ÉTRANGLEMENT INTERNE
En 1826, M. Leroy (d'Étiolles) proposa : 1° d'appliquer le galvanisme comme moyen purgatif; 2° de le diriger par le moyen des aiguilles à acupuncture sur les portions d'intestin étranglées; 3" de l'employer dans les invaginations par engouement.
De tous les moyens employés pour dégager l'intestin dans les maladies appelées volvulus et iléus, « je ne crois pas, dit M. Duchenne, qu'il en existe un plus efficace que l'excitation électrique dirigée sur les muscles abdominaux et le tube digestif. On place un des excitateurs dans le rectum, et l'autre sur différents points de l'abdomen ou à l'orifice cardiaque à l'aide de la sonde œsophagienne, l'I. Guitard dit avoir fait rentrer l'intestin d'une hernie étranglée en appliquant les excitateurs (courants du deuxième ordre) directement sur la tumeur.
J'ai essayé l'application de l'électricité dans un cas d'étranglement interne développé chez un vieillard qui, du reste, succomba; je l'ai employée avec persévérance pendant près d'une demi-heure et sans le moindre succès. Lorsque je j verrai moi-même des faits de guérison d'étranglement interne ou de hernie étranglée au moyen de l'électricité, j'y croirai ; jusqu'alors je douterai.
§ 6. — SÉCIÎÉTION LA.GTÉE DISPARUE.
Telle est la nouvelle application annoncée dans le numéro de la Gazette des hôpitaux du 2 septembre, application que l'on doit à M. Aubert. Je me bornerai à transcrire cette note.
« Une femme de vingt-six ans, mère de trois enfants, allaitait le troisième depuis onze mois et demi, lorsqu'il fut atteint d'une pneumonie double, Alalgré les soins que l'on prit d'exercer plusieurs fois par jour la succion du sein, et
SlîCRÉTION LACTÉE DISPARUE. Iii9
bien que la mère prît assez de nourriture et d'exercice, le lait diminua graduellement, et quand le petit convalescent eut besoin de nourriture, il trouva les seins presque taris. L'enfant refusait le biberon et la presque totalité des aliments. 11 dépérissait à vue d'œil, faute de la nourriture qui convenait le mieux à son goût et à ses besoins. Cet état persistant, M. Aubert voulut essayer l'électrisation des seins pour voir si ce moyen réveillerait la sécrétion complètement tarie depuis quatre jours. Il employa les excitateurs humides placés de chaque côté du sein alternativement et augmenta progressivement la force du courant, de manière à produire de fortes vibrations en évitant toutefois de faire contracter les pectoraux et de causer de la douleur. Après quatre séances de vingt minutes environ chacune, la montée du lait s'était effectuée d'une manière complète. L'allaitement avait repris, s'est continué avec la même facilité sans nouvelle excitation électrique, et l'enfant bien rétabli a été sevré au terme ordinaire. »
Après avoir lu cette observation, ma première pensée fut tout à fait défavorable à une semblable application ; je ne la regardais pas comme sérieuse, et j'avais de la tendance h considérer le rétablissement de la sécrétion lactée dans ce cas comme une simple coïncidence.
Telles étaient mes dispositions, lorsque dans le mois d'octobre de cette année, il se présenta une occasion de vérifier l'exactitude de cette assertion et de faire une application analogue. Voici le fait :
Une jeune femme de vingt-sept ans, d'une bonne constitution et d'une bonne santé, quoique un peu délicate, nourrissait un enfant bien portant et âgé de sept mois. La sécrétion lactée venait en abondance, l'enfant prenait bien le sein et profitait parfaitement; lorsqu'en octobre, à la suite d'émotions morales répétées, la sécrétion lactée diminua dans le sein droit et se tarit à peu près complètement dans le gauche;
h'20 ArPLlCATIOA'S DE L'ÉLECilllCli Ji.
