EXPLICATION DU CANTIQUE
f 1. Cantemus (heb. cantabo) Domino : ghriose enim magnîficatus est. Equum et ascensorem dejecit in mare. « Je « chanterai des hymnes en l'honneur du Seigneur, parce qu'il « a fait éclater sa grandeur. Il a précipité dans la mer le cheval « et le cavalier. »
Moïse , plein d'admiration , de reconnaissance et de joie , pouvait-il mieux déclarer les mouvements de son cœur que par cet exorde impétueux , qui marque la vive reconnaissance du peuple délivré, et la grandeur terrible du Dieu libérateur?
Cet exorde est la proposition simple de toute la pièce. Il est romme l'abrégé et le point de vue où toutes les parties du tableau le rapportent. 11 faut toujours l'avoir dans l'esprit enlisant le
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cautique, pour comprendre avec quel artifice le prophète tire tant de beautés et tant de richesses d'une proposition qui paraît si simple et si stérile.
Cantabo est bien plus énergique , plus intéressant , plus tendre, que ne serait le pluriel cantabimus. Cette victoire des Hébreux sur les Égyptiens ne ressemble point aux victoires ordinaires qu'un peuple remporte sur un autre peuple , et dont le fruit est général , vague , commun , presque imperceptible à chaque particulier. Ici tout est propre à chaque Israélite, tout est personnel. Dans ce premier moment chacun pense à ses propres fers rompus , chacun croit voir son cruel maître noyé , chacun sent le prix de sa propre liberté qui lui est assurée pour toujours. Car il est naturel au cœur humain , dans les dangers extrêmes , de rappeler tout à soi , et de se compter seul pour tout.
« Il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. » Ce singulier, le cheval, le cavalier, qui embrasse la généralité, la totalité des chevaux et des cavaliers , est bien plus énergique que n'aurait été le pluriel. D'ailleurs, ce singulier est bien plus propre à marquer la facilité et la promptitude de la submersion. La cavalerie égyptienne était nombreuse , formidable, et couvrait des plaines entières. Il aurait fallu une victoire continuée pendant plusieurs jours pour la défaire et pour la mettre en pièces. Mais à Dieu sa défaite n'a coûté qu'un instant , qu'un effort , qu'un seul coup. Il l'a toute renversée , noyée , abîmée , comme si ce n'avait été qu'un seul cheval et qu'un seul cavalier. Equum et ascensorem dejecii in mare.
« Le Seigneur est ma force et le sujet de mes louanges , etc. » Voilà l'amplification du premier mot du cantique, cantabo. Voyons comment cela est développé.
De tous les attributs de Dieu il ne loue que la force , parce que c'est par elle qu'il a été délivré.
Fortitudo mea. Cette figure est énergique , pour causa forlitudinis^ qui est plat et languissant : outre que Jortitudo mea fait sentir que Dieu tint seul lieu de courage aux Israélites , et les dispensa de faire aucun usage du leur.
Jaius m£a « Le suîet de mes louanges. » Même figure , et de
TfiAlïÉ DES ÉTUDES. 1 4 ir>
nemeéuergie. Il est Tunique sujet de mes louanges. Aucun nstrument ne les partage avec lui. La puissance, la sagesse, l'industrie humaine , n'y peuvent être associées. 11 mérite seul toute ma reconnaissance, puisqu'il a seul tout fait, tout ordonné et tout exécuté. Laus mea Dominus,
Factus est mihi in salutem. Le siècle d'Auguste aurait dit : Me servavit. L'Écriture dit bien plus. Le Seigneur s'est chargé défaire lui-même tout ce qu'il fallait pour me sauver. Il a fait de mon salut son affaire propre et personnelle; et, ce qui est bieîi plus expressif, il est devenu mon salut,
Istf! Deus meus. Iste est emphatique, et signifie beaucoup plus qu'il ne paraît, /sfe, non pas les dieux des Égyptiens et des nations , des dieux sans force, sans parole, sans vie; mais celui qui a fait tant de prodiges en Egypte et dans notre passage , celuilà est mon Dieu , c'est lui seul que je glorifierai.
Deus meus. Ce meus peut avoir un double rapport : l'un à Dieu , l'autre à l'Israélite. Dans le premier : Dieu paraît n'être grand , n'être puissant, n'être Dieu que pour moi. Distrait sur le reste de l'univers, il ne s'occupe que de mes périls et do ma sûreté : et il est prêt à sacrifier à mes intérêts toutes les nations de la terre. Dans le second rapport: Iste, Deus meus. « C'est lui a qui est mon Dieu. » Je n'en aurai jamais d'autre. Je réunis et lui seul tous mes vœux , tous mes désirs , toute ma confiance. Il est seul digne de mon culte et de mon amour. Il aura pour jamais tous mes hommages.
