‹ Traite des etudes. -- (volume 2)Chapitre 41 sur 66 · Manière défaire les réprimandes · texte numérisé non relu

Manière défaire les réprimandes

Le même M. Nicole, et au même endroit, montre combien il est difficile de faire des corrections et des réprimandes. La cause de cette difficulté, dit-il, est qu'il s'y agit de faire voir à des gens ce qu'ils ne veulent pas voir, et d'attaquer i'amourpropre dans ce qu'il a de plus cher et de plus sensible, en quoi il ne cède jamais sans beaucoup de combat et de résistance. On s'aime tel que l'on est, et l'on veut avoir raison de s'aimer. Ainsi, l'on a soin de se justifier dans ses défauts par diverses couleurs trompeuses. Et il ne doit pas paraître étonnant que les hommes trouvent mauvais d'être contredits et condamnés, puisqu'on attaque en même temps la raison qui est trompée, et le cœur qui est corrompu.

C'est là le fondement des précautions et des ménagements que demandent la correction et la réprimande. Il ne faut rien laisser entrevoir en nous à un enfant, qui en puisse empêcher l'effet. Il faut éviter d'exciter son aigreur par la dureté de no« paroles», sa colère par des exagérations, son orgueil par des marques de mépris.

Il ne faut pas l'accabler par une multitude de répréhensions qui lui ôlent l'espérance de se pouvoir corriger des fautes qu'on lui reproche. Il serait bon même de ne point dire à un enfant son défaut , sans ajouter quelque moyen de le surmonter ; car la correction , quand elle est sèche, inspire le chagrin et le découragement.

Il faut éviter de lui faire penser qu'on est prévenu , de peur qu'on ne lui donne lieu de se défendre par là des défauts qu'on lui marque, et de n'attribuer nos avertissements qu'à notre prévention.

Il ne faut pas qu'il y ait lieu de croire qu'on les lui donne par

' M Omola animari Tertio et cattigatio contumella vacare débet, v (Ci», dé OfjU. Vl». 1 B. 88.)

242 tAaite des études.

quelque intérêt ou par quelque passion particulière , et enfin par un autre motif que par celui de son bien.

On se trouve quelquefois obligé, dit Cicéron », d'user, dans les corrections , d'un ton de voix plus élevé et de paroles plus fortes ; mais cela doit être rare , comme les médecins n'emploient certains remèdes qu'à l'extrémité : encore faut-il que ces reproches , quelque forts qu'ils soient, n'aient rien de dur ni d'outrageant; que la colère n'y entre pour rien, car elle n'est bonne qu'à tout gâter ; et que l'enfant sente que , si l'on se sert de termes un peu forts , c'est à regret , et uniquement pour son bien.

On peut juger que les réprimandes ont eu tout le succès qu'on en devait attendre, quand elles portent un jeune homme à avouer de bonne foi ses fautes , à désirer qu'on lui fasse connaître ses défauts , et à recevoir avec docilité les avis qu'on lui donne. C'est déjà avoir fait un grand progrès», que de souhaiter d'en faire 3. C'est une marque assurée d'un changement solide , quand on ouvre les yeux sur des imperfections qu'on n'avait point encore connues , comme c'est une raison de bien espérer d'un malade quand il commence à sentir son mal.

Il y a des enfants si bien nés , d'un naturel si heureux et si docile * , qu'il suffit de leur montrer ce qu'il faut faire , et qui , sans avoir besoin des longues leçons d'un maître, au premier signal saisissent le bon et l'honnête , et s'y livrent pleinement : rapacia virtutis ingénia. Vous diriez qu'il y a en eux de secrètes étincelles de toutes les vertus ^ , qui , pour se développer et pour prendre feu, ne demandent qu'un souffle léger et un simple avertissement. Ces caractères sont rares , et ils n'ont presque pas besoin de guides ^.

Il en est d'autres qui ont , à la vérité, un assez bon fonds 7,

* Cic. de Offic. lib. I, n. 136 , 137. flatu levi adjuta ignem sonm expUcat. »

» « Magna pars est profectus velle (Id. Epiit. 94,)

proflcere. » (Sbit, Epist. 71.) • « Hue illuc frenis leniter motis flec-

3 Sen. Epist. 6 et 28. tendus e«t paucis animus sui rectoropti-

< « Félix ingenium illis fuit , et sala- mus. » (Id. de Ben^. lib. 5, c. 25.)

tariaintransitu rapuit... Ineaquœ tradi ' « Inest intérim auimis voluntas

soient , perveniunt sine longo magis- bona ; sed torpet , modo delictis ac situ ,

terio; et honesta complexi suut, quum modo officii inscientia. » (Ibid.)

primam audiernnt. » (Id. Epist. 95.) « lllù aut hebetibus et obtusis, aat

^ (( Omnium honestarum rerum se- mala consuetudine obsessis , diu rubigo

mina auimi gérant , qnse admonitione animorum effri-canda est. » (Id. Epiit.

excitantur : non alit«r qaam scintilla 95.)

ÏKAITÉ DES ÉTUDES. ?48

mais dont l'esprit paraît d'abord bouché à l'instruction , soit parce qu'ils ont peu d'ouverture et d'intelligence , soît parce qu'élevés d'une manière molle , et nourris dans une ignorance entière de leurs devoirs, ils ont contracté un grand nombre de mauvaises habitudes , qui sont comme une rouille difficile à enlever. C'est pour ces sortes de caractères qu'un maître est nécessaire; et il vient presque toujours à bout de vaincre ces défauts , quand il emploie pour cela beaucoup de douceur et de patience.

ARTICLE VII

Parler raison aux enfants. Les piquer (ï honneur. Faire usage des louanges, des récompenses , des caresses.

J'ai déjà insinué ces moyens , qui doivent être les plus ordinaires , et qui sont toujours les plus efficaces.