vingt fois par jour la mère donnait ce dernier à son enfant, qui n'en tirait que quelques gouttes à peine, et bientôt le laissait. On essaya de suppléer à l'absence de lactation par l'allaitement artificiel, mais le succès ne suivit pas cette tentative. L'enfant fut pris de diarrhée, il dépérit, et huit jours après j'annonçais qu'il fallait lui donner une nourrice. La mère s'y refusa d'une manière absolue. Je songeai alors à essayer de rappeler la sécrétion lactée à l'aide de l'électricité. Le sein droit en fournissait toujours un peu, je me bornai à essayer l'opération sur le gauche. Il y avait onze jours qu'il ne fournissait pas ou qu'il ne donnait que des traces très faibles de lait. J'appliquai les courants à l'aide d'une machine de Gaiffe et Loiseau d'une médiocre intensité. Le courant était assez modéré et a intermittences ordinaires, et je lui faisais traverser la glande mammaire à l'aide des réophores munis d'épongés humides, placés successivement dans les divers points de la surface du sein et de manière qu'ils pénétraient dans presque toutes ses parties.
On fit trois séances de quinze minutes chacune. Dès la première, lamentée du lait se fit dans la soirée; elle continua sans cesse, et le soir du troisième jour, le lait était abondant dans le sein gauche. L'enfant put le reprendre , le lait s'était maintenu en quantité assez suffisante dans la mamelle droite pour que j'aie pu me dispenser d'y appliquer les courants.
Depuis cette époque, cette jeune dame n'a pas cessé d'avoir du lait en abondance, et l'enfant continua de venir très bien.
Cette expérience doit engager les praticiens à tenter de semblables applications.
Ne pourrait-on pas rapprocher ces faits des observations curieuses rapportées par M. Ludwig au Congrès scientifique de Vienne? Ce savant démontra que l'électricité peut augmenter la quantité des liquides sécrétés, et il montra comme
COLIQDE DE PLOMB. li^i
exemple un accroissement considérable de la sécrétion des glandes salivaires, augmentation résultant de l'action des courants électriques méthodiquement appliqués sur ces glandes.
C'est à M. le docteur Briquet que l'on doit l'idée d'appliquer l'électrisation au traitement de la colique de plomb. C'est en 1858 qu'il' fit connaître ses premiers travaux. Deux faits parurent en ressortir : 1° la guérison de la colique de plomb sous l'influence des électrisations cutanées plus ou moins répétées; 2° la démonstration qui semblait en ressortir de la localisation des douleurs dans les muscles des parois abdominales et non dans les membranes intestinales, comme on l'avait cru jusqu'alors. Néanmoins ces résultats trouvèrent beaucoup d'incrédules, on mit surtout complètement en doute l'influence de cette pratique thérapeutique sur la cachexie saturnine. Il était en efl'et difficile de comprendre que si l'électrisation, soit par l'action révulsive de la douleur, soit par toute autre action modificatrice de la sensibilité, pouvait faire cesser les coliques et même prévenir leur retour, cette même électrisation cutanée pût avoir également une action quelconque sur l'intoxication saturnine elle-même.
Dès cette époque je répétai les expériences de M. Briquet et je les variai même beaucoup. J'essayai successivement et comparativement d'appliquer l'électricité d'après les deux méthodes que j'admets : 1" la méthode hyposthénisante, 2° l'électrisation cutanée ; les expériences furent faites sur plusieurs malades devant les nombreux élèves de ma clinique. Ce furent donc des expériences tout à fait publiques, faites devant des observateurs instruits et des médecins étrangers, et qui ne pouvaient laisser le moindre doute dans l'esprit de personne. Et il est donc étonnant qu'il se soit trouvé
422 APPLICATIONS DE l'ÉLECTRICITÉ.
un médecin assez hardi pour critiquer les résultats et les mettre sur le compte d'une mauvaise expérimentation. 11 est vrai que ces résultats ont été très variables. Chez quelques malades nous ne piimes obtenir aucun succès; chez d'autres on calma la colique, mais les accidents d'intoxication survinrent ensuite.
Les critiques et le doute général qui suivirent la publication de M . Briquet engagèrent ce médecin, fort consciencieux du reste, à reprendre ses expériences, et c'est le résultat de cette seconde expérimentation qu'il est venu lire à l'Académie de médecine. En voici le résumé.
Nous empruntons à la Gazette médicale l'analyse qu'elle a donnée du travail de M. Briquet.