« C'est le Dieu de mon père , et je relèverai sa grandeur. » Cette répétition est la chose du monde la plus tendre. Celui dont je relève la grandeur n'est point un Dieu étranger, inconnu jusqu'à ce jour, protecteur pour une occasion passagère , et prêt à accorder le même secours à tout autre. Non : c'est l'ancien protecteur de ma famille. Sa bonté est héréditaire. J'ai mille preuves domestiques de son amour constant , perpétué de race en race jusqu'à moi. Ses anciens bienfaits étaient des titres et des gages qui m'en assuraient de pareils. C'est le Dieu de mon père. C'est le Dieu qui s'est montré tant de fois à Abraham, à Isane, à Jacob. C'est le Dieu enfin qui vient d'accomplir les grantics promesses qu'il a faites à mes aïeux.
TR. l;i:S KTLD. T. U.
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Qu'a-t-il fait pour cela? « 11 a paru comme un guerrier. » Do' minus quasi vir pugnator . Dans l'hébreu , Jehova , vir belli. Il pouvait dire : Comme il est le Dieu des armées , il nous a délivrés de l'armée de Pharaon; mais c'était trop peu dire. Il regarde son Dieu comme un soldat , comme un capitaine ; il lui met , pour parler ainsi , les armes à la main , et le fait combattre pour les enfants de Jacob.
Dominus quasi vir pugnator: Omnipotens nomen ejus. "L'hébreu porte : Jehova^ vir belli : Jehova nomen ejus. Moïse insiste sur le i^xm% Jehova, pour mieux faire sentir par cette répétition quel est ce guerrier extraordinaire qui a daigné combattre pour Israël. Comme s'il disait : Jehova , le Seigneur, a paru comme un guerrier. Entend-on bien ce que je dis? Comprend-on toute l'étendue de cette merveille ? Oui , je le répète , c'est le Dieu suprême en personne , c'est le Dieu unique , c'est , pour tout dire , celui qui s'appelle Jehova ' , qui porte le nom incommunicable, qui possède seul toute la plénitude de l'être : c'est celui-là qui s'est rendu le champion d'Israël. Lui-même leur a tenu lieu de soldat. Il s'est chargé seul de tout le poids de la guerre. Dominus {Jehova) pugnabit pro vobis, et vos tacebitis^, disait Moïse aux Israélites avant l'action. Le Seigneur {Jehova ) combattra pour vous^ et vous demeurerez dans le silence : c'est-àdire, vous vous tiendrez en repos sans combattre.
^ 4 et 5. a II a renversé dans la mer les chariots de Pharaon « et son armée : les plus distingués d'entre ses officiers ont été sub- « mergés dans la mer Rouge. Ils ont été ensevelis dans les abîmes. « Ils sont descendus au fond des eaux comme une pierre. »
Remarquez le pompeux étalage de tout ce qui est contenu dans ces deux mots, equum et ascensorem, « le cheval et le « cavalier. »
1. Currus Pharaonis. 2. Exercitum ejus. 3. Electi principes ejus. Belle gradation.
Que dirons-nous de cette admirable amplification? Projecit in mare. Submersi sunt in mari Rubro. Abyssi operuerunt eos. Dcscenderunt in profundum quasi lapis. Tout cela pour expii-
» « Qui est... Ego sum qni sum. » ' Exod li : 14.
tBAITÊ DES ÉTUDES. 14?
quer, dejecU in mare. Vous voyez dans tous ces mots une suite d'images qui se succèdent et se grossissent par degrés, i. Proje^ citinmare. 2. Submersi sunt inmari Rubro. Tous submergea dans la mer Rouge. Submersi sunt enchérit sur projecU... In mari Hubro est une circonstance qui fixe plus que mari simplement Heb. m mari Suph. Il semble que Moïse veuille relever la grandeur de la puissance que Dieu a fait paraître dans une mer qui faisait partie de l'empire égyptien , et qui était sous la protection des dieux d'Egypte'. 3. Electi principes, les plus grands d'entre les princes de Pharaon , c'est-à-dire les plus superbes , et peut-être les plus emportés contre les ordres du Dieu d'Israël; enfin , les plus capables de se sauver du naufrage sont submergés comme les moindres soldats. 4. Abyssi operuerunt eos. Quelle image! Ils sont couverts, abîmés, disparus pour toujours. 5. Pour achever cette peinture, il finit par une similitude, qui esi comme le gros trait qui figure la chose : Descenderunt inprofundum quasi lapis. Tout fiers qu'ils sont , ils ne font pas plus de résistance , pour remonter, contre le bras de Dieu qui les eur fonce , qu'une pierre qui tombe au fond des eaux.
