APPLICATION DES PRINCIPES A QUELQUES EXEMPLES
Deux grands hommes ; fort célèbres dans l'Écriture sainte, me fourniront des exemples auxquels j'appliquerai les règles que je viens de donner : Joseph et Ézéchias. A ces deux histoires j'ajouterai un article sur les prophéties.
ARTICLE PBEMIER.
Histoire de Joseph.
Comme cette histoire est fort longue et fort connue, je sera! obligé d'en omettre ou d'en abréger plusieurs circonstances , quoique très-intéressantes, pour ne point trop allonger ce récit.
I. Joseph vendu par ses frères; conduit en Egypte chez Putiphar ; mis en prison. (Gen, c. 37, 39 et 40.)
Jacob avait douze enfants, dont Joseph et Benjamin étaient les plus jeunes : il avait eu ces deux derniers de Rachel. L'amour particulier que Jacob témoignait à Joseph , la liberté que celui-ci prit d'accuser devant lui ses frères d'un crime que l'Écriture ne nomme point, et le récit qu'il leur fit de songes qui marquaient sa future grandeur , excitèrent leur jalousie et leur haine.
Un jour qu'ils le virent venir à eux dans la campagne où ils paissaient leurs troupeaux , ils se dirent l'un à l'autre : Voici notre songeur qui vient ; allons, tuons-le, et le jetons dans une vieille citerne ; après cela on verra à quoi lui auront servi ses songes. Sur la remontrance de Ruben , ils se contentèrent de le jeter dans la citerne , après lui avoir ôté sa robe. Bientôt même ils l'en retirèrent pour le vendre à des marchands ismaélites qui allaient en Egypte , à qui en effet ils le vendirent vingt pièces d'argent. Après cela ils prirent sa robe , et, l'ayant trempée
m. DES ÉTUD. T. II. 15
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dans le sang d'un chevreau, ils l'envoyèrent à Jacob, et lui firent dire : Voici une robe que nous avons trouvée; voyez si ce n'est pas celle de votre (ils. Il la reconnut , et dit : C'est la robe de mon fils ; une bête cruelle l'a dévoré ; une béte a dévoré Joseph. Il déchira ses vêtements; et, s'étant couvert d'un cilice, il pleura son fils fort longtemps.
Les Ismaélites emmenèrent Joseph en Egypte, où ils le vendirent à un des premiers officiers de la cour de Pharaon , nommé Putiphar. Le Seigneur, dit l'Écriture , était avec Joseph, et tout lui réussissait heureusement. Son maître, qui voyait bien que Dieu était avec lui, le prit en affection. II le fit intendant de sa maison , et il se reposa absolument sur lui du soin de toutes ses affaires. Aussi Dieu bénit la maison de Putiphar, et il multiplia ses biens de tous côtés à cause de Joseph.
Il y avait déjà longtemps qu'il était dans cette maison , lorsque sa maîtresse, l'ayant regardé avec un mauvais désir, le sollicita , en l'absence de son mari , à commettre le crime. Mais Joseph en eut horreur, et lui dit : Comment serais-je assez malheureux pour abuser de la confiance que mon maître a en moi, et pour pécher contre mon Dieu ? Elle continua ainsi pendant plusieurs jours à le solliciter , sans pouvoir rien obtenir. Enfin, un jour que Joseph était seul, elle le prit par le manteau, et le pressait de consentir à son mauvais désir. Alors Joseph, lui laissant le manteau entre les mains, s'enfuit. Cette femme, outrée de dépit, jeta un grand cri; et, ayant appelé les gens de sa maison, elle leur dit que Joseph avait voulu lui faire violence, et qu'il avait pris la fuite aussitôt qu'il l'avait entendue crier. Lorsque son mari fut de retour, elle lui persuada la même chose , en lui montrant le manteau comme une preuve de ce qu'elle disait. Putiphar, trop crédule aux paroles de sa femme, entra dans une grande colère , et le fit enfermer dans la prison où étaient ceux que le roi faisait arrêter. Mais le Seigneur fut avec Joseph; il en eut compassion, etii lui fit trouver grâce devaui le gouverneur.
