.
SÉC11ÉTIOM ÏÏMWÂIEE BASfS L’EMPOISONMESEMT PM,
S/ARSEKTÏC.
L’Académie royale de médecine , dans sa séance du 28 mars 1843 , vient de donner son approbation au Mémoire de M. Delafond, ayant pour objet de confirmer ce que j’avais établi depuis longtemps, savoir: que les animaux empoisonnés par les préparations arsenicales urinent pendant la période d'acuité , alors même qu’on ne leur administre aucun liquide.. Ce corps savant a donc fait bonne justice de l’assertion contraire émise par MM. Flandin et Danger (voy. p. 373). Il en est par conséquent de cette hérésie toxicologique comme de tant d’autres annoncées avec tant d’emphase par ces messieurs, et qui ont déjà été condamnées par les deux Académies.
On n’a pas oublié (voy. p. 369, que j’ai établi un nouveau mode de traitement de l'empoisonnement par l’acide arsénieux , précisément sur ce que l’on peut faire uriner considérablement les animaux empoisonnés par ce toxique, et expulser ainsi le poison qui aurait été absorbé. L’observation suivante, que je dois a i obligeance de mon honorable confrère M. le docteur Augouard, vient confirmer celte opinion, délinitivement jugée aujourd hui , malgré les clameurs de gens étrangers, à la vérité, a 1 étude de la toxicologie.
Observation. — Le jeudi 23 février 18A3, à trois heures environ, je fus appelé pour donner mes soins à la dame ***, sage-femme, qui avait pris depuis une demi-heure quinze grammes d’arsenic, qu’elle s’était procuré, au moyen de son diplôme, chez trois marchands de couleurs.
Arrivé auprès de cette dame, je remarquai les symptômes suivants :
Douleurs violentes à la région épigastrique ; sensation de brûlure dans cette région , le toucher y était insupportable ; envies de vomir sans déjections , soif ardente sans désir marqué de l’apaiser ; cependant la malade avalait ce qu’on lui présentait, avec un mouvement convulsif dans les mâchoires capables de briser le verre ; état de contraction dans les membres tant inférieurs que supérieurs ; les extrémités de ces membres étaient froides ; le pouls était peu fréquent, et la respiration légèrement accélérée ; la face vultueuse par intervalles ; la lumière paraissait lui être sensible, et les paupières étaient souvent fermées; regard vif et pénétrant; facultés intellectuelles intègres.
Traitement. — Un décigramme de tartre stibié fut administré sur-lechamp, en deux doses, dans deux verres d’eau. Le premier verre procura un vomissement très abondant de matières noirâtres et muqueuses. D’autres vomissements ont été provoqués par l’eau de guimauve nitrée et n’ont amené d’autres substances que celles que nous venions de prescrire. L’eau de guimauve , fortement nitrée , et administrée en très grande quantité, a été la base principale du traitement qui a suivi; malgré cela , nous n’avons pu obtenir d’urine qu’à dix heures du soir, sept heures après l’empoisonnement; et ces urines, très abondantes jusqu’au lendemain matin huit heures, ont fourni dix litres environ. — Le 25, douleurs vives à l’estomac, application de douze sangsues à l’épigastre; prescription d'un bain de deux heures; cataplasmes émollients ; continuation de boissons nitrées et de bains. — Convalescence au bout de huit jours. Quinze jours après, la malade paraissait complètement guérie. — M. Augouard fils s’élait assuré que l’urine rendue si abondamment par la malade était arsenicale ; donc l’acide arsénieux avait été absorbé.
Traitement.
Dans ces derniers temps , M. Mialhe a annoncé à l’Académie royale de médecine, qu’ayant introduit dans sa bouche une dissolution de sublimé corrosif, il avait sur-le-champ fait disparaître la saveur désagréable de ce corps, en mettant en contact avec lui du protosulfure de fer récemment préparé et délayé dans l’eau , d’où il a conclu que le protosulfure de fer est l’antidote du sublimé , qu’il décompose instantanément, en donnant naissance à du chlorure de fer et à du sulfure de mercure , composés qui n’exercent aucune action nuisible sur
l’économie animale. J’ai voulu savoir à quoi m’en tenir à cet égard, et j’ai tenté les essais suivants.