Après cela que devait penser Moïse ? que devait-il dire? C'est une des plus importantes règles de rhétorique, et à laquelle Cicéron ne manque jamais , qu'après le récit d'une action surprenante , ou même d'une circonstance extraordinaire , il faut sortir de l'air tranquille et paisible de la narration pour se répandre dans des mouvements plus ou moins impétueux , selon la nature du sujet : ce qui se fait presque toujours par des apostrophes, des interrogations, des exclamations, figures propres à réveiller et le discours et l'auditeur. C*est ce.que Moïse fait dans tout ce cantique , d'une manière inimitable.
^6 et 7. Dextera tua. Domine^ magnijicataestinfortitudine : dextera tua. Domine , percussit inimicum ; et in multitudine gloriae, tux deposuisti adversarios tuos.
Il y a ici plusieurs choses à remarquer.
1. Moïse pouvait dire : Deus magnijicavitfortitudinem suam percutiendo Pharaonem. Mais que cela serait faible et languissant pour exprimer une si grande action! Il s'élance vers Dieu.
' IteeiiepLua.
et lui dit, par une espèce d'enthousiasme : Dextera tua, Domine > magnificata est, etc.
2. Il pouvait dire: O Domine, magnificasti fortitudinem., etc. Mais cela ne porte point assez d'idée, et n'a rien de sensible : au lieu que dans l'expression de Moïse vous voyez, vous distinguez , pour ainsi dire , la main de Dieu qui s'étend et qui écrase les Égyptiens. Doù je conclus tout à la fois que la véritable éloquence est celle qui persuade; qu'elle ne persuade ordinairement qu'en touchant; qu'elle ne touche que par des choses et par des idées palpables; et que, par toutes ces raisons, l'éloquence de l'Écriture sainte est la plus parfaite de toutes, puisque les choses les plus spirituelles et les plus métaphysiques y sont représentées sous des images vives et sensibles. - 3. Dextera tua, Domine , perçus sit inimicum. Belle répétition , et nécessaire pour mieux faire sentir la puissance du bras de Dieu. Le premier membre , « votre droite a fait éclater sa force, » n'ayant désigné l'événement qu'en général et confusément, le prophète croit n'en avoir pas assez dit ; et , pour marquer la manière de cette action, il répète aussitôt: « votre droite « a brisé l'ennemi. » C'est le génie des grandes passions de répéter ce qui sert à les entretenir. Nous voyons cela dans tous les endroits passionnés des meilleurs auteurs. Et c'est ce qui règne narticulièrement dans l'Écriture , surtout dans les psaumes.
4. In multitudine glorix tuae deposuisti adversarios tuos. L'hébreu porte : In multitudine elationis (celsitudinis) tuxdestruxisti insurgentes contra te. Il y a de grandes beautés cachées dans le texte original , qui méritent d'être un peu développées.
l.Par ces mots, m midtitadine elationis tuœ , l'auteur sacré veut marquer l'action d'un grand seigneur qui se redresse, qui prend un air haut et fier, qui s'élève à proportion de ce qu'un petit inférieur ose s'élever contre lui , et qui se plaît à le mettre d'autant plus bas. Les Égyptiens se comptaient pour quelque chose de grand : ils s'attaquaient à Dieu même ; ils demandaient fièrement : Quel est donc ce Seigneur ' ? Mais à mesure que ces insolents s'élevaient selon toute leur étendue, Dieu s'élevait aussi', et nrcnait contre eux toute l'élévation de sa grandeur m-
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finie , toute la hauteur de sa majesté suprême ; Âlta a longe cognoscit '. Et c'est de là qu'il a renversé ses ennemis, si pleins d'eux-mêmes, et les a rabaissés non-seulement contre terre, mais dans les abîmes les plus profonds de la mer.
2. Insurgentes contra te. Ce n'est pas contre Israël que les Égyptiens se sont déclarés : c'est vous-même qu'ils ont osé attaquer, c'est vous qu'ils ont bravé. Notre querelle était la vôtre : c'est à vous qu'ils faisaient la guerre , contra te. Ce tour est délicat et touchant, pour intéresser Dieu même dans la cause d'Israël.
