Voyei la note
MÉLANGE DE DIFFÉRENTS MÈTftBS. ^— VBAS LIBRES.
On peut mélanger des vers de mesure inégale : tantôt symétriquement, comme dans les stances ou strophes y dont nous parlerons plus loin, tantôt sans cadre régulier.
On appelle vers libres, poésie libre, des vers dans lesquels le poëte entremêle à son gré les différentes mesures , sous la condition expresse de produire un ensemble bien cadencé. Racine, Quinault, Rousseau, dans la poésie noble; La Fontaine, Chaulieu, Voltaire, dans le genre familier, ont particulièrement eu Tentente de ce genre de versification.
Comme modèle parfait de vers libres, nous citerons les chœurs à'Esther et à'Alhalie. Il suffira d^en transcrire un fragment :
J'ai vu Timpie adoré sur la terre :
Pareil au cèdre, ii cachoit dans les deux Son front audacieux ; II sembloit à son gré gouverner le topnerre,
Fouloil aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer, ii n'étoit déjà plus. ràc.
On voit , dans une Idylle sur la Paix , de beaux vers du même poëte qui sont moins connus :
Tu rends le fils à sa tremblante mère ; Par toi la jeune épouse espère D'être longtemps unie à son époux aimé \
MÉLANGE OCi MÈTRES. 207
De tun retour le laboureur charmé Ne crainl pluâ désormaid qu'une main étrangère Moissonne avant le temps le champ qu'il a semé ; Tu pares nos jardins d'une grâce nouvelle; Tu rends le jour plus pur et la terre plus belle.
Les opéras de Quinault sont en vers libres. Ils offrent beaucoup de morceaux tour à tour pleins de douceur ou d'élévation. On trouvera le premier de ces caractères dans le suivant :
Ce fut dans ces vallons, où par mille détours L'Inachus prend plaisir à prolonger son cours ,
Ce fut sur ce charmant rivage Que sa fille volage
Me promit de m'aimer toujours.
Le zéphyr fut témoin, Tonde fut attentive Quand la nymphe jura de ne changer jamais ; Mais le zéphyr léger et Tonde fugitîye Ont bientôt emporté les sermons qu'elle a faits.
Voici une tirade admirée par Voltaire. C'est Médée qui parle :
Sortez, ombres, sortez de la nuit éternelle ;
Voyez le jour pour le troubler ; Que Taffreux Désespoir, que la Rage cruelle
Prennent soin de vous rassembler.
Avancez, malheureux coupables,
Soyez aujourd'hui déchaînés; Goûtez Tunique bien des cœurs infortunés,
Ne soyez pas seuls misérables.
Ma rivale m'expose à des maux effroyables : Qu'elle ait part aux tourmens qui me sont destinés.
Non, les enfers impitoyables Ne pourront inventer des horreurs comparabies
Aux tourmens qu'elle m'a doaaés.
Goûtons Tunique bien des cœurs infortunés,
Nesoyons pas seuls misérables*, quinault.
I. « Ce seul couplet, dit Veltâire* vaut pe«t««lre ntox que toute la
Rousseau ^ daûs ses cantates y a employé avec succès le système des vers libres. Voici le début de la cantate de Circé :
Sur un rocher désert, l'effroi de la nature, Dont Tarlde sommet semble toucher les cieux, Circé, pâle, interdite, et la mort dans les yeux,
Pieuroit sa funeste aventure.
Là, ses yeux, errant sur les flots, D*Ulysse fugitif sembloient suivre la trace. Elle croit voir encor son volage héros ; Et, cette illusion soulageant sa disgrâce,
Elle le rappelle en ces moU, Qu'interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots.
La Motte ^ dans ses opéras , a connu cet heureux agencement de différents mètres. Témoin cette inyocation à Toracle de Dodone :
Arbres sacrés, rameaux mystérieux.
