‹ Traité des affections de la peau symptomatiques de la syphilisChapitre 45 sur 63 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

S Y P II I L I D E BULLEUSE.

Historique, tableau, marche de l’affectios, etc.

Ce genre de syphilide est caractérisé par des ampoules séreuses, peu élevées, mais beaucoup plus larges ipie celles des affections vésiculeuses. Aux ampoules séreuses succèdent tantôt des squames comme dans le pemphigus, tantôtdes croûtes épaisses comme dans le rupia.

Ce genre ne présente que deux espèces, le pemphigus syphilitique et lo rupia syphilitique .

Je n’ai trouvé, dans les syphilographesdu seizième siècle, aucun passage qui puisse se rapporter au pemphigus. Cetteéruption n’a été décrite que par les syphilographes modernes. C’est la syphilide pustulentc pcm phi goïde d'Alibert ; c'est le pemphigus des nouveau-nés de krauss qui ne le considère pas comme syphilitique, quoique l’affection soit, selon toute probabilité, de cette nature, suivant T observation de M. P. Dubois qui a souvent observé Io pemphigus des nouveau-nés.

Alibert dit que le pemphigus syphilitique est une affection rare qui se rencontre chez les adultes d’un tempérament irritable, et chez les enfants nés de parents contaminés. Cette éruption est, en effet, très-rare chez l’adulte : dans l’espace de dix ans, je n’ai pu en rencontrer que deux cas. Elle paraît être un peu plus commune chez les enfants nouveaunés, d’après les observations de M. P. Dubois.

Le pemphigus des adultes était, dans les deux cas que j’ai observés, un symptôme de syphilis acquise, consécutif à des chancres. 11 a toujours été, chez les enfants nouveau-nés, un symptôme de syphilis héréditaire.

Le pemphigus syphilitique, siégeait à la paume des mains, chez le malade dont j’ai recueilli l’observation ; et à la plante des pieds chez la jeune fille de vingt ans, malade à l’hôpital de l'Ourcine, qui fait le sujet de la planche 25 de f iconographie de M. Ricord. Les enfants observés par MM. Cazenave et Dubois n’ont aussi présenté que le pemphigus palmaire ou plantaire ; mais un enfant né à la Maternité en 1849, et qui est représenté planche 46 de l’iconographie de M. Ricord, avait toute la surface du corps parsemée d’un pemphigus qui pouvait être considéré comme syphilitique.

Le pemphigus des nouveau-nés existait ordinairement au moment de leur naissance; les bulles étaient rares, isolées, irrégulières, du volume d’une petite aveline, chez les enfants observés par MM. Ca-

zenave et Dubois; elles étaient grosses, nombreuses et confluentes, chez l’enfant né à la Maternité. La jeune femme malade à l’Ourcine avait la plante des pieds couverte de bulles de différente forme, les unes isolées, les autres confluentes, analogues aux bulles produites par un vésicatoire qui n’a pas complètement soulevé l’épiderme de toute la surface sur laquelle il a été appliqué. Le jeune homme que j’ai observé aux Vénériens présentait sur chaque paume des mains trois bulles irrégulièrement arrondies, à peine soulevées par une petite quantité de liquide.

La sérosité contenue dans les bulles était trouble ou muco-purulente, et quelquefois séro- sanguinolente. Chaque bulle était ordinairement entourée d’une auréole rouge plus ou moins foncée.

Le liquide contenu dans les bulles étant résorbé, ou épanché par rupture de l'épiderme, l’éruption se termina par desquamation, chez les deux adultes. M. P. Dubois a vu plusieurs fois, chez les enfants, des ulcérations se développer sur les surfaces qu’avaient occupées les bulles.

Le pemphigus peut récidiver. 11 reparut après avoir cédé à un traitement mercuriel, chez la jeune fille observée à l’hôpital de l'Ourcine.