J'appelle parler raison aux enfants , agir toujours sans passion et sans humeur, leur rendre raison de la conduite qu'on garde à leur égard. Il faut , dit M. de Fénelon , chercher tous les moyens de rendre agréables aux enfants les choses que vous exigez d'eux. En avez-vous quelqu'une de fâcheuse à proposer, faites-leur entendre que la peine sera bientôt suivie du plaisir : montrezleur toujours l'utilité des choses que vous leur enseignez ; faites-leur-en voir l'usage par rapport au commerce du monde et aux devoirs des conditions. C'est, leur direz-vous , pour vous mettre en état de bien faire ce que vous ferez un jour ; c'est pour vous former le jugement; c'est pour vous accoutumera bien raisonner sur toutes les affaires de la vie. Il faut toujours leur montrer un but solide et agréable qui les soutienne dans le travail , et ne prétendre jamais les assujettir par une autorité sèche et absolue.

S'il .s'agit de punition ou de réprimande, il faut les en rendre eux-mêmes les juges, leur faire sentir et toucher au doigt la nécessité où l'on est d'en user de la sorte, et leur demander s'ils croient qu'il soit possible d'agir d'une autre manière. J'ai été quelquefois étonné , dans des conjonctures où la juste mais fiU elieuse sévérité du châtiment, ou d'une réprimande publique.

pouvait aigrir et révolter des écoliers , de voir l'impression que faisait sur eux le compte que je leur rendais de ma conduite; et comment ils se condamnaient eux-mêmes , et convenaient que je ne pouvais pas les traiter autrement : ca7 je dois cette justice à la plupart des jeunes gens que j'ai conduits , de reconnaître ici que je les ai presque toujours trouvés raisonnables, quoiqu'ils ne fussent pas exempts de défauts. Les enfants sont capables d'entendre raison plus tôt qu'on ne pense , et ils aiment à être traités en gens raisonnables dès l'âge le plus tendre. Il faut entretenir en eux cette bonne opinion et ce sentiment d'honneur dont ils se piquent, et s'en servir, autant qu'il est possible, comme d'un moyen universel pour les amener où l'on veut.

Ils sont aussi fort sensibles à la louange. Il faut proCter de ce faible, et tâcher d'en faire en eux une vertu. On courrait risque de les décourager, si on ne les louait jamais lorsqu'ils font bien. Quoique les louanges soient à craindre à cause de la vanité, il faut tâcher de s'en servir pour animer les enfants sans les enivrer : car , de tous les motifs propres à toucher une âme raisonnable , il n'y en a point de plus puissant que l'honneur et la honte ; et, quand on a su y rendre les enfants sensibles , on a tout gagné. Ils trouvent du plaisir à être loués et estimés , surtout de leurs parents et de ceux dont ils dépendent. Si donc on les caresse, et qu* >n leur donne des louanges lorsqu'ils font bien ; si on les regarde froidement et avec mépris lorsqu'ils font mal , et qu'on se fasse une loi d'en user toujours de la sorte avec eux , ce double traitement fera sur leur esprit infiniment plus d'effet que ni les menaces ni les punitions.

Mais , pour rendre cette pratique utile , il y a deux choses à observer. Premièrement quand les parents ou les maîtres sont malcontents d'un enfant et lui témoignent du froid , il faut que tous ceux qui sont auprès de lui le traitent de la même manière, et que jamais il ne trouve à se consoler dans les caresses des gouvernantes ou des domestiques ; car pour lors il est forcé de se rendre , et il conçoit naturellement de l'aversion pour des fautes qui lui attirent un mépris général. En second lieu , quand le mécontentement des parents ou des maîtres a éclaté, il faut bien se donner de garde, ce qui arrive pourtant assez souvent ,

TBAITE DES ETUDES. 245

de remettre sur son visage bientôt après la même sérénité , et de caresser l'enfant à l'ordinaire ; car il se fait à ce manège, et sait que les réprimandes sont un orage de courte durée , qu*il n'a qu'à laisser passer. Ou doit donc ne les remettre dans ses bonnes grâces qu'avec peine, et différer de leur pardonner jusqu'à ce que leur application à mieux faire ait prouvé la sincérité de leur repentir.

Les récompenses ne sont point à négliger pour les enfants; et quoiqu'elles ne soient pas , non plus que les louanges , le principal motif qui les doive faire agir , cependant les unes et les autres peuvent devenir utiles à la vertu , et être pour elle un puissant aiguillon. N'est-il pas avantageux qu'ils connaissent qu'en tout sens il n*y a qu'à gagner pour eux à bien faire , et que leur intérêt aussi bien que leur devoir les porte à exécuter fidèlement ce qu'on demande d'eux, soit pour l'étude, soit pour la conduite?

Mais il y a un choix à faire pour les récompenses. Une règle certaine sur ce point , à laquelle on ne fait pas ordinairement assez d'attention, c'est qu'on ne doit point proposer, sous cette idée, ni des parures et un bel habit , ni des friandises et de bons morceaux , ni d'autres choses de ce genre. La raison en est claire. C'est qu'en leur promettant ces choses en forme de récompenses , on les fait passer dans leur esprit pour des choses bonnes en elles-mêmes et désirables, et ainsi on leur inspire de l'estime pour ce qu'ils doivent mépriser. J'en dirais autant de l'argent, dont le désir est d'autant plus dangereux qu'il est plus général, et qu'il ne faii que croître avec l'âge : si ce n'est que , pouvant être employé à de bons usages, il peut aussi être regardé comme un instrument de vertu et comme un moyen de faire du bien; ot c'est sous cette idée qu'il faut le leur faire envisager. J'ai vu ho.iucoup d'écoliers qui d'eux-mêmes partageaient leur argent en trois parts, dont l'une était destinée pour les pauvres , une autre pour acheter des livres , la dernière pour leurs menus plaisirs.