Troncs célèbres, par qui l'avenir se révèle ; Temple que la nature élève jusqu'aux cieux, A qui le printemps donne une beauté nouvelle ; Chênes divins, parlez tous; Dodone, répondez-nous.
Mais déjà chaque branche agite sa verdure ; Les chênes semblent s'ébranler; Chaque feuille murmure :
L'oracle va parler.
Quoique Chaulieu ait écrit des épitres légères » il nous fournit le morceau suivant , qui est d'un ton fort élevé : *
D'un Dieu maître de tout j'adore la puissance ;
La foudre est en ses mains, la terre est à ses pieds.
Médëe de Sénèque, de Corneille et de Longepierrc, parce qu'il est fort ol naturel , harmonieux et sublime. » — Voyez encore, du même auteur, uii fragment de Proierpine cité précédemment, p. 74*
Les élémens humiliés M'annoncent sa grandeur et sa magnificence.
Mer vaste, vous fuyez !
El loi, Jourdain, pourquoi dans tes grottes profondes, Retournant sur tes pas, vas-tu cacher tes ondes? Tu frémis à l'aspect, tu fuis devant les yeux D'un Dieu qui sous ses pas fait abaisser les cieux.
Les fables de La Fontaine sont un modèle de vers libres dans le genre familier.
Marmontel en a fait usage dans le dialogue de ses opéras-comiques. Voici le début de la Fausse Magie :
Respirons cet air piir. Le beau lieu I le beau temps !
Je crois rajeunir au printemps.
Le chant des oiseaux, la verdure, Tout m'enchante; à mes yeux tout renaît, tout jouit;
Et mon cœur, avec la nature,
Se ranime et s*épanouit.
Nous citerons encore quelques vers de VAmphi-iryon de Molière, le commencement du monologue de Sosie :
Qui va là ! Hé ! ma peur à chaque pas s'accroît!
Messieurs, ami de tout le monde.
Ahl quelle audace sans seconde
De marcher à l'heure qu'il est!
Que mon maître , couvert de gloire ,
Me joue ici d'un vilain tour!
Quoi 1 si pour son prochain il avoit quelque amour, M'auroit-il fait partir par une nuit si noire? Et, pour me renvoyer annoncer son retour
Et le détail de sa victoire.
Ne pouvoit-il pas bien attendre qu'il fût jour?
Observations. — Dans les vers libres les rimes sont toujours croisées, quelquefois redoublées.
11 y a entre les différents mètres des concordances et des discordances naturelles, que Toreille apprécie.
Et ranimera l'univers.
Peuple, éveille-toi, romps les fer^.
« Après trois vers de quatre pieds , un vers de cinq, suivi d'un vers de trois^ puis de deux autres vers de quatre, et celte comparaison qui coupe la phrase à la moitié, et celte monotonie de rimes presque consonnanles; quoique masculines et féminines, c'est le chaos de Tharmonie. »
11 oppose à ce passage un passage de Racine :
Dieu, descends, et reviens habiter parmi nous. Terre, frémis d*allégresse et de crainte; Et vous, sous sa majesté sainte, Cieux, abaissez-vous.
« Sans parler de toutes les autres sortes de beautés, remarquons au moins quelque chose de lartifice de la phrase harmonique , qui va sans cesse en décroissanty du premier vers, qui est de six pieds, au second, qui est de cinq, au troisième, qui est de quatre, au dernier enfin, qui est de deux et demi, celui où les cieux s'abaissent, sans que jamais Toreille sente ni saccade ni secousse, lanl le rhythme esl ménagé pour Teffet, el tant Teffet esl sensible. 11 ne fallait rien moins que toules ces conditions pour que ces quatre mètres différens fussent entremêlés un à un sans être désagréables. »
Quelques lignes plus loin, le même critique montre , sur un autre exemple de Racine, tous les effets que le poêle peut tirer du mélange des différents mètres sous le rapporlde Tharmouie imitalive :
0 Dieu, que la gloire couronne, Dieu, que la lumière environne, Qui voles sur Taile des vents.
« Il lui fallait au vers suivant une césure grave, un hémistiche * de deux pieds pour le trône de Dieu , qui devait contraster avec le vol sur Vaile des vents, bien placé dans un petit vers; il a eu recours alors au vers de cinq pieds :
Et dont le trône est porté par les anges.
