‹ Traite des etudes. -- (volume 3)Chapitre 43 sur 75 · Éducation de Cyrus · texte numérisé non relu

Éducation de Cyrus

Cyrus 3 était fils de Gambyse, roi de Perse, et de Mandane, fille d'Astyage, roi des Mèdes. 11 était bien fait de corps 4 , et encore plus estimable par les qualités de l'esprit; plein de douceur et <i humanité , de désir d'apprendre , d'ardeur pour la gloire. Il ne fut jamais effrayé d'aucun péril, ni rebuté d'aucun travail,

• Voyez ma note à ce sujet , Hist, en général presque textuellement. Il m'a

4nc. , tome II, p. 97 et suir.— L. paru inutile de reproduire dans le Traité

2 On retrouve ce morceau 'dans l'His- des Etudes les notes insérées déjà dans

toire Ancienne, tome II , pag. 100-108. ' %"t^« ouvrage.-L.

Je me contenterai de renvoyer successi- . ,?i^'' / * ,^^ , > »>.

vement aux endroits de Y Histoire An- * t-'^Oî |J.£V xaXXiaTO; , ij/uxriv Ô£

cienne où RoUin a placé depuis ces dif- çuavôptOTiOTaTo; , xat (piXoixa^éaTO-

tcrcnts extraits, lesquels s'y retrouvent TOC, V.OÙ ®lXoi:iy.6Ta-UO!;

quand il s'agissait d'acquérir de l'honneur. Il fut élevé selon la coutume des Perses , qui pour lors était excellente.

Le bien public, l'utilité commune était le principe et le but de toutes leurs lois. L'éducation des enfants était regardée comme le devoir le plus important et la partie la plus essentielle du gouvernement. On ne s'en reposait pas sur l'attention des pères et des mères , qu'une aveugle et molle tendresse rend souvent incapables de ce soin : l'État s'en chargeait. Ils étaient élevés en commun d'une manière uniforme. Tout y était réglé : le lieu et la durée des exercices , le temps des repas , la qualité du boire et du manger , le nombre des maîtres , les différentes sortes de châtiments. Toute leur nourriture, aussi bien pour les enfants que pour les jeunes gens, était du pain, du cresson et de l'eau : car on voulait de bonne heure les accoutumer à la tempérance et à la sobriété; et d'ailleurs cette sorte de nourriture simple et frugale, sans aucun mélange de sauces ni de ragoûts , leur fortifiait le corps, et leur préparait un fonds de santé capable de soutenir les plus dures fatigues de la guerre jusque dans l'âge le plus avancé, comme on le remarque de Cyrus ', qui dans la vieillesse se trouva aussi fort et aussi robuste qu'il l'avait été dans ses premières années. Ils allaient aux écoles pour y apprendre la justice, comme ailleurs on y va pour y apprendre les lettres : et le crime qu'on y punissait le plus sévèrement était l'ingratitude.

La vue des Perses dans tous ces sages établissements était d'aller au-devant du mal , persuadés qu'il vaut bien mieux s'appliquer à prévenir les fautes qu'à les punir ; et, au lieu que dans les autres États on se contente d'établir des punitions contre les méchants, ils tâchaient de faire en sorte que parmi eux il n'y eût point de méchants.

On était dans la classe des enfants jusqu'à seize ou dix-sept ans : après cela on entrait dans celle des jeunes gens. C'est alors qu'on les tenait de plus court, parce que cet âge en a plus de besoin. Ils étaient dix années dans cette classe. Pendant ce temps ils passaient toutes les nuits dans les corps de garde ,

' « Cyrn» non fuit imbecUIior in senectute qiiam in juventute. >} ( Cic.. (fi ■senfet., a. 30.)

tant pour la sûreté de la ville que pour les accoutumer à la fatigue. Pendant le jour ils venaient recevoir les ordres de leurs gouverneurs, accompagnaient le roi lorsqu'il allait à la chasse , ou se perfectionnaient dans les exercices.

La troisième classe était composée des hommes faits, et ils y demeuraient vingt-cinq ans. C'est de là qu'on tirait tous les officiers qui devaient commander dans les troupes et remplir les différents postes de l'État , les charges , les dignités. Enfin ils passaient dans la dernière classe, où l'on choisissait les plus sages et les plus expérimentés pour former le conseil public.

Par là tous les citoyens pouvaient aspirer aux premières charges de l'État ; mais aucun n'y pouvait arriver qu'après avoir passé par ces différentes classes , et s'en être rendu capable par tous ces exercices.

