ENJAMBEMENT. A
Et plusieurs habitation:)
Avoit, et mult nobles étoient. GnixRvitJ.F..
Et au-dessus dressé étoit
f^ mât de la nef, où pendoit
I^ tref tendu, qui est nommé
Voile autrement, tout apprêté
De nager, mais qu'il eût bon vent,
Et que n'eât pas d'encombrement, m.
Vers la fin de ce siècle écrivait Christine de Pisan , qui fait souvent la même faute :
Le sang des occis sans lever Crie contre eux. Dieu ne veut plus Le souffrir; ains les réprouver Comme mauvais, il est conclus.
C*est surtout à la renaissance que l'enjambement devient général :
Et comme le noble Roman
De la Rose dit et confesse, villon.
Je ne fus pas pourtant si fol
Que je n'entrasse jusqu'au col
Dedans le foin, et puis je prins
La belle botte, et je la tins
Sur ma tète, qu'on ne me vit. coQriu.AnT
Et vous en aller au grenier
Au foin. Je montai sans compter
I^es degrés. Il vient, il caquette, td.
11 était une règle de versification pour les poètes du XVI* siècle:
Si le bon roi, notre maitre, fait chère
Gaye, et aussi la sienne épouse chère, cr^in.
Pour éprouver que peut faire celui
Contre lequel pour l'honneur faut combattre, marot.
Tardant deux jours, elle dit ne m'avoir
Vu de quatorze, et n'en veut rien rabattre. . .
Au dernier pas en brief temps l'ont menée
Cheoir sur un roc. Et là, la cruauté
De Mort vainquit une grande beauté...
Car néanmoins que l'ennemi fut tant
Cruel et fier, cette guerre pourtant
438 NOTEg.
Ne dépendoit que d'une seule suite...
Il se planta, prompt et léger, dessus L^obscur sommet du haut mont Parnassus... Et demander vont à Jupiter quelle Forme adviendra sur la terre, après qu'elle Sera privée ainsi d'hommes mortels, marot.
Ronsard et son école auraient imaginé renjainbement, s'ils ne ravalent trouvé dans leurs devanciers :
Laquelle (amitié) dans mon àme à tout jamais, et celle De notre ami Belleau sera perpétuelle. ROivsAnD.
Un sifflement de cordes et un bruit
D'hommes s'élève; une efTW)yable nuit, etc..
Hector avoit cette robe portée
Le jour qu'Hélène, en triomphe apportée,
Entra dans Troie; et depuis ne l'a voit
Mise : sans plus, de parade servoit...
Sans nous fâcher si la belle couronne
De laurier serre autre front que le mien...
L'arrêt certain que le destin avoit
Ëcrit au ciel pour celui qu'on appelle
Astyanax, etc. id.
Feignent qu'Amour, le petit dieu volage«
Tant qu'il fut seul, sans frère, que jamais
Ne se fît grand, ne pouvant croître ; mais
Que, demeurant toujours en son enfance, etc. baïf. Giboyant aux oiseaux, vit dessus le branchage D'un houx Amour assis, id.
Fait décroître la plaine, et ne pouvant plus être Suivi de rœil, se perd dans la nue champêtre, du baetas.
Il pleura mort celui
Qu'il n'eût voulu souffrir être vif comme lui. gaenibii.
Malherbe ayant purgé notre versification de ce véritable fléau , et c'est là un de ses plus beaux titres de gloire, Corneille, Boileau, Racine, et môme Molière, ont soigneusement évité Tenjambement. En voici un cependant que Corneille a laissé échapper dans une do ses premières pièces {Clitandre) :
Et la justice à tous est injuste, de sorte
Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte.