(c Mais corome Toreille passe toujours avec peine du vers de quatre à celui de cinq, parce que Tun semble Tarrêter quand l'autre Tenlraînait, le poëte musicien se repose tout de suite sur un second vers de même mesure :
Toi qui veux bien que de simples enfans Avec eux chantent tes louanges.
« Et de cette manière il y a un repos suffisant pour suspendre la période. II la reprend là par un vers de quatre pieds, d'où elle descend pour courir pendant cinq vers de trois pieds et demi :
Tu vois nos pressans dangers ; Donne à ton nom la victoire.; Ne souffre pas que ta gloire Passe à des dieux étrangers.
Arme-toi, viens nous défendre, etc.
a La phrase va d'un pas égal et rapide, comme pour hâter le secours qu'elle demande; mais le poëte la suspend de nouveau sur un pompeux alexandrin , parce qu'il veut faire un tableau par un seul vers :
Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
« Quel vers ! il fait spectacle, et l'on dirait que la mer est là pour voir descendre Dieu. Ici le poëte est si
I. Cette expreulon est impropre, comme Ta plusieurs fols remarqué Voltaire. Il n'y a pas ^^hémittiche dans le vers de dix syllabes.
haut, qu'il ne veut pas retomber trop vite sur le vers de quatre pieds ; il redescend donc par un vers de cinq, suivi d'un vers de trois :
Que les méchans apprennent aujourd'hui  craindre ta colère.
(( Et il termine d'une manière également harmonieuse et pittoresque par l'alliance naturelle de Thexamètre et du tétramètre :
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère, Que le vent chasse devant lui.
« La poudre et la paille (tout ce qu'il y a de plus léger, ainsi rapproché) font courir pour ainsi dire l'alexandrin, tout grave qu'il est par lui-même, et le petit yers qui suit chasse aussi vite que le vent. »
Nous ajouterons un troisième exemple du même poëte :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre :
Pareil au cèdre, il cachoit dans les cieux Son front audacieux.
Ce dernier vers fait image.
La Fontaine, chez qui nous avons souvent loué une étude approfondie de tous les secrets de la versification, a connu aussi ce moyen de frapper plus fortement l'esprit en rejetant un petit vers :
C'est promettre beaucoup; mais qu'en sort-îl souvent?
Du vent,..
L'homme au trésor arrive, et trouve son argent
Absent,
La Harpe fait remarquer le même artifice dans ce passade de Rousseau :
Lachésis apprendroit à devenir sensible , £t le double ciseau de sa sœur inflexible Tomberoit (hvant moi.
(f Quel tableau du momeal'où les divinités de l'enfer s'attendrissent dans ces trois vers que nous venons de citer! Quel heureux accord de Timage qu'ils expriment avec le mouvement de la phrase! Et comme elle tombe d'une manière admirable par ce vers pittoresque : tomberoit devant moi. On voit tomber le ciseau^ »
Voltaire a dit avec une semblable intention :
Les foudres qu'ils portaient dans leurs mains criminelles Sont retombés sur eux.
Voici un exemple encore plus frappant; tout l'effet d'une longue et majestueuse période repose sur le trait final) dont la rapidité augmente la force :
Les lauriers d'Apollon se fanaient sur la terre ; Les beaux-arts languissaient, ainsi que les vertus ; La Fraude aux yeux menteurs, et Taveugle Plutus Entre les mains des rois gouvernaient le tonnerre. La Nature indignée élève alors la voix : n Je veux former , dit-elle, un règne heureux et juste; Je veux qu'un héros naisse, et qu'il joigne à la fois Les talens de Virgile et les vertus d'Auguste, Pour le bonheur du monde et l'exemple des rois. » Elle dit, et du ciel les Vertus descendirent: Tout le Nord tressaillit, tout l'Olympe accourut; Les myrtes, les lauriers, les palmes reverdirent, Et Frédéric parut. Volt.
