RÉCIT DES FAITS
Je commencerai par le récit des principaux faits arrivés dans 1 espace de temps dont il s'agit, pour en donner quelque idée l'ijère à ceux des lecteurs à qui cette histoire sera moins connue.
Commencements de la seconde guerre punique j et heureux succès d'Ânnibal*.
L,e commencement de la seconde guerre punique", à ne consij< rer que la date des temps , fut la prise de Sagonte par Annibal, et l'irruption qu'il lit sur les terres des peuples situés au delà de l'Èbre, et alliés du peuple romain; mais la véritable
• Voyez rilistolre Anricanc, tome 11, » Utr. lit). 21 , n. 1-20. k)i'jo» 270-349 de notre édttloa. — L, TK. DES ÉTLD T. III.
2 TBAlïÉ DKS ÉTUDES.
cause de cette guerre fut le dépit des Carthaginois de s'être va enlever la Sicile et la Sardaigue par des traités auxquels la seule nécessité des temps et le mauvais état de leurs affaires les avaient fait consentir. La mort prématurée d'Amilcar l'empêcha d'exécuter le dessein qu'il avait formé depuis longtemps de se venger de ces injures. Son fils Annibal, à qui, lorsqu'il n'avait encore que neuf ans, il avait fait jurer sur les autels qu'il se déclarerait ennemi du peuple romain dès qu'il serait en âge de le faire, entra dans toutes ses vues, et fut l'héritier de sa haine contre les Romains aussi bien que de son courage. Il prépara tout de loin pour ce grand dessein ; et quand il se crut en état de l'exécuter, il le fit éclore par le siège de Sagonte. Soit paresse et lenteur, soit prudence et sagesse,, les Romains consumèrent le temps en différentes ambassades , et laissèrent à Annibal celui de prendre la ville.
Pour lui, il sut bien mettre le temps à profit '. Après avoir donné ordre atout, et laissé son frère Asdrubal en Espagne pour défendre le pays , il partit pour l'Italie avec une armée de quatre-vingt-di« mille hommes de pied, et dix ou douze mille de cavalerie. Les plus grands obstacles ne furent point capables de l'effrayer ni de l'arrêter. Les Pyrénées, le Rhône, une longue marche au travers des Gaules, le passage des Alpes rempli de tant de difficultés, tout céda à son ardeur et à sa constance infatigable. Vainqueur des Alpes , et en quelque sorte de la nature même , il entra donc en Italie , qu'il avait résolu de rendre le théâtre de la guerre. Ses troupes étaient extrêmement diminuées pour le nombre,'ne montant plus qu'àvingt mille hommes de pied et six mille chevaux; mais elles étaient pleines de courage et de confiance.
Une rapidité si inconcevable étonna et déconcerta les Romains. Ils avaient compté de faire la guerre au dehors , et qu'un de leurs consuls tiendrait tête à Annibal en Espagne, pendant que l'autre irait droit en Afrique pour attaquer Carthage. Il fallut changer de mesures, et songer à défendre leur propre pays. Publius Scipion , consul , qui croyait Annibal encore dans les Pyrénées
' U?. ibld. n. 21-33.
lorsqu'il avait déjà passé le Rliôae , n'ayant pu Tatteindre, fut obligé de revenir sur ses pas pour l'attendre et l'attaquer à la descente des Alpes; et cependant il envoya son frère Cnéius Scipion en Espagne contre Asdrubal.
La première bataille » se donna près de la petite rivière du Tésin. 11 est] beau de lire les harangues des deux chefs à leur armée , que Tite-Li\e a copiées d'après Polybe, mais en maître habile , c'est-à-dire en y ajoutant des traits qui égalent la copie à Toriginal. Les Carthaginois remportèrent la victoire. Le consul romain fut blessé dans le combat , et son fils , âgé pour lors à peine de dix-sept ans», lui sauva la vie. C'est le même qui vaincra dans la suite Annibal , et sera surnommé l"* Africain.
Sur la première nouvelle de cette défaite 3, Sempronius, l'autre consul, qui était en Sicile, accourut promptement, par l'ordre du sénat , au secours de son collègue , qui n'était pas encore bien remis de sa blessure. Ce fut pour lui une raison de hâter le combat, contre le sentiment de Scipion, parce qu'il espérait en avoir seul toute la gloire. Annibal , bien informé de tout ce qui se passait dans le camp des Romains, et ayant exprès laissé emporter un léger avantage à Sempronius pour amorcer sa témérité, lui donna lieu d'engager la bataille près de la rivière de Trébie. Il avait placé son frère Magon en embuscade dans un lieu fort favorable, et avait fait prendre à son armée toutes les précautions nécessaires contre la faim et contre le froid , qui était alors extrême. On n'avait songé à rien de tout cela chez les Romains. Leurs troupes furent donc bientôt renversées et mises en fuite ; et Magon , étant sorti de son embuscade, en fit un grand carnage.
Annibal < , pour profiter du temps et de ses premières victoi* res, allait toujours en avant, ets'approchaitde plus en plusdu centre de l'Italie^. Pour arriver plus promptement près de l'ennemi , il lui fallut passer un marais , oîj son armée essuya des fatigues incroyables, et où lui-même perdit un œil. Flaminius, l'un des
» Llv. lib. 21 , n. 39 , 48. (Val. M«. lib. 5 , cap. 2 )
2 « Ncque illutn ntatis iuflrmitas in- * Lit. Ibid. n. Bl-ôft.
t€rpell«re valait, quomimuduplicigloria ♦ Id. Ibid. a. r)7.69 et (Ki.
couApicuam coronam, imperatore »iinul * Id. lib. 22, u. 1-0.
flt pâtre ex ipsa morte rapto, mercretur* »
4 IRÀITE DES ETUDES.
deux consuls qu'on avait nommés depuis peu, était parti de Rome sans prendre les auspices ordinaires. C'était un homme vain, téméraire , entreprenant , plein de lui-même, et dont la fierté naturelle s'était beaucoup accrue par les heureux succès de son premier consulat ', et par la faveur du peuple. On jugeait aisément que , ne consultant ni les hommes ni les dieux, il se laisserait aller à son génie impétueux et bouillant; et Annibal, pour seconder encore son penchant , ne manqua pas de piquer et d'irriter sa témérité par les dégâts et les ravages qu'il fit faire à sa vue dans toutes les campagnes. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer le consul au combat , malgré les remontrances de tous les officiers , qui le priaient d'attendre son collègue. Le succès fut tel qu'ils l'avaient prévu. Quinze mille Romains demeurèrent sur la place avec leur chef, et rendirent célèbre à jamais, parleur sanglante défaite, le lac de Trasimène.
Fabius dictateur.
Celte triste nouvelle ^ , quand on l'eut apprise à Rome , y jeta une grande alarme. On s'attendait à tout moment d'y voir arriver Annibal. Fabius Maximus fut nommé dictateur ^. Après avoir satisfait aux devoirs de la religion et donné les ordres nécessaires pour la sûreté de la ville , il se rendit à l'armée , bien résolu de ne point hasarder de combat sans y être forcé , ou sans être bien assuré du succès. Il conduisait ses troupes par des hauteurs sans perdre de vue Annibal , ne s'approchant jamais assez de l'ennemi pour en venir aux mains , mais ne s'en éloignant pas non plus tellement qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses soldats dans son camp , ne les lais-sant jamais sortir que pour les fourrages , où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches 4 ,
I « Consul ferox ab consulatu priore , propere acturum : quoque pronior esset
et non modo legum ac patrum majesta- in vitia sua , agitare eum atque irritare
tis,sed ne deorura quidem satis metuens Posnus parât. » (Liv. 1, 22, n. 3.)
erat. Hanc insitam ingénie cjus teineri- ' Liv. lib. 22 , n. 7-30.
tatem fortuna prospero civilibus belli- 3 Prodictator.
cisque rébus successu aluerat. Itaque * « Keque universo periculo summa
satis apparebat, nec deos nec homines rerum committebatur :, et parva mo-
cousulentem, fciociter omuia ac prae- meuta Icvium certaminum ex tuto cœp-
TRA-iTE DES ETCDKS. 6
et avec tant de précaution que ses troupes y avaient toujours l'avantage. Parce moyen il rendait insensiblement au soldot la confiance que la perte de trois batailles lui avait ôtée , et le mettait en état de compter comme autrefois sur son courage et sur son bonbeur. L'ennemi s'aperçut bientôtque les Romains, instruits parleurs défaites, avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal; et celui-ci comprit dès lors qu'il n'aurait point à craindre , de la part du dictateur, des attaques vives et hardies, mais une conduite prudente et mesurée.
Minucius , général de la cavalerie » des Romains , souffrait avec plus d'impatience encore qu' Annibal même la sage conduite de Fabius. Emporté et violent dans ses discours comme dans ses desseins, il ne cessait de décrier le dictateur; il le traitait d'homme irrésolu et timide , au lieu de prudent et de circonspect qu'il était , donnant à ses vertus le nom des vices qui en approchaient le plus ; et, par un artifice qui ne réussit que trop souvent, il établissait sa réputation en ruinant celle de son supérieur. Enfin , par ses intrigues et ses cabales auprès du peuple, il vint à bout de faire égaler son autorité à celledu dictateur, ce qui était sans exemple. Fabius, bien persuadé que le peuple, en les égalant dans le commandement, ne les égalait pas de même dans l'art de commander » , souffrit cette injure avec une modération qui fit bien voir qu'il n'était pas moins invincible à ses citoyens qu'à ses ennemis.