ENJAMBBMENT. 439
PorUHoye] , dont les Irailés précis et substantiels ne coii-
iennent que des préceptes dictés par une haute raison, avait
rappé l'enjainbement d'un terrible arrft. Après avoir cité ces
■ers de Du Riirlas :
LVmpereur qui meurtrit et M nii>re el sag femmes,
El son Trëreel sa sœur; et qui seul e'égsyoit
Au sgmmat d'une leur, cependant qu'il voyait
Desâiu les loiu romains onder le.^ roups flammes, I ajoute : • Il ne Tant pus s'imaginer (|Ul> cette règle soit une oatniinle sans raison. Car la rime faisant la plus grande >eauté de nos vers, c'est «n oster I;i grâce que de disposer le ÉDs de telle sorte qu'on ne puisse pas s'arrester aux rimes lour les faire remarquer ; comme en ces vers de Du Bartas, il lut passer du premier vers k In moitié du second, et s'arrester k; et le sens de la tin du second est lié avec la moitié du roisiènie; et ainsi la rime du premier, qui répond au quarième, et celle du second, qui répond au troisième, nr paoiisenl pretque point. •
Je ne connaissais point ce passage quand je publiai ma iremière édition. Je m'applaudis d'avoir fondé la mâme loi ur le même motif.
NOTE 13 (page 72).
Des disciples de Marot. entre autres Charles Fontaine el nan Bouche! , s'étaient imposé l'obligation de faire succéder n rimes masculines aux rimes féminines; mais ils n'eurent as asseï d'autorité pour opérer immédiatement la réforme et
attacher leur nom. Cependant leur tentative fut prise en onsidération par les grandes renommées du temps, et vers '. milieu dn xvi* siècle, on voit la règle s'établir. Ronsard ne I respecte pas encore dans ses premiers livres d'Amours ( h larie); mais plus tard on l'y trouve toujours fidèle, soit dans ?s poésies ft rimes croisées (ses sonnrls à Hélène), soit dans es vers à rimes pintes (sa Francinilr). ^MChim Du Bf'Ilay, dans son lllvntralian de ta langue fren-
VfO NOTES.
çoise, ouvrage écrit vei*s 1550, constate les efforts de quel ques auteurs pour soumettre la poésie à une nouvelle eotme. « Il y en a, dit-il, qui fort superstitieusement entremékÉ les vers masculins aven les féminins, comme on peut voir an psaumes traduits par Marot : ce qu'il a observé , comme je crois, afin que plus facilement on pût les chanter sans varier la musique, pour la diversité des mesures qui se Irotivoientà la fin des vers. Je trouve cette diligence fort bonne, pourvu que tu n'en fasses pas de religion, jusques à contraiiidreti diction pour observer telles choses. » On voit que Du Beihy donne à la règle nouvelle une approbation un peu stérile.
C'est à Ronsard que doit revenir l'honneur d'avoir bit pisser la loi concernant la succession des rimes. Comme ob ignore assez généralement ce titre de gloire, je l'établirai dV près le témoignage d'un contemporain , le ssivaut et judicieux Estienne Pasquier.
Après avoir constaté que les poètes du temps de François I' n'avaient pas alterné les rimes de nature opposée , et reproché à Du Bellay de n'avoir pas accepté résolument la réforme, il ajoute : « Au regard de la rime plate , il (Ronsard) obserr» tousjours cette ordonnance, que s'il commençoit pardeui féminins, ils estoient suivis par deux masculins, et la suite tout d'une mesme teneur, comme vous voyez en sa Fronciade. Si par deux masculins, ils estoient suivis par deux féminins sans entreveschure... Et cette diflërence de l'ancieDDe poésie d'avecques la nouvelle, vous la pourrez amplement remarquer en deux diverses traductions du mesme auteur. * Il s'agit d'une traduction d*Homère faite par Hugues Salel dans l'ancien système, et d'une autre, d'Amadis Jamin, composée dans le nouveau : il loue cette dernière « d'avoir eo tout et par tout observé la nouvelle ordonnance de Ronsard sur la suite du masculin et du féminin. »
Du Bellay finit par se soumettre à la règle, qui fut suivie naturellement par BcIIeau , Baïf , et particulièrement par Desportes, Du Bartas , Pybrac et Régnier. Jodelle fut le seul qui voulut marcher dans l'ancienne voie.
Ce n^est donc pas à Malherbe qu'il faut rapporter ce perfin:-
Rt'tCRRSIO.N DRS RISIF.S.