« On se souvient que les premières recherches de l'honorable médecin de la Charité portaient sur quarante-deux observations. Cette nouvelle série de faits s'élève au chiffre de cent.
» Sur ces cent malades, quatre-vingt-cinq avaient la colique simple; chez huit elle était accompagnée de paralysie des membres, de dyspnée chez deux, d'encéphalopathie chez cinq, et chez trois d'attaques épileptiformes. Ces trois derniers ont succombé.
» La colique s'est accompagnée des symptômes de la cachexie saturnine chez les quatre cinquièmes des malades. Elle a été très intense chez onze sujets, forte chez vingt-six, d'une intensité moyenne chez quarante-cinq, et enfin légère chez dix-huit.
» Chez tous les malades il y avait une hyperesthésie d'un ou de plusieurs muscles de la paroi de l'abdomen, occupant le plus ordinairement les deux côtés. Outre les douleurs provoquées par la pression et par les mouvements du tronc, tous ces malades avaient des douleurs spontanées, continues chez les sujets qui avaient la colique à un haut degré d'intensité, et intermittentes chez les autres.
« Les quatre cinquièmes de ces malades avaient des douleurs sympathiques dans les membres, et presque toujours dans les membres inférieurs, soit dans les chairs, soit dans les articulations.
» Enfin chez un dixième des malades, il y avait une paralysie des membres supérieurs, et chez deux seulement la paralysie atteignait les membres inférieurs.
» Chez quarante-sept malades, il a suffi d'une faradisation pour faire disparaître la douleur sans aucun retour. Chez les autres malades, la douleur a reparu au bout de quelques heures. Il a fallu pratiquer la faradisation deux fois chez vingt-six malades; trois fois chez quatorze; quatre fois chez huit; cinq fois chez trois; et six fois chez deux. On n'a jamais eu à dépasser ce nombre.
» Toutes ces faradisations ont été faites sur la paroi abdominale antérieure, et quelques-unes ont été étendues aux lombes ; il n'a été nécessaire de les étendre aux membres que dans des circonstances fort rares. Toujours les douleurs des membres ont disparu après la faradisation de l'abdomen.
» Ainsi, d'après le relevé de M. Briquet, la douleur a pu être enlevée immédiatement dans presque la moitié des cas; une fois la douleur disparue, ajoute-t-il, les malades ne se plaignent plus, leur teint cachectique s'efface peu à peu, l'appétit revient, et des aliments sont accordés souvent le premier jour, ou au moins le second. La constipation seule persiste quelques jours.
» Les seuls adjuvants de la faradisation ont été la limonade sulfurique, une potion avec 2 ou 3 grammes de sulfate d'alumine, une pilule de 5 centigrammes d'extrait aqueux d'opium et un bain sulfureux tous les deux jours. (L'intervention de ce traitement adjuvant diminue un peu l'étonnement dont nous n'avons pu nous défendre, en entendant dire à M. Criquet que, aussitôt après la disparition de l%douleur, les signes de la cachexie saturnine s'effaçaient à leur tour. )
^24 APPUCATIOÎNS DE l'ÉLECTUICITÉ.
» Six malades atteints d'encéphalopathie saturnine sont Jes seuls qui aient subi le traitement par les vomitifs et par les purgatifs répétés.
K Chez les huit sujets atteints de paralysie lors de leur entrée à l'hôpital, après avoir dissipé la colique par la faradisalion, on a eu recours au traitement ordinaire de la paralysie.
» La durée moyenne du séjour des- malades à l'hôpital, en mettant à part ceux qui, exceptionnellement, ont séjourné longtemps par le fait de leur paralysie, a été de huit jours environ à partir du début du traitement. (M. Briquet fait remarquer à ce sujet que la durée antérieure de la maladie n'a paru avoir aucune influence notable sur la durée du traitement.)
» Ces résultats, comme on le voit, sont à très peu de chose près les mêmes que ceux qui avaient été obtenus sur les quarante-deux sujets de la premiière série d'expérimentations.