Minucius, en conséquence de l'égalité de pouvoir qu'on venait de mettre entre lui et Fabius, lui proposa décommander chacun leur jour, ou même un plus long espace de temps. Fabius refusa ce parti, qui exposait toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle serait commandée par Minucius ; et il aima mieux part.iger les troupes , pour se mettre en état de couserver au moins la partie qui lui serait échue.
torum,flnUiinurecepta , assuefacichant afflngens vicina virtutibun vitia , «om.
tcrritam priatinit cUdibus miiitcm , pcllabat ; premendorumque superiorum
minud jam tandem aut virtutis uut for- art« ((juib pessima nr» nimis prosperi»
tuntepœniterc «uu;. » ( Lit. ibid. n. 12.) miiltorum succcssibiis crevit ) acte ex-
' '( 6ednua Aniiihulem magitiiirestum tollebat. » (Id. ibid.) lam tani* coiisiliis habcbat^ quam ma- '' « Satis fldciifi haudquaquam cum
Ki»trum cquitum .. l'crox ra|iidusquc in Impeiii jure artcm imperutidi irqiiatnm,
Goosiliis, ac JioguiA immudicus , pro cum invicto a civibus hostibusqiie animo
cuactAtor* «egaeiu , et cauto tiiuidum , ad cxercitum rcdiit. » (Id. lib l'A. n. td ]
6 THAITÉ DES ÉTUDES.
Ce que Fabius avait prévu arriva bientôt. Son collègue , avide et impatient de combaltre , avait donné tête baissée dans des embûches que lui avait dressées Annibal , et son armée allait être entièrement défaite. Le dictateur, sans perdre de temps en d'inutiles reproches » , « Marchons , dit-il à ses soldats , au se- « cours de Minucius, et arrachons aux ennemis la victoire , el a à nos citoyens l'aveu de leur faute. » Il arriva fort à propos , et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se retirant > , disait" que cette nuée , qui depuis long-temps paraissait « sur le haut des montagnes, avait enfin crevé avec un grand « fracas, et causé un grand orage, w
Un service si important et placé dans une telle conjoncture ouvrit les yeux à Minucius , et lui fit reconnaître sa faute. Pour la réparer sans délai, il alla dans le moment même avec son armée à la tente de Fabius, et, l'appelant son père et sou libérateur, lui déclara qu'il venait se remettre sous son obéissance , et qu'il cassait lui-même un décret dont il se trouvait plus chargé qu'honoré ^. Les soldats, de leur côté, en firent autant, et ce ne furent plus de part et d'autre qu'embrassements et marques de la reconnaissance la plus vive; et le reste de ce jour 4, qui avait pensé être si funeste à la république , se passa dans la joie et les divertissements.
Bataille de Cannes,
L'action la plus célèbre d' Annibal, et qui devait, ce semble, renverser pour toujours la puissance romaine, fut la bataille de Cannes ^. On avait nommé à Rome pour consuls L. iEmilius Paulus et C. Térentius Varro. Ce dernier, d'une basse et vile naissance 6, par les grands biens que son père lui avait laissés , et par son adresse à gagner les bonnes grâces du peuple en se
' « Aliud jurgandi saccensendique n. 3U.)
tempus erit : nunc signa extra vallum ^ « Plebiscitam , quo oneratus magis
proferte. Victoriam hosti extorqueamus, quaiu honoratus surn, priinus aatiquo
confessionem erroris civihus. m ( Liv. abrosoque. ii (Ibid)
ibid. n. 29.) '' « Lœtusque dies , ex admodum trisli
^ « Annibalem ex acie redeuntem paulo ante ac propeexsecrabili, factus *
dixissc ferunt , tandem eam iiubem , quae (Ibid.)
sedere iu jugis moutium solita sit, cum * Liv. lib. 22, n. 34-53.
prccella iiabrcm dcdisse. w (Id. liU. 22, " On dit que uon père était boi'cLer
TJRÀITh DES ETUDES. 7
déclarant contre les grands, avait trouvé le moyen de parvenir au consulat, sans y porter d'autre mérite que celui d'une ambition démesurée et d'une estime de lui-même sans bornes. Il disait hautement « que le moyen de perpétuer la guerre était de « mettre des Fabius à la tête des armées ; que, pour lui, dès le « premier jour qu'il verrait l'ennemi, il saurait bien la ter- « miner. » Son collègue, qui savait que la témérité *, outre qu'elle est destituée de raison, avait toujours été jusque là très-mal heureuse , pensait bien autrement. Fabius , le voyant près de partir pour la campagne, le confirma encore dans ces sentiments, et lui répéta bien des fois que le seul moyen de vaincre Annibal était de temporiser et de traîner la guerre en longueur ^. « Mais , « lui dit-il, les citoyens, encore plus que les ennemis, travail- « leront à vous rendre ce moyen impraticable. Vos soldats en « cela conspireront avec ceux des Carthaginois. Varron et An- « nibal penseront de même sur ce point. Il faut que vous seul « teniez tête et résistiez à ces deux chefs. Le moyen de le faire, « c'est de demeurer ferme contre les bruits et les discours popu- « laires , et de ne vous laisser ébranler, ni par la fausse gloire « de votre collègue, ni par la fausse honte dont on tâchera de « vous couvrir. Souffrez qu'au lieu d'homme précautionné, cir- " couspect et habile dans le métier de la guerre, on vous fasse pas- " ser pour un chef timide, lent, sans connaissance de l'art mili- « taire. J'aime mieux vous voir craint par un ennemi sage, que « loué par des citoyens imprudents. »
Chez les Romains 3, en temps de guerre, on levait chaque année quatre légions , dont chacune était composée de quatre mille honnnes de pied et de trois cents cavaliers. Les alliés, c'est-àdire les peuples voisins de Home, fournissaient un pareil nom-
• « Tcmeritaten? , j^rmicrquam qiiott i^.n , tiaversus ramam riimoresquo bo-
«lulta «II, infellcem etiam ad id loconim minum , si salis firmus stetcris : si te ue.
fuisse. » (Liv, lib. 22 , n. 38.) que coUegnc vana gloria , neque tua fnlsa
^ « Hicc una salutis via, L. Pnuîc : infamia moverit... Sine limidum pro
quam difflcilem infcstnmque cives 8il)i% cauto , lardum pro considcrato , imbcl-
niagi» quam hostes , facient. Idem cnim lem * pro perilo belli vocent. Malo te sa
tui , qaod hnstiam milites, volent : idem piens kustis me1uat,quam slulti ( iv< ;
Varro consul romanus, quod Annihal laudent. » (Id. ibid. n. 3<J.) pfKnns Impcrator, caplet. Duobu» duel- ' l'olyb. 1. 3 , pag- 2r>7. tus aiuis résistât oportet. Résistes au-
• Imbtllit doit (IgnlOri Ici '■.//' >■> t,'.<^,
• J* crol» qu'il fn.it lire liht. imyrritul bcUi.
R TRAITE DKS ETUDES
brc de fantassins, avec le double et queIq,uefois le triple de cavalerie. Et pour l'ordinaire on partageait ces troupes entre les deux consuls, qui faisaient la guerre séparément et en différents pays. Ici, comme l'affaire était décisive , les deux consuls marchèrent ensemble ; et le nombre des troupes, tant romaines que latines, fut doublé, et les légions augmentées chacune de mille hommes de pied et de cent cavaliers.
Le fort de l'armée d'Annibal était dans la cavalerie : c'est pourquoi L. Paulus voulait éviter de combattre en rase campagne. D'ailleurs, les Carthaginois manquaient absolument de vivres, et ne pouvaient pas encore subsister dix jours dans le pays, de sorte que les troupes espagnoles étaient près de se débander. Les armées furent quelques jours à se regarder. Enfin, après divers mouvements , Varron , malgré les remontrances de son collègue, engagea la bataille près du petit village de Cannes. Le terrain était fort favorable aux Carthaginois ; et Annibal , qui savait profiter de tout, avait rangé ses troupes de sorte que le vent vulturne ^ qui se lève dans un certain temps réglé , devait soufHcr directement contre le visage des Romains pendant le combat , et les inonder de poussière. La bataille se donna. Je n'entreprends point d'en marquer le détail. Le lecteur curieux peut en voir la description dans Polybe et dans Tite-Live , surtout dans le premier, qui, étant lui-même homme de guerre, a dû mieux réussir que l'autre à raconter toutes les circonstances d'une si mémorable action. La victoire fut longtemps disputée, et tourna enfin pleinement du côté des Carthaginois. Le consul L. Paulus fut blessé à mort, et plus de cinquante mille hommes demeurèrent sur la place , parmi lesquels était l'élite des officiers. Varron , l'autre consul , se retira à Venouse avec soixante et dix cavaliers seulement.
Maharbal , l'un des généraux carthaginois, voulait que, sans perdre de temps, l'on marchât droit à Rome , promettant à Annibal de le faire souper à cinq jours de là dans le Capitole. Et , sur ce que celui-ci répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette proposition : « Je vois bien * , dit Maharbal ,
» C'est un vent qui venait du raidi , ' « Tum Maharbal : Non omnia ni- »«r(i lequel les Romains étaient tournés, mirum eidem dii dedere. Vincere sois ,
« que les dieux n'ont pas donné au même homme tous les ta- « lents à la fois. Vous savez vaincre , Annibal , mais vous ne « savez pas profiter de la victoire. » En effet, plusieurs croient que ce délai sauva Rome et l'empire.
Il est aisé de comprendre quelle fut la consternation à Rome « quand cette funeste nouvelle s'y fut répandue. Cependant on n'y perdit point courage. Après avoir imploré le secours des dieux par des prières publiques et par des sacrifices , les magistrats , rassurés par les sages conseils et par la ferme contenance de Fabius, donnèrent ordre à tout, et pourvurent à la sûreté de la ville. On leva sur-le-champ quatre légions et mille cavaliers, en accordant dispense d'âge à plusieurs qui n'avaient pas dix-sept ans. Les alliés firent aussi de nouvelles levées. Dix officiers romains, qu'Annibal avait laissés sortir sur leur parole, arrivèrent à Rome pour demander qu'on rachetât les prisonniers. Quelque besoin qu'eût la république de soldats, elle refusa constamment de racheter ceux-ci, pour ne point donner d'atteinte à la discipline romaine, qui punissait sans pitié quiconque se rendait volontairement à l'ennemi ; et elle aima mieux armer des esclaves qu'elle acheta des particuliers jusqu'au nombre de huit mille, et des prisonniers qui étaient arrêtés pour dettes ou pour crimes, qui montèrent jusqu'à six mille; l'honnête, dit l'historien, cédant à l'utile » dans ces tristes conjonctures.
A Rome, le zèle des particuliers et l'amour du bien public éclatèrent alors d'une manière merveilleuse. Il n'en fut pas ainsi des alliés. Les défaites précédentes n'avaient pu ébranler leur fidélité; mais ce dernier coup, qui selon eux devait abattre l'empire, les renversa, et plusieurs se rangèrent du côté du rainqueur. Cependant ni la perte de tant de troupes, ni la défection de tant d'alliés, ne purent porter le peuple romain à entendre parler d'accommodement. Loin de perdre courage, jamais il ne fit paraître tant de grandeur d'âme ^ : et lorsque
Annibnl, TictoriA lit! nescis. » (Liv. lib. >« Ad iiliimiim prope desperatie
22, n. M.) rcipublico: auxiliiim , quum lionestn nfl-
•< Mora fju» diel sntis crcditur saliiti lihus cedunt , desccudit. u (|d. liv, J."» ,
fiiisi«c urbî alquc Impcrio. » (Jd. ihid.^ n. 14.)