« Vous avez envoyé votre colère » : elle les a dévorés comme une paille ^. Au souffle de votre fureur , les eaux se sont entassées : l'onde qui coulait s'est tenue élevée comme en « un monceau : les flots de l'abîme se sont condensés et durcis « au milieu de la mer^. L'ennemi disait : Je les poursuivrai; je K les atteindrai; je partagerai les dépouilles; j'assouvirai mes » désirs (ow, je satisferai ma vengeance); je tirerai mon épée; K ma main me les assujettira de nouveau ^ Vous avez soufflé , «' et la mer les a abîmés. Ils sont tombés au fond des eaux I comme une masse de plomb. »
Moïse revient à sa narration , non pas comme aux versets 4 et 5 par une description toute pure , mais en continuant son apostrophe à Dieu , ce qui passionne davantage le récit : en quoi la conduitede ce cantique me paraît au-dessus de l'éloquence or- 'îinaire. Plus il s'éloigne de la proposition simple qui lui sert "t'xorde , plus on voit augmenter la force de ses amplifications. Misisti iram iuam. Quelle figure! quelle expression! Le prophète donne à la colère divine de l'action et de la vie. Il la transforme en un ministre ardent et zélé, que le juge tranquille envoie du haut de son trône exécuter les arrêts de sa vengeance. Les rois ont besoin, contre leurs ennemis, de cavalerie, de troupes, d'armes, et d'un grand attirail de guerre. A Dieu , sa colère seule lui suffit pour punir des coupables. « Vous avez « envoyé votre colère. » Que de choses renfermées dans un seul
' Ps. ia7, fi. ^ 9.
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mot, qui laisse au lecteur le plaisir de compter lui-même daii son imagination les feux , les éclairs, les foudres, les tempêtes, et tous les autres instruments de cette colère ! On sent mieux la beauté de cette expression , qu'on ne peut l'exprimer. On y trouve une certaine profondeur et un je ne sais quoi qui occupe et qui remplit l'esprit. Horace a eu en vue cette figure , par son iracnnda fulmina ' . Virgile Ta attrapée dans l'ingénieuse composition de la foudre, qu'il décrit au huitième livre de l'Énéide :
Sonitumque, metumque Miscebant operi , flammisque sequacibus iras-
Qu'a donc fait cette terrible colère ? Elle les a dévorés comme une paille. Il n'appartient qu'à l'Écriture de nous donner de telles images. Tâchons d'approfondir cette pensée. Nous verrons la colère de Dieu qui dévore une armée épouvantable. Hommes , chevaux, chariots, tout cela est broyé, consumé, abîmé : faibles synonymes. Tout cela est dévoré : ce serait tout dire. Mais la similitude qui vient après achève le portrait : car dans le mot de dévorer vous concevez une action qui dure quelque temps; mais sicut stîpulam vous montre une action d'un moment. Quoi donc ! une armée si nombreuse est dévorée comme une paille ! Pesez bien ces idées.
Mais comment cela s'est-il fait? Dieu par un ven* !xirieux a rassemblé les eaux, qui se sont élevées comme deux n,ontagnes au milieu de la mer. Les enfants d'Israël y ont passé à sec. Les Égyptiens les y ont poursuivis , et ils ont été enveloppés dans les Ilots. Voilà un récit simple et sans ornement. Mais que de beautés , que de richesses dans le tour de l'Écriture ! Je n'aurais jamais fait, si je voulais les examiner en détail. Tout le cantique me charme ; mais cet endroit m'enlève.
In spiritu furoris lui congregatx sunt aquas. Le prophète ennoblit le vent en lui donnant Dieu inême ])our principe; at il anime les eaux en les représentant susceptibles de frayeur. Pour mieux peindre l'indignation divine et ses effets, il emprunte l'image de la colère humaine, dont les vifs transports sont accom-
> Lib. I, od. 3.
TRAITE DES KTTJDES. I5l
pagnés d'une respiration précipitée, qui cause un souffle impétueux et violent. Et lorsque cette colère , dans une personne puissante , se tourne contre une populace timide , elle l'oblige , pour s'en garantir, de céder la place , et detse renverser tumulluairement les uns sur les autres. C'est ainsi qu'aw soujjle de la fureur au Seigneur les eaux épouvantées se sont retirées avec précipitation de leur lieu naturel , et se sont entassées à la liâte les unes sur les autres, pour laisser passer cette colère sans y mettre obstacle : au lieu que les Égyptiens, qui se sont présentés sur son chemin, en ont été dévorés comme une paille. Cette peinture de la colère divine se trouve souvent dans les Écritures. « La mer l'a « vu », et a pris la fuite*. On a vu les abîmes des eaux s'entr'ou- «c vrir... par le bruit de vos menaces , Seigneur, et par la respira- « tion du souffle de votre colère 3. La fumée de sa colère s'est « élevée ; un feu dévorant est sorti de sa bouche ; des charbons « en ont été allumés4. » Faut-il s'étonner qu'une telle colère renverse et abîme tout ?