On peut récompenser les enfants par des jeux innocents, et mêlés de quelque industrie ; par des promenades, où la conversa* lion ne soit p.i!» sans fruit ; par de petits présents qui seront

2 |6 TBÀITÉ DES ÉTUDES.

des espèces de prix , comme des tableaux ou des estampes; par des livres reliés proprement; par la vue de choses rares et curieuses dans les arts et dans les métiers , comme est , par exemple, la manière de faire les tapisseries aux Gobelins, celle de fondre les glaces, l'imprimerie, et mille autres choses de ce genre. L'industrie des parents et des maîtres consiste à inventer de telles récompenses, à les varier, à les faire désirjer et attendre, en gardant toujours un certain ordre , et commençant toujours par les plus simples , qu'il faut faire durer le plus longtemps qu'il est possible. Mais en général il faut tenir exactement ce qu'on a promis , et s'en faire un point d'honneur et un devoir indispensable avec les enfants.

ARTICLE VIII

Jccoutumer les enfants à être vrais.

Un des vices qu'on doit avec le plus de soin tâcher de corriger dans les enfants , c'est le mensonge , dont on ne saurait leur donner trop d'éloignement et d'horreur. Il en faut toujours parler devant eux comme d'une chose basse , indigne , honteuse, qui déshonore entièrement un homme, qui le dégrade, qui le met au rang de ce qu'il y a de plus méprisable , et qu'on ne peut souffrir, même dans des esclaves. J'ai parlé ailleurs de la manière dont on devait punir les enfants sujets à ce défaut.

La dissimulation, les finesses, les mauvaises excuses , en approchent fort, et y conduisent infailliblement. Il faut qu'un enfant sache qu'on lui pardonnera plutôt vingt fautes qu'un simple déguisement de la vérité , pour en couvrir une seule par de mauvaises excuses. Quand il confesse sans détour ce qu'il a fait , ne manquez pas de le louer de son ingénuité et de lui pardonner sa faute, sans la lui reprocher, ni lui en parler jamais dans la suite. Si cet aveu devenait fréquent et tournait en habitude , seulement pour obtenir l'impunité, le maître y aurait moins d'égard , parce qu'il ne serait plus qu'un jeu, et ne partirait point d'un fonds de simplicité et de sincérité.

Il faut que tout ce que les enfants voient , et tout ce qu'ils entendent de la part des parents et des maîtres , serve à leur faire

TBAITE DES ÉTUDES. 247

aimer la vérité et à leur inspirer le mépris de toute duplicité. Ainsi on ne doit jamais se servir d'aucune feinte pour les apaiser ou pour leur persuader ce qu'on veut , ni leur faire des promesses ou des menaces dont ils sentent bien que l'exécution ne s'ensuivra jamais. Par là on leur enseigne la Onesse, à laquelle ils n'ont déjà que trop de penchant.

Pour la prévenir, il faut les mettre en état de n'en avoir jamais besoin, et les accoutumer à dire ingénument ce qui leur fait plaisir ou ce qui leur fait de la peine ; leur faire entendre que la finesse vient toujours d'un mauvais fonds : car on n'est tin qu'à cause qu'on se veut cacher, n'étant pas tel qu'on devrait être , ou parce qu'on désire des choses qui ne sont pas permises , ou , si elles le sont, parce qu'on prend, pour y arriver, des moyens qui ne sont pas honnêtes. Faites remarquer aux enfants le ridicule de certaines finesses qu'ils voient pratiquer aux autres, qui ont presque toujours un mauvais succès, et qui ne servent qu'à les rendre méprisables. Faites -leur honte à eux-mêmes quand vous les surprendrez dans quelque dissimulation. De temps en temps privez-les de ce qu'ils aiment, parce qu'ils ont voulu y arriver par la finesse , et déclarez qu'ils l'obtiendront quand ils le demanderont simplement et sans détour.

C'est sur ce point surtout qu'il faut les piquer d'honneur : leur faire comprendre la différence qu'il y a entre un enfant vrai et sincère , sur la parole de qui l'on peut compter, à qui l'on se fie pleinement , et que l'on regarde comme incapable, non-seulement de mensonge et de fourberie, mais du plus léger dégui* sèment; et un autre enfant à l'égard de qui on est toujours ensoup çon, de qui l'on croit avoir toujours raison de se défier, et aux paroles duquel on n'ajoute pas foi lors même qu'il dit 1* iérité'. On a soin de leur mettre souvent devant les yeux ce que Cornélius Népos remarque au sujet d' I-^paminondas ( et Plutarque en dit autant d'Aristide), qu'il aimait tellement la vérité, que jamais il ne mentait, même en riant : Jdeo veritatis diligenSt id nejoco quidemmeniiretur \

' u Mendaci homini , ne Tcrum quidem v(n. lib. 2, n. 140.) ticeati , credere solemut. » (Cic. de tM' ' Corncl. Nep. io ('pRin.

ARTICLE IX

Accoutumer les jeunes gens à la politesse, à la propreté] à l'exactitude.

La politesse extérieure est une des qualités que les parents désirent le plus dans leurs enfants , et à laquelle ils sont pour l'ordinaire plus sensibles qu'à toutes les autres. Le cas qu'ils en font est fondé sur l'usage qu'ils ont du monde, où ils savent qu'on juge presque de tout parle dehors. En effet, le manque de politesse rabat beaucoup du mérite le plus solide, et fait que la vertu même paraît moins estimable et moins aimable. Un diamant brut ne saurait servir d'ornement ; il faut le polir pour le faire paraître avec avantage. On ne peut donc s'appliquer de trop bonne heure à rendre les enfants civils et polis.

Quand je parle ainsi , je n'entends pas qu'on doive beaucoup exercer les enfants sur tous les raffinements de la civilité, ni qu'on doive les dresser par mesure et par méthode à toutes ces cérémonies compassées qui régnent dans le monde. Ce petit manège n'est bon qu'à leur jeter du faux dans l'esprit, et à les remplir d'une sotte vanité. D'ailleurs cette civilité méthodique qui ne consiste qu'en des forirules de compliments fades , et cette affectation de tout faire pai règle et par mesure , est souvent plus choquante qu'une rusticité toute naturelle. Il ne faut donc pas les tourmenter beaucoup , ni les chagriner pour des fautes qui leur échapperont sur cette matière. Un abord peu gracieux , une révérence mal faite, un chapeau ôté de mauvaise grâce, un compliment mal tourné, tout cela mérite qu'on leur donne quelques avis assaisonnés de douceur et de bonté, mais non qu'on les gronde vivement , ou qu'on leur en fasse honte devant les compagnies , et encore moins qu'on les en punisse avec sévérité. L'usage du monde aura bientôt corrigé ces défauts.