Lemèmepoëte, dans une pièce intitulée : Jean qui pleure et Jean qui rit^ produit un effet analogue en rejetant à la fin de plusieurs tirades un vers de deux syllabes :
Quelquefois le matin, quand j'ai mal digéré, Mon esprit abattu, tristement éclairé,
i. Cours de Littérature, t. Xill , p. 121).
Contemple avec effroi la funeste peinture Des maux dont gémit la nature :
Aux erreurs, aux tourmens le genre humain livré, Le crime, les fléaux de cette race impie
Dont le diable s'est emparé.
Je dis au mont Etna : « Pourquoi tant de ravages, Et les sources de feu qui sortent de tes flancs? » Je redemande aux mers tous ces tristes rivages Disparus autrefois sous leurs flots écumans ; Et je dis aux tyrans:
« Vous avez troublé le monde Plus que les fureurs de l'onde Et les flammes des volcans. »
Enfln, lorsque j'envisage, Dans ce malheureux séjour, Quel est l'horrible partege De tout ce qui voit le jour, Et que la loi suprême est qu'on soufl're et qu'on meure,
Je pleure.
Une tirade suivante se termine par les mots Je ris, qui forment également un vers d'un pied, et ces deux refrains, d'un effet si heureux , reviennent encore une fois alternativement.
Dans sa première Messénienne, Casimir Delavigne a donné un bel exemple de ce rejet d'un petit vers :
Parmi des tourbillons de flamme et de fumée, 0 douleur! quel spectacle à mes yeux vient s'offrir? Le bateillon sacré, seul devant unt^ armée, S'arrête pour mourir.
Stance vient d'un mot italien (stanza) qui signifie repos. D'après son étymologie, \sl stance est donc une suite de vers formant un sens complet'.
On donne en particulier le nom de stances à une pièce de poésie composée d'un certain nombre de stances.
Les stances sont irrégulières ou régulières. Les premières ont plus ou moins de vers, de mesures différentes, et dont les rimes sont diversement entremêlées. Elles rentrent dans les vers libres; nous n'avons pas à nous en occuper.
Les stances régulières présentent un nombre déterminé de vers , et assujetti , pour le mètre et pour le mélange des rimes, à une règle qui s'observe dans toute la pièce.
Dans Fode Ub stances se ïïomtnexïl strophes ^ elcoih plets dans la chanson.
Dans les pièces de poésie intitulées stances^ chaque
1. f( La stanee est une période poétique symétriquement composée. Il est bien vrai qu'asseï souvent elles contiennent plusieurs sons flnis, et qu*aussi quelquefois le sens n*est que suspendu ; mais Je la prends, pour la définir, dans sa forme la plus régulière ; et au gré de l*oreiile, comme au gré de Tesprit , la stance la mieux arrondie est celle dont le cadre embrasse une pensée unique, et qui se termine, comme elle et avec elle, par un plein repos, t (Maimontel.)
stance n'a ordinairement que quatre , cinq ou six vers.
Dans tout cet article nous ne nous servirons que du mot stance. Il sera bien entendu que, s'il s'agit d'une ode , stance sera synonyme de strophe.
Une stance s'appelle quatrain^ si elle a quatre vers ; sixairif si elle en a six* ; huitain ou octave, si elle en a huit; dizain, si elle en a dix.
Les stances peuvent employer un mètre unique, ou combiner ensemble différentes mesures.
Nous appellerons isomhtres * les stances qui n'auront qu'un seul genre de vers.
Les mesures qui se trouvent le plus souvent mélangées daus les stances sont l'alexandrin avec le vers de huit syllabes ou avec celui de six.