Congregatx sunt abyssî in medio mari. C'est la répétition et tout ensemble l'amplification de congregatse sunt aquœ.
1. Au lieu de congregatx le texte original porte coagulatœ, c'està-dire les eaux se sont prises et épaissies comme de la glace,
2. Abyssi donne une idée beaucoup plus affreuse que aquœ. o.ln medio mari. Cette circonstance a beaucoup d'emphase. Elle attache l'imagination, et fait concevoir des montagnes d'eau solides dans le centre des choses liquides.
Les deux versets suivants sont d'une beauté qu'on ne peut assez admirer. Au lieu de dire simplement, comme nous l'avons déjà remarqué , les Égyptiens sont entrés dans la mer en poursuivant les Israélites , le prophète entre lui-même dans le cœur de ces barbares , il se met à leur place , il prend leurs passions , et les fait parler; non pas qu'ils aient parlé en effet , mais parce que le désir de vengeance et la chaleur à poursuivre les Israélites
' Ps. 113, 3. ignis a facie {heh, ex ore ) ejus eiarsil
* « Mare Tidit,et fbgit..,. Apparue- carbones succensi sunt ab eo. w
rant fontes aquanira ab increpatione •» l»s. 17, 16.
tua, Domine, abinspirationespiritiisirii: 4 Ibid. ».
taœ.... .\scendit fumas ia ira ejus, et
i52 TRAITÉ DES ETtDES.
étaient le langage de leurs cœurs, que Moïse leur a mis dans îa bouche pour varier et passionner sa narration.
Dixit inimieusj pour dixerunt jEgyptii. Ce singulier, cet inimictis, tout cela est de si bon goût!
Persequar... comprehendam.., dividam spolia, etc. On 11 1 et on voit dans ces mots une vengeance palpable , dont on se sent presque animé en lisant. L'auteur sacré n'a point mis de conjonction à aucun des six verbes qui composent le discours du soldat égyptien , afin de lui donner plus de vivacité , et d'exprimer plus au naturel la disposition d'un homme plein de passion, qui s'entretient avec lui-même , et qui ne se met pas en peine de mettre des liaisons et des conjonctions dans ses pensées , qui demandent de la liberté.
Un autre en serait demeuré là ; mais Moïse va plus loin. Implebitur anima mea. Il pouvait dire : Dividam spolia, et lis me implebo. Mais implebitur anima mea nous les représente regorgeant de dépouilles et nageant dans la joie.
Je tirerai mon épée : ma main les égorgera, Cest ainsi que porte la Vulgate. Evaginabo gladium meum : interficieteos manus mea. La réflexion qui suit suppose ce sens , et est fort belle. Le plaisir d'égorger leurs ennemis n'est pas moins sensible que celui de les dépouiller. Voyons comme il touche cet endroit. Il pouvait dire en un mot eos interjiciam, je les égorgerai; mais cela aurait passé trop vite : il leur ménage le plaisir d'une longue vengeance. Evaginabo gladium meum, je tirerai mon épée. Quelle image ! Elle frappe même les yeux du lecteur. Interficiet eos manus m,ea, ma main les égorgera.
Ce manus mea est d'une beauté que je ne puis exprimer. On voit dans cette expression un soldat sûr de la victoire. On le voit qui regarde, qui remue, et qui mesure son bras. Je tremble pour les enfants d'Israël. Grand Dieu ! que ferez-vous pour les sauver ? Voilà un déluge de barbares qui courent en fureur à la vengeance et à la victoire. Tous les traits de votre colère peuvent-ils suffire pour arrêter vos ennemis? Dieu souffle, et la mer lésa déjii enveloppés. Flavit spiritus tuus, et operuit eos mare.
