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La division des animaux en sanguins et exsangues correspond à la division en Vertébrés et Invertébrés qui sera reprise par Lamarck et qui est demeurée sinon dans la science, au moins dans le langage courant des naturalistes. Aristote connaissait d'ailleurs parfaitement les rapports qui existent entre les Baleines, les Chauves-Souris et les Quadrupèdes vivipares. Il séparait aussi les Autruches des Oiseaux, et l'on demeure émerveillé de la précision de ses connaissances comme de la justesse de ses appréciations. On peut considérer Wotton (1552) comme ayant extrait des œuvres d’Aristote la classification qu’elle contenait en germe.
Jusqu'au xvI° siècle, l’histoire naturelle des animaux n'avait pas fait un pas; l’invention de l'imprimerie (1431), en répandant les connaissances acquises, la découverte de l'Amérique (1492), en faisant connaître une multitude d'animaux propres aux régions nouvellement explorées, donnent un nouvel essor aux connaissances zoologiques. Belon (1518-1564), Rondelet (1507-1%66), Conrad Gessner (1516-1565), Aldrovande (1527-1605), Lister (1681), Rumpf (1705), Petiver (1711), Breyn (1733), Linck (1733), Seba (1761), publient sur l'histoire de groupes zoologiques limités ou sur l’ensemble du règne animal d'importants ouvrages où l’on trouve des essais plus ou moins heureux des groupements méthodiques; mais l'idée d'une division hiérarchique du Règne animal ne s’est pas encore nettement précisée; la notion même de l'espèce demeure flottante, obscurcie qu'elle est, au moins pour une part, par la croyance presque générale à la génération spontanée ou aux transmutations miraculeuses de certaines formes.
Linné. — La nécessité d'un groupement des productions vivantes dans un ordre tel qu’il soit facile de les retrouver et de les reconnaitre facilement s'impose bientôt. C’est le but que poursuit Linné, dans une série d'ouvrages relatifs aux diverses branches des sciences naturelles et surtout dans le Systema naturæ (1735), qui lui à valu d’être considéré comme le réformateur de ces sciences. Linné accepte, nous l'avons vu, la notion de l'espèce telle que Ray l’a définie, tout en admettant que les espèces sont susceptibles de présenter de légères modificalions de forme qu'il nomme variétés. Il traite cependant, en fait, les espèces comme autant d’entités distinctes, qui se seraient perpétuées sans mélange depuis l’origine des choses. Tous les individus d’une même espèce étant à peu près identiques entre eux, l'espèce peut être considérée comme une unité; ce sont ces unités qu'à partir de Linné tous les classificateurs se proposent de grouper dans un ordre méthodique. Pour parvenir à cet ordre, Linné imagine d’abord de donner un nom à chacun des degrés de la hiérarchie que les naturalistes reconnaissent d'instinct dans les divisions qu'ils instituent, mais qu'ils n’ont pas songé à définir par des règles précises. Il réunit en un même genre les espèces qui se ressemblent le plus; les genres les moins différents sont groupés en ordres et les ordres en classes, et il exprime l’idée qu'il se fait de ces divisions en les comparant aux divisions de la hiérarchie administrative ou militaire.
Aux dénominations compliquées et capricieuses en usage jusque-là, il substitue une méthode de dénomination déjà appliquée par divers auteurs, Linck notamment (1733), à des groupes spéciaux et calquée sur la méthode même de l’état civil. Chaque espèce portera désormais un nom, celui du genre auquel elle appartient; un prénom, qui la distinguera parmi les espèces du même genre. Linné applique ce système de dénomination d’abord aux espèces scandinaves (Pan suecica, 1749), puis aux plantes connues de son temps (Species plantarum, 1753), enfin à tous les êtres vivants (Systema naturæ, 12° édition, 1766). C’est là ce qu'on appelle la nomenclature binaire, aujourd'hui universellement adoptée, si bien que d'importantes réunions ou associations de naturalistes ont décrété, non sans quelque injustice, la déchéance de tous les noms antérieurs à Linné, fussent-ils conformes aux règles de nomenclature qu'il avait tracées.