» Toutefois il restait à savoir si les sujets ainsi traités étaient plus exposés que d'autres à la récidive de la colique ou au développement d'autres accidents consécutifs, ce qui n'avait point été recherché dans les premières expériences.
» A cet effet M. Briquet a compulsé les registres des entrées dans tous les hôpitaux destinés au traitement des adultes, et il a pu ainsi, assure-t-il, suivre la trace des cent quarantedeux malades traités par la faradisation depuis le mois d'août 1857 jusqu'au 1" décembre 1859.
» Voici les résultats que lui ont donnés ces recherches :
» Sur ces cent quarante-deux malades, il y en a eu trentedeux qui ont eu des récidives; un seul en a eu quatre dans un laps de deux ans, un second en a eu deux, les autres n'en ont eu qu'une.
»M. Briquet, pour compléter cette enquête, a comparé le chiffre d§ ces récidives avec celui des récidives qui s'observent après les autres modes de traitement.
« Sur cinquante-six des malades qu'il a faradisés et dont il a pu recueillir les antécédents, il s'en est trouvé uri qui avait eu quinze fois la colique de plomb, deux qui l'avaient eue de dix à douze fois, trois qui l'avaient eue six fois, un qui l'avait eue quatre fois, un trois fois ; enfin neuf malades l'avaient eue deux fois, et vingt une fois; ce qui fait vingt et un cas de récidive, c'est-à-dire une récidive sur un peu plus de deux malades, après les traitements ordinaires.
» Il ne restait plus enfin qu'à déterminer si les cas de récidive après la faradisation s'accompagnent plus fréquemment de paralysie ou d'encéphalopathies graves, que celles qui suivent les autres modes de traitement. M. Briquet assure qu'aucun des malades faradisés n'a eu de ces accidents après le traitement, s'il n'en avait eu déjà auparavant. »
Ces résultats sont en apparence fort beaux. Cependant pourquoi ont-ils étonné beaucoup de médecins et ont-ils laissé dans l'esprit de la plupart un doute qui est encore loin d'être levé ?
Personne ne mettra en doute les faits publiés par M. Briquet. C'est un médecin trop consciencieux pour qu'il soit permis de le faire ; mais on peut se demander : 1° s'il n'y a pas eu un peu ou beaucoup d'illusion de sa part ; 2° s'il n'attribue pas à ses faits une valeur et une importance qu'ils n'ont pas; 3° enfin si les résultats qui ont été obtenus dans les autres hôpitaux ont conduit à des résultats analogues.
Voici ce que j'ai à dire à ce sujet.
L'électrisation cutanée réussit-elle dans tous les cas et nécessairement? Non. Elle réussit souvent, très souvent même, je le veux bien, mais non pas toujours. Elle a échoué plusieurs fois dans mes mains ; dans d'autres je n'ai pu réussir qu'en y revenant à quatre ou cinq reprises et en employant l'électrisation cutanée avec une grande énergie. Je dirai donc que l'électrisation cutanée guérit souvent la colique de plomb, mais non toujours.
426 APPLICATIONS DE l'ÉLECTRICITÉ.
L'électrisation cutanée guérit-elle l'intoxication saturnine? Non, mille fois non. Elle n'exerce aucune influence sur elle, et si on se borne à l'employer seule, elle laisse se développer de la manière la plus fâcheuse toutes ses complications habituelles : les paralysies, les contractures, les encéphalopathies, etc. Cependant M. Briquet pense la guérir. Je n'ai pas lu ses observations particulières, mais je suis convaincu d'avance que dans les cas où il n'a employé exclusivement que l'électrisation cutanée, il n'a jamais guéri l'intoxication saturnine concomitante. M. Briquet, j'en suis sûr, est luimême de mon avis, car nous voyons qu'il fait usage de purgatifs, de limonade sulfurique, d'alun, de bains sulfureux. Que veut-on de plus pour guérir une intoxication ? Alors à quoi bon l'électrisation cutanée?
