‹ Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilisChapitre 4 sur 63 · FORMES · texte numérisé non relu

FORMES

Un ouvrier cartonnier âgé de 19 ans, blond, à peau blanche, d'une constitution médiocre, un peu lymphatique, se nourrissant bien, ne faisant aucun excès, entre à l’hôpital des vénériens de Paris, salle 4, litn° T, le 15 novembre 18-45, pour y être traité d’une maladie vénérienne, la première dont il ait été atteint.

L’infection remonte au 5 septembre 18T5, époque où il eut commerce avec une jeune ouvrière qu’il n’a pas revue depuis. Quatre jours après ce coït impur, rougeur, érosion circonscrite en arrière de la couronne du gland qui est couvert par un long prépuce. Bientôt engorgement douloureux, mais peu considérable des ganglions inguinaux; l’ulcération, arrivée au quinzième jour, suppurait sensiblement ; elle avait la grandeur d’une lentille, grandeur qu’elle n’a pas dépassée depuis. Restée sans traitement durant les deux premières semaines de son existence, elle est pansée dès la troisième avec de la charpie saupoudrée de calomel, d’après le conseil d’un pharmacien. Le calomel cicatrisa l'ulcération dans l’espace de huit jours. Mais environ quinze jours après la guérison du chancre, le malade commença à éprouver, à la suite d’une nuit passée à boire du vin, une céphalalgie considérable et une certaine difficulté d'avaler. La céphalalgie et le mal de gorge s’accrurent pendant quelque temps, et il vint s’v joindre une grande faiblesse. Consultation à l’hôpital Cochin ; saignée du bras suivie le lendemain d’une épistaxis abondante. Le mal de tète cède, mais l’angine persiste au même degré. Alors une roideur douloureuse survint dans le genou droit et le coude gauche, en même temps qu’une éruption se manifesta sur la peau. Les articulations que je viens de nommer, s’étendaient et se iléchissaient avec difficulté pendant la journée. Des douleurs commencèrent à s’y faire ressentir le soir ; elles aug-

mentaient notablement, unejheure après que le malade s’était mis au lit, c’est-à-dire de onze heures à minuit ; passé ce moment la souffrance diminuait et le sommeil ne tardait pas à arriver. L’éruption débuta par le cuir chevelu où se formèrent, dans l’espace de quelques jours, des croûtes nombreuses, et bientôt après, le tronc et les membres se*couvrirent de taches rouges dont la plupart, dit le malade, se sont transformées en boutons plus saillants.

Or, voici l’état dans lequel se trouve présentement le malade, à deux mois et demi de la contagion, à sept semaines de la cicatrisation du chancre,' ret à un mois et quelques jours du début des symptômes généraux et de l’éruption : cicatrice violette, légèrement indurée, de la grandeur d’une lentille, en arrière de la couronne du gland, et masse ganglionnaire indolente de la grosseur d’un œuf de pigeon dans l’aine droite. Céphalalgie nulle, faiblesse ^considérable, articulations du genou et du coude roides, mais peu douloureuses. Difficulté d’avaler moins grande qu’il y a quinze jours, amygdales gonflées et recouvertes, ainsi que la luette, de plaques opalines ( plaques viuqueuses).

Des croûtes nombreuses, isolées les unes des autres, de couleur jaune foncé ou brunâtre, existent à la racine des cheveux, qui tombent en grand nombre. Les ganglions latéraux du cou sont engorgés ; ils forment au-dessus de chaque apophyse mastoïde cinq ou six renflements de la grosseur d’un petit pois. Le front présente plusieurs taches d’un rouge cuivré et légèrement saillantes. La partie postérieure du cou est le siège d’une dizaine de grosses papules cuivrées. Le ventre et les flancs, toute la partie postérieure du tronc, la face antérieure et interne des avant-bras, sont couverts d’un grand nombre de taches d’érythème, roses et sans saillie. 11 existe sur une partie de ces taches roses et dans leurs intervalles des papules lenticulaires ou coniques d’un rouge sombre. Ces papules abondent surtout au-devant de l'aisselle, au pli du bras et au jarret où elles sont groupées sans régularité. Quelques pustules à forme d’acné ou d’ecthyma simple se mêlent aussi à l’érythème. Les jambes seules, qui d’ailleurs sontdépour-