Prognostic. Le prognostic du pemphigus est de la plus grande gravité chez les enfants nouveau-nés, puisque l’un de ces enfants arriva mort et avant terme, et que tous les autres moururent, selon

M. P. Dubois, peu de temps après la naissance. Il n’eut aucune gravité particulière chez les deux adultes qui en étaient atteints, et il céda avec facilité à la médication mercurielle.

Diagnostic. Le seul caractère syphilitique qu’ait présenté le pemphigus des nouveau-nés, c’est l’ulcération superficielle de la surface occupée par les bulles, ce qui n’a jamais lieu pour le pemphigus simple; mais cette ulcération n’a pas existé dans tous les cas. Un état syphilitique constitutionnel chez le père ou la mère devient une forte probabilité de la nature syphilitique du pemphigus de l’enfant. Il sera toujours permis, en l’absence de ces deux signes, de conserver quelques doutes sur la nature du pemphigus des nouveau-nés, jusqu’à ce qu’il soit prouvé que le pemphigus de cause vulgaire ne puisse pas se rencontrer chez l’enfant à sa naissance. Les deux adultes atteints de pemphigus syphilitique présentaient diverses autres éruptions concomitantes ne laissant aucun doute sur la nature de l’affection bulleuse, qui avait d’ailleurs une couleur rouge cuivré caractéristique chez le jeune homme dont je vais citer l’observation.

EXEMPLE DE rEMPIIIGL'S SYPHILITIQUE PALMAIUE CHEZ UN ADULTE.

Un bijoutier, âgé de 21 ans, fut admis à l’hôpital du Midi, salle 2, iil 9, le 12 août 1845. 11 était atteint, depuis trois mois, d'un chancre induré du prépuce, et, depuis quinze jours, d un

crythème syphilitique du tronc, de croûtes nombreuses du cuir chevelu, de plaques opalines des amygdales, d’engorgement des ganglions cervicaux, et de douleurs articulaires nocturnes. 11 partit guéri, sept semaines après son entrée à l’hôpital, ayant pris une soixantaine de pilules de proto-iodure.

Ce malade se présentait de nouveau à la consultation de l’hôpital du Midi, dans les premiers jours de janvier 1846. Il avait, depuis quelque temps, des papules humides à l’anus, et présentait, en outre, sur la paume des mains, des bulles de pemphigus syphilitique. Ces bulles étaient au nombre de cinq, trois sur une main , deux sur l'autre; elles étaient ovales ou irrégulièrement arrondies. La plus large occupait une des éminences tliénar ; elle avait trois centimètres dans sa plus grande largeur. Ces bulles, qui s’étaient développées depuis huit jours, ne faisaient aucune saillie sur la peau; elles contenaient un liquide séro-sanguiuolent, peu abondant, qui se résorba. L’épiderme décollé se détacha ensuite par lambeaux épais, et laissa à nu des surfaces violâtres, cuivrées, sans perte de substance, qui reprirent lentement la couleur normale de la peau. La durée de ces bulles fut de cinq semaines, pendant lesquelles fut commencé un traitement mercuriel qui hâta la guérison du pemphigus, et débarrassa le malade des autres symptômes syphilitiques dont il était atteint.

Rupiu syphilitique. Les syphilographesdu seizième siècle ont clairement indiqué le rupia Syphilitique. On ne peut méconnaître celte éruption, dans ces pustules qu ils désignent sous le nom de pustulœ ostracosæ , ostreosœ , c’est-à-dire pustules à croûtes, comme des coquilles d'huître.

Le rupia syphilitique n'est pas, comme le pemphigus, une affection appartenant presque exclusivement aux nouveau-nés; c'est, au contraire, une syphilide qui n’attaque que les adultes, chez lesquels

elle est toujours un symptôme constitutionnel assez tardif de syphilis acquise.

Le rupia syphilitique est moins rare que le pemphigus. Il peut se développer sur toutes les régions du corps ; mais je crois qu’on le rencontre plus souvent aux membres inférieurs, que sur aucune autre partie. Ses bulles sont, en général, peu nombreuses. Il est rare qu’il s’en manifeste plus de trois ou quatre sur chaque membre. Une ou deux de ces bulles constituent quelquefois toute l’éruption.