' Lir. lib. 22 , n. bi6l. 3 „ Adeo masno animo oWilas fuit, ut
le consul , après une si grande défaite , dont il avait été la principale cause, revint à Rome, tous les corps de l'État allèrent audevant de lui, et lui rendirent grâces de ce qu'il n'avait point désespéré de la république; au lieu qu'à Carthage, après une telle disgrâce, il n'y avait point de supplice auquel un général n'eût dû s'attendre.
Capoue fut une des villes alliées qui se rendirent à Annibal. Mais le séjour qu'y firent ses troupes pendant les quartiers d'hiver leur devint bien funeste. Ce courage mâle ' , que nuls maux , nulles fatigues n'avaient pu vaincre, fut entièrement énervé par les délices de Capoue , où les soldats se plongèrent avec d'autant plus d'avidité qu'ils y étaient moins accoutumés. Cette faute d' Annibal- , selon les connaisseurs , fut plus grande que celle qu'il avait commise en ne marchant pas droit contre Rome après la bataille de Cannes ; car ce délai pouvait paraître n'avoir que différé la victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état de vaincre. Ainsi Capoue fut pour Annibal ce que Cannes avait été pour les Romains.
Scipioriy élu général, rétablit les affaires en Espagne.
La mort des deux Scipions , père et oncle de celui dont nous entreprenons de parler , paraissait devoir ruiner entièrement les affaires des Romains en Espagne , qui jusque-là avaient eu un heureux succès. On ne peut dire si cette mort causa un plus grand deuil à Rome qu'en Espagne. Car enfin la défaite de deux armées , la perte presque assurée d'une province si considérable , la vue des maux publics , entraient pour quelque chose dans la douleur des citoyens : mais les Espagnes ne regrettaient et ne pleuraient que leurs chefs =» , surtout Cn. Scipion, qui les avait
coDSuIi ex tanta clade, cujus ipse causa quod non ex cannensi acie protinus ad
maxima faisset, redeuuti , et obviam urbem romanam duxisset. Ula enim
itum fréquenter ab omnibus ordinibus cunctatio distulisse modo victoriam vi-
sit, et gratiae actae quod de republica deri potuit; hic error vires ademisse ad
non desperasset : cui, si Cartbaginien- vincendum. » (Id. lib. 23, n. 18.)
sium ductor fuisset, nihil recusandum « Capuam .Vnuibali Cannas fuisse, u
supplicii foret. » (Liv. lib. 22, n. 61.) (id. ibid. n, 45.)
* « Qaos nulla mali vicerat vis, per- ^ « Hispaniae ipsos lugebant desidera-
didere nimia bona ac voluptates immo- bantque duces : Ciiaeunj tamen inagis ,
dic.ae : et eo impensius , quo avidius ex quo diutius prœfaerat eis , priorque et
iusolentla in eas se'merserant... Majus- favorem occupaverat , et spécimen jna-
quc id peccatum ducis apud peritos ar- titiaetemperantiœqueromanasprimusde-
tiam militnrium habitum est, quam derat. » (Id. lib. '25 , q. 36.)
goiiveiuées longtemps, et leur avait fait le premier connaître et goûter Jes doux fruits de la justice , du désintéressement et de la modération romaine.
Les larmes coulèrent de nouveau à Rome ^ quand il s'agit de donner un successeur à ces deux grands hommes. Personne n'osait se présenter pour demander leur place , tant les affaires de cette province paraissaient désespérées ; et le morne silence qui régnait dans toute l'assemblée lit encore regretter et sentir davantage la perte qu'on avait faite. Dans cette consternation universelle, P. Cornélius Scipion, âgé seulement de vingt-quatre ans, fils de Publius qui venait d'être tué, se lève, et, paraissant dans un lieuéminent, s'offre pour aller commander en Espagne, si le peuple agrée son service. Cette offre si courageuse rend 1? vie et la joie à l'assemblée ; et tous , sans exception , le nomment d'une voix commune pour général. Mais lorsque cette première chaleur se fut un peu ralentie, le peuple , faisant réflexion à l'âge de Scipion, commença à se repentir de ce qu'il avait fait. Quelques-uns tiraient même un mauvais présage de son nom et de sa famille, lorsqu'ils considéraient qu'on l'envoyait dans une prosince où il lui faudrait combattre entre les tombeaux de son père et de son oncle. Scipion , s'étant aperçu de ce refroidissement , fit un discours si plein de confiance , et parla avec tant de sagesse et de son âge, et de l'honneur qu'on lui avait fait, et de la guerre qu'il entreprenait, qu'il dissipa tout à fait les. alarmes du peuple, et ralluma cette ardeur qui l'avait porté à lui donner le commandement. Le même Scipion, quelques années auparavant, ayant demandé l'édilité avant le temps marqué par les lois, et les tribuns par cette raison s'opposant a sa demande : « Si le peuple, dit-il, juge à propos de me nommer édile», mon « âge est compétent. »
L'arrivée de Scipion en Espagne rendit le courage aux troupes. KUes reconnaissaient ^ avec joie sur son visage les traits et la ressemblance de son père et de son oncle; et dans le premier dis-
' IJT. lib. 26, n, I8 ft 19.) nunc noscitatis in tno patris patruiqua
' « Si me, inquit, omncs Quirites siinilitudinctn oris vtil(u.iqae( et Iiue«-
aedilem faccrc volant , gatis onnorum ha- niciita corporis, itaingrnil, fldei, vir-
bro. » (Lit. )ib. '25, a. 2.) tutisquc cxcmplum expressam ad efji»
^ a Brevi raciant , ut qucmad-modom giem ynbis reddain. »(ld. lib.26,B. 3.)
cours qu'il leur fit il dit qu'il espérait que bientôt elles reconnaîtraient aussi en lui le même esprit, le môme courage, et la même droiture.
Ses promesses ne furent pas vaines. La première entreprise qu'il forma fut le siège de Carthagène, ville en même temps la plus riche et la plus forte de toute l'Espagne. C'était là la place d'armes des ennemis , leur arsenal , leur magasin , leur trésor, et le lieu de sûreté où ils tenaient tout ce qui était nécessaire pour la subsistance de leurs armées , sans compter que tous les otages des princes et des peuples y étaient renfermé?. Ainsi la prise de cette unique ville devait le rendre maître, en quelque sorte, de toute l'Espagne. Cette expédition si importante, si difficile, et jugée jusqu'alors impossible, ne lui coûta qu'un jour. Le butin fut immense; en sorte que, dans la prise de cette ville , Carthagène même fut regardée comme la moindre partie' du gain qu'on y fit. Scipion commença par remercier les dieux, non-seulement de l'avoir rendu maître, en une seule journée, de la plus opulente de toutes les villes du pays, mais d'y avoir auparavant rassemblé les forces et les richesses de presque toute l'Afrique et de toute l'Espagne. Puis il marqua sa reconnaissance aux troupes , qu'il combla de louanges , de récompenses , et de marques d'honneur, chacun selon son élaî et son mérite.
Alors , ayant fait venir les otages* , il leur parla avec bonté , et les rassura, en leur représentant « qu'ils étaient tombés entre « les mains du peuple romain, qui aimait mieux gagner les « cœurs par des bienfaits que de les assujettir par la crainte , « et s'attacher les peuples étrangers par la qualité honorable « d'amis et d'alliés , que de les réduire à la triste et honteuse « condition d'esclaves. »
Ce fut en cette occasion qu'une dame respectable par son âge et par sa naissance , femme de Mandonius , frère d'Indibi • lis , roi des Ilergètes , vint se jeter aux pieds de Scipion avec
' « ut minimum omnium , inter tan- venîsse eos in populi romani potestatcm ,
tas opes belii captas , Cartliago ipsa qui bénéficie quam metu obligare ho-
fuerit. M ( Liv. ibid. n. 47.) mines malit; exterasque gentes flde ac
' « Scipio, vocatis obbidibus, uni- societate junctas habere , quam tristi
versos bonum animum liabere jussit : subjeotas servitio. » (Id, lib. 26 , n. 49.) .
plusieurs jeunes princesses, filles d'Indibilis, et d'autres d? même qualité , pour le prier d'ordonner à ses gardes d'en prendre un soin particulier. Scipion , qui ne comprit pas d'abord sa pensée , répondit que rien ne leur manquerait. Alors cette dame, reprenant la parole , « Ce n'est pas là ^ , dit-elle, ce qui o nous occupe ; car, dans l'état où la fortune nous a réduites , « de quoi ne devons-nous pas nous contenter? Une autre in- « quiétude me trouble et m'alarme quand je considère la jeu- <t nesse et la beauté de ces captives; car, pour moi, mon âge « me met hors de danger et de crainte. » Et elle lui montra en même temps ces jeunes princesses , qui toutes la respectaient comme leur mère. « Ma gloire ' , et celle du peuple romain , ré- « pliqua Scipion, m'engageraient à faire respecter parmi nous « ce qui doit être respecté en quelque lieu du monde que ce soit. « Mais vous me fournissez un nouveau motif d'y veiller encore « avec plus de soin, par l'attention vertueuse que je remarque a en vous, à ne penser qu'à la conservation de votre honneur « au milieu de tant d'autres sujets de crainte. » Après cet entretien, il les confia à un officier d'une sagesse reconnue, et lui ordonna d'avoir pour elles les mêmes égards que si elles appartenaient à des amis ou à des alliés des Romains.
Après cela, on lui amena une princesse d'une rare beauté. Rlle était fiancée avec Allucius, prince des Celtibériens. Il fit riussitôt venir ses parents, avec celui qui lui était destiné pour époux. Il marqua à ce dernier que son épouse avait été dans sa ii.aison comme elle aurait pu être dans celle de son père^. « J'en " ai usé ainsi, ajouta-t-il, pour être en état de vous faire un « présent digne de vous et de moi. Je ne vous demande d'autre
• ( Hand mngni i«ta facimus, inquit : 3 „ puit sponsa tua apiid me endcm ,
quid cnim huic fortonap non satis est? qua apud soceroa tuos parentesqne snos.