Pendant que Joseph était en prison, deux des grands officiers de la cour de Pharaon , savoir le grand échanson et le grand p?în<'ier, y furent conduits par ordre du roi. Le gouverneur eu
TUAITE DES ÉTUDES. '5
contia le soin à Joseph , comme de tous les autres prisonniers. Quelque temps après, ils eurent tous deux dans la même nuit un songe qui les jeta dans de grandes inquiétudes. Joseph leur en donna l'explication. Il prédit à l'échanson que dans trois jour\ il serait rétabli dans l'exercice de sa charge; et au grand panetier, que dans trois jours Pharaon le ferait attachera une croix , où sa chair serait déchirée parles oiseaux. Les choses arrivèrent comme il l'avait dit. Le grand panetier fut mis à mort , et l'autre rétabli. Joseph avait prié l'échanson de se souvenir de lui, et d'obtenir du roi son élargissement : Car j'ai été enlevé , dit-il , par fraude et par violence du pays des Hébreux, et j'ai été renfermé dans cette prison sans être coupable. Mais cet officier, étant rentré en faveur, ne pensa plus à son interprète.
RÉFLEXIONS
Demande. Que faut-il penser de la conduite de Dieu sur Joseph , à qui sa vertu n'attire que de mauvais traitements , soit de la part de ses frères , qui le haïssent et le traitent avec la dernière cruauté ; soit du côté de la femme de Putiphar, sa maîtresse, qui le calomnie impunément, et le fait renfermer dans un cachot comme un scélérat ?
Réponse. J>'\^è\x^ par cette conduite, a voulu nous donner d'importantes instruotions.
1° Son dessein est de détromper les hommes de k fausse idée qu'ils ont de la Providence, et de la fausse idée qu'ils ont de la v ertu. Ils croient que Dieu néglige le soin des choses humaines, lor sque ceux qui lecraignent sontdans l'oppression et dans la misère. Ils croient que la vertu doit toujours rendre heureux en cette vie ceux qui en ont une sincère. L'Écriture détruit ces faux Ç.réj ugés par l'exemple de Joseph , sur qui les yeux de Dieu sont très-a ttentifs , et qui est néanmoins haï par ses frères , vendu , exilé, calomnié, mis en prison; qui a conservé une vertu trèspure , sans en être plus heureux pendant plusieurs années; et qui n'est même tombé dans la captivité et dans le danger de jerdre la vie , que parce qu'il est demeuré fidèle à ses devoirs. l\ est vrai que Dieu rompit dans la suite ses liens, et l'éleva à UJie suprême autorité. Mais Joseph était préparé à souûrir l'op-
256 TÊAITE DES EtiJDÈS.
pression jusqu'à la fin de sa vie. Il consentait à mourir dans la prison , si Dieu le voulait ; et il n*eût pas été moins précieux à ses yeux, ni moins sûr des biens éternels qu'il espérait de sa miséricorde, quand il eût pam ea être abandonné jusqu'au dernier moment.
D. Paraît-il effectivement que Dieu ait pris un soin particulier de Joseph pendant ses disgrâces .^
R. L'Écriture * semble avoir pris à tâche de nous faire remarquer la protection de Dieu sur son serviteur, en nous avertissant qu'il fut toujours avec lui », et que par cette raison tout lui réussissait heureusement ^ ; qu'il lui fit trouver grâce devant son maître , qui reconnut que le Seigneur était avec Joseph , et qu'il le favorisait et le bénissait en toutes ses actions 4; qu'il inspira à Putiphar de lui donner, tout jeune qu'il était, l'autorité sur toute sa maison ^ ; que , pour attacher le maître à son serviteur par une affection plus durable et plus forte , le Seigneur bénit la maison de l'Égyptien à cause de Joseph , et multiplia ses biens tant à la ville qu'à la campagne , en sorte que son maître n'avait d'autre soin que de se mettre à table et de manger ^ : que quand Joseph fut mis en prison, le Seigneur en eut compassion, et qu'il lui fit trouver grâce aussi devant le gouverneur de la prison 7 : qu'il lui inspira de remettre à Joseph le soin de tous ceux qui y étaient renfermés , sans prendre connaissance de quoi que ce fût , et de lui tout confier 8, en sorte qu'il ne se faisait rien sans son ordre : qu'enfin le Seigneur le fit réussir en toutes choses.
D. Malgré toutes ces faveurs, la prison n'était-elle pas un séjour bien triste pour Joseph ?
R. Lorsqu'il fut mis en prison , tout paraissait l'avoir abandonné : mais Dieu était descendu avec lui dans l'obscure retraite où on l'avait enfermé , Fuit autem Dominus cum Joseph 9 ; et l'Ecriture ne craint point de dire que la Sagesse éternelle se rendit comme prisonnière avec lui : Hxc descendit cum illo info-
' Gen.39. • V. 2l.