Cyrus fut élevé de la sorte jusqu'à l'âge de douze ans , et surpassa toujours ses égaux , soit par la facilité à apprendre , soit par le courage ou par l'adresse à exécuter tout ce quMl entreprenait. Alors sa mère Mandane le mena en Médie chez Astyage , son grand-père , à qui tout le bien qu'il entendait dire de ce jeune prince avait donné une grande envie de le voir. Il trouva dans cette cour des mœurs bien différentes de celles de son pays. Le faste, le luxe , la magnificence , y régnaient partout. Il n'en fut point ébloui ; et, sans rien critiquer ni condamner , il sut se maintenir dans les principes qu'il avait reçus dès son enfance. Il charmait son grand-père par des saillies pleines d'esprit et de vivacité , et gagnait tous les cœurs par ses manières nobles et engageantes. J'en rapporterai un seul trait , qui pourra faire juger du reste.

Astyage, voulant faire perdre à son petit-fils l'envie de r tourner en son pays, fit préparer un repas somptueux, dans lequel tout fut prodigué , soit pour la quantité , soit pour la qualité et la délicatesse des mets. Cyrus regardait avec des yeux assez indifférents tout ce fastueux appareil. Et comme Astyage en paraissait surpris. Les Perses, dit-il, au lieu de tant de détours et de circuits pour apaiser la faim , prennent un chemin bien plus court pour arriver au même but : un peu de pain et de cresson les y conduisent. Son grand-père lui ayant permis de

disposer à son gré de tous les mets qu'on avait servis , il les distribua sur-le-champ aux officiers du roi qui se trouvèrent présents : à Tun , parce qu'il lui apprenait à monter à cheval ; à Tautre , parce qu'il servait bien Astyage ; à un autre , parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas, échanson d*Astyage, fut le seul à qui il ne donna rien. Cet officier, outre sa charge d'échanson, avait celle d'introduire chez le roi ceux qui devaient être admis à son audience ; et comme il ne lui était pas possible d'accorder cette faveur à Cyrus aussi souvent qu'il la demandait, il eut le malheur de déplaire à ce jeune prince, qui lui marqua dans cette occasion son ressentiment. Astyage témoignant quelque peine qu'on eût fait cet affront à un officier pour qui il avait une considération particulière, et qui la méritait par l'adresse merveilleuse avec laquelle il lui servait à boire : « JNe « faut-il que cela, mon papa, reprit Cyrus, pour mériter vos «bonnes grâces? je les aurai bientôt gagnées; car je me fais « fort de vous servir mieux que lui. » Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s'avance gravement d'un air sérieux , la serviette sur l'épaule , et tenant la coupe délicatement de trois doigts. Il la présenta au roi avec une dextérité et une grâce qui charmèrent Astyage etMandane. Quand cela fut fait, il se jeta iiu cou de son grand-père , et en le baisant il s'écria, plein de joie : « O Sacas s pauvre Sacns, te voilà perdu ; j'aurai ta « charge. » Astyage lui témoigna beaucoup d'amitié. « Je suis « très-content , mon fils , lui dit-il : on ne peut pas mieux sern vir. Vous avez cependant oublié une cérémonie qui est essen- « tielle ; c'est de faire l'essai. » En effet , T échanson avait coutume de verser de la liqueur dans sa main gauche, et d'en goûter avant que de présenter la coupe au prince. « Ce n'est point « du tout par oubli , reprit Cyrus , que j'en ai usé ainsi. — Et « pourquoi donc ? dit Astyage. — C'est que j'ai appréhendé que ■ cette liqueur ne fût du poison. — Du poison! et comment " cela ? — Oui , mon papa ; car il n'y a pas longtemps que, dans « un repas que vous donniez aux grands seigneurs de votre cour, « je m'aperçus qu'après qu'on eut un peu bu de cette liqueur , la

« tête tourna a tous les convives. On criait , on chantait, on H parlait à tort et à travers. Vous paraissiez avoir oublié , vous « que vous étiez roi , et eux qu'ils étaient tos sujets. Enfin , quand « vous vouliez vous mettre à danser , vous ne pouviez pas vous « soutenir. — Comment! reprit Astyage, n'arrive-t-il pas la « même chose à votre père.^ — Jamais, répondit Cyrus. — E/ « quoi donc? — Quand il a bu il cesse d'avoir soif; et voilà toul « ce qui lui en arrive. »

Sa mère Mandane étant sur le point de retourner en Perse , il se rendit avec joie aux instances réitérées que lui fit son grandpère de rester en Médie , afin, disait-il, que , ne sachant pas encore bien monter à cheval , il eût le temps de se perfectionner dans cet exercice , inconnu en Perse ' , où la sécheresse et la situation du pays , coupé par des montagnes , ne permettaient pas de nourrir des chevaux.