vues de taches d’érythème et de papules, sont couvertes d'une" multitude de pustules à forme d’ecthyma, entourées d’une auréole d un rouge violâtre. Les papules, les pustules du tronc et des membres n’ont pas toutes le même degré de développement. La plupart sont dans la période d’état, beaucoup sont en voie de décroissement, et quelques-unes sont complètement éteintes, tandis que d’autres commencent seulement à poindre.

L’appétit est bon, les digestions parfaites, et pourtant l’amaigrissement est sensible depuis un mois. Les fonctions du ventre sont régulières. Le sommeil est agité et souvent troublé par des rêves pénibles.

Le malade qui n’a jamais pris de mercure, est soumis, dès le lendemain de son entrée à l’hôpital, à l’usage du proto-iodure hydrargyrique en pilules ( cinq centigrammes par jour de ce sel mercuriel uni à l'extrait de gaïae, à l'opium et à la thridace).

Le 6 décembre, vingtième jour du traitement par leprotoiodure, les symptômes syphilitiques sont considérablement amendés. La plupart des croûtes de la tête sont remplacées par des squammes peu abondantes ; mais les cheveux continuent à tomber. Les taches cuivrées qui existaient sur le front sont ternes et écailleuses; l’érythème maculeux du tronc est fauve ou grisâtre; les papules qui s’y mêlaient en grand nombre, sont squammeuses, allaissées, flétries. Les pustules des jambes se sont dépouillées de leurs croûtes et ne laissent que des cicatrices peu déprimées, d’un rouge sombre et cuivré. Les amygdales sont d’un rouge vif, toujours tuméfiées, mais débarrassées des couches plastiques formées par les plaques muqueuses. Il existe encore un peu de roideur dans le genou droit. Le malade conserve un excellent appétit; depuis qu’il fait usage des pilules mercurielles, il éprouve souvent des douleurs d’estomac. Il a eu de la constipation dans les huit premiers jours du traitement, puis des coliques et cinq à six selles dans les 24 heures. Çe relâchement du ventre, effet des préparations mercurielles, n’a pas encore cessé; mais il est plus modéré. Le bord alvéolaire des gencives est

rouge, gonflé, douloureux, et s’accompagne d’une légère salivation (continuation du même traitement).

Le 28 décembre il ne reste plus de l’éruption que des macules grisAtrcs, fauves ou légèrement cuivrées et des dépressions pigmenteuses à la place d’un certain nombre de papules. La diarrhée a cessé, mais les gencives sont gonflées, rouges et très-douloureuses. Le traitement mercuriel est suspendu; le malade fait usage d’un gargarisme aluminé durant huit jours, après lesquels il part dans un état satisfaisant, sans que j’aie pu savoir si la guérison s’était ou non maintenue.

Si l’on était d'accord sur tout ce qui concerne l'accident primitif, sur les divers modes de propagation de la syphilis et sur l’ordre de succession des divers symptômes de cette maladie, j’aurais pu m’abstenir de toucher à ces questions et m’attacher exclusivement à décrire les syphilides. Mais tous ces points de doctrine sont encore l’objet des plus vives controverses. S’agit-il seulement de déterminer combien il existe d’accidents primitifs? M. Ricord n’en reconnaît qu’un seul ; des sypbilographcs en admettent deux; d’autres, trois; un autre en compte jusqu’à cinq. Est-il question de la propagation du mal ? On ne s’entend ni sur ses divers modes, ni sur les symptômes auxquels il faut réserver la propriété de se transmettre par contagion et d’engendrer les accidents consécutifs. Parle-t-on de la succession des symptômes? quelques médecins pensent que cette succession se fait régulièrement d’après certaines fois ; beaucoup d’autres nient qu’elle ait lieu dans un ordre régulier.