< V, <. » Gen. 39, 21
TRATTTÎ Dlî* ÉTUDES. 25?
veam, et in vincvlis non dereliqtttt illum *. Elle adoucissait ses longues nuits, passées à souffrir et à veiller; elle éclairait ces ténèbres que la lumière du soleil ne pouvait percer ; elle ôtait à /a solitude et à la captivité , dont les lectures et roccupation ne porvaient diminuer ni suspendre le sentiment, ce poids terrible de l'ennui qui renverse les plus fermes. Enfin , elle faisait couler dans son cœur une paix dont la source était invisible et intarissable. Lorsque Joseph fut associé au trône de Pharaon, il n'est point dit que la sagesse y monta avec lui , comme il est dit qu'elle (descendit avec lui en prison. Elle l'accompagna sans doute dans le second état ; mais le premier était plus cher à Joseph , et il doit l'être à quiconque a de la foi.
D. Quelle autre instruction Dieu a-t-il voulu nous dounei dans la conduite qu'il a gardée à l'égard de Joseph ?
R. lia voulu, en second lieu, nous apprendre comment sa providence conduit toutes choses à l'exécution de ses desseins, et comment elle y fait servir les obstacles mêmes que les hommes s'efforcent d'y apporter.
Le dessein de Dieu était d'élever Joseph à un point de grandeur et de puissance où ses frères seraient réduits à se prosterner humblement devant lui. Les frères de Joseph s'y opposent; mais il n'y a, dit l'Écriture, ni sagesse , ni prudence^ ni conseil contre le Seigneur '. Ce qu'ils font pour humilier Joseph est le premier degré par lequel Dieu le conduit à l'élévation et à la gloire; et l'horrible calomnie de son impudique maîtresse, qui mettait, ce semble, le comble à tous ses malheurs , est ce qui le fera presque monter sur le trône.
C'est ce que Joseph lui-même fit remarquer à ses frères dans a suite, en leur disant que ce n'était pas eux qui l'avaient fait venir en Egypte , mais que c'était Dieu qui l'y avait envoyé : Non vestro consilio , sed Dei voluntate hue missus sum ^. Cette parole est un grand sujet de consolation pour ceux qui ont de la foi. Tout ce qu'on entreprendra contre eux deviendra un moyen pour assurer leur bonheur et leur salut. Les desseins secrets, les haines déclarées , la captivité , la calomnie, les feront arrivei
' Sap. 10, 13, 14. '' Gen. 46,' 8.
î Prov. 31 ,;jo.
^r,f^ TRATTE DES ETUDES.
au terme que la grâce leur a marqué. Après cela l'envie et Vinjustice seront confondues ; et, lorsqu'elles auront porté Joseph sur le trône , elles paraîtront tremblantes devant lui.
D. Quels moyens Joseph emploie-t-il pour combattre la tentation qui lui est suscitée par sa maîtresse ?
/?. Nous trouvons dans sa conduite un excellent modèle de et que nous devons faire quand nous sommes tentés. .Toseph se défend d'abord par le souvenir de Dieu et de son devoir. Comment, dit-ii à cette femme hardie et sans pudeur, pourrais-je commettre une telle action , ayant Dieu pour témoin et pour juge ? C'est à ses yeux que nous deviendrions criminels vous et moi. C'est lui qui me commande de vous désobéir en cette occasion. Comment pourrais-je éviter ses regards ou corrompre sa justice, ou me mettre à couvert de son indignation ? Quomodo ergo possum hoc malum ' facere, etpeccare in Deum meum ' ? Lorsque la tentation est devenue si forte qu'il a tout à craindre de sa faiblesse, il prend la fuite, quitte tout et s'expose à tout, plutôt que de demeurer dans l'occasion prochaine d'offenser Dieu.
D. N'y a-t-il point encore d'autre réflexion à faire sur les malheurs et les disgrâces de Joseph ?
R. Quelque durs et quelque injustes que fussent les traitements que Joseph eut à souffrir, jamais il ne lui échappa une seule parole de murmure. Il ne s'abandonna point au découragement dans sa servitude , mais il se- donna tout entier au service de son maître. Dans le grand loisir qu'ont les prisonniers , et malgré le penchant naturel qu'ont les hommes à parler de leurs aventure.% il n'avait point fait le récit des siennes. Quand il est forcé de s'en ouvrir àl'échanson, il le fait avec une modération et une charité qu'on ne peut assez admirer. J*ai été enlevé par fraude et par violence^ dit-il , du pays des Hébreux^ etfai été ren^ fermé dans cette prison sans être coupable. Il ne nomme ni ses frères, qui l'ont vendu ; ni sa maîtresse, qui Ta calomnié. W dit seulement qu'il a été enlevé et fait esclave, quoiqu'il fût libre; et condamné à une dure prison, quoiqu'il fût innocent. Un autre, moins humble et moins prudent que lui, aurait raconté sa vie,
• Heh Hoc grande scelnit. * Genj 39, 9.