L'important est d'aller au principe et à la racine du mal, et de combattre dans les jeunes gens certaines dispositions directement opposées aux devoirs communs de la société et du commerce : une grossièreté féroce et rustique , qui empêche de faire réflexion à ce qui peut plaire ou déplaire à ceux avec qui l'on se

trouve; un amour de soi-même, qui n'est attentif qu'à ses commodités et à ses avantages ; une hauteur et une fierté qui nous persuadent que tout nous est dû , et que nous ne devons rien aux autres ; un esprit de contradiction , de critique , de raillerie , qui condamne tout , et ne cherche qu'à faire peine. Voilà les défauts auxquels il faut déclarer une guerre ouverte. Des jeunes gens qui auront été accoutumés à avoir de la complaisance pour leurs compagnons , à leur faire plaisir, à leur céder flans l'occasion , à ne dire jamais rien de choquant contre eux, et à ne se point blesser eux-mêmes facilement des discours des autres ; des jeunes gens de ce caractère auront bientôt appris, quand ils entreront dans le monde , les règles de la politesse et de la civilité.

Il est à souhaiter aussi que les enfants s'accoutument à la propreté, à Tordre, à l'exactitude; qu'ils prennent soin de leur extérieur, surtout les dimanches et les fêtes, et les jours qu'ils ont à sortir; que dans leur chambre et sur leur table tout soit rangé, et qu'ils prennent l'habitude de remettre chaque chose, chaque livre, à leur place, quand ils s'en sont servis; qu'ils se rendent à leurs différents devoirs au moment précis et marqué. Cette exactitude est d'une grande importance pour tous les temps et toutes les conditions de la vie.

Tout cela est à souhaiter, mais ne doit point , ce me semble , être exigé avec dureté, ni sous peine de châtiment; car il faut toujours bien distinguer les fautes qui viennent de la légèreté de l'âge, de celles qui partent d'un fonds d'indocilité et de mauvaise volonté. Je prie le lecteur de vouloir bien me pardonner si quelquefois je prends la liberté de citer en exemple ce que j'ai pratiqué moi-même pendant que j'étais chargé de la conduite de la jeunesse. Ce n'est point, ce me semble , par un motif de vanité que je le fais , mais pour mieux faire sentir l'utilité des avis que je donne. J'étais venu à bout , au collège , de rendre les écoliprs fort honnêtes à l'égard des personnes de dehors qui entraient dans la cour pendant leur récréation, et exacts» presque /ùsqu'au scrupule, à se rendre à chaque exercice au premier son de la cloche; mais ce n'était point par menaces ni par châtiments. Je les loaaisen public et les remerciais de l'hon néteté qu'ils témoignaient aux étrangers, dont chacun me faisait

250 TKATTÉ DES ÉTUDES.

compliment, et de la promptitude avec laquelle ils quittaient leur jeu , parce qu'ils savaient que cela me faisait plaisir. J'ajoutais qu'il y en avait certains qui manquaient à ces petits devoirs, par inadvertance sans doute, ce qui n'était pas étonnant dans l'ardeur du jeu; je les priais cependant d'y faire attention, et de suivre l'exemple du plus grand nombre de leurs camarades. Ces manières honnêtes me réussissaient beaucoup mieux que n'auraient pu faire toutes les réprimandes et toutes les menaces.

ARTICLE X

Rendre l'étude aimable.

C'est ici l'un des points les plus importants en matière d'éducation, et en même temps Tun des plus difficiles. La preuve en est que, parmi un très-grand nombre de maîtres, qui d'ailleurs ont beaucoup de mérite, il s'en trouve très-peu qui soient assez heureux pour venir à bout de rendre l'étude aimable à leurs disciples.

Le succès en ce point dépend beaucoup des premières impressions ; et la grande attention des maîtres chargés d'enseignei les premiers éléments * doit être de faire en sorte qu'un enfani, qui n'est point encore capable d'aimer l'étude ne la prenne point dès-lors en aversion , de peur que l'amertume qu'il y aura d'abord sentie ne le suive dans un âge plus avancé. Pour cela, dit Quintilien, il faut que l'étude soit pour lui comme un jeu; qu'on lui fasse de petites interrogations; qu'on l'anime par la louange; qu'on lui donne lieu d'être content de lui-même, et de se savoir bon gré d'avoir appris quelque chose. Quelquefois œ qu'il refusera d'apprendre, on l'enseignera à un autre pour le piquer de jalousie ; on proposera de petites disputes , où on lui laissera croire qu'il a souvent le dessus ; on l'amorcera aussi par de petites récompenses , auxquelles cet âge est sensible.

Mais le grand secret * , dit encore Quintilien , pour faire ai-

* « Id imprimis cavere oportebit, ne ' « Discipulos id aaum muneo, ut

studia , qui amare nondum potest, ode- prœceptores suos non minus quam ipsa

rit; et amaritudînemseniel praeeeptam, studia ament... multum haec pietas

etiam ultra rudes anuos ref»rmidet. » confert studio. » (Quint, lib. 2, cap. 9) CQu^^T. lib. I, cap. I.)

TfiAITÉ DES ÉTUDES, 251

mer l'étude aux enfants , c'est que le maître sache lui-même s'en faire aimer. A ce prix , ils l'écoutent volontiers , ils se rendent dociles, ils tâchent de lui plaire, ils se font un plaisir de prendre ses leçons, ils reçoivent ses avis et ses corrections de bonne grâce, ils sont sensibles à ses louanges ; ils s'efforcent de mériter son amitié en s'acquittant bien de leur devoir.