Alla me cura , aotntem tiarum iiitucntem vorccundia. Servata tihi est , ut inviola-
(iiam ipsa jara extra pcricolum injuriic tum et di;;nam me tcque dari tihidonum
muliebris snm) stimulât. » (Lit. lib. 20, posset. Uunc mercedem unam pro ru
0, 49.) munere paciscor : amicuspopiild roinano
"^ n Tom Scîpio : Mex popnliqne ro- sis. Kt, si me virum bonum credis esse,
m-ini disciplinée causa fncerem, in(|uit, quales patrem patruumque ineum jnro
ne qaid , quod snnclum us((unm esxct , ante lia; gentcs norant, scias multus nos
«l>u<l nos violiiretur. Nunc, ut id curcm tri similes in civitnte romaua esse : ncc
nipensius, vrstra quoquc virtus digni- ullum in terris populum hodi«<d!ciposic,
l(iiquericit,qux- ne m mnllsquidem olili- qucm minus tihi liustem tuisqur cssc ve-
i < Iccuris mutronaliscstis. «(id. ihid.) lis, aut amicum matu. »(id. ibid. n. &0 )
« marque de reconnaissance sinon que vous deveniez ami du « peuple romain. Si vous me croyez homme de bien, tel qu'ont « été parmi ces nations mon père et mon oncle , sachez qu'il « y en a beaucoup d'autres dans Rome qui nous ressemblent; « et qu'il n'y a point de peuple aujourd'hui sur la terre, dont « vous deviez rechercher avec plus de soin l'amitié pour vous « et pour les vôtres , ni dont vous deviez plus redouter l'inimi- « tié. « Comme les parents de la fille pressaient Scipion d'accepter In somme considérable qu'ils avaient apportée pour la racheter, ayant fait mettre à ses pieds tout cet or et cet ar^nt, « J'a- « joute, dit-il en s'adressant à Allucius , cette somme à la dot « que vous devez recevoir de votre beau -père; » et il l'obligea de l'emporter. Ce prince ne fut pas plutôt de retour dans son pays, qu'il publia partout les grandes qualités de Scipion, en (lisant « qu'il était venu dans l'Espagne un jeune homme sem- « blable aux dieux ' , qui se soumettait tout par la force de ses « armes , et encore plus par sa bonté et par ses bienfaits. » Peu de temps après, ayant fait des levées parmi ses vassaux, il revint le trouver avec quinze cents cavaliers.
Scipion, après avoir employé l'hiver à se concilier l'esprit des peuples, partie en leur faisant des présents, partie en leur renvoyant les otages et les prisonniers, se mit en campagne dès que la saison le permit. Les deux princes dont nous avons parlé , Indibilis et Mandonius , vinrent à sa rencontre avec leurs troupes; et, l'assurant que jusque-là leur corps seul était demeuré parmi les ennemis % mais que leur cœur avait été où ils savaient que la vertu et la justice étaient en honneur, ils se rendirent à lui , et se mirent sous sa protection. On fit ensuite venir devant eux leurs femmes et leurs enfants ; et la joie , de part et d'autre , étouffant la voix et les paroles , ne s'expliqua longtemps que par les pleurs et les embrassements.
Asdrubal , effrayé des succès rapides de l'armée romaine , crut que l'unique moyen de les arrêter était de donner une bataille.
' (c Venisse diis simillimum juvenera , ici tempua apud eos ( Carthaginienses)
vincentem omaia, cum armis, tam be- fuisse : animum jampridein ibi esse, ubi
uignitate acbeneflcils. » (Liv. lib. 26, jus ac fas crederet coli. » (Id. lib 27,
' « Itaque corpus duntaxat suum ad
C'est ce que demandait Scipion, et à quoi il s'était bien préparé. Elle se donna en effet. Les Carthaginois furent vaincus, et laissèrent sur la place plus de huit mille hommes. Asdrubal prit sa route vers les Pyrénées , d'où il partit ensuite pour aller joindre en Italie son frère Annibal '. Ce fut après cette victoire de Scipion que les peuples, charmés de sa valeur et de sa modération , voulurent lui donner le nom de roi . Scipion leur représenta (jue ce nom, si estimé partout ailleurs, était détesté chez les Romains : que, pour lui , il se contentait d'avoir les inclinations ;oya!es; que s'ils les regardaient comme ce qu'il y a de plus ciipablede faire honneur à Thomme, ils se contentassent de les lui attribuer en secret , sans lui en donner le nom. Ces peuples , (;iioique barbares , sentirent quelle grandeur d'ûme il y avait à mépriser uue qualité qui faisait l'objet de l'admiration et de l'envie du reste des mortels.
Scipion >, deux ans après, envoya son frère à Rome pour y I orter la nouvelle de la conquête des Espagnes. Mais il portait Sl's vues bien plus loin, et ne regardait cette conquête que comme un prélude et une préparation à celle de toute l'Afrique.
La valeur n'était pas la seule qualité de Scipion 3. \[ avait une merveilleuse dextérité à manier les esprits et à les amener à son but par la voie de l'insinuation , comme il le fit voir dans la célèbre entrevue qu'il eut avecSyphax, roi de Numidie, oii se trouva Asdrubal 4, qui avoua que , quelque idée qu'il eût des verttis militaires de Scipion , il lui avait encore paru plus grand et plus admirable dans cette conférence.
Scipion retourne à Rome, est nommé consm, et se prépare à la conquête de C Afrique.
Le bruit des victoires et des grandes vertus de Scipion * l'avait devancé à Rome, et y avait disposé tous les esprits en sa faveur. Dès qu'il y fut arrivé, on le nomma consul d'un consentement général, et on lui donna pour département la province de Sicile. C'était un acheminement certain pour passer en Afri-
' I.lv, lib. 27 , n. 19, « Cet A$drul)T.l nVtaU ;ris le Mv
* W. llb. 28, n. 4. d'Amilbnl.
* Ibid. n. 18. » Liy. lib. 28 , n 38 40.
TRAITR HES KTITDES.
que, et il ne dissimulait pas que c'était là sa vue et son dessein.
Fabius Maximus, soit circonspection excessive, qui approchait assez de son caractère, soit jalousie secrète, employa tout son crédit et toute son éloquence dans le sénat pour le traverser, et allégua contre lui plusieurs raisons très-fortes en apparence. Scipion les réfuta toutes; et, ayant fini cette dispute en déclarant qu'il s'en tiendrait à l'avis du sénat, il fut arrêté qu'il aurait pour province la Sicile, avec permission de passer en Afrique s'il le jugeait utile au bien de la république.
Il ne perdit point de temps, et partit aussitôt pour la Sicile, ne quittant point de vue le dessein qu'il avait de porter la guerre chez les ennemis*. Lélius était passé en Afrique avec quelques troupes. Le bruit se répandit que c'était Scipion luimême qui y était arrivé avec son armée. Carthage trembla , et se crut perdue. Elle fut bientôt détrompée; mais elle ne laissa pas de dépêcher des courriers vers les généraux qu'elle avait en Italie, avec ordre de faire tous leurs efforts pour obliger Scipion d'y revenir. Masinissa , qui avait embrassé le parti des Jlomains, et qui était fort puissant en Afrique, le pressait vivement d'y passer, et lui faisait faire des reproches de oe qu'il frustrait si longtemps Tattente des alliés. Scipion n'avait pas besoin d'être animé par de telles remontrances. Il travaillait sans relâche aux préparatifs de la guerre, et hâtait son départ avec toute la vivacité possible.
Cependant les ennemis de Scipion ' avaient fait courir le bruit à Rome qu'il passait le temps à Syracuse dans la bonne chère et dans les plaisirs ; que- la garnison de la ville , à son exemple, était plongée dans la débauche, et que la licence et le désordre régnaient dans toute l'armée. Fabius, ajoutant foi à ces bruits , se porta aux dernières violences contre Scipion, et fut d'avis qu'on le rappelât sur-le-champ. Le sénat, plus sage et plus modéré, voulut , avant toutes choses, être éclairci delà vérité. Il nomma des commissaires, qui,s'étant transportés sur les lieux, trouvèrent tout dans un merveilleux ordre : les troupes parfaitement disciplinées, les magasins fournis de vivres,
' « Nihil parvum, sed Carthaginis 29, n. I.) |am excidia agitabat anirno. » (Lit. lib. ^ Id. lib. 29, n, 19-23.
TRAITE DES ETUDES. lî
les arsenaux remplis d'armes et d'habits , les galères bien équipées, et prêtes à mettre à la voile. Ce spectacle les remplit de joie et d'admiration. Ils conçurent que si Carthage pouvait être vaincue, ce devait être par un tel chef et une telle armée, et ils pressèrent Scipion, au nom du sénat, de qui ils avaient reçu cet ordre, de hâter son départ, et de remplir au plus tôt l'attente et les vœux du public.
Il partit donc'. La Sicile accourut en foule pour être témoin de son départ. Scipion, déjà si célèbre par ses victoires, et destiné dans l'esprit des peuples aux plus grands événements, attirait les yeux et l'attention de tout le monde. On admirait surtout la hardiesse du dessein dont lui seul était auteur, et qui n'était venu dans l'esprit à aucun des autres chefs , d'arracher Annibal de l'Italie en allant attaquer Carthage , et de transporter et finir la guerre en Afrique même. Scipion , après avoir fait du haut de la poupe des prières et des libations aux dieux, s'avança en pleine mer, suivi des cris de joie , des vœux et des bénédictions de tout le peuple.
La navigation fut courte et heureuse». Dès que Scipion aperçut les bords de l'Afrique , levant les yeux et les mains vers le ciel , il pria les dieux de favoriser son entreprise. Le bruit de son débarquement jeta l'alarme sur toute la côte , et dans Carthage même.
Scipion, après avoir ravagé tout le plat pays, se rendit maître d'une ville d'Afrique assez opulente, où il fit huit mille prisonniers. Mais ce qui iui donna plus de joie fut l'arrivée deMasinissa, prince fort brave , qui lui amena un corps de cavalerie considérable.
Les Carthaginois 3 avaient mandé promptement Asdrubal, qui leva une armée de plus de trente mille hommes. Mais leur grande ressource était dans Syphax, qui arriva effectivement bientôt après , avec cinquante mille hommes de pied et dix mille chevaux. Son arrivée obligea Scipion d'interrompre le siège d'Utique, ville maritime, qu'il avait commencé d'attaquer.
Quand l'hiver fut passé, Scipion "^ reprit le siège. Asdrubal
' 1,1?. Ub. 29, n. 2rt, 27. » M, IHd. n. 36.
* (d. ibid. D. m. « id lil> .10. u. 317.