TRAITÉ DES ÉTtrDES 259
et insisté sur les circonstances qui lui auraient fait le plus d'honneur. S'il en eût usé ainsi , le Saint-Esprit aurait laissé dans les ténèbres une vertu qui n'aurait pu les souffrir, et qui aurait voulu se consoler de ses malheurs par la vaine satisfaction de st faire admirer; au lieu qu'il a pris soin d'apprendre à tous le& siècles ce que Joseph n'a pas voulu dire en secret, et dans l'obscure caverne où il était enfermé.
2. Élévation de Joseph. Premier voyage de ses frèrea en Egypte. (Gen., c. 41 et 42.)
Deux ans se passèrent depuis que l'échanson eut été rétabli après lesquels Pharaon eut deux songes en une même nuit. Dans l'un il vit sept vaches grasses qui sortaient du Nil , et qui furent dévorées par sept autres vaches maigres sorties après elles du fleuve. Dans le second il vit sept épis pleins , qui furent aussi dévorés par sept autres épis fort maigres. Aucun des sages d'Egypte n'ayant pu expliquer ces songes , l'échanson se souvint de Joseph et en parla au roi, qui le fit aussitôt sortir de prison et lui raconta ses songes. Joseph répondit que les sept vaches grasses et les sept épis pleins signifiaient sept années d'abondance; et que les vaches et les épis maigres marquaient sept années de stérilité et de famine, qui viendraient ensuite. Il conseilla au roi d'établir un homme sage et habile qui eût soin , pendant les sept années d'abondance , de faire serrer une partie des grains dans des greniers publics, afin que l'Egypte y trouvât une ressource pendant la stérilité. Ce conseil plut à Pharaon, et il dit à Joseph : C'est vous-même que j'établis aujourd'hui pour commander à toute l'Egypte :tout le monde vous obéira, et il n'y aura que moi au-dessus de vous. En même temps ilôta son anneau ' de son doigt, et le mit au doigt de Joseph :ille fît monter sur son second char, et fit crier par un héraut que tout le monde fléchît le genou devant lui. Il changea aussi son nom , et lui en donna un qui signifiait Sauveur du monde.
Les sept années d'abondance arrivèrent comme Joseph l'avait prédit. Pendant ce temps, il fit mettre en réserve une grande
' L; sceau du urinre rfnît « rpt nnocaii
2 GO TRAITÉ DES lÎTUDES.
(|uantite de blé dans les greniers du roi. La stérilité vint ensnite , ( t la famine était dans tous les pays : mais il y avait du blé en i^ïjpte. Le peuple, pressé delà faim , demanda à Pharaon de quoi vivre. Il leur dit : Allez à Joseph , et faites tout ce qu'il 'VOUS dira. Joseph donc, ouvrant tous les greniers, vendait du blé aux Égyptiens et aux autres peuples.
Jacob , l'ayant appris, commanda à ses enfants d'y aller. Ils partirent au nombre de dix ; car Jacob avait retenu Benjamin auprès de lui , de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident dans le chemin. Étant arrivés en Egypte , ils parurent devant Joseph et l'adorèrent. Joseph les reconnut d'abord ; et, en les voyant prosternés devant lui, il se souvint des songes qu'il avait eus autrefois : mais il ne se fit point connaître à eux. Il leur parla même fort durement, et les traita d'espions qui venaient pour examiner le pays. Ils lui repartirent : Seigneur, nous sommes venus ici pour acheter du blé. Nous sommes douze frères, tous enfants d'un même homme, qui demeure dans le pays deChanaan. Le dernier de tous est demeuré avec notre père , et l'autre n'est plus au monde. Eh bien! reprit Joseph, je m'en vais éprouver si vous dites la vérité. Envoyez l'un de vous pour amener ici le plusjeunp de vos frères ; et cependant les autres demeureront en prison. Il se contenta néanmoins d'en retenir un seul. Pénétrés de frayeur et de regret, ils se disaient l'un à l'autre en leur langue : C'est avec justice que nous souffrons tout ceci , parce que nous avons péché contre notre frère. Nous le voyions accablé de douleur, lorsqu'il nous priait d'avoir pitié de lui ; mais nous ne voulûmes pas l'écouter. C'est pour cela que ce malheur nous est arrivé. Ruben , l'un d'entre eux , leur disait : Ne vous le dis-je pas alors , de ne point commettre un si grand crime contre cet enfant? cependant vous ne m'écoutâtes point. C'est son sang maintenant que Dieu vous redemande. Joseph , qui les entendait sans qu'ils le sussent, ne put retenir ses larmes. 11 se retira pour un , moment, et revint ensuite leur parler. Alors il fit prendre Siméon. et le fit lier devant eux : puis il^commanda secrètement à ses officiers de remettre leur argent dans leurs sacs. Ils parlirei;t donc 4vec leurs ânes chargés de blé.
