PROPREMENT DITES
J'ai cru devoir présenter le tableau des lieux où on a trouvé en Toscane, c’est-à-dire dans l’ancienne Étrurie, des vases en pâte tendre et fine , rouge ou noire , colorés en rouge ou en noir , ornés ou de bas-reliefs ou de peintures rouges, à la manière des vases grecs campaniens, parce que ce mélange de formes, de pâte, de lustrage et d’ornementation tantôt peinte, tantôt en relief, jette une grande incertitude archéologique sur la nation des ouvriers qui les ont faits , sur l’époque de leur fabrication , et même sur leur origine 5 les uns ayant tous les caractères des vases étrusques proprement dits , tels que je les ai décrits page 4i3, et les autres des vases grecs que je viens de décrire.
Les localités où se trouvent ces vases , leur position dans les tombes augmentent encore cette incertitude et pour les archéologues et pour les personnes qui s’appliquent spécialement à la nature et au façonnage des Poteries. L’énumération qui va suivre rappelle dans leur ordre les lieux que j’ai déjà cités, et en fait connaître d’autres. On voit aux articles de Volterra, d’Arezzo , de Clusium , de Tarquinium , qu’il n’eût pas été clair de citer ces lieux qui renferment tant de vases de fabrication tout à fait grecque , avant d’avoir fait connaître les caractères de cette fabrication.
La question de la distinction entre les Poteries italogrecques et les Poteries étrusques se présente donc de nouveau ici, mais, pour ainsi dire, d’une manière au moins plus simple, si elle n’est pas plus éclairée 5 car il s’agit de donner comme étrusques toutes les Poteries qui se sont trouvées dans l’ancienne Étrurie. Or, ici il n’y a plus d’hésitation; sauf à voir ensuite d’où peuvent venir les Poteries d’aspect tout à fait grec par tous les caractères que j’ai énoncés déjà , qui se trouvent dans les mêmes lieux , dans les mêmes
LUSTRÉES, GRECQUES ET ÉTRUSQUES, en ÉTRURIE. 589
nécropoles , avec des Poteries tout à fait étrusqu es par des caractères de même ordre.
Je dois laisser aux archéologues à résoudre cette difficile question qui exige , pour être éclaircie, des connaissances et des recherches historiques, archéologiques et artistiques nombreuses, qu’il n’est pas de mon sujet même d’aborder.
La place que je donne à l’indication des principaux lieux où l’on a trouvé en Étrurie des Poteries antiques se présente naturellement à la suite des Poteries tyrrhéniennes , puisque beaucoup d’érudits regardent les deux dénominations comme indiquant à peu près le même peuple, tous deux originaires de l’Asie (Millingen) et ayant eu les Grecs pour maîtres dans les arts.
Reste deux hypothèses principales sur le mélange des deux natures de Poterie et des deux styles de formes, d’ornements, de peintures, et même de sujets historiques.
Dans la première on suppose que les vases grecs ont été importés de la Grèce comme objets précieux , de même que pendant un assez long temps la porcelaine de la Chine est venue en Europe se mêler à nos faïences 5 mais de grandes difficultés s’élèvent contre cette hypothèse , et se tirent principalement de l’immense quantité de ces vases, du lieu d’où ils pouvaient provenir, de la difficulté du transport de choses si fragiles à de si grandes distances et jusque dans le milieu des terres. Néanmoins cette hypothèse a été mise en avant par MM. Muller, Raoul Rochette, Bœck, Bunsen, de Kramer, et appuyée sur des motifs très-spécieux, tels que celui de prix remportés dans des jeux grecs , peints sur des vases trouvés dans les tombeaux étrusques de Vulci.
Dans l’autre hypothèse , qui est celle de MM. Gerhard , Walter, le duc de Luynes, Lenormant, on admet des fabriques locales établies à Vulci et autres lieux, où des ouvriers grecs fabriquaient la Poterie qui plaisait le plus alors à la société étrusque , comme on voit en France des fabriques de faïence et de porcelaine tendre anglaises, absolument semblables pour la pâte, la glaçure, la forme , la couleur, l’ornementation, à ces Poteries étrangères, faites par des directeurs et des ouvriers anglais.
POTERIES TENDRES, FINES
L’examen chimique des pâtes pourrait jeter quelque lumière sur cette curieuse question , car il est bien difficile de croire que les fabriques d’Étrurie firent venir pour leurs Poteries à l’imitation grecque, des terres ou des pâtes de la Grèce. Or, il n’est pas présumable que les argiles employées à Vulci aient eu exactement la même composition que celles de la Grèce. Mais comme ces différences peuvent n’être que très-faibles , une seule analyse ne suffirait pas pour résoudre cette question ; il faudrait analyser au moins la pâte de dix vases de Nola et celle d’autant de vases de Vulci , pour espérer obtenir des résultats de différence et de ressemblance dans lesquels on pût avoir quelque confiance. C’est un travail extrêmement long et difficile, d’un résultat incertain, et qu’un archéologue passionné peut seul faire entreprendre.
Voiterra. — Poteries rougeâtres, vernis noir, ornements en relief, bas-reliefs d’animaux 5 les unes noires et légères, les autres à pâte grossière et rougeâtre dans son intérieur. On y a aussi trouvé des vases à pâte noire, mince, bien fabriqués, plus durs que les précédents, et faits sur le tour. (Dorow.) — On y a également découvert des sarcophages en terre cuite.