était campé assez près de lui , et Sypliax n'en était pas fort éloigné. Celui-ci proposa quelques conditions de paix , dont la principale était que les Romains sortiraient d'Afrique, et qu'Annibal abandonnerait l'Italie. Rien n'était plus contraire aux vues et aux desseins de Scipion : mais il feignit de ne pas s'éloigner des propositions qu'on lui faisait , et traîna exprès la négociation en longueur, faisant naître tous les jours quelque nouvelle difficulté. Dans les différentes entrevues qui se firent de part et d'autre, il avait fait déguiser en valets quelques officiers de mérite avec ordre, lorsqu'ils seraient chez les ennemis, d'examiner, avec soin , tous les dehors des deux camps , leur étendue, la distance qu'il y avait entre l'un et l'autre , et la matière dont étaient fabriquées les baraques des soldats; outre cela, la discipline qui s'y observait, et l'ordre de la garde pendant le jour et des veilles pendant la nuit. Lorsqu'il fut instruit de tout ce qu'il voulait savoir, il rompit la trêve sous prétexte que son conseil ne voulait la paix qu'avec Syphax. Et, pour ôter tout soupçon aux ennemis, il fit mine de vouloir attaquer Utique du côté de la mer. Quand il jugea qu'il était temps d'exécuter l'entreprise, il chargea Lélius et Masinissa d'aller brûler le camp de Syphax , pendant que luimême irait mettre le feu à celui d' Asdrubal. Ils partirent à l'entrée de la nuit avec des feux. Les mesures que Scipion avait prises étaient si justes , que son dessein réussit au delà de ce qu'il pouvait espérer. Le fer ou le feu détruisit les deux puissantes armées des ennemis; et, de plus de cinquante mille hommes dont elles étaient composées , à peine s'en sauva-t-il trois mille. Ceux qui voulurent passer d'un camp dans l'autre, s'imaginantêtre les seuls qu'on eût surpris, tombèrent dans une embuscade qu'il avait disposée au milieu de l'espace qui séparait les deux camps. Le butin fut immense. Plusieurs villes aussitôt se rendirent à lui volontairement. Une seconde victoire, remportée sur les mêmes chefs, et sur la nouvelle armée qu'on avait mise sur pied avec grande peine, rendit Scipion maître absolu de la campagne. Lélius et Masinissa poursuivirent Syphax , qui fut fait prisonnier dans un combat; après quoi ils assiégèrent et prirent la capitale de son royaume. Ce fut pour lors qu'arriva la fameuse histoire de Sophonisbe. Syphax fut mené à Rome. Dès qu'on y eut
appris la nouvelle d'un succès si complet, le peuple se répandit aussitôt dans tous les temples pour en rendre grâces aux dieux.
Annibal ^ reçut en même temps des ordres de Cartilage, qui l'obligeaient de partir sur- le-charap. La face des affaires était bien changée en Italie. Il y avait reçu plusieurs échecs qui l'avaient extrêmement affaibli. 11 avait eu la douleur de voir prendre presque à ses yeux Capoue par les Romains, sans que sa marche vers Rome eût pu les arracher de ce siège. Il s'en approcha inutilement, et cette parole alors lui échappa "* , « que les « dieux lui ôtaient tantôt la pensée, tantôt le pouvoir de prendre Rome. » Ce qui lui fit plus de peine fut d'apprendre que , dans le temps même qu'il était aux portes de la ville , il était parti une recrue pour TEspagne. Mais ce qui acheva de le déconcerter fut la défaite entière de l'armée d'Asdrubal son frère, qu'il n'apprit que par la tête de ce général, qui fut jetée dans son camp. Il fut donc forcé de se retirer dans les extrémités de l'Italie. C'est la qu'il reçut les ordres de Carthage , qu'il ne put entendre sans pousser des soupirs et sans presque verser des larmes , frémissant^ de colère de se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus de regret en quittant son pays natal, qu' Annibal en sortant d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie , accusant les dieux et les hommes de son malheur, et prononçant contre lui-même mille exécrations , de ce qu'au sortir de la bataille de Cannes il n'avait pas conduit à Rome ses soldats, encore tout fumants du sang des Romains.
Quand il fut arrivé en Afrique ^ , il proposa à Scipion une entrevue. Ou convint du temps et du lieu. Ces deux capitaines, nonseulement les plus illustres de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, demeurèrent quelque temps
* Ut. Mb. 30, n. 10. gis mœstum abisse feront, qiiam AniiU
' <( Andlta vox Annibalif fertur, Po- baiera hostium terra cxccdciitcm. Res-
liundic sibi urbi» Romœ modo mentem pexisse suîpe Italiie liltora , dcos houii-
non darl , modo fortunam. » (Lit. lib. nesqae accusnntcni , in «c quoque ac
'JC,n. II.) suumipsius caput exsecratum , quod nuu
•* « Frendens , gcmenique, oc tIx In- cnientum ali cnnucnsi Victoria uiilitem
irymis temperans, dicitur legatorum Romam duxisnet. » (Id. lib. 30, n '20.)
vrrba aadls«e... Raro qnemqanm nliuin , * Id. Ibid. n *29, 30. pa'.rium cxtitii causa rcliaqiirnlcm, ma-
20 TJtAITE I>ES ETUDES.
en silence, comme étonnés à la vue l'un de Tautre , et occupés d'une mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la parole ; et, après avoir loué Scipion d'une manière fine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de la guerre et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux vaincus, m'exhortait à ne se laisser pas éblouir par l'éclat de ses victoires : que quelque heureux qu'il eût été jusque-là , il devait appréhender l'inconstance de la fortune ; que, sans en chercher bien loin des exemples, il en était, lui-même qui lui parlait, une preuve éclatante : que Scipion était alors ce qu'Annibal avait été à ïrasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il était le maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et toutes les îles qui sont entre l'Afrique et Tltalie; qu'il fallait bien se résoudre, puisque l-es dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains maîtres sur mer et sur terre de tant de royaumes étrangers.
Scipion ï répondit en moins de paroles, mais non avec moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques galères romaines avant que la trêve lut expirée. Il rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux des deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils qu illui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en ajouterait encore quelques-unes pour punition d'avoir rompu la trêve.
Chacun des généraux * exhorta donc ses troupes. Annibal rap» portait toutes les victoires qu'il avait remportées sur les Romains , tous les chefs qu'il avait tués , toutes les armées qu'il avait taillées en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les succès qu'il avait eus dans l'Afrique, etFaveu que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant demander la paix ; et il disait tout cela d'un air et d'un ton de
• Liv Ub. 30, n SE. — ' Id. ib. s. 33-
TBAITE DES ETUDES. 21
vainqueur ^ Jamais motifs de bien combattre ne furent plus puissants. Ce jour allait mettre le comble à ia gloire de l'un ou de l'autre des chefs , et décider qui , de Rome ou de Carthage " , donnerait la loi aux nations.
Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur des deux armées ^. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien de ce qui devait contribuer au gain de la bataille. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin obligés de prendre la fuite en laissant vingt mille des leurs sur le champ de bataille ; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva pendant le tumulte ; et étant rentré dans Carthage après trente-six ans d'absence , il avoua qu'il était vaincu sans ressource , et que Carthage n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander la paix , à quelques conditions que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges , et assura qu' Annibal s'était surpassé lui-même dans cette journée , quoique le succès n'eût pas répondu à son courage.
Pour lui 4 , il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre à Carthage , pendant que lui-même allait conduire la flotte jusqu'au pied de ses murailles. Il n'en était pas éloigné , lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de bandelettes et de branches d'olivier. Il portait dix ambassadeurs des plus considérables de Carthage, qui venaient implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le venir trouver à Tunis , où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil. La plupart étaient assez d'avis qu'il rasât Carthage, et qu'il traitât ses habitants avec la dernière sévérité. Mais la vuo du temps que durerait le siège d'une ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait occupé à ce siège , le firent pencher vers ia
• « CeUus hapc corpore , vultaque ita reiit , antt crastinum uoctem acilurcj. »
a:(o , Dt Ticisse jam crederts , dlcebat. » (Ibid.) (Lm. lili. 30, D. 32.) > Ibid. n. 34, 36.
> it.;>ru' aa Cui tlmgo Jnra gcutibus da- * Ibid. n. 36 3S
22 TKAITÉ DES ETUDES.
douceur. Il leur accorda une trêve, pour leur laisser le lenips d'envoyer à Rome.
Les députés ' y étant arrivés , et ayant exposé le sujet de leur voyage, le sénat et le peuple donnèrent un plein pouvoir à Scipiou , et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du traité. La paix fut donc conclue. Les Carthaginois remirent à Scipion plus de cinq cents vaisseaux , qu'il fit brûler à la vue de Carthage : spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la tête aux alliés du nom latin, et pendre les citoyens romains qui lui furent rendus comme transfuges.
Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré dix-sept ans ». Scipion retourna à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique qu'on eût encore vu. Il n'y manqua que la présence du roi Syphax, qui était mort k Tivoli quelques jours auparavant. Le surnom (ÏJfrlcaui lui fut donné ; on ne sait si ce fut par l'armée , ou par le peuple , ou j>ar ses amis et ceux de sa famille. Quoi qu'il en soit , il est le premier à qui l'honneur de prendre le nom d'une nation vaincue ait été accordé.
Guerre contre Philippe, roi de Macédoine.
Cette guerre commença immédiatement après que celle de Carthage eut été terminée , et elle ne dura que l'espace de quatre ans. La seconde guerre punique fut l'occasion et la cause de celleci. Philippe, selon la coutume des princes politiques quirèglent leur conduite sur leurs intérêts , et qui , dans leurs entreprises , consultent moins l'équité que l'utilité, voyant aux mains deux peuples aussi puissants 3 qu'étaient les Carthaginois et les Romains , avait attendu pour se déclarer que la fortune elle-même se déclarât, bien résolu de se ranger du côté du plus fort. Il était
' Liv. lib. 30, n. 40 43. riam esse , incertis adhuc viribas, fluc-
2 Id. ib. n. 45. tuatus animo fuerat. Posteaquam terlia
' X lu hanc dimicationem duoi'um jam pugnra , tertia Victoria cam Pœnis
opiilentissimorura in terris populoium erat, ad fortunam incliaavit, legatosque
oinnes reges gentesque animos intende- ad Anuibalejn misit. » (Lit. lib. 23 ,
rant : inter quos Philippus , Macedonum n. 33.)
i'<.»... Is, utrias populi mallet victo»
d'autant plus intéressé dans cette guerre, que l'Italie se trouvriit assez près de ses États , qui n'en étaient séparés que par la mer d'Ionie. Trois victoires considérables, remportées de suite par Annibal, lui firent ju^er quela guerre se termiueraità son avantage , et le déterminèrent à embrasser le parti de ce dernier '. Il lui envoya donc des ambassadeurs. Le bonheur des Romains voulut qu'à leur retour ils fussent surpris chargés des lettres d'Annibal pour Philippe, et conduits à Rome. C'était peu de temps après qu'on y avait appris la sanglante défaite de Cannes. Le sénatcomprit quel surcroît de danger ce serait que la guerre de Macédoine ajoutée à celle de Carthage». Cependant, loin de succomber à une telle crainte , les Romains ne songèrent qu'aux moyens de porter la guerre en Macédoine , pour empêcher Philippe de passer en Italie. La prise des ambassadeurs leur en donna le temps. Il fallut que Philippe en envoyât de seconds , qui lui rapportèrent enfin le traité qu'ils avaient conclu avec Annibal. Polybe ^ nous l'a conservé tout entier : il mérite d'être lu. Il y est fait mention de tous les dieux de l'un et de l'autre parti , sous les yeux desquels se faisait ce traité; et il y est marqué expressément que c'était du secours des dieux qu' Annibal attendait l'heureux succès de la guerre.