TRAITE DES ETUDES. 2fi )
RÉFLEXIONS
D. Pourquoi Dieu laissa-t-il .loseph en prison pendant plu» sieurs années, sans paraître se souvenir de lui.^
R. Ce terme, si long quand on est captif, était nécessaire pour affermir Joseph dans Fhumilité, dans la soumission aux ordres de Dieu , et dans la patience. II nous eût attendris, si nous l'eussions vu dans les fers, et que nous eussions connu son innocence. Mais Dieu , qui avait pour lui une compassion infiniment plus mdulgente et plus tendre, le laissait dans un état d'où nous aurions voulu le tirer. Il connaissait ce qui manquait à sa vertu ; il savait combien devaient durer les remèdes nécessaires à sa santé; il découvrait dans l'avenir ses tentations et ses périls , et lui préparait dans les liens le secours et la force dont il aurait besoin dans son élévation. C'est ainsi qu'il en use pour les élus, dont il veut , avant tout , affermir la patience et l'humilité, et qu'il n'expose à la tentation qu'après les y avoir longtemps préparés.
D. Comment Pharaon se détermine-t-il si aisément à choisir pour premier ministre Joseph, et à revêtir de l'autorité souveraine un étranger et un inconnu ?
R. C'est une grâce pour toute une nation , qu'une salutaire pensée inspirée à un prince. Lorsque Joseph parlait aux oreilles de Pharaon, Dieu l'instruisait en secret. Il le rendait attentif aux sages avis et à la rare prudence d'un étrajiger et d'un captif 5 et il le délivrait de tous les préjugés qui empêchent si souvent les personnes constituées en dignité de se rendre dociles à la lumière, et d'avouer qu'on en peut avoir une supérieure à la leur. Il lui faisait comprendre qu'une sagesse purement humaine exécuterait mal ce qui lui était conseillé par une sagesse divine, et qu'il chercherait inutilement un autre ministre que celui que Dieu avait choisi. Où pourrions-nous, dit ce prince sensé, trouver un homme comme celui-ci, qui fût aussi rempli qu'il l'est de l'esprit de Dieu » ?
En parlant ainsi , il ruinait par le fondement toutes les erreurs d'une fausse politique , qui regarde la vertu et la religion comme peu propres au gouvernement des États, et qui se trouve perpétuei-
' Gen. 41 ,38.
lement gênée dans ses vues et ses projets par une exacte probité. Un roi infidèle couvre d'une éternelle honte cette folle impiété. 11 est persuadé que plus on a l'esprit de Dieu , plus on est capable de conduire un royaume. Et la moindre attention suffît pour découvrir que la maxime opposée est l'effet du renversement de l'esprit humain.
D. Que faut-il penser de la gloire de Joseph , élevé presque jnsque sur le trône.?
\ R. Le Saint-Esprit nous apprend, dans un autre livre , que ics calomnies dont on avait noirci la réputation de Joseph fuient alors pleinement dissipées, et que la honte du mensonge retomba sur ceux qui en avaient été les auteurs. Mendaces ostendît qui maculaverunt illum, et dédit illi claritatem aeternam • . Ainsi toute la pompe dont il était environné était le triomphe de la vertu. C'était elle qui était montrée à tous les peuples. C'était elle qui était élevée sur un char magnifique, d'où elle apprenait aux justes de tous les siècles à ne tomber jamais dans le découragement , et à conserver une patience invincible. C'était devant elle que tout le monde fléchissait le genou ; et Joseph était le héraut qui y exhortait tous les hommes , dans le temps que le héraut qui marchait devant lui exigeait cette marque extérieure de respect pour le premier ministre de Pharaon.
D, Les songes de Joseph, à l'égard de ses frères, furent- ils accomplis ?