Il faut avouer que cette réflexion est bien vive , bien éloquente, tt bien propre à former le goût : et c'est pour cela que j'ai cru
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n'en devoir pas priver le lecteur. Mais je suis obligé d'avertir que le texte hébreu , au lieu de interjiciet eos manus mea , a : pos sidère faciet eos manus mea ; possessioni restituet eos manus mea. Ce qu'on pourrait traduire : « Ma main me les assujettira « de nouveau. Ma main s'en rendra maîtresse. Ma main me « remettra en possession de ces fugitifs. »> En effet, c'était là le véritable motif de la poursuite si ardente des Égyptiens : l'histoire y est formelle. « On vint dire au roi des Égyptiens que o les Hébreux s'en étaient enfuis. En même temps le cœur de « Pharaon et de ses serviteurs fut changé à l'égard de ce peuple ; « et ils dirent : A quoi avons-nous pensé de laisser ainsi aller les « Israélites , afin qu'ils ne nous fussent plus assujettis ' ? » L'intention de Pharaon et de ses officiers n'était donc pas de tuer et d'exterminer les Israélites : ils auraient agi contre leurs intérêts. Mais ils songeaient à les forcer, les armes à la main , à rentrer dans l'esclavage, et à retourner aux travaux publics de leur ancienne servitude.
Il y a aussi, ce me semble , une grande beauté dans cette ex- {)ression , ma main me les assujettira de nouveau. Le Dieu des Israélites s'était vanté de tirer son peuple delà prison des Égyptiens, et de les délivrer de leur dure servitude par la force de son bras : Educain vos de ergastulo jEgyptiorum * , et cruam de servitute, ac redimam in brachio excelso ^. Il avait fait dire plusieurs fois à Pharaon qu'il étendrait sa main sur lui , sur ses serviteurs , sur ses campagnes, sur ses bestiaux ; qu'il lui ferait bien voir qu'il était le maître et le Seigneur, en étendant sa main sur toute l'Egypte , et en tirant son peuple de l'esclavage : Scient ALgyplii quia ego sum Dominus , qui extenderîm manum meam super yEgyptum , et eduxerim Jilios Israël de medio eorum^. Ici l'Égyptien , qui se croit déjà vainqueur, insulte au Dieu des Hébreux. Il semble lui reprocher la faiblesse de son bras et la vanité de ses menaces. Il oppose sa main à celle de Dieu ; et il se dit à lui-même, dans l'enivrement d'une joie insolente, et dans les transports d'une folle confiance : Quoi qu'en ait dit le Dieu d'Israël , ma main me les assujettira de nouveau.
' Lxov.. 14, 5. ^»
» Ibid. 6 0, -'•
i&4 TRAITÉ DES ETUDES.
c Vous avez soufflé, et la mer les a abîmés... Ils sont tombés « au fond des eaux violentes , comme une masse de plomb » . »
Fous avez soufflé, et la mer les a abîmés. Moïse pouvait-il mieux exprimer la suprême puissance de Dieu ? II ne fait que souffler pour abîmer tout d'un coup des troupes innombrables. Voilà ce qu'on appelle le véritable sublime. Le Jiai lux et lux fada est a-t-il rien de plus grand ?
Et la mer les a abîmés. Que de choses en trois mots, ope^ mit eos mare! Quelle sobriété de termes! quelle foule d'idées! C'est ici qu'on peut appliquer ce que Pline dit du peintre Timanthe : In omnibus ejus operibus plus intelligitur quam pin- (jitur... ut ostendat etiam qux occultât.
Un autre que Moïse aurait donné l'essor à son imagination. Il nous aurait fait un long détail et de grandes descriptions fades et inutiles. Il aurait épuisé tout le sujet, et, avec un pompeux verbiage et une stérile abondance, il aurait appauvri sa matière et fatigué son lecteur. Mais ici Dieu souffle , la mer obéit , elle tombe sur les Égyptiens : les voilà tous engloutis. Y eut-il jamais rien de si plein , de si vif , ni de si animé? Vous ne voyez point d'espace entre le souffle de Dieu et le terrible miracle qu'il fait pour sauver son peuple. Flavit spiritus tuus , et operuit eos mare.
Ils sont tombés au fond des eaux comme une masse de plomb. Considérez bien ce dernier trait, qui aide l'imagination et achève le tableau.
« Qui d'entre les dieux est semblable à vous ».^ Qui vous est « semblable , vous qui faites paraître avec éclat votre sainteté , « qui méritez d'être loué avec une frayeur rehgieuse, et dont les « œuvres sont autant de merveilles.^ Vous avez étendu votre « main , et la terre les a dévorés ^. »
Cet admirable récit est suivi d'un admirable retour de louanges. La grandeur du miracle demandait cette vivacité de sentiment et de reconnaissance. Et quel moyen de ne pas se récrier , et de ne
ssortir comme hors de soi-même à la vue d'une telle merveille }
Interrogation , comparaison, répétition ; toutes figures propre» à l'admiration et à l'extase.
