DÉFAUT DANS LES STANCES
pratiquer généralement la règle moderne. 11 l'a cependant violée plusieurs fois.
Dans les différentes stances que nous allons citer, on en trouvera de fort harmonieuses , si on les prend isolément ; mais, condamnées par un principe général , elles ont dû disparaître :
Achille, à qui la Grèce a donné cette marque,
D'avoir eu le courage aussi haut que les cieux,
Fut en la même peine, et ne put faire mieux
Que soupirer neuf ans dans le fond d'une barque, malh.
Soit que , de tes lauriers la grandeur poursuivant , D'un cœur où Tire juste et la gloire commande, Tu passes comme un foudre en la terre flamande, D'Espagnols abattus la campagne pavant;
Soit qu'en sa dernière tête
L'hydre civile t'arrête :
Roi, que je verrai jouir
De l'empire de la terre ,
Laisse le soin de la guerre,
Et pense à te réjouir, malh.
Les élèves de Malherbe font cette faute plus souvent que leur maître :
En vain dans le marbre et le jaspe Les rois pensent s'éterniser ; En vain ils en font épuiser L'une et l'autre rive d'Hydaspe ; En vain leur pouvoir nonpareil Élève jusques au soleil Leur ambitieuse folie :
Tous ces superbeâ bâti mens Ne sont qu'autant de monumens Où leur gloire est ensevelie. bAcan.
Nous ne reverrons plus nos campagnes désertes,
Au lieu d'épis, couvertes De tant de bataillons l'un à l'autre opposés; L'innocence et la paix régneront sur la terre ,
Et les dieux apaisés Oublieront pour jamais l'usage du tonnerre, aagan.
Il n'est Triton qui ne désire
De voir paroi Ire le navire
Sur qui tu Tiras défier,
Et Télhyà est ambitieuse
De pouvoir se glorifier
D*une charge si précieuse, maynard.
Voici des auteurs du milieu du xvii* siècle :
II est temps que Tennui fasse place à la joie:
Ces cruels ennemis , dont nous fûmes la proie ,
Dans les flots irrités rencontrent leurs tombeaux ;
Nos tourmens sonl finis, nos jours vont être calmes ,
Et Dieu, qui fait pour nous des prodiges nouveaux,
Dans le sein de la mer nous fait cueillir des palmes, godeav.
Muse, quittons ces prairies ,
Et pendons à ces ormeaux
Les rustiques chalumeaux
Qui ûattoient nos rêveries :
Il faut d'un air bien plus grand ,
Sur la lyre qu'en mourant
Malherbe nous a laissée,
Célébrer le conquérant
De Dunkerque terrassée, sarrasin.
Boileau a fait très-peu de stances : il a pareillement ignoré la loi de leur succession :
En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage :
Sa charmante naïveté S'en va pour jamais, d'âge en âge.
Divertir la postérité.
Racine la respecte dans ses psaumes. La Fontaine ne l'a violée qu'une fois :
Dieu détruira le siècle au jour de sa fureur; Uu vaste embrasement sera Tavant-coureur; Des suites du péché long et juste salaire, Le feu ravagera l'univers à son tour.
Terre et cieux passeront, et ce temps de colère Pour la dernière fois fera naître le jour.
DÉFAinr Dans les stances. 577
Rousseau , comme nous Tavons dit, a définitivement établi cette règle, qui a été suivie par Lamotte, dans ses odes, et par Voltaire. Lamotte n'y manque que bien rarement, dans des pièces légères , comme dans l'exemple suivant :
Je veux, célébrant les hasards Que nous fait affronter la gloire, Chanter un hymne à la Victoire , Et de ma main couronner Mars.
Le même défaut se trouve dans cette stance de Chaulieu 2
Saint-Maur, séjour délicieux , Qui, loin des fureurs de la guerre, Servirois de retraite aux dieux, S'ils habiloient encor la terre:
C'est à toi que je dois ces jours Qui, dévidés d'or et de soie.
Entre l'indolence et la joie N'auront plus qu'un paisible cours.
Je répéterai que les couplets destinés à la musique, sont affranchis de cette contrainte. Une des plus belles odes de Béranger, les Enfants de la France, présente une rime féminine au commencement et à la fin des strophes.
Enfin, dans les couplets, c*est un tort que le refrain commence par une rime de même nature que le vers précédent. Nos chansons contemporaines offriraient encore des exemples de cette faute, qui du reste est légère.
Nos trouvères ont employé de bonne heure les rimes croisées. Cependant les stances à rimes plates étaient admises concurremment. J*ai remarqué que la poésie provençale fait plus généralement usage de ces dernières.
J*ai cité plusieurs fois Ronsard. Les exemples abondent à cette époque :
De rOccident le rivage tortu
De vos enfans sentira la vertu.
Tu les verras, Espagne basanée,
Courir sur toi du haut mont Pyréoée,
Reconquètant d'un bras victorieux
Le sceptre emblé des mains de leurs ayem. passuàt.
Et la Fortune encor, sans raison mutinée,
Rend , las 1 plus que ces deux ma vie infortaoée :
Car c'est par sa rigueur que je me vois priver
Qei^ fleurs de mon printemps par un fâcheux hiver;
Las ! c'est par sa rigueur que je languis captivai
Et me vois, jeune et belle, enterrer toute vive, despobti
Je parle à vous, 6 courtisans.
Qui, comme seuls pindarizana,
Prisez tant voire jargonnage,
Et qui prenez à grand outrage
Si Ton ne vous veut avouer
Vos nouveaux mots et les louer ;
Qui appelez pédanterie
Quand on reprend votre ànerie. h. bstib!<iiib.
Port-Royal constate , sans le blâmer , cet arrangement ((ans une stance de Malherbe :
Un courage élevé toute peine surmonte : Les timides conseils n'uni rien que de la honte, El le front d'un guerrier au combat étonné N'est jamais couronné.
La règle moderne est un progrès : des rimes croisées peuvent seules faire apprécier à l'oreille la terminaison et le renouvellement des stances.