R. On le reconnaît clairement quand on les voit tous prosternes aux pieds de Joseph : Quumque adorassent eum fratres sui*. Voilà ce qu'ils avaient tant appréhendé, ne sachant pas l'intérêt qu'ils avaient à le reconnaître pour maître. Plus ils se sont efforcés de l'éloigner, et de s'en rendre indépendants, plus ils ont contribué à l'établir sur leurs têtes. Ils n'ont pas voulu l'adorer quand ils l'avaient dans leur famille ; ils le vont chercher en Egypte pour se prosterner à ses pieds : ils l'ont renoncé, et lui ont voulu ôter la vie , quand son père l'a envoyé vers eux ; ils sont contraints de paraître devant lui, après une espèce de résurrection, pleins de crainte et de tremblement : ils l'adorent après l'Egypte et les autres nations, dont ils suivent
» Cap. 10 14. * Gen. 42, U.
enfin l'exemple, et ils ne craignent que d'en être rejetés, parce qu'ils le regardent comme le sauveur du monde ; au lieu qu'ils avaient apprëhend'é de lui être soumis , parce qu'ils ne considéraient dans son élévation que leur propre abaissement.
D. Que nous apprennent les remords des frères de Joseph au sujet du traitement qu'ils lui avaient fait souffrir ?
R. On voit, dans les reprociies qu'ils se font à eux-mêmes, et la force de la conscience , et le fruit de la sainte éducation donnée par Jacob à sa famille , qui n'a pas toujours été fidèle à la lumière, mais qui ne s'est point efforcée de l'éteindre, et qui a respecté la loi qui condamnait ses actions. C'est justement , se disent-ils l'un à l'autre, que nous souffrons tout ceci, parce qv~ nous avons péché contre notre frère '. Les hommes n'effaceront jamais de leur cœur le sentiment que Dieu y a imprimé de sa présence et de sa justice ; ils ne réussiront jamais à se persuader que le crime n'est rien , ou qu'il n'a pas été vu , ou qu'il demeurera impuni. Ils seront quelquefois rassurés par la patience et par le silence de leur juge , ou par la multitude de leurs complices ; mais lorsque la vengeance commencera à éclater, ils seront les premiers à avouer qu'ils l'ont méritée , et leurs complices ne leur paraîtront que comme des témoins préparés pour les accuser et les confondre.
3. Second voyage des enfants de Jacob en Egypte. Joseph reconnu par ses frères. ( Gen, c. 43, 44, 45. )
Lorsque les enfants de Jacob, au retour de leur voyage, lui eurent raconté tout ce qui leur était arrivé , l'emprisonnement de Siméon , et l'ordre exprès qu'ils avaient reçu de mener Benjamin en Egypte , cette triste nouvelle le perça de douleur, et renouvela celle que la perte de Joseph lui avait causée. Il refusa longtemps délaisser partir son cher Benjamin , qui, seul, faisait toute sa consolation; mais enfin , voyant que c'était une nécessité, et qu'autrement il le verrait périr de faim avec lui, il consentit à son départ, sur les assurances réitérées que lui donnèrent ses autres enfants de le lui ramener. Ils partirent donc tous ensemble
* Gcn, 43, 21.
avec des présents pour Joseph, et le double de l'argc-nt qu'ils avaient trouvé dans leurs sac
Étant arrivés en Egypte, ils se présentèrent devant Joseph. Lorsqu'il les eut aperçus , et Benjamin avec eux , il dit à son intendant : Faites entrer ces gens-là chez moi, et préparez un festin, parce qu'ils mangeront à midi avec moi. L'intendant exécuta l'ordre, et les fit entrer. Eux , tout surpris d'un tel traitement , s'imaginaient qu'on allait leur faire un crime de l'argent qui s'était trouvé dans leurs sacs. Ils commencèrent donc par se justifier auprès de l'intendant , disant qu'ils ne savaient pas comment cela était arrivé ; et que , pour preuve de leur bonne foi , ils rapportaient cet argent. L'intendant les rassura en leur disant : Ne craignez rien , c'est votre Dieu et le Dieu de votre père qui vous a fait trouver de l'argent dans vos sacs ; car , pour moi , j'ai reçu celui que vous avez donné. Aussitôt après il leur amena Siméon, leur frère. On leur apporta de l'eau ; ils se lavèrent les pieds, et attendirent l'arrivée de Joseph.
Dès qu'il parut , ils se prosternèrent devant lui et lui offrirent leurs présents. Joseph, après les avoir salués avec bonté, leur dit: Votre père , ce bon vieillard dont vous m'aviez parlé, vit-il encore.? Comment se porte-t-il ? Ils répondirent : Notre père, votre serviteur, est encore en vie , et il se porte bien. En même temps ils se prosternèrent de nouveau. Joseph ayant aperçu Benjamin , Est-ce là , leur dit-il , votre jeune frère , dont vous m'aviez parlé ? Mon fils , ajouta-t-il , je prie Dieu qu'il vous bénisse. Et il se hâta de sortir, parce que la vue de «son frère l'attendrissait si fort , qu'il ne pouvait plus retenir ses idrmes. Quelques moments après , il vint retrouver ses frères ; et, ayant commandé qu'on servît à manger , il se mit à table avec eux.