Linné en établissant son Système de la nature n’a d'autre ambition que de dresser un Catalogue pratique à l'aide duquel chaque espèce puisse être facilement reconnue. Peu importe dès lors la nature des caractères à l'aide desquels sont définis les classes, les ordres, les familles dans lesquelles Batsch divise bientôt les ordres, les genres qui rentrent dans ces familles et les espèces. L'essentiel est que ces caractères soient facilement reconnaissables, que le catalogue des animaux soit facilement accessible. Linné ne donne en conséquence sa classification que comme un système artificiel, et son système des animaux ne diffère de celui d’Aristote que par des modifications qui, on doit le reconnaître, ne sont pas très heureuses. La division des animaux sanguins et exsangues est supprimée; et dans la division des animaux exsangues il n'y à plus que deux classes : celle des Insectes comprenant les Arthropodes terrestres et celle des Vers où sont réunis tout le reste des animaux. En outre Linné range parmi les Reptiles tous les Poissons cartilagineux, et un certain nombre de Poissons osseux, plus ou moins aberrants, les Pédiculés, les Discoboles, les Sclérodermes, les Lophobranches, familles dont les Baudroies, les Cycloptères,
les Coffres et les Hippocampes sont les types respectifs. Le Règne animal est ainsi divisé en six classes :
. Mammalia. Primates, Bruta, Feræ, Glires, Pecora, Belluæ, Cete. . Aves. Accipitres, Picæ, Ânseres, Grallæ, Grallinæ, Passeres. . Amphibia. Reptiles, Serpentes, Nantes.
. Pisees. Apodes, Jugulares, Thoracici, Abdominales. 5. Insecta (tous les Arthropodes). Coleoptera, Hemiptera, Lepidoptera, Nevroptera, Hymenoptera, Diptera, Aptera.
6. Vermes. Intestina, Mollusca, Testacea, Lithophyta, Zoophyta.
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Vues philosophiques sur les rapports naturels des animaux. — Le xXvirI° siècle était trop imprégné de philosophie pour qu'un esprit aussi élevé que celui de Linné püt se contenter d'un catalogue de la nature dressé d’après des caractères arbitraires. Aussi à côté des systèmes artificiels, dont le nombre est infini, Linné conçoit-il une méthode naturelle essentiellement une, comme la nature dont elle doit fidèlement représenter le plan. Linné ne juge pas la science assez avancée pour lui permettre de tenter l'établissement d’une pareille méthode; il laisse à ses successeurs le soin d'y arriver par une série d’approximations successives. Désormais la recherche de cette méthode naturelle tient une grande place dans l'esprit des nomenclateurs. Qu'est-ce que celte méthode? Le jour où elle sera trouvée, à quoi sera-t-elle reconnaissable? Qu'est-ce que ce plan de la nature qu’on prétend lui faire représenter? Qu'est-ce que la nature elle-même et d'où viennent les règles auxquelles on la prétend soumise? Les explications que l’on donne sur ces différents points ne sont ni très claires, ni très scientifiques, et ce qui s’en dégage le plus nettement, c’est un vague besoin pour les naturalistes de s'élever au delà de la simple observation des faits, jusqu’à quelque conception générale du monde, pouvant tenir lieu d’une explication qui leur semble interdite. La philosophie de Leibniz parait surtout avoir inspiré ces spéculations. « La nature ne fait point de sauts », et Linné considère, en conséquence, comme la méthode naturelle, celle où chaque espèce serait exactement placée de manière à servir de trait d'union à deux autres. Mais la continuité peut s'entendre de diverses façons. Les espèces peuvent former des
séries ramifiées, des séries linéaires, des courbes fermées; chacune de ces interpré-
tations trouve ses partisans. Bonnet de Genève se prononce pour la série linéaire; il tente de donner une échelle des êtres qui, pour la Terre, commence aux matières plus subtiles que le feu et s'élève jusqu'à l'Homme, mais qui, si l'on comprend l’Univers entier, s'étend de l'atome au plus parfait des Chérubins (1768). Plus tard, Mac- Lay, dans ses Horæ entomologicæ (1819-1821), Dugès, dans son Mémoire sur la conformité organique (1833), se montreront partisans de séries circulaires, multiples et tangentes entre elles.
La métaphysique a été imaginée pour suppléer à l'impuissance de la physique : il était fatal qu'elle envahit de plus en plus une science qui repoussait d'avance tout essai d'explication rationnelle des formes vivantes. C’est en Allemagne surtout qu'elle arrive à régner en maitresse. Sous l'influence des doctrines de Schelling se
fonde l'Ecole des Philosophes de la nature (qui compte parmi ses adeptes Oken, Kieser, Bojanus, Spix, Burdach, Carus, etc.), qui en arrive à considérer l'Homme comme le prototype de l'Univers et les animaux comme représentant simplement des organes ou des systèmes d'organes de l'Homme, combinés d’une manière plus ou moins complexe. Cette idée est le point de départ des classifications successivement publiées par Oken de 1816 à 1842 et de celle de Fitzinger (Systema replilium, 18#3).