Il y a dans les enfants, comme dans tous les hommes, un fonds naturel de curiosité, c'est-à-dire un désir de connaître et d'apprendre , dont on peut profiter pour leur rendre l'étude aimable. Comme tout est nouveau pour eux, ils font des questions, ils interrogent, ils demandent le nom et l'usage de tout ce qui se présente à leurs yeux. Il faut leur répondre sans témoigner ni peine ni chagrin , louer leur curiosité, la satisfaire par des réponses nettes et précises, ne leur en jamais donner de trompeuses et d'illusoires , car bientôt ils s'en aperçoivent , et s'en rebutent.

£n tout art et en toute science , les éléments et les principes ont toujours quelque chose de sec et de rebutant. C'est pour cela qu'il est bien important d'abréger et de faciliter ceux des langues qu'on apprend aux enfants , et d'en adoucir l'amertume par tout ce qu'on y peut répandre d'agrément.

Pueris daot crustula blundi Doctores, elementa velint ut discere prima '.

Par la même raison , je crois la méthode de commencer par faire expliquer des auteurs préférable à celle de faire composer des thèmes, parce que celle-ci est plus pénible , plus ennuyeuse, et qu'elle attire aux enfants plus de réprimandes et de chatlmet)ts.

Quand ils sont élevés en particulier, un maître habile et attentif met tout en usage pour leur rendre l'étude agréable. Il prend leur temps ; il étudie leur goût; il consulte leur humeur : il mêle le jeu au travail ; il paraît leur en laisser le choix : il ne fait point une règle de l'étude; il en excite quelquefois le désir par le refus même, et par la cessation ou plutôt par l'interrup-

• Horat. I , <at. I , 2b.

353 TRAllE DES BTIUDES.

tion : en un mot, il se tourne en raille formes, et invente mill«j adresses pour arriver à son but.

Au collège , ce moyen n'est presque point praticable. Dans une chambre commune , dans une classe nombreuse , la discipline et le bon ordre demandent qu'on suive une règk uniforme, et que tous la suivent exactement; et c'est ce qui en rend la conduite très-difficile. Il faut bien de la tête, bien de l'adresse à un maître, pour tenir en main et conduire les rênes de tant d'esr^ïits d'un caractère tout différent , les uns vifs et impétueux, les autres lents et flegmatiques ; ceux-ci qu'il faut arrêter, ceuxlà auxquels il faut lâcher la bride; pour manier, dis-je, en même temps tous ces esprits, de sorte pourtant que, malgré cette différence de tempéraments , il les fasse tous marcher de concert , et les amène tous au même point. Il faut avouer qu'en fait d'éducation , c'est là ce qui demande le plus d'habileté et de prudence.

On ne parvient là que par beaucoup de douceur, de raison , de modération , de sang-froid , de patience. Il ne faut jamais perdre de vue ce grand principe , que l'étude dépend de la volonté, qui ne souffre point de contrainte : Studium discetuii voluntate qux cogi nonpotest, constat'. On peut bien contraindre le corps , faire demeurer un écolier à sa table malgré lui, doubler son travail par punition, le forcer de remplir une certaine tâche qui lui est imposée, le priver pour cela du jeu et de la récréation. Est-ce étudier que de travailler ainsi comme un forçat? Et que reste-t-il de cette sorte d'étude , sinon la haine et des livres, et de la science, et des maîtres, souvent pour tout le reste de la vie? C'est donc la volonté qu'il faut gagner; et elle se gagne par la douceur, l'amitié, la persuasion, et surtout par l'attrait du plaisir.

Comme nous naissons paresseux , ennemis du travail et encore plus de la contrainte, il n'est pas étonnant que, tout le plaisir se trouvant d'un côté et tout l'ennui de l'autre , tout l'ennui dans l'étude, tout le plaisir dans le divertissement , un enfant supporte l'une impatiemment , et coure ardemment après l'au-

' Quint. 1. I , cap. 3 .

illAlTE DES ETUDES. 253

tre. L'habileté du maître consiste à jeter de l'agrément dans l'étude, et à y faire trouver de la douceur. Le jeu et ia récréation y peuvent beaucoup contribuer. C'est de quoi nous avons à parler dans l'article suivant.

ABTICLE XI.

Accorder du repos et de la récréation aux enfants.

Bien des raisons obligent d'accorder du repos et delà récréation aux enfants. Premièrement le soin de leur santé , qui doit marcher avant celui de la science. Or rien n'y est plus contraire qu'une application trop longue et trop suivie, qui use insensiblement et affaiblit les organes, encore tendres dans cet âge, et incapables de soutenir de grands efforts. Ce qui me donne occasion d'avertir et de prier les parents de ne pas trop pousser leurs enfants pour l'étude dans les premières années , et de se défier d'un plaisir flatteur qu'ils trouvent à les voir briller avant le temps; car, outre que ces fruits précoces parviennent rarement à maturité % et que ces progrès avancés ressemblent à ces semences qu'on jette sur la surface de la terre, et qui lèvent incontinent, mais n'ont point de racines, rien n'est plus pernicieux à la santé des enfants que ces efforts prématurés, quoiqu'on n'en aperçoive pas d'abord le mauvais effet.

S'ils sont nuisibles au corps , ils ne sont pas moins dangereux pour l'esprit, qui s'épuise et s'émousse par une application continue, et qui, aussi bien que la terre, a besoin, pour conserver sa force et sa vigueur * , d'une alternative réglée de travail et de repos.

D'ailleurs 3, et nous^vons déjà touché cette troisième raison , les jeunes gens , après s'être un peu délassés , se remettent plus gaiement et de meilleur cœur à l'étude; et ce petit relâche les anime d'un nouveau courage, au lieu que la contrainte les soulève et les rebute.

' Quint. 1. I , cap. 3 IntermiiM fecoDdilaa : ita anlmoram

* « Ea quoque, quo; nensa earent , at impetus assiduai lubor fraugit... NftMi-

Mrvare Tim fttaiB poMint, alterna quicte tui ex assiduitate Inhorutn , animoram

retendontur. » (Quiktil. Uh. I , cap. 3.) hcbetntio quiLdoin et lunguor. w fS'^n.