Admettons que l'électrisation cutanée guérisse toujours la colique de plomb (ce qui n'est pas constant cependant), est-ce le meilleur moyen à employer? Je ne crains pas de dire non. 11 est douloureux, pénible, quelquefois il peut échouer, et il faut y revenir à plusieurs reprises. Or, puisqu'il faut toujours combattre l'intoxication, je préfère beaucoup mieux un bon purgatif drastique qui ne m'a jamais fait défaut, et qui par lui-même déjà contribue à débarrasser le tube digestif des molécules plon)biques qu'il peut contenir. N'avons-nous pas du reste la méthode de la Charité si infaillible et si sûre?
Voici une observation qui a été recueillie par M. Baudot, mon interne, et qui vient confirmer les opinions que je viens d'émettre.
Le nommé Eugène Maudebled, âgé de vingt- deux ans, peintre en bâtiment depuis neuf ans, d'une constitution assez forte, entra à l'hôpital de la Pitié, le 6 janvier 1860, et fut couché au n" 36 de la salle Saint-Raphaël.
Ce jeune homme offrait tous les symptômes de la colique de plomb : il se plaignait en effet de douleurs abdominales si vives qu'elles le forçaient de se remuer en tous sens dans
son lit ; la pression avec la main appliquée sur une large surface calmait un peu le malade. Depuis huit jours régnait une constipation opiniâtre, les gencives, nullement saignantes, présentaient à leur bord libre le liséré d'un gris cendré, signe évident de l'introduction du plomb dans l'économie; le pouls calme et régulier battait soixante-quatre fois par minutes, point de bruit de souffle, d'ailleurs, dans les carotides ou au premier temps du cœur, point d'analgésie.
Ces accidents avaient débuté le 31 décembre et s'étaient un peu calmés sous l'influence du repos qu'il avait pris le 1" et le 2 janvier, mais avaient redoublé d'intensité le li janvier, après quarante-huit heures d'une nouvelle exposition à l'absorption du dangereux métal, et l'avaient forcé d'entrer à l'hôpital le 6 janvier.
M. Baudot, interne du service, crut devoir, en présence des vives douleurs du malade, lui administrer deux gouttes d'huile de croton tiglium. Le lendemain matin je trouvai le malade dans l'état suivant :
La douleur, bien que diminuée par l'effet du purgatif qui avait produit trois selles, était encore cependant assez forte pour être empreinte sur la physionomie du malade et lui faire pousser de temps à autre une expiration plaintive.
J'eus alors l'idée d'essayer une fois encore si l'électricité serait capable de faire cesser ces douleurs ; à cet effet nous mîmes en action la machine de Ruhmkorff, et, plaçant l'un des pôles sur la partie latérale droite de l'abdomen, je promenai l'autre pôle consistant en un pinceau métallique porté par un manche isolant et en communication avec l'un des fils conducteurs sur toute la surface cutanée abdominale, ainsi que l'on doit faire pour produire l'électrisation cutanée. Pendant cinq minutes le malade fut soumis sans interruption aucune à l'influence d'un courant assez fort pour l'obliger qi se cramponner à ses draps. Interrogé à ce moment
/l28 APPLICATIONS DE L'ÉLLCTRlCPrÉ.
sur la douleur qu'il ressentait, le malade répondit qu'elle était nulle, qu'elle avait totalement disparu. J'admirai le résultat, mais prévins en même temps les élèves qui m'entouraient que s'il était vrai, dans ce cas particulier, que le courant électrique avait eu le pouvoir de faire cesser la douleur, il était non moins certain qu'il n'aurait pas la propriété de guérir le malade de l'intoxication saturnine; que la cause, c'est-à-dire les molécules de plomb, persistant, les effets persisteraient aussi.
Le temps ne se chargea que trop rapidement de vérifier mes prévisions, et le malade n'ayant été soumis à aucun traitement le dimanche 8 janvier, nous le trouvâmes déjà le lundi matin en proie à une fièvre assez intense ; une inappétence complète, un enduit blanchâtre et épais sur la langue, sensation très douloureuse sans doute, mais désagréable, des besoins d'excrétion de matières fécales, formaient le cortège de la fièvre.
