FABIUS MAXIMUS
Polybe * nous peint admirablement en deux mots le caractère de Fabius, lorsque , rapportant ce qu'on pensa de lui après la belle action par laquelle il avait sauvé Minucius son rival et son
' « Bis inilUes ceaties IIS. acrario con- ' Le peuple romain fut déchargé de
tolit. » (Vbli.. pATBHc. Ub. I , cap. 9.) tout impftt Jusqu'à la guerre d'Antoine «1
Cette somme pouvait monter k vingt' du Jeune César. (Plot.)
rinq millions de notre monnaie. 3 Poljb. pag. 2&5. = 40,916,000 Ir. — L.
48 TBAITE DES KTUUES
ennemi, il dit « qu'alors on reconnut évidemment à Rooie «.quel avantage la prudence d'un général, et un jugement *i ferme et plein de sens, ont sur la témérité et la folle présomp- « tion d*un homme qui n'est que soldat. » Voilà en effet ce qu'on doit surtout admirer dans Fabius , et ce qui fait proprement le général : une sage prévoyance , un profond raisonnement, un plan suivi , un dessein formé , non au hasard , mais sur
des principes fixes et certains, çpaTTi-ytxri Trpovcta.xai Xc-^ioiaÔ;
vouvextî;; qualité dont Polybe*, dans un autre endroit, fait dépendre le succès des grandes entreprises , èàv oùv vw xKTrpâTTTi Tô irporeOÉv, et que Fabius lui-même dit devoir dominer dans un commandant : propediem effecturum , ut sciant homines bono imperatori haud magni fortunam momenti esse , mentem rationemque dominari ».
A cette première qualité Fabius enjoignait une autre, qui le caractérise encore davantage : c'est une fermeté à se tenir au parti qu'il avait pris sur de bonnes raisons; fermeté que rien dans la suite n'était capable d'ébranler , Xo^ta^iô; £çw; : et Plutarque l'exprime à peu près dans les mêmes termes , en disant que Fabius persista toujours dans ses premiers desseins et ses premières résolutions , sans que rien pût ébranler sa fermeté. Annibal, qui était un bonjuge du mérite et de la science militaire, rendit bientôt justice à Fabius, et commença, dit Tite-Live ^, à craindre , lorsqu'il vit que les Romains lui avaient enfin opposé un chef qui faisait la guerre, non au hasard, mais par principes et par règles : qui bellum ratione, nonfortuna, gereret.
Pour mieux comprendre la prudence de Fabius , il faut se remettre devant les yeux l'état des deux armées. Annibal avait battu trois fois les Romains. Ses troupes , pleines d'ardeur et de courage, ne demandaient qu'à combattre. Elles étaient dans un pays ennemi; l'argent et les vivres leur manquaient; leur nombre diminuait tous les jours; toute communication avec Carthage, pour en tirer du secours, leur était coupée. Ainsi elles n'avaient de ressource que dans la victoire. Pour les Romains , les tros défaites précédentes leur avaient presque entièrement abattu U
« Polyb. p. 251. — » LIy. lib. 22, n. 25. - ' Ibid. a. 28.
TBAITE DES ETUDES. 49
courage, et à peine osaient-ils regarder les Carthaginois. Les mener au combat dans cette disposition , c'était les conduire à la boucherie. Il fallait peu à peu, par de légères escarmouches, dissiper leur crainte, leur rendre le courage, les remplir de confiance , et les mettre en état de soutenir leur ancienne réputation. D'ailleurs ni les vivres ni les troupes ne leur manquaient, et tout leur était fourni à point nommé. Voilà ce qui fit prendre à Fabius la sage résolution de nepoint hasarder de combat :
Mais de quelle fermeté n'eut-il pas besoin pour persévérer constamment dans cette résolution ! Les ennemis le raillent ; ses propres officiers et ses soldats lui insultent ; Rome entière se déclare contre lui en lui égalant en autorité son général de la cavalerie, ce qui était sans exemple. Tout cela ne l'ébranlé point : il demeure ferme comme un rocher. Ces railleries , ces insultes , ces traitements injurieux ne sont point des raisons , et ne changent rien dans la situation des affaires ; et , pour changer de plan , il lui faut des raisons , Xo-yiau-o; iç<â;.