Magnificus in sanctitate, etc. Il est impossible ici d'approcher du style vif et concis du texte, qui a trois petits membres séparés les uns des autres sans liaison, et dont chacun est composé de deux mots assez courts : magnîficus sanctitate, terribiiis laudibus, faciens mirabilia. Il n'est pas plus facile d'en rendre le sens, quelque étendue qu'on donne à la version ; ce qui d'ailleurs la rend froide et languissante, au lieu que l'hébreu est plein de feu et de vivacité.
« Vous vous êtes rendu par votre miséricorde le guide de ce - peuple... et vous le conduirez par votre puissance jusqu'au « lieu, etc. '. »
Ces cinq versets sont une prophétie de la protection éclatante que Dieu devait donner à son peuple après l'avoir tiré de l'Egypte. Tout y est plein d'images vives et touchantes. On ne sait ce qu'on doit admirer davantage dans cette prédiction , ou la tendresse de Dieu pour son peuple » , dont il veut bien devenir luimême le guide et le conducteur, en le conservant pendant tout le voyage, selon qu'il le dit ailleurs, comme la prunelle de son œil , et le portant sur ses épaules comme l'aigle se charge de ses aiglons ; ou sa formidable puissance , qui , faisant marcher devant elle la terreur et l'effroi , glace de crainte tous les peuples qui pourraient s'opposer au passage des Israélites , et les rend immobiles comme une pierre : ou enfin l'attention merveilleuse de Dieu à les établir d'une manière fixe et permanente dans la terre promise, ou plutôt à les y planter : plantabis in monte hxreditatis tux ; expression énergique , et qui seule rappelle tout ce que l'Écriture dit en tant d'endroits du soin que Dieu avait pris de planter cette vigne chérie , de l'arroser, de la faire croître , de l'environner de fossés et de haies , de multiplier et d'étendre au loin ses branches fécondes.
« Le Seigneur régnera dans l'éternité , et au delà de tous les « siècles. Car Pharaon est entré dans la mer avec ses chariots et sa « cavalerie , et le Seigneur a fait retourner sur eux les eaux de la
» jr Ï3, 17. 2DC«it. 32, 10, ÏJ
« mer ; mais les enfants d'Israël ont passé au milieu d'elle à < pied sec '. »
C'est ici la conclusion de tout le cantique , par laquelle Moïse promet à Dieu , au nom de tout le peuple, une éternelle reconnaissance pour le signalé bienfait par lequel il vient de les délivrer.
Cette conclusion paraîtra peut-être trop simple en cx)mparaison de ce qui a précédé. Mais je reconnais pour le moins autant d'artifice dans cette simplicité que dans tout le reste. En effet, après av'jjr remué et enlevé les esprits par tant de grandes expressions et Je si violentes Ogures , la justesse de Tart voulait qu'il terminât son cantique par une exposition simple et naïve , tant pour délasser les esprits que pour leur faire coniprendre sans figures, sans détours et sans embarras, la grandeur du miracle que Dieu venait de faire en leur faveur.
La sortie du peuple juif de l'Egypte est le prodige le plus merveilleux que Dieu ait fait dans l'Ancien Testament. Il le rappelle en nulle occasions; il en parle, s'il était permis de s'exprimer ainsi , avec une espèce de complaisance : il le donne comme la preuve la plus éclatante de la force toute-puissante de son bras. En effet, ce n'est pas un seul prodige , mais une longue suite de prodiges plus admirables les uns que les autres. Il était bien juste que la beauté du cantique destiné à conserver la mémoire de ce miracle répondît à la grandeur de l'événement ; et cela ne pouvait pas n'être point de la sorte , puisque le même Dieu qui était l'auteur des prodiges l'était aussi du cantique.
Mais quelle beauté, quelle grandeur, quelle magnificence n'y percevrions-nous pas , s'il nous était donné de pénétrer dans les sens mystérieux cachés sous le voile et sous l'écorce de ce grand événement ! Car on ne peut disconvenir que la sortie de l'Egypte ne couvre et ne représente d'autres délivrances *. L'autorité de suint Paul et de toute la tradition, et les prières de l'Église, nous obligent d'y voir la liberté que le chrétien acquiert par les eaux du baptême , et son affranchissement du joug du prince ùa monde. L'Apocalypse fait ^ un autre usage de cet événement , en
M 18, 19. » Apoc. 15,2-4.
