CHAPITRE PREMIER
Dans le monde physique tel qu'il se révèle à nos sens, la première distinction générale qu'on reconnaisse est celle qui existe entre les corps organisés vivants et les corps inorganiques inanimés. Les uns, les animaux et les plantes, sont doués de mouvement; ils conservent leur individualité, malgré toutes les nombreuses modifications, que leur forme générale ou que leurs différentes parties peuvent subir, malgré l'échange continuel des matières qui les constituent. Les autres, au contraire, se trouvent dans un état d'immobilité complète, qui n'est pas nécessairement fixe et invariable, mais qui dans tous les cas ne présente j amais cette autonomie du mouvement, qui se manifeste par rechange de la matière. Chez les premiers, on observe une organisation, un composé de parties dissemblables (organes), dans lesquelles les différentes substances n'agissent que liquéfiées, qu'à l'état de dissolution ; chez les corps inorganiques, on voit une masse plus similaire, quoique pas toujours homogène, suivant la position réciproque et le mode de combinaison des molécules, dont les parties persistent dans l'équilibre stable de leurs forces aussi longtemps que l'unité du tout demeure inaltérée.
Il est vrai que les propriétés et les modifications des corps vivants sont strictement soumises aux lois physico-chimiques, et cette dépendance est de plus en
TRAITÉ DE ZOOLOGIE. — 2e ÉDIT. 1
plus admise et prouvée par les progrès de la science; mais il est cependant certaines dispositions particulières de la matière, inconnues quant à leur nature, certaines conditions inexpliquées dans leur essence, qui caractérisent l'organisme. Ces conditions auxquelles on peut donner le nom de vitales, sans pour cela contester leur dépendance des processus matériels, distinguent précisément l'organisme de tout corps dépourvu de vie et se rapportent : l°à son mode d'origine; 2° à son mode de conservation ; 5° à sa forme et à sa structure.
Les corps vivants ne sauraient être produits par le jeu seul des agents chimiques ou physiques au sein d'un mélange chimique défini, sous certaines conditions de chaleur, de pression, d'électricité, etc.; l'expérience nous montre qu'ils supposent plutôt l'existence d'êtres semblables, ou du moins très analogues, dont ils dérivent. Dans l'état actuel de nos connaissances, il n'est guère possible d'admettre la génération spontanée, même pour les formes les plus simples et les plus inférieures. Quelques naturalistes (Pouchet) cependant ont été amené, dans ces dernières années, par des expériences remarquables, mais dont les résultats sont au moins douteux, à une opinion diarnélralement opposée. L'existence de la génération spontanée, si elle parvenait à être démontrée, rendrait un grand service à nos efforts d'explication physico-chimique : elle parUît même comme unpostulat nécessaire pour expliquer scientifiquement la première apparition des organismes.
Le deuxième caractère de l'être organisé et le plus important, c'est l'échange moléculaire perpétuel dont il est le siège, et grâce auquel les matériaux, qui le constituent, sont tour à tour usés et remplacés au moyen d'emprunts faits au monde extérieur. Chaque phénomène de croissance suppose l'absorption et la transformation de particules matérielles; chaque mouvement, chaque sécrétion, chaque manifestation vitale repose sur l'échange de la matière, sur la destruction et la formation de combinaisons chimiques. A ces destructions, à ces productions nouvelles se rattachent deux propriétés nécessaires à tout être vivant, l'absorption des aliments et l'excrétion.
Ce sont principalement les substances organiques, — ainsi nommées parce qu'on les trouve dans les organes des plantes et des animaux, — les combinaisons ternaires ou quaternaires du carbone, et en particulier les corps albuminoïdes, qui éprouvent des transformations sous l'influence de cet échange moléculaire. Chez l'animal, elles sont dédoublées par oxydation en composés plus simples; chez la plante, au contraire, elles sont créées par substitution, aux dépens des substances inorganiques. Mais de même que les propriétés fondamentales de l'organisme (élasticité, pesanteur, porosité) sont tellement identiques à celles des corps inorganiques, qu'il a été permis d'édifier une théorie générale de la constitution de lafmalière, de même toutes les diverses substances, qui sont les éléments de la matière organisée, qui ne peuvent plus être chimiquement décomposées, se retrouvent dans la nature inorganique. Il n'existe donc pas un élément particulier à l'organisme, une substance vitale, pas plus qu'une force vitale distincte des processus naturels de la matière.