/r'il
~UonnemeDt dans notre syslt^-me de versification ; eL La Harpe, qui lui fait un mérile d'avoir mélangé régulièrement le» rimrx maseulinfs et féminines, dont l'effet exl si sensible, devait cet éloge à des poètes antérieurs : surtout si l'on considère que Malherbe n'a pas laissé de pièces de vers en rimes suivies -. il ne nous reste de lui en ce genre qu'un très-court fragment. Le mflunge des rimes , dont parle La Harpe , nf doit s'entendre que des rimes rroijeff; or ce mélange même avait déjà ét^ employé, et très-régulièrement, avant Malhertie.
On trouvera dans Ronsard, Baïf, Besportes , quelque'pièces de vers dont les rimes sont toutes masculines ou toutes t'èniinines; mais l'on ne verra pas là une it;oorauce du vnii principe : c'était une route nouvelle qu'ils tentaient , et dans laquelle Malherbe lui-même n'a pas dédaigné de les suivre.
L'habitude est si pnissanle que , malgré Malherbe et Corneille , on protesta encore longtemps contre la réfomie. Voici ce que Richelet écrivait au milieu du xvii' siècle : ■ C'est une r^te dans la poésie franvoise , qu'on ne doit point mettre trois ou quatre rimes masculines de suite. Cette rè^le n'est pas si générale qu'on ne s'en dispense quelquefois. II seirouve même des personnes qui croient que cet arrangement ilr rimes masculines et féminines n'est pas tout à fait delà lieaulii\e notre poésie. On peut, disent-ils, faire heureusement des pièces entières de vers masculins de difl'érentes rimes, l'[ composer de petits ouvrages où il y aura de suite quatre ma^-
rculins de plusieurs sortes de terminaisons... On répond que le mélange des rimes masculines et féminines, selon les règles, donne à notre versification un agrément que les vcin des plus polies nations de rtiimpe n'ont pas ; que , si l'on rimoit trois ou quatre masculins de suite , nos muses relomberoienl dans l'irrégularité où elles estoient il y a quelque deux cens ans; que cet arrangement irrégulier est aujourd'hui contraire b l'usage , et que tout ce qu'on peut faire , de le souffrir dans les chansons, les petits impronipy lus, etc. -
Du Bellay et l'asquier disent que Maiol . dans ses psaumes , |K été conduit psr les exigences de la musique à alterner les
442 NOTEt.
rimes. Bien antérieurement la même cause mwûH dû produire et avait produit le même résultat. Nous voyons dans beaucoup d'anciennes chansons les rimes se succéder suivant la ffègie moderne. Dès le xiii* siècle, Thibaut, comte de Champa^iie, avait reconnu ce besoin. « Il est le premier , dit llassieu , «pi ait mêlé les rimes masculines aux féminines , et qui ait seali les agrémens et les charmes de ce mélange. » En pariant dn huitain (note 4S) , nous citerons des vers de ce poète qui cnn- Armeront Téloge précédent.
On peut voir, dans le Recueil de ekanU historiques frsmçmt publié par M. Le Roux de LIncy, d'anciennes chansons qoi présentent les rimes masculines et féminines entreméléet régulièrement, et en même temps des agencements trèi-
Voici un couplet de Quénes dé Béthune (1180) :
La roYne ne fit pas que courtoise. Qui me reprist, elle et ses fils lî rois : Bnoor m soit ma parole françoise, Si la peut-on bien entendre en françoîs. Ne d\ ne sont bien appris et oourtoîs Qui m'ont repris, se j*ai dit mot d'Artois: *Car je ne fu pas nourris à Pontoise.
£n voici un autre du Chastelain de Coucy ( fin du \ir
siècle) :
S'cmques nus hom pour dure départie Otcuer dolent, je Taurai par raison :
Ooques luertre ' qui perd son compagnon Ne fut un jour de moi* plus esbahie.
Chacun plçure sa terre et son pays, Quant il se part de ses coraux* amis ; Mais nus partir, sachiez, que que nus die, N'est doloureus que d*ami et d*amie.