Après que Joseph eut mangé avec ses frères , il donna secrètement cet ordre à son intendant: Mettez du blé dans les sacs de ces gens-là, et l'argent de chacun d'eux à l'entrée de leurs sacs ; çt mettez ma coupe d'argent dans le sac du plus jeune. L'intendant fit ce qui lui était ordonné. Le lendemain matin , ils partirent avec leurs ânes chargés de blé ; mais à peine étaient-ils sortis de la ville , que Joseph envoya son intendant après eux, pour leur faire des reproches de ce qu'ils avaient volé sa coupe. Ils furent
THATT" DFS ETUDES. OHô
fort surpris de se voir accusés d'une action si lâche , à laquelle ils n'avaient pas seulement pensé. Nous vous avons rapporté , dirent-ils , l'argent que nous avions trouvé à l'entrée de nos sacs : commwit se pourrait-il faire que nous eussions dérobé dans la maison de votre maître de Tor ou de l'argent? Que celui qui se trouvera coupable de ce vol meure , et nous demeurerons tous esclaves de votre maître. L'intendant les prit au mot. On les fouilla tous, en commençant par les plus âgés ; et enfin la coupe fut trouvée dans le sac de Benjamin.
Ils retournèrent à la ville fort affligés , et allèrent se jeter aux pieds de Joseph. Après quelques reproches , il leur déclara que celui dans le sac duquel on avait trouvé la coupe demeurerait son esclave. Alors Juda , ayant demandé permission de parler, représenta à Joseph que , s'ils retournaient vers leur père sans ramener avec eux ce lils, qu'il aimait tendrement, ils le feraient mourir de chagrin. C'est moi , ajouta-t-il, qui ai répondu de lui à mon père : que ce soit moi , s'il vous plaît , qui demeure esclave en sa place ; car je ne puis retourner sans lui , de peur d'être témoin de l'extrême affliction qui accablera notre père.
A ces paroles , Joseph ne put plus se retenir. Il commanda qu'on fît sortir tout le monde. Alors , les larmes lui tombant des yeux , il jeta un grand cri, et dit à ses frères : Je suis Joseph. iMonpère vit-il encore? Aucun d'eux ne lui répondit, tant ils étaient saisis d'étonnement. Il leur parla donc avec douceur, et leur dit : Approchez-vous de moi. Lorsqu'ils se furent approchés, il dit : Je suis Joseph, votre frère , que vous avez vendu pour être emmené en Egypte. Ne craignez point , et ne vous affligez poiut de ce que vous m'avez traité ainsi ; car c'est Dieu qui m'a envoyé ici devant vous pour vous conserver la vie. Ce n'est point par votre conseil que cela est arrivé , mais par la volonté de Dieu. Allez dire à mon père que Dieu m'a établi sur toute l'Egypte. Qu'il se hâte de venir. Il demeurera près de moi ; et je le nourrirai lui et toute sa famille, car il reste encore cinq années de fnnine. Vous voyez de vos yeux que c'est moi qui vous parle. Annoncez à mon père le haut rang où je suis élevé, et tout ce ]ue vous avez vu dans l'Egypte. Hâtez-vous de me l'amener. Après leur avoir parlé ainsi, il se jeta au cou de Benjamin , et
Teiiibrassa en pleurant; il embrassa de même tous ses autres frères , et après cela ils se rassurèrent pour lui parler.