On a aussi faussement établi, en se basant sur le mode de groupement des atomes, un contraste tranché entre les corps organiques et les corps inorganiques et considéré les combinaisons si complexes du carbone comme des produits de
l'organisme seul. Mais il est depuis longtemps démontré que ces combinaisons, non seulement doivent être ramenées aux mêmes lois de constitution et de groupement des atomes, mais encore que parmi les premières, plusieurs, telles que l'urée, l'alcool, le vinaigre, le sucre, etc., peuvent être artificiellement reproduites de toutes pièces. Ces faits établissent la possibilité de reconstituer par synthèse tous les composés organiques, même les principes albuminoïdes et nous autorisent à admettre que dans la formation des substances organiques aussi bien que dans celle des corps inorganiques, ce sont, les mêmes forces qui sont entrées enjeu. On devra donc toujours rapporter aux propriétés des corps, et surtout à l'arrangement atomique complexe de la matière vivante, les fonctions particulières à l'organisme : l'échange moléculaire, ainsi que le mouvement et l'accroissement.
La première de ces fonctions, si importante pour l'être vivant, ne saurait même être abolie sans que l'organisme cesse pour un temps ou pour jamais de vivre En desséchant, ou même en privant de chaleur certains êtres inférieurs on peut interrompre les fonctions vitales pendant des mois et des années et rappeler ensuite la vie en leur rendant l'eau et la chaleur nécessaires (Grenouilles, Insectes aquatiques, graines des plantes, œufs à'Apus, Ostracodes, Rotifères, Anguillula tritici).
Enfin, le corps vivant se distingue encore 'par sa forme générale et par la manière dont les différentes parties sont unies entre elles, c'est-à-dire, par l'organisation. L'ensemble d'un corps inorganique, d'un cristal, offre des lignes droites se rencontrant sous des angles définis et des faces planes, rarement sphériques, mathématiquement déterminées, et reste invariable; l'individu organisé, au contraire, par suite de son état semi-fluide, aune forme qui n'est pas aussi nettement arrêtée et qui peut varier dans certaines limites1. La vie nous apparaît, en effet, comme une série d'états divers, qui se modifient, sans cesse, et aux mouvements de la matière correspondent les phénomènes du développement et le changement de forme du corps.
On peut dire d'une manière générale que l'organisme est d'abord une cellule simple, œuf ou germe, qui se développe par des différenciations graduelles et des transformations de ses parties jusqu'au moment où elle a acquis la faculté de se reproduire; elle rétrogade alors et finit par se décomposer en ses parties élémentaires. On comprend dès lors que la masse du corps organisé soit plus ou moins molle et soluble, aussi bien pour favoriser les transformations chimiques, que pour se prêter aux modifications successives, qu'elle doit subir dans sa configuration extérieure; elle n'est point homogène, mais toujours constituée par des parties solides, demi-fluides et liquides, qui sont des agrégats d'éléments, d'aspects et de propriétés divers. Le cristal offre, il est vrai, dans l'arrangement de ses molécules disposées dans un certain ordre, une structure qui n'est pas homogène ; mais il n'est pas constitué par des unités diversement subordonnées (jui sont, comme les organes du corps vivant, les instruments des différentes fonctions. Les organes à leur tour sont composés de parties diverses, de tissus, ou
1 L'existence dans l'organisme de certains produits de sécrétion solides tels que les coquilles, dont la forme est susceptible d'être mathématiquement définie, ne peut naturellement pas être invoquée contre ce caractère distinctif des corps inertes et des corps inanimés.
organes de rang inférieur, qui ont enfin pour unité dernière la cellule, dont l'origine doit être rapportée à la cellule-germe (cellule-œuf, spermatobl ciste) (fig. 1). Celle-ci, par ses propriétés, diffère entièrement du cristal, car elle réunit les caractères de l'organisme vivant . Elle n'est elle-même qu'une petite masse de substance visqueuse, albumindide, de protoplasma, renfermant généralement dans
son intérieur un corps solide, vésiculaire,
le noyau, et fréquemment entouré d'une
membrane anhyste. Lorsque la mem-
" 6 brane n'est pas encore formée, la vie
ig. i. — a, œufs primordiaux d une Méduse; //, cei- se manifeste par des mouvements amiiules mères des spermatozoïdes d'un Vertébré (sper- , .., , . , , matoblastes), l'une d'elles présente des mouvements »OldeS plus OU moins apparents. Le amiboïdes. protoplasma à demi-fluide émet des prolongements, dont la forme varie constamment et qui rentrent ensuite dans sa masse.