Mais qu'étaient-ce que ces phénomènes en présence de la contracture des mâchoires, des membres inférieurs et supérieurs, contracture précédée depuis la veille d'une céphalalgie violente et de l'engourdissement dans les membres, que nous présenta le malade après la visite du matin du mardi 10 janvier? Les mâchoires étaient serrées en elTet l'une contre l'autre, et cet état de contraction ne cessait que pour revenir bientôt; les doigts étaient fortement étendus et le pouce fléchi dans la paume de la main ; la sensibilité était conservée; ajoutons à ces phénomènes l'existence d'une céphalalgie violente, d'une fièvre plus intense encore que la veille, d'un sentiment de constriction de l'abdomen et de la poitrine, d'un malaise tel, en un mot, qu'il nous suppliait de le faire cesser le plus tôt possible, et nous aurons complété le tableau des phénomènes graves qu'éprouvait le malade.
COLiQCE DE Pf.OJlB. 429
J'ordonnai de lui faire prendre immédiatement un purgatif avec :
Sirop de nerprun. ... 30 grammes.
Eau-de-vie allemande. . 30 — exactement mélangés, à donner en deux fois à deux heures d'intervalle, et dans la journée un bain sulfureux.
Ces accidents graves ne diminuèrent qu'au moment oii le malade, ayant pris le purgatif indiqué, excréta à deux reprises une quantité assez considérable de matières fécales. 11 était deux heures à ce moment et la contracture avait débuté vers cinq heures du matin.
De nouvelles selles eurent lieu dans l'après-midi, et à sa visite du soir M. Baudot, mon interne, trouva le malade dans un état de calme absolu, la fièvre avait disparu et la conslriction thoracique et abdominale avait cessé.
A dater de ce jour, et sous l'influence d'un traitement approprié, la santé du malade marcha rapidement vers son état normal et nous pûmes l'envoyer à Vincennes le 17 janvier.
Je résumerai de la manière suivante mon opinion relativement à l'emploi des courants électriques dans le traitement de la colique de plomb.
1° L'éleçtrisation cutanée peut guérir en une ou plusieurs séances la douleur caractéristique de la colique de plomb. Cependant cette guérison ne saurait être considérée comine un fait constant et permanent ;
2° L'éleçtrisation cutanée n'est pas un meilleur moyen que le purgatif drastique, elle lui est même inférieure., attendu qu'elle ne contribue pas comme lui, à expulser le plomb de l'organisme;
3° L'éleçtrisation cutanée constitue presque toujours un moyen douloureux, pénible, qui effraye les malades et dont l'intensité est quelquefois telle qu'ils refusent de continuer ou de recommencer les séances;
430 APPLICATIONS DE l/ÉLECTRTClTÉ.
k" L'électrisation cutanée ne guérit pas les intoxications saturnines, elle exige qu'on fasse usage en même temps des purgatifs, des bains sulfureux et des autres moyens qui peuvent contribuer à remplir ce but ;
5° En définitive ce moyen semble avoir peu d'avenir et ne constitue pas un progrès dans le traitement de la colique de plomb.
§ 8. — L'ALlÉNATiON MENTALE.
Deux travaux ont été publiés récemment sur Tapplication de l'électricité à l'aliénation mentale, l'un est dû à M. le docteur ïeilleux, médecin de la section des femmes à l'asile des aliénés de Maréville, l'autre est dû à M. le docteur Auzouy, médecin de la division des hommes au même asile.
Pour faire connaître le travail de M, Teilleux, nous publierons une partie du rapport fait à la Société de psychologie, par M. Casimir Pinel; il le fait connaître avec détail et l'apprécie à sa juste valeur. Nous rapporterons textuellement après le travail de M. Auzouy, sans les observations.
i.e travail de M. Teilleux est intitulé : De l'application de l'électricité au traitement de l'aliénation mentale.
« Peu de médecins, que nous sachions, ont employé ce moyen dans le traitement de l'aliénation mentale. Perfect et Gmelin disent s'en être servi avec succès dans la folie ; Gastaldy, au contraire, à Charenton, échoua dans toutes les expériences qu'il fit, soit avec la machine électrique ordinaire, soit avec la pile de YoUa ; Fodéré dit qu'on a été trop injuste et trop enthousiaste sur l'usage de ce moyen; il engage à faire de nouveaux essais; Esquirol l'expérimenta pendant deux étés, en iS'l'à et iSik, sur un grand nombre d'aliénés delaSalpêtrière. Une seule aliénée, malade depuis un mois, fut guérie lors du rétablissement des règles à l'époque menstruelle, de sorte qu'on doit être dans le doute si ce fut l'élec-
ALIÉNATION MENÏALE. 451
tricité ou le retour de la menstruation qui opéra la guérison. Déjà, en 1812, Esquirol avait employé le galvanisme, de concert avec le professeur Aldini, sans résultat favorable.