Le rupia se développe toujours d’une manière subaiguë. Un point de la peau rougit, devient légèrement douloureux, et l’épiderme est soulevé par un peu de sérosité. En quelques jours le point de la peau fluxionné peut acquérir deux à trois centimètres de diamètre. La bulle, qui grandit, est remplie d’unesérosilé trouble et sanguinolente ; mais elle reste plate, et ne prend jamais la forme hémisphérique qu'ont souvent les bulles du pompholyx et du rupia vulgaires. Cette période bulleuse du rupia syphilitique est de courte durée, elle ne dépasse pas trois ou quatre jours; dans quelques cas, l’épiderme esta peine soulevé, qu’il se forme déjà une croûte. Les croûtes du rupia sont d’abord jaunes, verdâtres et minces ; mais elles finissent par prendre une couleur brune, quelquefois presque noire, et s’accroissent en hauteur et en largeur, en affectant la forme bombée ou la forme conique. Elles sont inégales, rugueuses, le plus souvent arrondies et entourées d’une auréole

sombre et cuivrée. Elles recouvrent, dès leur début, des ulcères qui, faisant des progrès sous la croûte, lui fournissent sans cesse, par leur suppuration, de nouveaux éléments. L’ulcération arrivée à son plus haut degré est taillée à pic, et la croûte se trouve souvent enchâssée dans sa circonférence. A mesure que l'ulcération tend à guérir, son fond bourgeonne et se comble ; la croûte, ne recevant plus d’éléments nouveaux , devient plus sèche , plus friable, et finit par tomber en totalité, ou par parties, laissant une ulcération quelquefois saillante, sur le point de se cicatriser. La cicatrice, alors, ne tarde pas à se former; des débris squameux se détachent de sa surface, qui est d'un rouge sombre et cuivré. Quand la couleur cuivrée s’est dissipée, on distingue mieux la cicatrice indélébile qui, par sa brusque dépression, rappelle une ulcération taillée à pic comme par un emporte-pièce.

Quel qu’ait été le début du rupia syphilitique, sa marche est toujours essentiellement chronique. Sa durée est très-longue; il n’est pas rare de voir des croûtes de rupia persister deux ou trois mois dans les points sur lesquels elles se sont développées.

Prognoslic. Le prognostic du rupia est grave, parce que cette éruption, outre les cicatrices profondes qu’elle laisse sur la peau, est encore le signe d’une constitution faible, détériorée, disposée aux formes ulcéreuses de la syphilis. Je n’ai observé que six malades atteints de rupia syphilitique; cinq d’entre eux

avaient eu pour symptôme primitif, des chancres phagédéniques qui pouvaient faire prévoir, dès lors, la forme et la gravité des symptômes consécutifs possibles. Parmi les cinq malades dont je parle, deux étaient atteints d’ulcères profonds du pharynx, en môme temps que de rupia; un troisième portait une exostose ramollie du tibia. Enfin, un autre avait un testicule de la grosseur d'un œuf de poule, et d’une dureté lapidaire.

Diagnostic. Le rupia syphilitique ressemble tellement au rupia simplex , et surtout au rupia proeminens, qu’il est souvent difficile de le distinguer de Ces deux affections. L’absence de bulles saillantes, au début de l’éruption, ne suffit pas pour caractériser le rupia. J'ai vu un rupia proeminens se développer, sans bulles apparentes, chez un sujet cachectique qui souffrait depuis longtemps d’une maladie de foie, accompagnée d’ascite. La forme des croûtes, l’aspect de l’ulcération qu elles recouvrent, n’ont pas, non plus, de caractères particuliers. Ce n’est que la couleur cuivrée de l’auréole, et la profondeur de la cicatrice du rupia syphilitique, qui le distinguent du rupia simple. Les symptômes constitutionnels concomitants, qui manquent rarement dans le rupia, sont aussi une des sources les plus précieuses du diagnostic.

Page 1