» l Cm. c. 1
TBAITé DES ÉTODES lo7
nous montrant ceux qui ont vaincu la bête , tenant à la main les liarpes de Dieu , et chantant le cantique de Moïse s serviteur de ': ^ieu , et le cantique de l'Agneau , en disant : Seigneur Dieu ,
s œuvres sont grandes et merveilleuses , etc. Or, comme , selon I Kcriture, les merveilles delà seconde délivrance surpasseront infiniment celles de la première, et en aboliront entièrement la mémoire, ainsi l'on peut juger que les beautés du sens spirituel de ce cantique effaceraient celles du sens historique.
De telles merveilles passent de beaucoup mes forces, et n'entrent point dans le dessein de cet ouvrage , où je me suis proposé de former le goût des jeunes gens par rapport à l'éloquence. Cette explication du Cantique de Moïse peut y contribuer plus que toute autre chose. J'ai cru, en donnant ce morceau, faire au public un présent qui lui serait agréable. La modestie de l'auteur l'avait tenu jusqu'ici comme enseveli dans les ténèbres : on ne sera point fâché que la juste reconnaissance d'un disciple plein de respect pourra mémoire de son maître le fasse paraître au jour. A la qualité de maître il avait joint à mon égard celle de père, m'ayant toujours aimé comme son enfant. Il avait pris dans les classes un soin particulier de me former, me destinant dès lors pour son successeur : et je l'ai été en effet en seconde, en rhétorique, et au collège Royal. Je puis dire sans flatterie que jamais personne n'a eu plus de talent que lui pour f;iire sentir les beaux endroits des auteurs, et pour donner de l'émulation aux jeunes gens. L'oraison funèbre de M. le chancelier le ïellier, qu'il prononça en Sorbonne, et qui est la seule pièce de prose qu'il ait permis qu'on imprimât, suffit pour montrer jusqu'où il avait porté la délicatesse du goût: et les vers qu'on a de lui peuvent passer pour un modèle en ce genre. Mais il était encore plus estimable par les qualités du cœur que par celles de l'esprit. Bonté, simplicité, modestie ■', désintéressement, mépris des richesses, générosité portée presque jusqu'à l'excès, c'était là son caractère. Il ne profita de la confiance entière qu'un puissant ministre 3 avait en lui, que pour faire plaisir
i « Gantantes canticnm Moysi servi éla rectenr dans l'université. 'i. » ' M. de I.oiivois.
'"' n n'a jamais vonlo consentir à cire
aux autres. Quand il me vit principal au collège de Beauvais, il sacrifia , par bonté pour moi et par amour du bien public , deux mille écus pour y faire des réparations et des embellissements nécessaires. Mais les dernières années de sa vie, quoique passées dans la retraite et l'obscurité , ont effacé tout le reste. Il s*était retiré à Compiègne , lieu de sa naissance. Là , séparé de toute compagnie , uniquement occupé de l'étude de l'Écriture sainte , qui avait toujours fait ses délices, ayant continuellement dans l'esprit la pensée de la mort et de l'éternité s Jl se consacra entièrement au service des pauvres enfants de la ville. Il leur fit bâtir une école, peut-être la plus belle qui soit dans le royaume, et fonda un maître pour leur instruction. Il leur en tenait lieu luimême : il assistait très-souvent à leurs leçons : il en avait presque toujours quelques-uns à sa table : il en habillait plusieurs : il leur distribuait à tous, dans des temps marqués, diverses récompenses pour les animer: et sa plus douce consolation était oe penser qu'après sa mort ces enfants feraient pour lui la même prière que le fameux Gerson , devenu par humilité maître d'école à Lyon , avait demandée , par son testament , à ceux dont il avait pris soin : Moîi Dieu , mon Créateur, ayez pitié de votre pauvre serviteur Jean Gerson! Il a eu le bonheur de mourir pauvre en quelque sorte au milieu des pauvres, ce qui lui restait de bien ayant à peine suffi pour une dernière fondation qu'il avait faite des Sœurs de la Charité pour instruire les filles , et pour prendre soin des malades.
Je prie le lecteur de me pardonner cette digression , que ma tendre reconnaissance pour un maître à qui j'ai tant d'obligations doit rendre excusable.
• li a donné au public un recueil des Urées des propres paroles da l'Écniun extraits qu'il avait faits sur ce sujet , sainte et des saints Père» hiiHu\é Pcnst'cs édifiantes sur ta Mort,