M Les tentatives infructueuses du célèbre médecin de laSalpêtrière, et le peu de confiance qu'inspirait en général l'électrisation, avaient détourné de son emploi les médecins aliénistes. Toutefois nous devons mentionner que le docteur Bucknill, dans l'asile de Bundu, en Angleterre, a recommandé l'électro-galvanisme, dont il prétend avoir obtenu de bons effets ; que M. Brierre de Boismont, conjointement avec M. Duchenne (de Boulogne^, l'a appliqué au diagnostic différentiel des paralysies ; que M. Brochin a fait un travail sur le même sujet ; que M. Renaudin l'a essayé à Maréville, que M. Legrand du Saulle a cité un cas fort intéressant de guérison d'une névropathie par l'électricité. On doit être étonné cependant qu'un agent d'une puissance aussi grande, dont l'action se fait sentir sur tous les corps et sur les animaux, principalement sur l'homme, dont les effets magiques et merveilleux surpassent tout ce qu'on peut imaginer, dont l'analogie avec le fluide nerveux est remarquable, dont la valeur et le mode d'administration ne peuvent être jugés qu'après de longues et minutieuses observations, n'ait pas été expérimenté plus souvent et avec une attention plus soutenue.
» Félicitons-nous qu'un aliéniste aussi instruit que bon observateur, ait entrepris de nouvelles expériences sur l'application du fluide électrique à la médecine mentale, et remercions-le de nous avoir fait part de ses essais.
>5 II y a déjà plusieurs années que M. Teilleux s'est occupé d'expérimenter l'électricité dans la cure des affections mentales. Dès 18/|5, dans l'asile de Niort, plus tard dans celui du Pas-de-Calais, avec le docteur Ansard, et enfin, l'an dernier, à Maréville, il en a étudié les effets, et l'a employée dans divers cas de folie. 11 ne s'est pas contenté seulement
ii52 APPLICATIONS Dlî L'jiLKCTRIClTlL
de l'administrer chez des sujets atteints d'un affaissenient physique et moral, en proie à des idées délirantes oppressives, aux malades affectés de stupeur, de lypémanie ou de démence, mais encore à des maniaques, à des aliénés dont l'activité intellectuelle était extrême, dont la surexcitation nerveuse était grande, dont la circulation cérébrale était énergique. M. Teilleux est persuadé que le fluide électrique agit de deux manières : tantôt comme excitant, en faisant sortir les malades de l'engourdissement physique et moral où ils se trouvent plongés; tantôt comme sédatif, en détendant et en affaiblissant l'excédant de vitalité et la trop grande excitation du système nerveux.
»Nous ne saurions partager entièrement l'opinion de l'auteur à cet égard, et nous avouons qu'il serait nécessaire pour nous convaincre de plus nombreuses expérimentations.
^ij priori, nous éprouverions une grande répugnance à soumettre aux divers modes d'électrisation des malades atteints d'un délire maniaque aigu, ou affectés d'une surexcitation cérébrale quelconque avec trouble de l'intelligence. Nous voudrions attendre que l'expérience eût prononcé plus positivement.. N'ayant fait usage de l'électricité que dans quelques maladies nerveuses et chez un hypochondriaque, avec tendance h la paralysie générale, sans succès, nous nous reconnaissons, nous l'avouons franchement, peu apte à trancher de pareilles questions. Nous disons seulement que dans les folies aiguës avec excitation cérébrale plus ou moins grande, loin de soumettre les malades à l'action du fluide électrique dont leur organisme est peut-être trop pénétré, il nous semblerait préférable de vouloir en soustraire une certaine quantité.