En présence de tant d’opinions divergentes, je ne pouvais recueillir les nombreuses observations cliniques qui devaient me servir à la description des syphilides, sans étudier en même temps les questions litigieuses qui se rattachent à leur histoire ; c’eût été perdre une occasion favorable de résoudre ces questions, ou du moins de jeter quelque jour sur elles. J’ai donc enregistré avec soin tous les faits qui pouvaient servir à leur solution, en même temps que mon attention se portait aussi sur divers points de doctrine qui n’ont pas été étudiés jusqu'à ce jour.

J’avais d’abord eu l'intention d’exposer collectivement le résultat de ces recherches après la description des différentes syphilides, afin de ne pas séparer par des digressions, parfois assez longues, les tableaux successifs de ces affections. Cependant, après y avoir réfléchi, je me suis décidé à consigner à la suite de chaque genre de syphilide, les divers renseignements que son étude particulière m’aura fournis. Je ne me dissimule pas que cette manière de procéder doit inévitablement m’entraîner à certaines répétitions ; mais j'y trouverai en compensation l'avantage d’obtenir, au sujet des symptômes primitifs et consécutifs de la syphilis, diverses catégories de renseignements qui ne doivent pas être confondues entre elles, parce qu’elles ne méritent pas toutes le même degré de confiance, les unes ayant trait à des syphilides précoces, où tous les faits concernant par exemple la contagion et l’acci-

dent primitif sont encore récents et faciles à constater; les autres étant relatives à des cas de syphilides tardives où ces mômes faits accomplis depuis longtemps restent entièrement subordonnés à la mémoire et aux explications des malades.

§ II* Dû SYMPTÔME PRIMITIF QUI A PRÉCÉDÉ L’ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE.

L’érythème syphilitique qui est l’une des manifestations les plus précoces de la syphilis constitutionnelle, devient par cela l’une des plus favorables à l’étude des circonstances qui ont rapport au symptôme primitif. Cette syphilide, en effet, se développe souvent pendant la durée môme de ce symptôme ; par conséquent, le médecin appelé à traiter ce premier accident, a quelquefois l’occasion de voir naître l’érythème consécutif. Si à l'époque où le malade se présente au médecin avec un érythème, le symptôme primitif est éteint, il laisse, dans la plupart des cas, des traces si caractéristiques, qu’on peut conclure d’une manière assez rigoureuse de ce qui existe à ce qui a dû exister; d’ailleurs, les faits sont si récents, que la mémoire des malades en conserve ordinairement les particularités les plus importantes.

Il ne faudrait cependant pas croire que l’élude du symptôme primitif ne puisse jamais offrir aucune difficulté, dès qu’il est possible d’examiner les malades à une époque voisine de la contagion. Sa forme, sa marche et surtout son siège présentent des variétés

affections syphilitiques de la peau.

qui embarrassent parfois les hommes spéciaux et trompent très -facilement les médecins qui n’ont pas fait une étude approfondie des maladies syphilitiques. Toutefois les erreurs sont infiniment moins nombreuses dans ces circonstances que dans les cas où le moment de la contagion étant très-éloigné, l’on n’a sur les accidents primitifs depuis longtemps disparus, d'autres données que les renseignements plus ou moins exacts fournis par les malades.

Or voici le résultat de mes recherches relativement au symptôme primitif qui a précédé l'érythème syphilitique.

J’ai observé 198 sujets atteints de cet exanthème; ils peuvent se diviser en deux catégories. L’une se compose de 170 malades sur lesquels j'ai pu constater l’existence, ou les traces irrécusables d'un symptôme primitif. L’autre est composée de 28 malades qui, au moment de mon examen, ne présentaient ni symptôme primitif, ni trace caractéristique de ce symptôme au sujet duquel j’ai dû consigner les renseignements qui m'ont été fournis par l’interrogatoire.