« Ut fertJliba* agria uon est impcran- d* TranquiU. animi , cap. IT».)

dura ; rito enim cxhaurict illof nonquam ^ Idem.

TR. DbS KTUU. T. Ul. I5

254 TBAITÉ DES ETUDES.

J'ajoute avec Quiutilien, et les jeunes gens sans doute ne me désavoueront point , qu'une inclination modérée pour le jeu ne doit point déplaire en eux , puisque souvent elle est une marque de vivacité. En effet, peut-on attendre beaucoup d'ardeur pour l'étude de la part d'un enfant qui, dans cet âge naturellement vif et gai, est toujours triste, morne , et indifférent, même pour le jeu?

Mais en cela , comme en tout , il y a un sage milieu à garder ^ qui consiste à ne pas leur refuser le divertissement, de peur qu'ils ne prennent l'étude en aversion ; et à ne pas aussi leur en accorder trop , de peur qu'ils ne s'accoutument à l'oisiveté.

Le choix, sur ce point, demande quelque attention. Ce n'est pas qu'il faille se mettre beaucoup en peine pour leur procurer des plaisirs ; ils en inventent assez eux-mêmes. Il suffit de les laisser faire, et de les observer sans contrainte, pour les modérer quand ils s'échauffent trop.

Les divertissements qu'ils aiment le mieux , et qui leur conviennent aussi davantage , sont ceux où le corps est en mouvement. Ils sont contents, pourvu qu'ils changent souvent de place. Une balle, un volant, un sabot, sont fort de leur goût, aussi bien que la promenade et la course.

Il y a des jeux d'industrie , où l'instruction est mêlée au divertissement, qui peuvent quelquefois trouver leur place, lorsque le corps est moins disposé à se remuer, ou que le temps et la saison obligent de se renfermer.

Gomme le jeu est destiné à délasser, je ne sais si l'on devrait communément permettre aux enfants ceux qui appliquent presque autant que l'étude. Jacques I" , roi de la Grande-bwîtagne, dans l'instruction qu'il a laissée à son fils pour bien régner, entre autres avis qu'il lui donne sur le jeu , lui interdit celui des échecs , par la raison que c'est plutôt une étude qu'un délassement.

Les jeux de hasard , tels que sont ceux des cartes et des dés , devenus si fort à la mode dans le monde , méritent bien plus

• « Modus tamen sit remissionibus , aut otii consuetudinem nimise » (Ssir,, •fl nut odium stntliorum faciant negatœ , de TTanquilU animi , cap. /5 "'•

TBAITE DES ETUDES. 255

d'être interdits aux jeunes gens. C'est une honte pour notre siècle, que des personnes raisonnables ne puissent passer ensemble quelques heures, si elles n'ont les cartes à la main. Les écoliers seront heureux , s'ils remportent du collège et s'ils conservent longtemps l'ignorance et le mépris de toutes ces sortes de jeux.

En fait d'éducation , c'est un principe qu'on ne saurait trop inculquer aux parents et aux maîtres , de tenir les enfants , généralement pour tout, dans le goût des choses simples. Il ne faut ni de grands apprêts de viandes pour les nourrir, ni de grands divertissements pour les réjouir. Le tempérament de l'âme se gâte, aussi bien que le goût, par la recherche des plaisirs vifs et piquants. Et comme l'usage des ragoûts fait que les viandes communes et assaisonnées simplement deviennent fades et insipides , aussi les grands ébranlements de l'âme préparent l'ennui et le dégoût par rapport aux divertissements ordinaires de la jeunesse.

On voit, dit M. de Fénelon, des parents, assez bien intentionnés d'ailleurs , mener eux-mêmes leurs enfants aux spectacles publics. Ils prétendent, en mêlant ainsi le poison avec l'aliment salutaire, leur donner une bonne éducation; et ils la regarderaient comme triste et austère, si elle ne souffrait ce mélange du bien et du mal. Il faut avoir bien peu de connaissance de l'esprit humain, pour ne pas voir que ces sortes de divertissements ne peuvent manquer de dégoûter les jeunes gens de la vie sérieuse et occupée à laquelle pourtant on les destine , et de leur faire trouver fades et insupportables les plaisirs simples et innocents.

ARTICLE XII

Former les jettnes gens au bien par ses discours et par ses exemples.

Ce que je viens de dire marque combien ce devoir est indispensable pour les maîtres , puisque souvent c'est contre les discours et les exemples des pères et des mères qu'il faut prémunir les enfants , aussi bien que contre les faux préjugés et les mauvais principes qui se débitent ordinairement dans les conversa-

256 TBAITÉ DES ÉTUDES.

lions, et qui sont autorisés par une pratique presque générale. Ils doivent leur tenir lieu de ce gardien et de ce moniteur » dont Sénèque parie si souvent , pour les préserver ou pour les délivrer des erreurs populaires, et pour leur inspirer des principes conformes à la droite et saine raison. Il faut donc qu'eux-mêmes en soient bien pénétrés , qu'ils pensent et parlent toujours avec sagesse et vérité : car rien ne se dit impunément devant les enfants'; et c'est sur les discours qu'ils entendent, qu'ils règlent leurs désirs et leurs craintes.