Pendant cet intervalle de temps qu'il passa à la cour, il s'y fit infiniment estimer et aimer. Il était doux, affable, officieux, bienfaisant , hbéral. Si les jeunes seigneurs avaient quelque grâce à demander au prince , c'était lui qui la sollicitait pour eux. Quand il y avait contre eux quelque sujet de plainte, il se rendait leur médiateur auprès du roi. Leurs affaires devenaient les siennes; et il s'y prenait toujours si bien, qu'il obtenait tout ce qu'il voulait.

Cambyse ayant rappelé Cyrus pour lui faire a<îhever son temps dans les exercices des Perses , il partit sur-le-champ , pour ne donner par son retardement aucun lieu de plainte contre lui ni à son père ni à sa patrie. Ce fut alors qu'on connut combien il était tendrement aimé. A son départ tout le monde l'accompagna , ceux de son âge, les jeunes gens, les vieillards; Astyage même le conduisit à cheval assez loin; et quand il fallut se séparer , il n'y eut personne qui ne versât des larmes.

Ainsi Cyrus repassa en Perse , où il demeura encore un an au nombre des enfants. Ses compagnons, après le séjour qu'il avait fait dans une cour aussi voluptueuse et remplie de faste qu'était

' Fréret a déjà rcmarqaé depuis long- que, encore de nos jours, In Perse temps que cette circonstaHce du récit de nourrit un grand nombre de chevaux. Xrnoption manque d'exactitude, puis- — L.

celle des Mèdes , s'attendaient à voir un grand changement dans ses mœurs. Mais quand ils virent qu'il se contentait de leur table ordinaire, et que, s'il se rencontrait dans quelque festin , il était plus sobre et plus retenu que les autres , ils le regardèrent avec une nouvelle admiration.

Il passa de cette première classe dans la seconde, qui est cel'e des jeunes gens , où il fit voir qu'il n'avait point son pareil en adresse, en patience , en obéissance.

RÉFLEXIONS

Je n'entreprends point d'en faire sur le récit qui précède ; elles se présentent d'elles-mêmes en foule au lecteur, et ne peuvent échapper aux yeux même les moins perçants. On y voit combien une éducation mâle, robuste, vigoureuse, est propre en même temps à fortifier le corps et à perfectionner Tesprit ; et que ce n'est point par des airs de grandeur , mais par des manières douces et honnêtes , que les jeunes gens de qualité peuvent se rendre estimables et aimables. Je me contente de faire remarquer l'habileté de l'historien dans l'excellente leçon qu'il donne sur la sobriété. Il pouvait la faire d'une manière grave et sérieuse, et prendre le ton de philosophe ; car Xénophon , tout guerrier qu'il était, n'était pas moins philosophe que Socra te, son maître. Au lieu de cela , il la met dans la bouche d'un enfant, et la déguise sous le voile d'une petite histoire , racontée dans l'original avec tout l'esprit et toute la gentillesse possible. Je ne doute point qu'elle ne soit entièrement de son invention; et c'est en ce sens que je crois qu'il faut entendre ce que dit Cicéron » de cet admirable ouvrage, que l'auteur n'a point prétendu y suivre les lois rigoureuses de la vérité et de l'histoire , mais qu'il a voulu donner aux princes , dans la personne de Cyrus , un modèle parfait de la manière dont ils doivent gouverner les peuples. Cyrus ille a Xenophonte non adfidem hislorias scriptus, sed ad effigiemjusti imperii. C'est-à-dire qu'il a ajouté au fond de l'h'stoire, très- véritable en soi-même, comme j'aurai bientôt lieu de le faire remarquer, quelques circonstances particulières pour en relever la beauté et pour servir à l'instruction

' Lib. I , Epist ï. ad Ouint. fratr

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des hommes. Telle est , à ce que je pense, l'histoire du petit Cyrus devenu échanson; infiniment plus propre à montrer combien l'excès du vin déshonore les princes , que tous les préceptes des philosophes.

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