Expérience irc.— J’ai préparé 100 grammes de protosulfure de fer en décomposant du prolosulfate de fer par du sulfhydrate d’ammoniaque ; j’avais placé le mélange dans un grand flacon bouché à l’émeri, que je tenais constamment plein d’eau , afin d’éviter le contact de l’air qui n’aurait pas manqué de transformer le protosulfure de fer en persulfure ; le précipité étant déposé , j’ai décanté le liquide à l’aide d’un siphon, puis j'ai rempli le flacon d’eau et je l’ai bien bouché. Lorsque par des lavages réitérés, et toujours à l’abri du contact de l’air, la liqueur ne contenait plus de traces de sulfate de fer ni de sulfhydrate d’ammoniaque , j’ai administré à un chien de moyenne taille, assez faible, la dixième partie environ du protosnlfure suspendu dans l’eau, et immédiatement après je lui ai donné 60 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 100 grammes d’eau. L’œsophage a été lié et maintenu dans cet état pendant douze heures. A l’exception de quelques selles, l’animal n’a éprouvé aucun des symptômes de l’empoisonnement que détermine le sublimé corrosif, et il ne paraissait pas incommodé. Le lendemain et les jours suivants, il se portait à merveille. Cette expérience répétée sur un autre animal a fourni les mêmes résultats.
Expérience 11e. — J’ai introduit dans l’estomac d’un chien de moyenne taille , à l’aicle d’une sonde de gomme élastique, 60 centigrammes de sublimé corrosif dissous dans 100 grammes d’eau, et immédiatement après j’ai injecté par le même moyen une quantité de protosulfure de fer égale à celle de l’expérience première ; l’œsophage a été aussitôt lié et maintenu dans cet état pendant douze heures. L’animal n’a pas été plus incommodé que le précédent , et le lendemain il était parfaitement rétabli.
Expérience me. — Dix minutes après avoir fait avaler à un chien de moyenne taille 60 centigrammes de sublimé dissous dans 100 grammes d’eau, je lui ai donné une dose de protosulfure de fer égale aux précédentes, et j’ai lié l’œsophage; déjà ce conduit avait été lié immédiatement après l’ingestion du sublimé* afin d’empêcher le vomissement. Au bout de quatre heures, j’ai détaché la ligature de l'œsophage; l’animal est înoi t dans la nuit, après avoir éprouvé tous les symptômes de l’empoisonnement par le bicldorure de mercure, et surtout après avoir rendu plusieurs selles teintes en noir par le sulfure de fer. A l’ouverture du cadavre, je me suis assuré que l’èstomac était enflammé, ecchymosé et altéré , comme il l’eût été si l’animal n’eût pas pris de protosulfure de fer.
Expérience vic. — Cette expérience, répétée dans les mêmes conditions, a fourni les mêmes résultats.
D’où il résulte, 1° que le protosulfure de fer anéantit complètement les propriétés vénéneuses du sublimé corrosif, s’il est administré en dose suffisante immédiatement après l’ingestion de ce poison; 2° qu’à l’instar des antidotes les mieux accrédités , il est inefficace
DES POISONS IRRITANTS
s’il n’est donné qu’au bout de dix ou quinze minutes, lorsque déjà le sublimé a eu le temps d’exercer une action délétère assez forte pour déterminer la mort; 3° que tout en accordant qu’il agit plus énergiquement que V albumine , pour s’opposer aux effets délétères du sublimé , et qu’il doit par conséquent lui être préféré dans tous les cas où il pourra être administré immédiatement ou peu de temps après l’empoisonnement, il n’en est pas moins vrai que presque toujours , pour ne pas dire toujours dans la pratique , on retirera plus d’avantages de l’albumine que du protosulfure de fer, parce que celui ci ne se débitant que dans les pharmacies, ne pourra être ingéré qu’au bout d’un temps assez long , et lorsque le sublimé aura déjà exercé ses ravages, tandis que le blanc d’œuf délayé dans l’eau, qui est à la portée de tout le monde , pourra être donné peu d’instants après l’intoxication.
Recherches médico-légales.
J’avais dit, dans mon Mémoire sur les préparations mercurielles (voy. p. 572 de ce vol.) , qu’en employant le procédé auquel je donnais la préférence, on découvrirait aisément le mercure dans le lait des nourrices et dans la salive des individus soumis à un traitement mercuriel. M. Audouard de Béziers , après avoir retiré , à l’aicle de ce procédé , du mercure de V urine des malades atteints de syphilis , qui faisaient usage de bichlorure de mercure , en a également extrait de la salive d’un jeune commis marchand, qui prenait depuis vingt jours plusieurs pilules mercurielles de Dupuytren matin et soir. (/. de Ch. médicale , mars 1843 , p. 137. )