C'est pour cette raison que Quintilien , comme nous l'avons déjà remarqué, recommande aux maîtres de parler souvent à leurs disciples deThonnêteté et de la justice; et Sénèque nous apprend les merveilleux effets que produisaient sur lui les vives exhortations du sien. L'endroit est parfaitement beau. « A peine, « dit-il , peut-on s'imaginer l'impression que de tels discours « sont capables de faire ^. Car l'esprit encore tendre des jeunes « gens se laisse volontiers tourner du côté de la vertu. Comme « ils sont dociles , et que la corruption ne les a pas encore beautt coup infectés, la vérité les saisit aisément, pourvu qu'un avocat « intelligent plaide sa cause devant eux et leur parle en sa faveur. « Pour moi, quand j'entendais Attalus invectiver contre les vices» « contre les erreurs, contre les désordres delà vie, le genre hu- « main me faisait pitié, et je ne trouvais de grand et d'estimant ble qu'un homme capable de penser de la sorte. Quand il Cl s'attachait à faire valoir les avantages de la pauvreté , et à « prouver que tout ce qui est an delà du nécessaire ne peut être « regardé que comme une charge inutile et un fardeau incom- « mode , il me donnait envie de sortir pauvre de son école. S'il « se mettait à décrier nos voluptés , à louer la chasteté du corps, « la frugalité de la table , la pureté de l'âme , je me sentais dis-

» a Non licet ire recta via : trahunt imprecatio falsos nobis metus inscrit , et

in.pravnm parentes, trahnnt servi... sit illorum amormale docetbene optaudo. »

ergo aliquis custos, et aarem subinde (Id. ibid.)

pervellat, abigatque rumores, et recla- 3 « Verisimile non est qnantam promet populis laudantibua.... Itaque moni- fici&ttalis oratia... Facillime enim tenera tionibns crebris , opiniones , quae nos cir- conciliantar ingénia ad honesti rectique cumsonant, compescamas. u ( Sknbc. amorem. Adhuc docilibus leviterque Epist. 94.) corruptis injicit manum veritas, si ad-

' « Nulla ad aures puerorum vox îm- vocatum idoneam uacta e«t. » ( Id.

pune perfertur. Nocent, qui optant; no- Epist. 108.,) cent, qui exsecraatur. tiam et horum

« posé à renoncer aux plaisirs les plus permis et les plus légi- « times. »

Il est encore une autre voie plus courte et plus sûre pour conduire les jeunes gens à la vertu : c'est celle de l'exemple , car le langage des actions est tout autrement fort et persuasif que celui des paroles : Longum iter est per prœcepta , brève et e/ficax per exempta ». C'est un grand bonheur pour des jeunes gens, de trouver des maîtres dont la vie soit pour eux une instruction continuelle ; dont les actions ne démentent jamais les leçons ; qui fassent ce qu'ils conseillent, et évitent ce qu'ils blâment ; et qu'on admire encore plus lorsqu'on les voit que lorsqu'on les entend.

Paraît-il manquer quelque chose à ce que j'ai dit dans ce chapitre sur les différents devoirs d'un maître? et les parents ne se croiraient-ils pas fort heureux d'en trouver de tels pour leurs enfants ? Cependant je prie le lecteur d'observer que tout ce que j'ai dit jusqu'ici , je l'ai puisé uniquement dans le paganisme : que ce sont Lycurgue, Platon, Cicéron, Sénèque, Quintilien, qui m'ont prêté leurs pensées et fourni les règles que j'ai prescrites ; que ce que j'ai emprunté des autres auteurs ne sort point de la sphère des premiers, et ne s'élève point au-dessus des maximes et des idées païennes. Il manque donc encore quelque chose aux devoirs du maître; et c'est de quoi il me reste à parler dans le dernier article.

ARTICLE XIII

Piété; religion ; zèle pour le salut des enfants.

Saint Augustin dit que quelques charmes qu'eût pour lui un livre de Cicéron ', qui avait pour titre Hortensius, dont la lecture avait préparé la voie à sa conversion en lui inspirant un vif désir de la sagesse, il sentait pourtant qu'il y manquait quelque chose,

' Sen. EpUt. 0. 6. Id. EpUt. 52. debar, et ardebam : et hoc solura me ia

» n nie liber mntavit affectum meam , tanta flagrantia rcfraniçebat , quod no-

et vota mea ac desideria fecU alia.... mcn Christi non erat ibi... Ouldquid «Ine

ImmortaJitatein aapirntlm concupUce- hoc nomine fuistet , qaamvii littcrntum

bkm esta cordia incredibili; et (urRcre et eipolitum et voridiram, non me to-

Jamoœperam. ut ad te redirem.... For- tum raplcbut » {Cor\f. lib. 3, cap. 4.; titar escitabar ■«mtooe iilo, «t acccn-

258 TBAITÉ DES ÉTUDES.

parce qu'il n'y trouvait point le nom de Jésus-Christ; et que tout ce qui ne portait point ce nom divin, quelque bien pensé, quelque bien écrit et quelque vrai qu'il pût être, n'enlevait point entièrement son cœur. Il me semble aussi que mes lecteurs ont dû n'être pas tout à fait contents , et trouver quelque chose à dire dans ce que j'ai rapporté du devoir des maîtres, en n'y rencontrant nulle part le nom de Jésus-Christ , et ne découvrant nulle trace de christianisme dans des préceptes qui regardent l'éducation d'enfants chrétiens.

C'est de dessein formé que j'en ai usé de la sorte pour mieux faire sentir combien nous serions condamnables si nous nous contentions de ce qu'on aurait lieu d'exiger de maîtres païens, et si même nous n'allions pas aussi loin qu'eux. En effet , le christianisme est l'âme et le complément de tous les devoirs dont j'ai parlé jusqu'ici. C'est le christianisme qui les anime, qui les élève, qui les ennoblit , qui les perfectionne , et qui leur donne un mérite dont Dieu seul est le principe et le motif, et dont Dieu seul peut être la digne récompense.

Qu'est-ce qu'un maître chrétien chargé de l'éducation'de jeunes gens ? C'est un homme entre les mains de qui Jésus-Christ a remis un certain nombre d'enfants qu'il a rachetés de son sang, et pour lesquels il a donné sa vie ; en qui il habite comme dans sa maison et dans son temple; qu'il regarde comme ses membres , comme ses frères, comme ses cohéritiers ; dont il veut faire autant de rois et de prêtres, qui régneront et serviront Dieu avec lui et par lui pendant toute l'éternité. Et pour quelle fin les leur a-t-il confiés? Est-ce précisément pour en faire des poètes, des orateurs, des philosophes, des savants.' Qui oserait le dire, ou même le penser ? Il les leur a confiés pour conserver en eux le précieux et l'inestimable dépôt de l'innocence qu'il a imprimée dans leur âme par le baptême, pour en faire de véritables chrétiens. Voilà donc ce qui est la fin et le but de l'éducation des enfants ; tout le reste ne tient lieu que de moyens. Or, quelle grandeur, quelle noblesse une commissions! honorable n'ajoute-t-elle point à toutes les fonctions des maîtres ! Mais quel soin , quelle attention , quelle vigilance, surtout quelle dépendance de Jésus-Christ, ne demande-t-elle point !