Le succès justifia pleinement sa conduite. La justice que lui rendirent et ses citoyens , et les ennemis même , le dédommagea bien avantageusement de tous les bruits qu'on avait répandus contre lui. Parce qu'il consentit à passer pendant quelque temps pour un homme timide et lâche, il a mérité d'être regardé par toute la postérité comme le chef le plus sage et le plus prudent que Rome ait porté. Ainsi il éprouva la vérité de ce que ditTite- Live dans une autre occasion, que la gloire qu'on a su mépriser dans le temps revient avec usure et avec avantage : Spreta in iempore gloria interdum cumulatior redite.
Mais ce que je trouve de plus admirable dans Fabius , c'est la ttianière noble et généreuse dont il agit à l'égard d'un ennemi déclaré , de qui il avait reçu l'affront le plus sensible ; action véritablement grande , comme l'observe Plutarque , et dans laquelle éclatent en même temps la valeur, la prudence et la bonté. Il pouvait laisser périr Miuucius dans une occasion où sa témérité l'avait engagé, et le punir, par la main des ennemis, de l'af-
* Ut. lib. 2. n. 47-
50 TBAITE DES ETLDliS.
front qu'il en avait reçu. Voilà ce qu'aurait pensé un petit esprit et une âme basse. Fabius vole au secours de son rival , et le tire de danger. Qu'on compare la gloire que Fabius s'est acquise par cette action, la joie qu'il eut d'avoir sauvé la république , le plaisir qu'il sentit de voir son ennemi à ses pieds reconnaître sa faute, et toute l'armée le saluer comme son libérateur et son père , avec la lâche et honteuse satisfaction d'un vindicatif qui sacrifie tout, et le bien public même, à son ressentiment.
La conduite de Fabius à l'égard de Scipion ne paraît pas si pure ni si noble ; etilest difficile de justifier d'un peu de jalousie l'opposition constante qu'il marqua au dessein que ce jeune Romain avait formé de porter la guerre en Afrique. Il y a de l'apparence , dit Plutarque , qu'il se détermina d'abord à contredire Scipion par un excès de prudence et de précaution , épouvanté du danger auquel il croyait qu'on exposait la république ; mais qu'enfin il se roidit trop, et alla plus loin qu'Une fallait, poussé par une émulation démesurée, pour arrêter la gloire et la grandeur d'un jeune chef qui lui faisait ombrage.
Plusieurs choses donnent lieu de croire que Fabius , dans cette dispute , agit moins par raison que par passion. Il avait d'abord fait tous ses efforts pour engager Crassus, collègue de Scipion dans le consulat , à tirer les provinces au sort , selon la coutume et selon son droit, à ne point céder volontairement à Scipion le commandement de l'armée de Sicile , et à se tenir prêt à passer lui-même en Afrique, si enfin on le jugeait à propos. N'ayant pu réussir dans cette première tentative, il employa tout son crédit pour empêcher qu'on n'assignât à Scipion les fonds nécessaires pour la guerre. Lorsque dans la suite les ennemis de Scipion , qui était pour lors en Sicile , portèrent des plaintes contre lui au sénat, Fabius, sans rien approfondir, donna un avis tout à fait violent et outré , qui était de le rappeler sur-lechamp , et de lui ôter le commandement. Il se trouva néanmoins que les plaintes n'avaient aucun fondement. Enfin , quand Scipion fut passé en Afrique, et que Rome retentit du bruit de ses glorieux exploits et de ses victoires , Fabius tint toujours le même langage et la même conduite , et ne rougit point de de-
TBAITE DES ETUDES. 51
mander qu'on lui envoyât un successeur, apportant pour toute raison , dit Plutarque , qu'il était dangereux de confier de si grandes choses à la fortune d'un seul homme , et qu'il était difficile qu'un méw/e général fût toujours également heureux.
On ne peut disconvenir que Fabius n'ait été un des plus grands hommes qu'ait porté la république romaine : mais ces sentiments de pique et d'envie contre la gloire naissante d'un jeune guerrier qui donnait tant d'espérance sont une tache à sa réputation, et une preuve sensible de ce que nous avons dit ailleurs , qu'il n'y a rien de plus rare, ni en même temps de plus héroïque, que de voir d'un œil tranquille , et même avec joie , les actions -glorieuses et les heureux succès de ceux qui sont avec nous dans la même carrière. Il fallait en effet à Fabius un plus grand fonds de vertu pour se défendre de la jalousie , à la vue d'un mérite qui pouvait effacer le sien, qu'il ne lui en avait fallu dans l'affaire de Minucius pour garder la modération envers un rival sur lequel il sentait qu'il avait tout l'avantage du côté du mérite.