CONCLUSION
Je me suis étendu sur ces effets de Tharmonie imitative f pour montrer que notre versification , qu'on accuse d'être timide , monotone^ et qu on a essayé, dans ces derniers temps, de dénaturer par des licences exagérées y est, entre les mains des grands poëtes, hardie et variée, sans sortir toutefois des limites du goût.
En français, comme dans les autres langues, la poésie ne produit Tharmonie imitative qu'en s'éloignant de ses habitudes. Elle n a pas coutume de s'imposer le choix de telles lettres, de telles consonnances; de violer les règles de Vhiatus, de la césure; de se permettre Tenjambement : quand elle le fait , son intention est d'autant plus frappante. Semblable aux autres arts, c'est par des procédés plus rares, c'est en quelque sorte par des heurtements qu'elle ébranle d'une manière plus énergique*
Toutefois il ne faut pas abuser de ces moyens : une recherche inconsidérée de l'harmonie imitative trahit TafTectation. Employés à propos, que ces effets aient encof# le mérite de ne nen présenter de forcé. Noas avons cité dans ce chapitre plusieurs exemples dignes
HARMONIS IMITATITB. 4T5
d'éloge empruntés à Roucher; mais la lecture de son podme fatigue, parce qu'on y voit la perpétuelle contention d'un esprit qui court après les effets. Le génie trouve les beautés j le faux goût les dénature en les outrant.
C'est une malheureuse idée que d'entreprendre un poëme sur V Harmonie imitative^ e' est-à-dire de tenir pendant quatre chants la poésie dans un état violent. D^ Piis avait conçu un ouvrage dont aucun talent ne pouvait triompher. Nous en transcrirons quelques vers :
Ici , du forgeron fomentant la fournaise,
J'allume avec effort la pétillante braise,
Et mes flasques soufflets, péniblement enflés.
Roulent en chassant l'air dont leurs flancs sont gonflés.
De la terre à mon gré façonnant les entrailles.
Je les confie ensuite à la dent des tenailles ;
Et dans le lac dormant dont Teau fume et frémit,
Plongé jusques au bout, mon fer rouge gémit.
Là je suis serrurier : ma vigoureuse lime
D'un clou d'abord meurtri rive en criant la cime;
Un amas de ressorts et de vis et d'écrous
Prépare entre mes mains le repos des jaloux;
Je traîne sur ses gonds une grille indolente;
Je range en longs barreaux la rampe qui serpente.
Tantôt du taillandier, tantôt du maréchal
Imitant par des T le travail matinal,
Je soulève un marteau que l'élégant Delille
Précipite en cadence aussi bien que Virgile,
El qui tombe en trois temps, pour dompter le métal,
En frappant mon tympan d'un tintamarre égal.
En vain trouveraitron dans ce morceau quelques vers qui , pris isolément, seraient d'un heureux effet : c'est l'ensemble qui est fatigant; et encore; n'y a-t-il là qu'une page du volume.
Le poëte qui a su le mieux soumettre notre versification à Tbarmonie imitative est BoileaUi dans le Lutrin. Après lui, Delille a créé quelques effets nouveaux, et mérité Téloge que La Harpe fait de lui à cet égard. Si Voltaire eût donné plus de soin au travail des vers, il aurait eu occasion de placer plus fréquemment dans sa Henriade des hardiesses de ce genre; mais elles sont d'autant plus difficiles à trouver qu'elles doivent paraître naturelles et produites sans effort.