Les Romains ne manquèrent pas d'envoyer contre Philippe une flotte, qui lui lit perdre l'envie de passer en Italie, en l'obligeant de songer à défendre son propre pays. Tout le temps que dura la guerre punique se passa en différentes expéditions que ce prince fit dans la Grèce, où, sous prétexte de soutenir les Achéens contre les Étoliens leurs ennemis , il se rendit maître de plusieurs villes assez considérables.
Dès qu'à Rome 4 la paix eut été conclue avec les Carthaginois, la première affaire qu'on y mit en délibération fut celle qui regardait Philippe. Les plaintes d'Athènes qui implorait le secours des Romains y donnèrent lieu. Il fui décidé qu'on déclarerait la guerre à Philippe. Rome , toujours attentive à ce qui
' Ut. llb. 23 , n. 33 , 31 et 38 , 39. extcmplo agitaretur quemadmodum iilf ro
ï '« Gratis cura patres incessit, cor- infcreudo bcllo avertcrent ab Halin lins-
Dciitcs qaanta rix tolerntitilius punicura tcni. » (Li». lib. 23, u. .38.) I)ellum macedonici bclli moles instarct. ^ polyl». |. 7, pag. fi02. Cui tamen adco non /lucoubucrunt , ut * Mr. lib. 31 , n. I , etc.
24 TRAITÉ DES ÉTUDIiS.
regarde la religion ' , surtout dans le commencement des nou velles guerres , ne manqua à rien de ce qui avait coutume de se pratiquer en pareille occasion, et ordonna des prières publiques et des sacrifices dans tous les temples des dieux.
I.e consul chargé du département de la Macédoine partit dès le commencement du printemps. Je ne rapporterai ici aucun détail de tout ce qui se passa pendant le cours de cette guerre. On parla plusieurs fois de paix , et il y eut plusieurs entrevues , mais toujours inutilement. Une dernière action décida du sort de Philippe ^ : ce fut la bataille de Cynocéphale. T. Quintius Flamininus, proconsul, com/nandait l'armée des Romains. Celle des Macédoniens fut vaincue, et le roi obligé de prendre la fuite. Son premier soin , dans ce moment de trouble et de confusion, fut d'envoyer à Larisse brûler tous ses papiers, de peur qu'ils ne nuisissent à ses alliés et à ses amis, si les Romains venaient à s'en rendre les maîtres ; et Polybe ^ fait remarquer cette attention comme une preuve de la sagesse et de la prudence de ce prince dans l*adversité; au lieu que d'abord ses succès heureux, l'ayant rempli de vanité et d'orgueil, avaient fait dégénérer sa conduite, sage et modérée dans les commencements , en un gouvernement violent et tyrannique.
Philippe 4 songea alors véritablement à faire la paix. Il y trouva beaucoup de disposition de la part de Flamininus , parce qu'on savait , à n'en pouvoir douter, qu'Antiochus , roi de Syrie , songeait à passer en Europe et à déclarer la guerre aux Romains. Les conditions furent les mêmes que celles qu'on avait déjà proposées auparavant, et, entre autres, que toutes les villes des Grecs, tant en Europe qu'en Asie, jouiraient de la liberté, et que Philippe ferait sortir les garnisons de celles dont il s'était emparé. Ce traité fut ratifié à Rome, où son fils Démétrius , qu'il y avait envoyé en otage, demeura encore quelques années après que cette grande affaire eut été conclue , et s'y lia d'une amitié particulière avec les Romains.
Le courrier ^ qui était chargé de la ratification du traité nr-
■I '< Civitas religiosa , in principiis 3 Polyb. 1. I7,pag. 767,
maxime novorum bellorum , decrevit ^ Liv. lib. 33 , n. 1 1 , etc
«upplicationes, etc. » (Liv. lib. 31, n. 9.) * W. ibicl. n. 30 33,
•^ Id. lib 33, n. 710.
TBAITÉ DES ETUDES. $5
riva fort à propos eu Grèce dans le temps qu'on était près de célébrer les jeux solennels à Corinthe. La curiosité naturelle aux Grecs pour ces sortes de spectacles, et la situation commode du lieu , où l'on pouvait aborder par mer des deux côtes , rendait toujours rassemblée fort nombreuse : mais l'impatience d'apprendre quel serait à l'avenir le sort de toute la Grèce y avait attiré pour lors un concours incroyable de peuple. Quand les Piomains, au jour marqué, eurent pris séance, le héraut s'avança dans l'arène; et, après que par le son de la trompette on eut imposé silence à toute l'assemblée, il prononça à haute voix les paroles suivantes : Le sénat et le peuple romain, et T. QuintiuSj général % ayant vaincu le roi thilippe et les Macédoniens , ordonnent que les peuples de la Grèce vivront désormais sous leurs lois , libres et exempts de toute servitude; et il fit en même temps le dénombrement de tous les peuples qui avaient été assujettis à Philippe. Une nouvelle si heureuse et si inespérée paraissait plutôt un songe qu'une réalité. On n'osait en croire ni ses yeux ni ses oreilles , et chacun voulait voir encore et entendre le héraut pour s'assurer par soimême de son propre bonheur. Quand la chose fut bien certifiée, il s'éleva de si grands cris de joie, et ils furent tant de fois réitérés , qu'il parut " évidemment que de tous les biens il n'y en a aucun dont les hommes soient plus vivement touchés que de la liberté. On célébra les jeux à la hâte et fort rapidement, personne ne s'y intéressant plus et ne daignant y prêter la moindre attention , tant une seule joie avait étouffé dans les esprits le sentiment de tout autre plaisir. Quand les jeux furent finis , tous presque coururent en foule vers le général romain ; en sorte que, chacun s'empressant d'approcher de son libérateur, de le saluer, de lui baiser la main , et de jeter sur lui des couronnes et des festons de fleurs , il aurait été dans quelque danger pour sa santé si la vigueur de l'âge ( car il n'avait guère que trente trois ans), et la joie d'une journée si glorieuse, ne l'a-
^ Impcrutor. nniml ncc ocull spectnculo intcnti es-
) « 1}t facile appareret , nibll omnium sent; udco unum gitudium pra>occupn-
bonorom multitudiui Kratius, quam li- verut omnium aliaram teasum volupta-
brrtatem , esse. Ludicrum deiade ita tum. » (Liv. 11b. 33 , d. 3'2.^ raptim peractum est, ut aullluf d<!C ^
50 TllAlTE DES ETUDES.
valent soutenu, et mis en état de résister à toutes ces fatigues.
Guerre contre Ântiochus , roi de Syrie.
Les Romains S qui jusque-là avaient prudemment dissimulé leur mécontentement, et fermé les yeux sur plusieurs entreprises d'Antiochus , pour ne point avoir en même temps deux ennemis puissants sur les bras , commencèrent à lui parler plus nettement dès qu'ils se virent délivrés de la guerre contre les Macédoniens , et lui firent dire » qu'il eût à sortir des villes d'Asie qui avaient appartenu à Philippe ou à Ptolémée ; qu'il laissât les villes grecques vivre en liberté, et qu'il ne songeât point à entrer en Europe , ni à y faire passer des troupes.
Ce prince^, déjà assez porté de lui-même à la guerre, y était encore poussé fortement par les sollicitations violentes des Étoliens , et par les conseils d'AnnibaH , qui s'était retiré chez lui depuis que les Romains , avertis de ses intrigues secrètes et de ses intelligences avec le roi df Syrie, avaient, contre le sentiment de Scipion , demandé aux Carthaginois de leur livrer cet ennemi implacable de Rome, qui ne pouvait souffrir la paix, et qui causerait infailliblement la ruine de sa patrie ^. Enfin Antiochus se déclara ouvertement, fit entrer ses troupes dans la Grèce , et prit plusieurs villes.
Alors les Romains 6, qui s'attendaient depuis longtemps à cet événement, lui déclarèrent la guerre dans les formes , après avoir consulté les dieux sur le succès de cette entreprise, et avoir imploré leur secours par des prières publiques et des sacrifices.
L'avis d'Annibal , dans un conseil général qui se tint sur les résolutions qu'il fallait prendre , avait été qu' Antiochus fît partir sur-le-champ sa flotte pour débarquer des troupes en Italie ; et il s'offrait de la commander pendant que le roi demeurerait en Grèce avec son armée , faisant toujours mine et se tenant effectivement toujours prêt à y passer lorsqu'il en serait temps. Cet avis fut négligé , aussi bien que tous ceux qu'il donna en-
ï Liv. lib. 33, n. 44, 45. « Id. lib. 35, n. 19.
2 Id. lib. 34,n. 58. & Ibid. n. 42.
\ Ibid. n. 60 , etc. • Id. lib. 36 , n. I , etv-
core depuis ; et , soit déflance , soit jalousie et crainte qu'un étranger n'eût toute la gloire de cette intreprise, il ne fit aucun usage d'Annibal , qui aurait dû lui tenir lieu d'une armée eu» tière.
Outre cela , ce prince , enflé mal à propos du premier succès de ses armes , et oubliant tout d'un coup les deux grands projets qu'il avait formés , de faire la guerre aux Romains * et de délivrer la Grèce , se laissa emporter à une passion qu'il conçut pour une tille de Chalcis , passa le quartier d'hiver dans cette ville à célébrer ses noces au milieu des festins et des réjouissances, et énerva par ce séjour les forces et le courage de ses troupes.
La campagne suivante s'en ressentit. Ces troupes, amollies par les plaisirs et la bonne chère , ne purent tenir devant celles des Romains , et furent battues en plusieurs occasions. Le roi lui-même , fuyant de ville en ville et de contrée en contrée , et toujours vivement poursuivi, fut enfin obligé de repasser en Asie. Sur mer, sa flotte n'eut pas un meilleur succès.