Arezzo. — Poteries à pâte rouge lustrée, fine, ornements en relief 5 quelquefois figures noires comme à Volterra.
Services de table comparés par Pline à ceux de Samos (!).
Popuionîa aujourd’hui piombino , — Vases peints. (Musée de Berlin , Gerhard.)
ciusîum (Chiusî). — Poteries à pâte noire, ornements en relief à figures noires sur fond jaune; attribué au temps le plus ancien. (Musée de Berlin, Gerhard.)
Perugîa aujourd’hui Pérouse. — Vases peints. (Musée de Berlin, Gerhard.)
Bomarzo. — Vases peints. (Musée de Berlin, Gerhard.)
Toscanella. — Vases peints, Hercule et le sanglier. (Musée de Berlin, Gerhard.)
Tarquinium (Cometo) , près Civita - Vecchia. — C’est encore
(') Voilù encore la Poterie grecque samienne à pûle rouge et fine avec ornements eu relief se confondant, comme à l’article Samos, avec la Poterie romaine.
LUSTRÉES, GRECQUES ET ÉTRUSQUES, en ÉTRURIE. 591
une localité découverte tout récemment (1826), et qui a fourni depuis cette époque plus de 5, 000 vases peints, à figuies rouges, assez élégants et plus modernes. (Musée île Berlin, Gerhard.) La principale nécropole de Tarquinium était dans une colline adjacente nommée Monte-Rossia , à environ 2,000 mètres de la ville.
Vuicî, actuellement Canîno, ponte délia Badîa. — Cette ville étrusque à peine connue a livré à la curiosité et à la discussion des antiquaires, en 3 ans, une quantité prodigieuse de vases ayant tous les caractères des vases grecs peints, comme je lai déjà indiqué à l’article des Poteries étrusques, page 4 ' 7 5 et a fait voir l’erreur où l’on était, il y a bientôt 20 ans, de croire que tous les vases peints étaient du territoire ou des colonies giecs. C est dans cette ville que les antiquaires qui admettent 1 hypothèse de la fabrication locale, placent la plus considérable de l’Étrurie. On pense qu’elle n’a été en activité que pendant une soixantaine d’années. Les vases de Vulci ne font connaître que 40 noms d’artistes, soit Potiers, soit peintres. On y a trouvé non-seulement, comme témoignage de souvenir et de respect pour les morts , des vases réellement étrusques et d’ancienne fabrication , mais même des vases brisés et restaurés avec des tenons de bronze.
Outre ces vases étrusques accompagnant les vases grecs du lieu même, auxquels M. Gerhard attribue des caractères particuliers , on a trouvé à Yulci des vases de Nola, de Locres, d’Agrigente, d’Athènes même. (Ch. Lenormant.)
On pourrait peut-être attribuer ces vases , de style et pâte giecs, à des ouvriers grecs amenés ou appelés par Demarate de Coiinthe, lorsque, exilé de sa patrie 656 ans avant J.-C. , il vint s établir à Tarquinies avec deux artistes corinthiens, Eukeir et Eugrammus, qu’il avait emmenés avec lui , comme Pline nous 1 apprend. Ces artistes étaient grands plasticiens, circonstance qui a pu concourir à la création du nombre considérable de belles figures en terre cuite et de grands sartophages que 1 on a découvert encore tout récemment dans la nécropole de cette ville.
M. le baron Taylor, qui a rapporté pour le Musée de Sè-
592 POTERIES TENDRES, FINES
vres un fragment d’un de ces sarcophages, dit qu’il avait plus de 2 mètres de long , et que la figure couchée qui le recouvrait avait environ i mètre 60 centimètres, d’une seule pièce.
Cerevetrî. — Vases peints -, quelques-uns présentent les ombres des héros. (Gerhard.)
Civîta-Vecchia. — Poteries à pâte noire rapportées et données au Musée de Sèvres par M. Ziégler.
Rome. — On cite deux vases véritablement étrusques trouvés dans Rome, sur le mont Aventin, du temps de Winkelmann. Ces deux vases, noirs et rouges, présentent un lustre noir très.-brillant.
Tels sont les principaux lieux où, jusqu’à présent, on ait trouvé des vases antiques étrusques et surtout grecs, toujours dans les tombeaux ou dans les sépultures , jamais dans aucun monument, dans aucune ruine, ni de maison, ni de manufacture. Comme je l'ai déjà énoncé ( page 585 ) , ces vases ou plutôt ces Poteries, dont la plus ancienne fabrication remonte peut-être au delà du ixe siècle avant l’ère chrétienne, a tout à fait discontinué à la guerre sociale, c’est-à-dire 35o ans environ après Jésus-Christ, ayant duré, par conséquent, i25o ans avec plus ou moins d’activité , présentant toujours le même système de forme , le même style de figure et d’ornementation , avec à peu près la même nature et les mêmes couleurs de pâte , de glaçure et de peinture. Uniformité remarquable de fabrication et d’ornementation , qui n’a été modifiée que rarement et légèrement par les localitésoù elle s’est établie sur une zone d’environ 1 5 deg. de largeur, mais étendue sur une longueur d’environ 3o deg. , depuis la mer d’Àzof en Asie, jusqu’en Cyrénaïque en Afrique, et jusqu’en Sicile enEurope. Ces curieux monuments de l’industrie céramique la plus reculée, ont été cachés pendant plus de quinze siècles, et ne sont venus à la connaissance des hommes dignes d’en apprécier l’intérêt, que depuis tout au plus 1 5o ans.