TKAITE DES EiUDJtb. 259

C'est cette dernière qualité qui fait tout le mérite et en même temps toute la consolation des maîtres. Ils ont besoin, pour conduire les enfants, de capacité, de prudence , de patience, de douceur, de fermeté, d'autorité. Quelle consolation pour un maître d'être intimement persuadé que c'est Jésus-Christ qui donne toutes ces qualités, et que c'est à une prière humble et persévérante qu'il les accorde ; et de lui pouvoir dire avec les prophètes : C'est vous , Seigneur , qui êtes ma patience et ma force ; c'est vous qui êtes ma lumière et mon conseil; c'est vous qui me soumettez le petit peuple que vous avez confié à mes soins. JSe m'abandonnez pas à moi-même un seul moment. Accordez-moi pour la conduite des autres , et pour mon propre salut , l'esprit de sagesse et d' intelligence ^ i esprit de conseil et de force , V esprit de science et de piété, et surtout l'esprit de la crainte du Seigneur.

Quand un maître a reçn cet esprit, îl n'y a plus rien à lui dire ; cet esprit est un maître intérieur qui lui dicte et lui enseigne tout, et qui dans chaque occasion lui montre et lui fait pratiquer ses devoirs. Une grande marque qu'on l'a reçu , c'est lorsqu'on se sent un grand zèle pour le salut des enfants ; qu'on est touché de leurs dangers ; qu'on est sensible à leurs fautes : qu'on fait souvent réflexion de quel prix est l'innocence qu'ils ont reçue dans le baptême , combien il est difficile de la réparer quand une fois on l'a perdue; quel compte nous en demandera Jésus-Christ, qui nous a comme placés en sentinelle pour la garder, si l'homme ennemi, pendant notre sommeil, leur enlève un si précieux trésor. Un bon maître doit s'appliquer ces paroles que Dieu faisait continuellement retentir aux oreilles de Moïse , le conducteur de son peuple : « Portez-les dans votre < sein , comme une nourrice a accoutumé de porter son petit eH' '< faut'. >» Porta eos in sinu tuo y sic u t por tare sotet nutrix iri» fnntulum. Il doit éprouver quelque chose de la tendresse et de l'inquiétude de saint Paul à l'égard des Galates , pour qui il sentait les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que Jésus-Christ fût formé en eux. Filioll mei, quos iterum parturio , donecjormetur Christus in vobis ».

• Nam. II , 12. ~ ï 4. Cal. I».

260 TRAITÉ DES ÉTUDliS.

Je ne puis m'empêcher d'adresser ici aux maîtres quelquesuns des avis qu'on trouve dans une Lettre à une supérieure sur ses obligations » , ni trop les exhorter à lire avec attention cette lettre , qui leur convient parfaitement.

1. Le precnier moyen de conserver le dépôt qui vous a été confié , et de le multiplier, est de travailler avec un zèle nouveau à votre propre sanctification. Vous êtes l'instrument dont Dieu veut se servir pour les enfants ; il faut donc que vous lui soyez étroitement uni : vous êtes le canal ; il faut donc que vous soyez rempli : vous devez attirer les bénédictions sur les autres ; il ne faut donc pas les détourner de dessus votre tête.

2. Le second moyen est de ne point espérer de fruit si vous ne travaillez au nom de Jésus-Christ , c'est-à-dire comme il a travaillé lui-même à la sanctification des hommes. 11 a commencé par l'exemple de toutes les vertus qu'il leur a commandées '... Son humilité et sa douceur ont été étonnantes... Il a donné sa vie et son sang pour ses brebis. Voilà l'exemple des pasteurs, voilà le vôtre. Ne détachez jamais vos yeux de dessus ce divin modèle. Enfantez ainsi, nourrissez ainsi vos élèves, devenus vos enfants. Songez moins à les reprendre qu'à vous en faire aimer, et ne pensez à vous en faire aimer que pour mettre l'amour de Jésus-Christ dans leurs cœurs , et à vous effacer après cela , s'il se peut , de leur esprit.

3. Le troisième moyen est de ne rien attendre de vos soins, ie votre prudence, de vos lumières , de votre travail , mais de la seule grâce de Dieu. Il bénit rarement ceux qui ne sont pas humbles... Nous parlons en vain aux oreilles , s'il ne parle au cœur. Nous arrosons et plantons en vain , s'il ne donne l'accroissement.

On croit faire merveille en multipliant les paroles ; on croit amollir la dureté du cœur par de vifs reproches , par des humiliations, par des châtiments. Cela peut être utile quelquefois : mais il faut que la grâce le rende utile ; et, quand on attend tout de ces moyens , on met un obstacle secret à la grâce , qui est juste-

» Lettres de morale et de piété, t. I. « Totens in opère et sernione. m (L»«. ^ « Cœpit facere et docere. » (Act. 24 . 19.)

TBAITÉ DES ETUDES. 261

ment refusée à la présomption humaine et à une confiance orgueilleuse.

4. Si vos discours et vos soins sont bénis de Dieu, ne vous en attribuez point le succès : n'écoutez point la voix secrète de votre cœur qui s'applaudit, n'écoutez pointcelle des hommes qui vous séduisent. Si votre travail paraît inutile , ne vous découragez point, ne désespérez ni de vous ni des autres; ne vous relâchez point. Les moments que Dieu s'est réservés ne sont connus que de lui. II vous rendra , le matin , la récompense de votre travail pendant la nuit. Il a paru inutile , mais il ne l'était pas pour vous. Le soin vous était recommandé , et non le succès.

Page 1