L'année suivante* , on nomma pour consuls L. Cornélius Scipion et C. Lélius. Scipion l'Africain s'offrit de servir sous son frère en qualité de lieutenant, au cas qu'on voulût lui donner pour département la Grèce sans tirer les provinces au sort, comme c'était la coutume. Cette proposition causa une grande joie au peuple, persuadé qu'il était que Scipion vainqueur serait d'une plus grande ressource pour le consul et l'armée romaine qu*Annibal vaincu pour Antiochus. Sa demande lui fut donc accordée presque d'un consentement universel , et cinq mille vieux soldats qui avaient servi sous lui le suivirent en qualité de volontaires.
L'effet répondit à l'espérance. Le consul ^ se prépara à porter la guerre en Asie. Il fallait auparavant s'assurer des dispositions de Philippe, par le pays duquel l'armée devait passer. On le trouva très-bien intentionné. Il fournit aux troupes tous les rafraîchissements nécessaires. Il se piqua surtout de traiter les généraux et les officiers avec une magnificence royale. Il les
« U». lili ao, n. II.— î W. Iil).:t7, n. I ct4. — ■> I.lv. lih. 37, n. T.
accompagna non-seulement dans la Macédoine, mais dans h Thrace, et jusqu'à l'Hellespont.
Antiochus ' ût beaucoup d'efforts pour engager dans son parti Prusias , roi de Bithynie, en lui faisant craindre pour lui-même ^s suites des conquêtes de Scipion, et lui représentant que le iessein des Romains était de détruire tous les royaumes de la terre pour y établir leur seul empire *. Les lettres des Spicions qui lui furent rendues dans ce même temps, et l'arrivée de l'ambassadeur romain qui survint fort à propos lorsqu'il délibérait, firent plus d'impression sur son esprit que les raisons et les promesses d' Antiochus. Il sentit combien il était et plus sûr et plus utile pour lui d'entrer en alliance avec les Romains, et il la conclut sur-le-champ.
I Plusieurs échecs qu' Antiochus ^ avait reçus et par terre et par mer le firent songer sérieusement à la paix. La grandeur d'âme de Scipion l'Africain 4, la modération avec laquelle il avait usé de ses victoires en Espagne et en Afrique, et le haut point de gloire où il était parvenu et dont il devait être rassasié, lui faisaient espérer de trouver par son canal plus de facilité dans sa négociation : outre qu'il avait entre les mains le fils de ce général , qui apparemme»^ Jit été fait prisonnier dans quelque combat; et il offrait G'</ le rendre à son père sans rançon, si la paix se concluait. Les Romains, accoutumés à ne jamais rien rabattre des conditions qu'ils avaient une fois proposées , s'en tinrent à celles qui avaient été offertes dès le commencement de la guerre : ainsi la négociation fut sans effet. Scipion , pour répondre à l'honnêteté d' Antiochus, lui fit dire que, comme père et particulier, il ne manquerait aucune occasion de lui marquer sa reconnaissance ; mais qu'il ne devait rien attendre de lui comme homme public et commandant : qu'au reste , le seul conseil qu'il pouvait lui donner comme ami était de renoncer à
' Liv. lib. 37. n. 25. spem habebat ; praefcrquam quod et
^ « Venire eos ad omaia régna toi- magnitude anirai, et satietns gloriae ,
lenda, ut nullum usqnamorbisterrarum placabilem eum maxime faciebat : ao-
nisi Romanum imperium esset. » (Liv. tumque erat gentibus qui victor ille iu
lib. 37 , n. 25.) HifpanLa , qui deinde in Africa fuisaet. »
3 Ibid n. 34-36. (Id. ibid. n. :14.'
* a In Scipione Africano maximam
la guerre, et de ne refuser aucune des conditions de paix qu'on iui offrait.
Les Romains ' firent une marche de plusieurs jours pour cherclier et atteindre l'ennemi. Le roi était campé à Thyatire. Il apprit que Scipion l'Africain était demeuré malade à Élée : il lui renvoya son fils. La joie de revoir un fils tendrement aimé ne fit pas moins d'impression sur le corps que sur l'esprit de ce père*. Après l'avoir tenu longtemps embrassé et satisfait sa tendresse , « Allez , dit-il aux députés, assurer le roi de ma re- « connaissance, et dites-lui que pour le présent je ne puis lui en « donner d'autre marque que de lui conseiller d'attendre, pour « donner le combat , que je sois retourné au camp. »
Cependant le consul avançait toujours^ Enfin il arriva près de l'armée d'Antiochus. Celui-ci la tint plusieurs jours dans son camp sans vouloir hasarder la bataille. L'hiver était proche, et le consul craignait que la victoire ne lui échappât des mains. Voyant donc ses troupes pleines d'ardeur, il les mena contre l'ennemi. Le combat fut long et opiniâtre : mais enfin la victoire tourna entièrement du côté des Romains. Le roi perdit en celte journée cinquante mille hommes de pied et quatre mille de cavalerie , sans compter les prisonniers. 11 se retira en désordre avec le peu de troupes qui lui restait, d'abord à Sardes, puisa Apamée. Cette victoire fut suivie de la reddition des plus fortes villes de l'Asie.
II arriva bientôt après* des députés de la part d'Antiochus, qui avaient ordre d'accepter telles conditions de paix qu'il plairait aux Romains de lui imposer. Ce furent les mêmes qui, avaient été proposées dès le commencement : que le roi céderait tout ce qu'il possédait en Europe, et toutes les villes qu'il avait dans l'Asie en deçà du montTaurus , qui servirait désormais de bornes à son royaume : qu'il payerait au peuple romain, pour les frais de la guerre, quinze mille talents euboïques, et quatre mille au roi Eumène; mais qu'avant tout il livrerait Annibal , sansquoi les Romains n'écouteraient aucune proposition.
' IbJd. n. 37. dium fuit. » (lav. lib 37, n. 37.)
' '< Non noliirn nnlmo palrio Rrrituiii ^ l/iv. lili. 37, n. 2H-M. muDUR, fedcorpori (junque snlubre i{uu- * Ibid. a. 4&-
30 TRAITR DKS ETUDES.
Annibal trouva le moyen de s'échapper. Ce traité» fut ratifié à Rome. L'honneur du triomphe fut accordé à L. Scipion , et il prit le surnom à' Asiatique.
Fin et mort de Scipion.
Quelque droiture et quelque désintéressement que Scipion > eût fait paraître dans la guerre d'Antiochus , il ne laissa pas d'être accusé d'avoir eu des intelligences avec ce prince. Quelque temps après son retour à Rome, les deux Pétillius, tribuns du peuple , l'appelèrent en jugement. ïls disaient qu'Antiochus lui avait rendu sonfiis sans rançon , et lui avait fait la cour comme à celui qui décidait seul à Rome de la paix et de la guerre : que dans la province il avait eu auprès du consul l'autorité d'un^^J dictateur plutôt que la soumission d'un lieutenant : que sonajH motif, en partant pour cette guerre , avait été de persuader à la Grèce, à l'Asie , et à tous les peuples de l'Orient , ce qu'il avait déjà fait connaître à l'Espagne, à la Gaule, à la Sicile, et à l'Afrique; savoir, qu'un homme seuP était l'appui et lô soutien de l'empire; que Rome, maîtresse de l'univers, devait sa gloire et sa sûreté à Scipion; qu'un seul mot de sa bouche avait plus d'autorité que ni les arrêts du sénat ni les ordres du peuple. Enfin, ne trouvant point de prise sur sa vie, qui était irréprochable, ils tâchèrent de rendre sa puissance odieuse.
Scipion, sans dire un seul mot des chefs dont il était accusé , fit un discours si magnifique sur les grandes entreprises qu'il avait heureusement terminées, que tout le monde convint que jamais éloge n'avait été ni plus pompeux ni plus véritable. Car il rapportait ces actions avec la même élévation d'esprit et la même grandeur d'âme qu'il avait montrée en les faisant*; et l'on n'était point blessé de l'entendre lui-même se louer, parce que c'était la nécessité de se défendre et non le désir de se faire valoir, qui le faisait parler de la sorte. Tout le temps se passa
' Liv. lib. 37 , n. 58. iHvidia , qua possunt , argent, m (Liv. lib
2 Id.lib. 3S,n. 50-53. 3S , n SI.)
3 « Unum hominem caput columenque * « Dicebantur enira ab eodem animo Impcrii romani esse : sub umbra Scipionis ingenioque, a quo gesta erant : et aurium civitatem dominam orbis terrarum la- fastidium aberat , quia pro periculo, fere : uutus ejus pro decretis patrum , non in gloriam referebantur. m (Id. lib. 38, pro populi jussis esse. Infamia intactum , n. 50 )
en discours; et, la nuit étant survenue, le jugement fut remis à un autre jour.
Quand ce jour fut arrivé, Scipion parut avec une foule de clients et d'amis ; et , ayant fait faire silence , « Ce fut à pareil jour que « celui-ci , dit-il en s'adressant aux tribuns du peuple et aux * citoyens, que je vainquis Annibal et les Carthaginois auprès de « Cartilage. Comme donc il n'est pas juste de le passer en dispui tes et en contestations , je vais de ce pas au Capitole rendre « grâces de cette victoire à Jupiter, à Junon, à Minerve, et à r, tous les dieux qui habitent le Capitole. Accompagnez- moi « dans ce devoir de religion et de reconnaissance , tous tant " que vous êtes qui en avez le temps , et priez les dieux de vous « donner des chefs qui me ressemblent , s'il est vrai que depuis « l'âge de dix-sept ans, de même que vous avez prévenu en « moi les années par vos dignités , j'ai tâché aussi de prévenir « vos suffrages par mes services. » Après avoir ainsi parlé, il prit le chemin du Capitole, où toute l'assemblée le suivit, jusqu'aux greffiers et aux huissiers des tribuns, qui se virent abandonnés de tout le monde, excepté de leurs esclaves. Ce fut là le jour le plus glorieux de la vie de Scipion ; et, à juger de ce qui fait la véritable grandeur, il avait quelque chose de plus éclatant et de plus mémorable que celui oii il entra dans Rome triomphant de Syphax et des Carthaginois.
Depuis ce jour, qu'on peut regarder comme le dernier d'une si belle vie, il se retira à Literne, pour éviter la jalousie et la malignité de ses accusateurs, avec résolution de ne se point trouver au jugement de sa c^use, qui avait été remise. Il avait l'âme trop haute», et avait jusque-là soutenu un trop grand personnage dans la république, pour pouvoir s'abaisser à celui de su ppl i ant et d'accusé .