Les 170 cas de la première catégorie se subdivisent ainsi :

Malades atteints, au moment de mon examen, d érythème et de chancres ulcérés 75

Malades atteints d'érythème et en môme temps de chancres ulcérés et de blennorrhagie. 1 9

Malades atteints d'érythème et présentant

Report 94

une induration caractéristique laissée par un

chancre récemment cicatrisé 02

Malades atteints d’érythème avec induration chancreuse caractéristique et déclarant avoir eu en môme temps que le chancre une

blennorrhagie J4

Total 170

Les 28 cas de la deuxième catégorie se divisent ainsi :

Malades qui déclarent avoir eu des chancres avant

le développement de l’érythème 15

Malades qui déclarent avoir eu chancre et

blennorrhagie 4

Malades qui déclarent avoir eu seulement

une blennorrhagie 4

Malades qui affirment n'avoir eu ni chancre, ni blennorrhagie, à aucune époque 5

Total 28

Ces résultats sont bien dignes de remarque. Toutes les fois que l’examen des malades peut avoir lieu avant l’entière disparition du symptôme primitif, ce symptôme est invariablement le même, c’est le chancre auquel vient s’adjoindre dans quelques cas une blennorrhagie. Dès qu'il ne reste plus de traces du symptôme primitif ou que l’examen devient tardif, si je recueille les renseignements donnés par les malades au sujet de ce symptôme , alors un tiers des

cas échappe immédiatement à la loi qu'établissait l’observation directe, et nous voici dans les formes multiples du symptôme primitif et dans les cas problématiques de syphilis constitutionnelle d'emblée, c’est-à-dire sans apparence d'accident contagieux préalable.

Il est facile d'entrevoir la conclusion vers laquelle les faits précédents guident naturellement l’esprit ; mais ne nous bâtons pas trop de conclure, car l’étude des sypbilides papuleuse, pustuleuse, etc., etc., nous fournira peut-être des résultats différents de ceux que donne l’érythème syphilitique, et d'ailleurs il faut examiner quel degré de confiance il est possible d’accorder aux observations dans lesquelles nous ne trouvons que les déclarations des malades pour fixer notre jugement sur la forme du symptôme primitif.

Je crois qu’on peut établir en principe que tout renseignement fourni par un malade peut être accepté comme vrai, s’il est conforme aux faits sanctionnés par l’expérience, et qu'il doit au contraire n ôtre adopté qu’avec la plus grande réserve, si le fait dénoncé se trouve en opposition avec la loi ordinaire. Quand donc 19 des 28 malades chez lesquels je n’ai pas observé de mes yeux le symptôme primitif, déclarent qu'ils ont eu pour antécédent de 1 érythème syphilitique un chancre compliqué dans quelques cas de blennorrhagie, je puis, sans crainte de m’écarter de la vérité, accepter comme exact ce

témoignage qui ne distrait pas ces malades de la règle établie par 170 exemples d’érythème où le chancre s’est constamment rencontré comme antécédent. Mais puis-je admettre aussi facilement et sans restriction , la déposition de 9 malades qui par leur témoignage se placent dans une situation tout exceptionnelle, puisque les uns affirment avoir eu pour antécédent de l’érythème une blennorrhagie seulement et que les autres nient avoir jamais contracté soit chancre soit blennorrhagie avant l’apparition de lasyphilide? Je ne le pense pas. Pour être en droit de garder quelques doutes sur le témoignage des malades, il suffit de savoir qu'ils peuvent en pareil cas se tromper, ou même qu'ils peuvent vouloir tromper relativement au symptôme primitif. Si l’on en veut des exemples, je dirai qu’au nombre des sujets, par exemple, qui se présentèrent à moi avec un érythème syphilitique, pendant la durée du symptôme primitif, 12 affirmaientn’avoir qu'une blennorrhagie, quoiqu’ils eussent en même temps un chancre, et que trois autres ayant des chancres seulement avaient déclaré n’être atteints d’aucune affection primitive. J ajouterai par anticipation que j’ai rencontré de semblables faits dans toutes les syphilides précoces, soit papuleuses, soit pustuleuses, qui peuvent se développer pendant la durée de l’accident primitif, et qu’une exploration attentive m a fait découvrir chez un certain nombre de malades atteints de ces affections, des chancres

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qu'ils n’avaient pas soupçonnés, ou dont ils voulaient dissimuler l’existence.