» L'électrisation nous paraît indiquée, en l'employant avec discernement et prudence, dans les cas de stupidité, de méiaixolie, avec stupeur, dans quelques lypémanies profondes, chez certains déments et idiots,
ALIÉNATION MKMALE. klYo
» M.Teilleux reconnaît que, dans les tentatives qu'il a faite?, il s'est servi de l'électricité comme d'un auxiliaire puissant de médication et non comme d'un moyen unique de guérir la folie.
» Notre collègue est un homme trop instruit, trop expérimenté pour ne pas s'être aperçu que chez 'presque tous ses malades, Tamélioration, la guérison ou les changements survenus peuvent être aussi bien attribués à d'autres médications auxquelles les aliénés étaient soumis en même temps qu'à l'usage de l'électricité.
» Pour que ces expériences fussent probantes ou plus probantes, il aurait fallu, il nous semble, employer cet agent à l'exclusion de tout autre, tandis que nous voyons que, chez une femme lypémaniaque, il administrait simultanément des bains d'aspersion quotidiens, des pilules d'iodure de fer, un verre d'eau de Sedlitz tous les matins, des distractions, un régime réparateur. Sous l'influence de ces divers moyens la menstruation s'était rétablie et la guérison avait eu lieu.
»Ne pourrait-on pas soutenir avec quelque fondement que les bains d'aspersion, par exemple, ont pu contribuer autant ou peut-être plus au rétablissement de la santé que l'emploi du fluide électrique?
» On doit d'ailleurs ne pas perdre de vue qu'un certain nombre d'affections mentales à l'état aigu, ainsi que Pinel n'avait cessé de le faire remarquer, guérissent au bout d'un certain temps plus ou moins long, par les^seuls efforts de la nature qu'il importe d'aider par un régime physique et moral convenable, et non de contrarier par des médications violentes et souvent intempestives.
» Dans une autre observation, il s'agit d'une lypémante hypochondriaque suicide. Voici le traitement employé : bains tiôdesde trois heures alternant, tous les deux jours, avec des frictions sèches ou savonneuses sur toute la surface du corps; aspersions froides, viandes rôdes, bouillon gras, laitage,
ti^h- APl'LIGAJIONS DH i/kLECTRICITÉ.
vin de Bordeaux, plus tard application quotidienne de l'électricité en frictions sur toute la périphérie du corps, promenades en voiture et à pied, flanelle sur la peau, travail manuel puis intellectuel.
» Nous ne voulons pas nier l'effet salutaire qu'a pu produire l'électrisation dans ces cas; mais en vérité ne peut-on pas attribuer aussi bien la guérison soit aux bains, soit aux aspersions, soit aux frictions, soit au travail, soit enfin au régime tonique? Nous savons très bien qu'en général le rétablissement des malades n'est pas dû à un seul remède, mais souvent à la réunion de plusieurs, et qu'il est important de les administrer conjointement pour obtenir un bon résultat; fcependant quand on désire expérimenter une médication et se rendre bien compte de ses effets, nous croyons qu'il convient d'en faire usage de façon à ne laisser aucun doute. Pour cela il faut l'employer exclusivement sur une série de malades, présentant autant que possible les mêmes conditions d'âge, de sexe, etc., etc., la combiner avec d'autres moyens sur une autre série, et enfin dans une troisième, user d'autres remèdes, afin de pouvoir comparer ces médications entre elles et constater celle qui est préférable et qui donne les meilleurs résultats.
» M. Teilleux pense que Télectricité n'est pas seulement utile au point de vue thérapeutique, mais encore qu'elle doit éclairer le diagnostic et qu'elle peut servir comme mesure de répression.
» Nous avons dit quelques mots de la thérapeutique, qu'il nous soit permis d'ajouter que, sous le rapport du diagnostic, elle ne pouvait avoir d'utilité que dans les cas de paralysie, ainsi que les expériences de M. Duchenne l'ont fait connaître ; quant à son emploi comme répression, nous attendrons de nouvelles expériences de M. ïeilleux pour nous prononcer à ce sujet. 11 pense que par l'électriciié on pourrait suppléer la camisole de force et la douche pour réprimer les aliénés