Quand le jour du jugement fut venu, L. Scipion, son frère, rejeta la cause de son absence sur une maladie fâcheuse qui ne lui permettait pas de venir à Rome. Ses accusateurs, prenant occasion de sa retraite pour le rendre encore plus odieux au peuple, demandèrent qu'on l'arrachât de sa maison de
' « Major animas et fortaaa erat, ac e«sc sciret, et submittere se in humilita- «ni<j'»ri fortiiniB aMmiiii, quara ut rcus temcausaro(1!ceaUam.w(Liv. I. 38, a. 6SJ
campagne , et qu'on l'amenât de force à Rome , pour y venir répondre aux accusations dont il était chargé. ïib. Sempronius Gracclius, l'un des tribuns du peuple, et qui avait toujours été ennemi de Scipion, ne pouvant souffrir une telle indignité, se déclara en sa faveur; et, plein d'indignation contre se? collègues , « Quoi ! tribuns , dit-il , ce vainqueur de l'Es- « pagne et de l'Afrique sera sous vos pieds ! N'a-t-il défait quatre « généraux carthaginois, taillé en pièces et mis en fuite qua- « tre grandes armées dans l'Espagne; vaincu Syphax, Anni « bal et Antiochus (car son frère veut bien lui laisser parti tager avec lui l'honneur de cette dernière victoire), que pour « succomber à la haine et à l'envie des deux Pétillius? N'y « a-t-il donc point de mérites ^ , point d'honneurs qui puis- * sent procurer aux grands hommes une retraite assurée, et « comme un asile sacré et inviolable, où leur vieillesse, si « l'on ne peut se résoudre à la respecter, soit au moins à cou- « vert d'insulte et d'outrage ? » Ce discours fut reçu avec un applaudissement général ; et le sénat, peu après, fit faire àea remercîments à Sempronius de ce qu'il avait préféré l'intérêt public à son ressentiment particulier. Les accusateurs, ne pouvant soutenir les reproches qu'on leur faisait de tous côtés , se désistèrent de leur poursuite.
Scipion passa le reste de sa vie à Literne , sans regretter le séjour de Rome ; et il s'y fit lui-même élever un tombeau , pour n'être point inhumé dans une patrie ingrate. Mort crjnnîbal.
Annibal, ne se croyant plus en sûreté dans les États d'Antiochus , s'était retiré chez Prusias , roi de Bithynie. Mais les Romains » ne l'y laissèrent pas en repos, et députèrent Quintius Flamininus vers ce roi pour se plaindre de ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne fut pas difficile à Annibal de deviner quel était le sujet de cette ambassade , et il n'attendit pas q^u'on le livrât à ses ennemis. D'abord il essaya de se sauver par la fuite : mais il s'aperçut que les sept issues cachées qu'il avait
• « Nullisne meritis suis, niillis vea- senectus eorum considat? » (Lit. H»- 38,
tris honoribus , unquam in arcem tutam , n. 53.) »t velut sanctam, clari viri pervenient; 2 Lir. lib. 39, n. » î.
»bî , si non veaerabilis , inviolata salteTi
TRAITÉ DES ÉTUDES. 3à
fait faire à son palais étaient occupées par les soldats de Prusias, qui voulait faire sa cour aux Romains en trahissant son hôte. Il se fît donc apporter le poison qu'il gardait depuis longtemps , pour s'en servir dans l'occasion; et, ie tenant entre ses mains , « Délivrons , dit-il , le peuple romain d'une inquiétude « qui le tourmente depuis longtemps, puisqu'il n'a pas la pa- « tience d'attendre la mort d'un vieillard. La victoire que rem- « porte Flamininus sur un homme désarmé et trahi ne lui fera « pas beaucoup d'honneur. Ce jour seul fait voir combien les « Romains ont dégénéré. Leurs pères avertirent Pyrrhus de se « garder d'un traître qui voulait l'empoisonner, et cela dans le « temps que ce prince leur faisait la guerre dans le cœur de « l'Italie ; et ceux-ci ont envoyé un homme consulaire pour en- « gager Prusias à faire mourir, par un crime abominable , son « ami et son hôte! » Après avoir fait des imprécations contre Prusias, et invoqué contre lui les dieux protecteurs et vengeurs des droits sacrés de l'hospitalité, il avala le poison , et mourut. Telle fut la fin des deux plus grands hommes de leur siècle , qui tous deux succombèrent à la jalousie de leurs ennemis , et éprouvèrent l'ingratitude de leur patrie.
Guerre contre Persée, dernier roi de Macédoine.
Persée avait succédé à Philippe, son père, dans le royaume de Macédoine. 11 s'était écoulé près de vingt ans depuis la paix accordée à Antiochus.
Les Romains' , après avoir longtemps dissimulé plusieurs sujets de mécontentement qu'ils avaient contre Persée , résolurent enfin de lui faire la guerre , s'il ne leur donnait satisfaction. Ce prince était sans honneur et sans religion ; et, pour parvenir à ses fins», il ne craignait point d'employer les calomnips, les meurtres et les empoisonnements. Aveuglé et corrompu par les flatteries des courtisans, il se croyait un grand homme de guerre, capable de teni^r tête aux Romains. C'est pourquoi il répondit à leurs députés avec une hauteur et une fierté qui les obligea de lui déclarer la guerre sur-le champ. Quelques heu-
' l.iv lib. 42, D. 25-31. sari scclern Introcinioram ac Tencflrlo-
^ M Hnoc pcr omoia rJnndettlnil graf. rum cernebant. »(Liv. lih. A2. n. In.)
reux succès qu'il eut dans la première campagne ne servirent pas peu à lui enfler le courage. Cependant» il suivit le conseil ' qu'on lui donna de profiter de l'avantage qu'il avait remporté dans un combat pour obtenir des conditions de paix plus favorables , plutôt que de tout risquer sur une espérance incertaine. Il fit donc faire au. consul ^ des offres assez avantageuses. Dans le conseil de guerre qu'on tint sur ce sujet, la constance romaine4 l'emporta. Le caractère de la nation pour lors était de montrer beaucoup de courage et de grandeur d'âme dans les disgrâces, comme aussi l'on se piquait dans la prospérité de faire paraître beaucoup de modération. La réponse qu'on donna au roi fut donc qu'il n'avait de paix à espérer qu'en s'abandonnant entièrement à la discrétion du peuple romain, et en lui laissant la décision de son sort. Toute espérance d'accommodement étant perdue, on se prépara de part et d'autre à continuer la guerre. Le nouveau consul^ pénétra jusque dans la Macédoine, et alla attaquer le roi dans son propre pays. Cependant , comme les choses traînaient beaucoup plus en longueur qu'on ne s'y était attendu, les Romains entrèrent dans une grande inquiétude.
Paul Emile ^ ayant été nommé consul , et chargé de la guerre contre Persée , on conçut de meilleures espérances. Il se mit en état de les remplir. Avant son départ, il crut devoir parler au peuple; et il le pria de vouloir bien ne point ajouter foi aux bruits vagues qui se répandraient contre sa conduite : qu'il était une espèce de gens osifs et désœuvrés qui , du fond de leur cabinet, faisaient la guerre fort à leur aise , et qui , si l'on ne suivait pas leurs vues et leur plan, censuraient le général dans les cercles et dans les assemblées , et lui faisaient son procès ; qu'il ne refusait pas de recevoir des avis , mais qu'il fallait être sur les lieux pour les lui donner.
Quand il fut arrivé en Macédoine 7, et qu'il se vit tout pics
' Liv. lib. 42, n. 62. < « Romana, constantia vicit in cou-
■^ « Ausi sunt quidam amicorum con- cilio. Ita tam mos erat , in adversis vul-
silium dare , ut secunda fortuna in con- tum secundae fortunae gerere , moderar}
ditiones honestae- pacis uteretur , potius animes in secundis. » (Ibid)
quam spe vana erectus in casum irrevo- * Id. lib. 44 , u. I , etc.
cabilemse daret. » (Liv. lib. 42. n. 62.) e Id. ibid n. 17-22.
2 Publius Licinius Crassus. ' Ibid. n. 36.
des ennemis , les troupes pleines d'ardeur demaudérent à les attaquer sur-le-champ; et un jeune officier de grand mérite, nommé Nasica , le pressa de profiter de Toccasion pour ne pas laisser échapper un ennemi dont les fuites et les retraites précipitées avaient donné tant d'exercice à ses prédécesseurs. Il loua l'ardeur du jeune officier et des soldats, mais il ne se rendit pas à leur désir, La marche avait été longue et pénible dans un jour d'été fort chaud, où la poussière, la soif, la lassitude, et l'ardeur du soleil en plein midi , avaient extrêmement fatigué l'armée. Il ne jugea donc pas à propos d'envoyer au combat des troupes ainsi affaiblies et épuisées , contre des ennemis qui , étant frais et reposés , avaient toute leur force.
Quelques jours après , la bataille se donna '. Paul Emile y fit paraître toute la sagesse et tout le courage qu'on devait attendre d'un chef si expérimenté. L'opiniâtre résistance des ennemis montra qu'ils n'avaient pas entièrement dégénéré de leurancieùne réputation. Le grand choc fut contre la phalange macédonienne, qui était une espèce de bataillon carré, hérissé de piques et de lances, et qu'il était presque impossible ('/enfoncer, tant ils étaient accoutumés à joindre tous ensemble leurs boucliers , et à présenter à l'ennemi comme un mur de fer. Paul Emile avouait dans la suite que ce rempart d'airain et cette forêt de piques l'avaient rempli d'étonnement et de crainte ; et que' quelque bonne contenance qu'il fît , il n'avait pu d'abord s'empêcher de sentir quelque doute et quelque inquiétude sur le succès du combat. En effet , toute sa première ligne étant mise en désordre , la seconde, découragée, commençait aussi à plier. Le consul, s'étant aperçu que l'inégalité du terrain obligeait la phalange de laisser des ouvertures et des intervalles , sépara ses troupes par pelotons , et leur ordonna de se jeter dans les espaces vides de la bataille des ennemis , et de ne les plus attaquer tous ensemble de front, mais par troupes détachées, et par différents endroits tout à la fois. Cet ordre , donné à propos, fut cause de la victoire. La phalange, ainsi désunie et séparée, ne put soutenir l'effort des Romains. Ce ne fut plus que meurtre et
' Ll-i Ub. \\ , a. 37-42. l'Iut io ViU Mm. l'uuU.
que carnage; et l'on croit qu'il périt dans ce combat, du côté des' Macédoniens, plus de vingt-cinq mille hommes.
Persée » n'avait pas attendu la fin du combat pour se retirer. Après quelques vains efforts, il se laissa prendre prisonnier, et se rendit au vainqueur. Il le fit avec une bassesse et une lâcheté qui lui attira ;le mépris de tous ceux qui en furent témoins; au lieu que dans un tel état il semblait ne devoir exciter que leur compassion. Il fut mené =" à Rome avec ses enfants, et servit d'ornement au triomphe de Paul Emile.