Cette base organisée fondamentale, d'où sortent tous les tissus et les organes de l'animal et de la plante, présente, nous l'avons dit, tous les caractères de l'organisme, aussi peut-on affirmer que la cellule en réalise, dans un certain sens, la première forme et même qu'elle est l'organisme le plus simple. Tandis
que son origine indique déjà l'existence de cellules semblables, sa durée est rendue possible par l'échange de la matière. La cellule se nourrit et excrète, elle croît et se meut, elle se change de formé et se multiplie. Avec la participation du noyau, elle produit par '";;;;;:r-., .,„.,, %V'-:^ division ou par formation en-
dogène de cellules filles de nouvelles unités semblables à elle-même et fournit les matériaux nécessaires à la production des tissus, à l'accroissement et aux changements du corps. Cest avec raison, que l'on reconnaît dans la cellule la forme organisée particulière à la vie, et la vie dans Vactiir , , ,„ . ,, t , „ , vite propre de la cellule.
Fig. 2. — Amœba [Protogene* porrecta (d'après Max Schultze). l ' '
Cette théorie de la cellule,
critérium de l'organisation et forme première la plus simple de la vie. ne saurait être attaquée par ce fait, que le noyau manque dans beaucoup de cas (cellule des Champignons, Schizomycètes, Amibes, Grégarines) (fig. 2), et qu'il y a des corps homogènes, paraissant dépourvus de toute structure, même sous les grossissements les plus puissants (Monères de Hœckel), et qui n'en sont pas moins des organismes d'après leurs manifestations vitales, quoiqu'ils ne présentent aucune
trace d'organisation. Nombre de Schizomycètes sont si petits (Micrococcus), que, dans quelques cas. il est difficile de les discerner de simples depuis de particules matérielles, d'autant plus qu'ils ne sont doués que de mouvement moléculaire (fig. 5). l'as plus que la membrane d'enveloppe, le noyau n'est un élément indispensable de la cellule (Brûcke). De même, qu'il existe des cellules nucléées dépourvues de membrane, de même il existe des masses de plasma dépourvues de noyau, que Hseckel appelle des cytodes (fig. 4). 11 en résulte que le protoplasma vivant, avec son arrangement moléculaire encore peu connu, est le véritable et unique critérium de la cellule et de l'organisme.
Si les propriétés, dont nous venons de parler, établissent une opposition essentielle entre les corps vivants et les corps inorganiques, il ne faut cependant pas, en appréciant les relations des organismes et des corps inertes, perdre de vue que les plus petits et les plus simples de ces êtres ne présentent aucune trace d'organisation, bien que par leur multiplication par scissiparité et par leurs phénomènes nutritifs ils se comportent comme des organismes, et en outre, que pour un grand nombre d'entre eux il suffit de les soustraire à l'ac tion de la chaleur et de l'eau pour arrêter l'échange de la matière et l'acti vite vitale, sans pour cela leur enlever la faculté de vivre. Et comme la ma
Fig. 5. — Schizomycètes. n, Mihrococcus; h, Bacterium termo. Bactéries de la putréfaction représentées à l'état de liberté ou sous la forme de Zoogloea (d'après Cohn).
A, un cytode; Ii, segmentation C, segmentation complète.
son début ;
tière qui les constitue est à l'état de combinaison,, qu'il est possible de former par synthèse en dehors de l'organisation, on peut admettre l'hypothèse, d'après laquelle les êtres les plus simples se seraient formés au sein de la matière inorganique, dont les éléments chimiques sont les mê- Fi, mes, que ceux qui entrent dans la composition des organismes. Par suite, puisqu'il n'existe point de différence fondamentale, au point de vue de la matière ou de la force dans le cristal et dans l'être organisé, la première apparition de la vie pourrait être considérée comme un problème difficile de mécanique (du Bois-Raymond), si nous n'étions forcés d'admettre que la sensation, la conscience et des phénomènes psychiques, qu'il nous est impossible de concevoir comme le résultat d'un mode de mouvement de la matière, existent en germe chez les organismes primitifs les plus simples.