C’est ordinairement la situation de l'ulcère contagieux sur un point plus ou moins éloigné du gland ou du prépuce, sur le scrotum, sur la langue, sur les lèvres, etc., etc., qui induit les malades en erreur sur leur véritable état. D’autres fois le chancre est situé sous un phimosis, ou bien dans le méat urinaire. Si dans ce dernier cas il y a en même temps • blennorrhagie, le chancre passe inaperçu derrière les symptômes de l'écoulement ; s’il n'v a pas blennorrhagie, la suppuration légère du chancre est souvent considérée par les malades comme un suintement blennorrhagique, comme un léger échauffe ment, ainsi qu’ils le disent. Dans d’autres cas, c'est l’indolence du chancre, sa surface à peine ulcérée, sa bénignité apparente qui éloignent leur attention d’un symptôme qui ressemble plutôt à une érosion accidentelle qu’à une affection contagieuse grave. C’est parfois l’incurie et la malpropreté qui a fait négliger le soin de découvrir le gland et a laissé ignorer, ainsi que je l’ai vu plus d'une fois, l'existence de larges chancres situés en arrière de la couronne. Enfin des chancres siègent quelquefois à l’entrée de 1 anus. Des malades peuvent en être atteints accidentellement et à leur insu; cependant la plupart d'entre eux, par l’embarras de leurs réponses, laissent penser qu ils cherchent à cacher l’origine d un mal qui décèle trop clairement de honteuses habitudes.

Nous allons maintenant faire suivre ces réflexions de l’histoire des érythèmes syphilitiques qui, au rapport des malades, ont paru soit consécutivement aune blennorrhagie, soit d’emblée sans accident primitif; ce sera mettre le lecteur à môme d’apprécier la valeur de ces observations que j’abrégerai autant que possible en retranchant du récit une partie des détails qui n’ont aucun rapport avec la question pratique que nous cherchons à éclaircir.

PREMIER EXEMPLE d’ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE PARAISSANT AVOIR POUR SYMPTÔME PRIMITIF UNE BLENNORRHAGIE.

Homme de 29 ans, blond, d’une bonne constitution, cultivateur. Un chancre, il y a 7 ans; on en voit la cicatrice pigmenteuse sur le prépuce. Deux blennorrhagies il y a cinq ans dans l’espace de huit à dix mois. Ces trois affections vénériennes ont été traitées sans mercure; elles n’ont été suivies d’aucun symptôme de syphilis constitutionnelle. Enfin une dernière blennorrhagie contractée, il y a sept mois, avec une fille publique, qui est la dernière femme avec laquelle le malade ait eu des rapports. Un écoulement parut cinq ou six jours après ce dernier coït, et il persiste encore aujourd’hui ; très-abondant au début et durant les deux premiers mois , il a insensiblement diminué depuis. 11 n’a jamais été très-douloureux ; sa couleur a passé successivement du jaune au vert, du vert au blanc ; il s’est montré sanguinolent à plusieurs reprises pendant les deux premiers septénaires.

A deux mois et demi ou trois mois du début de l’écoulement, malaise général, faiblesse musculaire, céphalalgie, douleurs et surtout roideurs dans les articulations humérales et huméro-cubitales ; ces douleurs rendent le travail très-fatigant. Peu de temps après l’apparition de ces symptômes, éruption pustulo-croûteuse du cuir chevelu, et taches rouges sur tout

le corps. L’érythème syphilitique est encore bien dessiné sur le ventre, les flancs et le dos. On trouve quelques papules humides végétantes sur le scrotum. Le malade n’a aperçu durant les trois premiers mois de la blennorrhagie, ni érosion, ni ulcération sur les organes génitaux. Le prépuce qui est très-long ne porte, ainsi que les parties voisines, aucune cicatrice qu’on puisse attribuer à un chancre, et les ganglions inguinaux ne sont pas engorgés.