En France, pour être plus modérées, les tendances philosophiques n’en sont pas moins puissantes ; quoi qu’on en ait pu dire, elles imprègnent aussi bien les travaux de Cuvier que ceux de Geoffroy Saint-Hilaire. L'étude trop exclusive des animaux vertébrés, l'ignorance où l’on demeure longtemps du mode d'organisation des animaux exsangues d’Aristote, favorise le développement d'une doctrine dont on peut considérer Buffon comme le promoteur, mais à laquelle, par ses nombreux travaux, par les heureuses déductions qu'il a su en tirer (fhéorie des analogues, basée sur le principe des connexions, p. 73 à 78; théorie des organes rudimentaires, basée sur le principe du balancement des organes, p. 341; tératologie, basée sur ces deux principes et sur celui de l’action des milieux), par ses ardentes polémiques avec Cuvier, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire a mérité d’attacher son nom : la théorie de l'unité de plan «le composition du Règne animal. Goethe et Ehrenberg, en Allemagne, ont avec Étienne Geoffroy d'assez grandes affinités. Pour Goethe, les aspects divers des Plantes et des Animaux ne sont que le résultat des modifications de forme que subit un même organite fondamental dont la répétition et les groupements multiples produisent tous les êtres vivants. Ehrenberg, comme Geoffroy, croit à légale complexité de tous les êtres vivants, formés des mêmes systèmes d'organes, modifiés seule- | ment dans le détail; il traduit cette idée par un système général de classification du Règne animal, ce que Geoffroy n'avait pas essayé (1836). Le système de Dugès (1833) peut être considéré comme traduisant plus spécialement les idées de Goethe sur la répétition des parties et sur leurs métamorphoses ou, comme nous dirions aujourd'hui, leurs différenciations. Les classifications d'Ehrenberg et de Dugès marquent la phase systématique de l’école philosophique qui gravite autour de l’idée de l'unité de plan de composition.
Georges Cuvier et les classifications anatomiques. — Aristote, Linné et, dans une certaine mesure, Bonnet lui-même, peuvent revendiquer une part d'influence sur l'esprit de Cuvier. Comme Bonnet, Cuvier croit que l'animal adulte résulte simplement de l’évolution, c’est-à-dire de l'accroissement en tous sens d'un germe semblable à lui, contenu dans l'œuf; comme Bonnet, il croit à des cataclysmes subits, détruisant par intervalle loute la population du Globe et nécessitant son repeuplement. Comme Linné, il croit à l’absolue fixité des espèces et cherche la méthode naturelle. Il tient enfin d’Aristote le goût de l'observation directe de la nature, l'art de saisir et d'exprimer les corrélations des parties combinées dans un même organisme et le fondement essentiellement finaliste de sa philosophie. Par ce dernier trait, il ressemble encore à Bonnet et à Linné, par les deux premiers il s’élève bien au-dessus d'eux. Familiarisé de bonne heure par de nombreuses dissections avec la structure des animaux exsangues, comme on disait encore au début de sa carrière, il constate dès 1795 la diversité d'organisation des animaux Composant la classe des Vers de Linné, et propose de substituer à la 5°et à la 6° classe du Systema naturæ, les six classes des Mollusques, des Insectes, des Crus-
tacés, des Vers, des Echinodermes et des Zoophytes. Plus tard, il groupe ces six classes en trois embranchements : ceux des Mollusques, des Arthropodes (Insectes et Crustacés) et des Zoophytes (Échinodermes et Zoophytes, dans l’ancienne acception). Les quatre premières classes de Linné sont réunies comme l'avait fait Aristote en un seul embranchement, celui des Vertébrés. Cuvier aurait pu justifier cette classification en s'appuyant uniquement sur le résultat de ses observations anatomiques. Bien qu'il se considère comme le fondateur de ce qu’on a appelé l’école des faits, il préfère la rattacher à la doctrine aristotélique du finalisme, en qui il voit le fondement philosophique des sciences naturelles, le principe de toutes leurs spéculations. Il en déduit les lois de la corrélation des formes et de la subordination des caractéres; puis, poursuivant le cours de ses inductions, il arrive, par des considérations toutes théoriques, à voir le caractère des divisions primordiales du Règne animal dans les dispositions diverses du système nerveux, « qui est, dit-il, tout l'animal », qui domine à ce point l’organisation « que tous les autres organes ne sont là que pour l'entretenir et le servir » {. De là sa division du Règne animal en quatre embranchements fondés sur l’existence exclusive de quatre types de système nerveux (p. 138). Le tableau suivant résume la classification de Cuvier telle qu'elle fut publiée, en 1829, dans la deuxième édition du Règne animal distribué d'après son organisation :