Cette nouvelle se répandit aussitôt dans toute la cour. Pharaon en témoigna sa joie à .Toseph, et lui dit de faire venir au plus tôt toute sa famille en Egypte. Joseph fit partir ses frères avec des vivres pour le voyage , et des voitures pour transporter leur père, leurs femmes et leurs enfants. Lorsqu'ils furent arrivés dans le pays de Chanaan, ils dirent à Jacob : Votre fils Joseph est vivant , et il a autorité dans toute l'Egypte. A ces mots , Jacob se réveilla comme d'un profond sommeil , et il n'en voulait rien croire; mais enfin j ayant entendu le récit de tout ce qui s'était passé, et voyant les chariots et les autres choses que son fils lui envoyait , il dit : Je n'ai plus rien à souhaiter , puisque mon fils Joseph vit encore ; j'irai , et je le verrai avant que de mourir. II partit bientôt après avec toute sa famille, et arriva en Egypte. Après qu'il eut salué le roi , Joseph l'établit dans le pays de Gessen, le plus fertile de l'Egypte, où Jacob vécut encore dix-sept
REFLEXIONS
D. Le moment oii Joseph se fait connaître à ses frères est l'endroit de son histoire le plus touchant et le plus intéressant; mais il est précédé de circonstances bien étranges. Comment en effet conciUer son indifférence et son oubli à l'égard de son père et de ses frères, qu'il laisse exposés aux suites funestes d'une cruelle fÈtmine, et l'extrême dureté qu'il exerce sur eux en les calomniant et les emprisonnant; comment, dis-je, concilier tout cela avec cette bonté et cette tendresse qu'il laisse entrevoir dans le temps même qu'il les traite si durement?
R. C'est cette contradiction apparente qui doit nous avertit qu'il y a quelque mystère caché sous la surface d'une action qui sans cela pourrait choquer la raison, et paraîtrait contraire aux sentiments que la nature a imprimés dans le cœur de tous les hommes. \
Joseph, vendu par ses frères aux Égyptiens, regardé par Jacob comme mort, oublié par toute sa famille, honoré pendKr.t cet intervalle et régnant en Egypte , est incontestablement sa
figure de Jésus-Christ livré aux gentils par les Juifs, renoncé généralement par sa nation , mis à mort par leur cruelle envie , reconnu et adoré par les gentils comme leur sauveur et leur roi.
Dans le premier voyage que les enfants de Jacob firent en Ég\'pte, il est dit que Joseph connut bien ses frères , mais qu'il ne fut point connu d'eux ^. C'est l'état des Juifs : en refusant de se soumettre à Jésus-Christ, ils ont cessé de le voir, mais ils n'ont pu s'affranchir de son empire. Ils lisent les Écritures , et rencontrent partout leur Seigneur sans le connaître. Ils l'ont vu et ne l'ont pas reçu. Il leur a parlé en énigmes et en paraboles, parce qu'ils étaient indignes d'entendre des mystères qu'ils refusaient de croire; mais le voile ne demeurera pas toujours sur leur cœur.
Pendant le long intervalle que dure leur aveuglement , ils souffrent une cruelle famine; non de pain matériel, mais , comme l'avait préxlit un prophète, delà parole de Dieu, dont Tintelligenceleur est refusée. Mittam famem in terram : nonfamem panis, neque sitim aquœ, sed audiendi verbum Domini*. La terre de Chanaan est condamnée à une entière stérilité. Le véritable pain de vie ne se trouve que dans l'Egypte. Pour vivre, il faut nécessairement y aller; et jusqu'à ce que Benjamin, le dernier des enfants de Jacob, figure des derniers Juifs, y paraisse en personne, la famine affligera toujours cette malheureuse nation.
Jusque-là Joseph paraîtra n'avoir que de la dureté pour ses frères. Il leur parlera comme à des inconnus, d'un ton propre à \?s intimider et avec un visage sévère : Quasi ad alienos duriiis Inquebatur^. C'est ainsi que Jésus-Christ traite depuis longtemps un peuple ingrat et aveugle. Il paraît ne connaître plus ses frères selon la chair. II semble avoir oublié les pères d'une postérité infidèle et sanguinaire.
Cependant Joseph se faisait violence pour ne point laisser paraître sa tendresse. 11 ne pouvait retenir ses larmes ; il était obligé de se détourner, de se cacher le visage, de sortir même de temps Ci temps pour essuyer ses pleurs. L'effort qu'il faisait pour les cacher était la figure de cette miséricorde secrète cachée dans le
» Jea. 42,8. s Gen \1 , 7.
2 «s TRAITÉ DES ETUDES.
sein de Dieu, et réservée pour les moments marqués dans son conseil étemel. Les promesses de Dieu s'accompliront sur Israël, car ses dons sont sans repentir, et sa vérité sera immuable dans tous les siècles. Mais une juste sévérité suspend les effets d'une clémence que nos gémissements, unis à ceux du prophète , doivent hâter.
Z>. Joseph peut-il être regardé, par d'autres circonstances de sa vie, comme figure de Jésus-Christ.'
i?. Il y a peu de saints de l'Ancien Testament en qui Dieu ait pris plaisir de marquer autant de traits de ressemblance avec son Fils que dans Joseph. Le simple exposé en sera une preuve évidente.
Rapports entre Joseph et Jésus-Christ.