Qu’on ne s’attende pas à me voir, dans le but de nier le caractère syphilitique de la blennorrhagie, rejeter sur le compte du chancre qui existait il y a sept ans les symptômes de syphilis constitutionnelle dont le malade est atteint présentement ; non, ce chancre et les symptômes actuels ne peuvent avoir aucune connexité, comme nous le prouverons plus loin, quand nous aurons à examiner l’espace de temps qui s’écoule entre le symptôme primitif et l’apparition de la syphilide érythémateuse. C'est certainement dans le dernier coït qu’ont pris leur source tous les accidents syphilitiques existants aujourd’hui; car la blennorrhagie s’est déclarée quelques jours après ce coït, et l’érythème s’est manifesté deux mois et demi à trois mois après le début de l’écoulement, époque normale, qui ne sort pas de la circonscription de temps dans laquelle on voit paraître les symptômes constitutionnels les plus précoces. Mais un second point plus difficile à éclaircir, est de savoir si la blennorrhagie est réellement l’unique symptôme qui ait précédé les accidents secondaires. Le malade l’affirme, et rien d’ailleurs ne prouve le

contraire. La sanguinolente de l’écoulement à son début permet tout au plus des conjectures relativement à un chancre urélral, et l’on ne trouve sur les organes génitaux ni cicatrice suspecte, ni induration caractéristique. Toutefois ces circonstances sontelles des motifs absolus de croire qu’il n’y a pas eu de chancre? je ne pense pas qu’on puisse adopter cette manière de voir, si l’on se souvient de ce que j’ai dit précédemment des erreurs auxquelles exposent quelquefois la forme et le siège des chancres. On admettra avec moi que le malade a pu se tromper, sans qu’il soit possible aujourd’hui de rectifier son erreur ; car sept mois déjà se sont écoulés depuis la contagion, et ce laps de temps est plus que suffisant pour faire disparaître jusqu’aux moindres traces d’un chancre à marche indolente et bénigne qui aura pu d’autant plus facilement passer inaperçu que sa situation le rendait peut-être inaccessible aux yeux du malade.

DEUXIÈME EXEMPLE d’ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE PARAISSANT N’AVOIR D’AUTRE ANTÉCÉDENT QU’UNE BLENNORRHAGIE .

Un jeune homme de 19 ans, d’une constitution faible, ayant les cheveux noirs, la face pâle, est infecté pour la première fois de sa vie par une fille publique, dans les premiers jours de février 18-it). Un écoulement urétral débute huit jours après Le coït contagieux. Cet écoulement qui a toujours été médiocrement douloureux est traité durant six semaines par des boissons délayantes, puis tari après deux mois et demi de durée par douze doses de cubèbe, suivies de vingt-quatre injections d'une solution d’azotate d’argent. A quinze jours de

la guérison, c’est-à-dire trois mois et demi après la contagion, malaise général, faiblesse, tendance continuelle au sommeil, puis gorge douloureuse, taches roses nombreuses sur le tronc et les membres, boutons cuisants autour de l’anus. (Pas de traitement.)

Cinq à six semaines après le début de ces accidents de syphilis généralisée, le malade me consulte ; je le trouve dans l’état suivant : isthme du gosier gonflé, rouge, un peu douloureux ; amygdales couvertes d’une sécrétion plastique opaline (plaques muqueuses), grandes papules humides, saillantes, autour de l’anus; un érythème d’un rose terne, mêlé de quelques papules lenticulaires, existe sur le tronc et les membres; trèsapparent sur le ventre, il est presque imperceptible sur les extrémités pelviennes. Le cuir chevelu est parsemé de croûtes; les cheveux tombent; les ganglions cervicaux latéraux sont légèrement engorgés ; ceux des aines forment deux cordes noueuses, mobiles et indolentes, qui n’excèdent pas la grosseur du petit doigt. Urètre sec; pas d’induration des lèvres du méat ; une cicatrice récente rouge, de la grandeur d’une lentille , en arrière de la couronne du gland. — Sept semaines de traitement par le proto-iodure hydrargyrique. — Guérison.

Voilà un second exemple d érythème syphilitique qui se présente à nous comme le résultat d’une blennorrhagie. Quatre mois et demi seulement nous séparent de la contagion ; mais cet espace de temps a suffi pour faire disparaître le symptôme primitif au sujet duquel nous ne possédons que les renseignements tournis par le malade. Ces renseignements n’étant pas conformes à ce que l'observation directe nous apprend chaque jour, j ai le droit de faire mes réserves, d’autant plus que je trouve dans l’histoire précédente, des laits de nature à affaiblir beaucoup

la valeur des assertions du malade. Je veux parler de la cicatrice rouge qui existe en arrière de la couronne du gland et de l’engorgement des ganglions inguinaux. Celte cicatrice a-t-elle succédé à une ulcération, à une érosion? Le malade ne l’affirme ni ne le nie. Il lui semble bien que ce point a fourni un peu de suppuration, cependant il n’en est pas bien certain ; il y a peu fait attention. Ce dont il est convaincu, c’est qu’il n’a pas eu de chancre; il se dit très-expert en cette matière pour avoir fréquemment vu des ulcérations vénériennes à ses amis.

Les raisons du malade ne sont pas péremptoires, comme on voit: n’aurait-il eu qu’une érosion, elle a pu être chancreuse; l’épaississement de tissu qui existe sous la cicatrice , ne diffère pas des indurations d’un faible degré qu’on observe dans un certain nombre d’ulcérations syphilitiques primitives. Cette petite cicatrice est donc une présomption de chancre; mais cette présomption se change pour ainsi dire en certitude lorsqu’on examine les régions inguinales. Le cordon noueux, indolent et mobile formé de chaque côté par les ganglions engorgés peut difficilement être symptomatique d’une lésion autre qu’un chancre des organes génitaux. Une simple érosion accidentelle ne produirait des engorgements ni si indolents, ni si étendus, ni si persistants. Les papules humides qui existent aux environs de l’anus y sont certainement étrangères; car elles ne réagissent ordinairement pas sur les ganglions.

Reste à savoir si cette double adénite ne dépendrait pas de la blennorrhagie, ou de l’état fluxionnaire de la peau affectée d’érythème. Je ne crois pas qu'elle soit liée à la blennorrhagie; l'adénite qui dépend de celte cause est en général plus aiguë et moins durable. Quant à l'état lluxionnaire de la peau, je ne sache pas qu’il produise jamais ni au cou ni aux aisselles, d’engorgement ganglionnaire aussi volumineux, et je ne vois pas pour quelle raison il agirait avec une intensité particulière sur les aines.

Ces réflexions qui seront facilement comprises et appréciées par ceux qui ont observé un grand nombre de maladies vénériennes, si elles ne démontrent pas l’existence antécédente d’un chancre dans le cas précédent, en établissent du moins la probabilité, et diminuent considérablement la valeur qu’on pourrait accorder à cette observation comme exemple d’érythème syphilitique consécutif à une blennorrhagie.

TROISIÈME EXEMPLE D’ÉRYTHÈME SYPHILITIQUE PRÉCÉDÉ DE lll.KNNORRHACIE.

Un homme de 25 ans, d’une constitution faible, d’un tempérament lymphatique, ayant la peau très-blanche et les cheveux blonds, vint meconsulter en juin 1816, pour un érythème accompagné de divers autres symptômes syphilitiques. Il avait contracté, trois ans avant (au printemps de 1813), une blennorrhagie urétrale et une balanite dans un même coït avec une inconnue qui est la dernière femme avec laquelle il ait eu des rapports. L’écoulement de l’urètre, guéri au bout de quelques mois par l’usage des balsamiques, a reparu à plusieurs reprises, et s’est enfin réduit à un simple suintement

qui a continué d’exister jusqu’à ce jour. La balanite suppura seulement pendant quelques semaines; mais elle donna naissance à une foule de petites végétations qui en se développant, ont fini par remplir le prépuce et par déterminer un phimosis complet, pour lequel le malade alla consulter, il y a trois mois, rue Neuve-Coquenard, dans une de ces pharmacies où les affiches attirent chaque jour un grand nombre de sujets atteints d’affections vénériennes. Là, on lui excise ses végétations après lui avoir fendu le prépuce. En quelques jours, les plaies résultant de l’incision s’étalent, se changent en ulcères qui ne sont pas encore cicatrisés et dont la base présente une induration caractéristique. C’est aussi peu de jours après l’opération, qu'est survenu un engorgement indolent des ganglions de l’aine droite; un de ces ganglions a le volume d’une forte noisette.

Depuis un mois, il s’est développé, sur le tronc et les membres, une éruption de taches rouges mélangées de papules lenticulaires et de pustules. Les pustules sont surtout abondantes à la partie inférieure des jambes. Il existe un certain nombre de croûtes sur le cuir chevelu et de papules humides sur la peau du scrotum. L’éruption cutanée a été précédée de malaise général, de faiblesse, de céphalalgie, qui persistent encore aujourd'hui.

Le malade, qui vit depuis trois ans dans la continence, attribue naturellement tous les symptômes dont il est atteint à son ancienne blennorrhagie dont il n’est pas débarrassé. S’il se fût présenté à mon examen quelques mois plus tard, son assertion eût été difficile à contrôler ; mais actuellement il est encore possible de retrouver au milieu des symptômes vénériens qui se sont succédé, l’époque et la source véritable de l’infection syphilitique qui a déterminé les accidents constitutionnels exis-

tants aujourd'hui. Pour nous, c’est au moment où ont été excisées les végétations, qu a eu lieu 1 infection. Les surfaces incisées ont été sans aucun doute imprégnées de pus chancreux par l'instrument tranchant, ou par les doigts de l'opérateur; ce qui le prouve, c’est la transformation de ces surfaces en ulcération rebelle , c’est 1 induration caractéristique sur laquelle repose l'ulcération, c’est l'engorgement ganglionnaire indolent et durable qui a suivi l'opération, c’est enfin f apparition de la syphilide érythémateuse trois mois après l’incision du prépuce. L’érythème ne peut avoir de rapport avec une blennorrhagie qui a débuté trois ans avant lui, surtout quand le sujet n'a fait aucun traitement antisyphilitique durant ces trois années. Admettre une pareille connexité, ce serait vouloir être en contradiction avec tout ce que l’observation rigoureuse va bientôt nous démontrer touchant l’époque du développement de l’érythème, par rapport à la contagion. Quant aux excroissances qui ont végété en arrière de la couronue du gland, elles ne sauraient être considérées comme des sy mptômes syphilitiques intermédiaires entre la blennorrhagie et la syphilide actuellement existante. Ce sont de simples épiphénomènes; car engendrées ici par la balanite, elles le sont d’autres fois par des chancres, ou par des papules humides (tubercules muqueux), qui, faute d’être régularisés dans, leur marche par des modificateurs locaux, bourgeonnent assez souvent d’une ma-

nière vicieuse, lorsqu’ils sont situés dans des régions constamment chaudes ethumides, comme le périnée, le scrotum ou le feuillet muqueux du prépuce.

Passons maintenant à une seconde catégorie de malades qui paraissaient n’avoir pas eu de symptômes primitifs avant l’érythème syphilitique. Ces cas où l’on ne trouve ni chancre ni blennorrhagie ni bubon pour point de départ d’une infection générale, ont fait admettre par la plupart des sypbilographes, outre la syphilis héréditaire, une syphilis constitutionnelle d’emblée qui s’expliquerait tantôt par le transport du pus contagieux dans l’économie, sans lésion du point où il a été déposé, tantôt par la transmission directe des accidents secondaires sous l’influence d’un contact plus ou moins prolongé. Mais ces explications n'ont qu’une faible importance en présence de la doctrine qu’elles tendent à étayer. Laissons donc de côté la théorie pour étudier les faits sur lesquels elle repose.

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