Art et habileté dans les combats
II faudrait être du métier pour faire remarquer , dans les différents combats qu'ont donnés Annibal et Scipion , leur liabileté, leur adresse , leur présence d'esprit; leur attention à profiter de tous les mouvements de l'ennemi, de toutes les occasions subites que le hasard présente, de toutes les circonstances du temps et du lieu , en un mot, de tout ce qui peut contribuer à la victoire. Je comprends bien qu'un homme de guerre doit prendre un grand plaisir à lire dans les bons auteurs la deseri[)-
' l'ag. <503. — = Pag. 587.
TKAITE DES ETUDES. 51/
tion de ces fameuses batailles , qui ont décidé du sort de l'univers aussi bien que de la réputation des anciens capitaines , et que c'est un grand moyeu de se perfectionner dans la science militaire que d'étudier sous de tels maîtres , et de se mettre en état de profiter autant de leurs fautes que de leurs bonnes qualités. Mais de telles réflexions passent mes forces et ne me conviennent point.
9. Avoir le talent de la parole et savoir manier adroitement les esprits.
.Te mets cette qualité parmi les vertus guerrières , parce qu'un général doit l'être en tout, et que, pour en remplir les fonctions, la langue, aussi bien que la tête et la main, est souvent pour lui un Instrument nécessaire. C'est une des choses qu'Acuibal estimait le plus dans Pyrrhus : artem etiam conciliandi sibi homines vliram habuisse ' ; et il mettait ce talent de pair avec la parfaite connaissance de l'art militaire , par laquelle Pyrrhus se distinguait le plus.
A juger de nos deux capitaines par les harangues que les historiens nous en ont laissées , ils excellaient tous deux dans le talent de la parole; mais je ne sais si ces historiens ne leur ont pas un peu prêté de leur éloquence. Quelques reparties fort ingénieuses d'ADnibal,querhistoireuousa conservées, montrentqu'ii avait un fonds d'esprit excellent, et que la nature seule avait fait en lui ce que l'art et l'étude font dans les autres. Pour Scipion , il avait l'esprit cultivé; et quoique son siècle ne fut pas encore aussi poli que celui du second Scipion , surnommé l'.ljricain comme lui , son intime liaison avec le poète Ennius , avec qui il voulut avoir un tombeau commun, fait juger qu'il ne manquait pas de goût pour les belles-lettres. Quoi qu'il en .soit , Tite-Live * remarque que , lorsqu'il fut arrivé en Espagne pour y conmianderles troupes, dans la première audience qu'il donna aux députés de la [)rovince il parla avec un certain air de grandeur qui attire le respect, et en même temps avec un air simple et naturel qui persuade et qui inspire la confiance ; de sorte que , sans laisser échapper aucune parole qui ressentit, le
• Li¥. lib. .35, n. 14. — ^ Lib. -Xii , u. 19. <
moins du monde la fierté, il rassura d'abord tous les esprits, que la vue des maux passés tenait encore dans l'inquiétude et dans la crainte. Dans une autre occasion, où Scipion se trouva avec Asdrubal chez Syphax pour traiter d'affaires , le même historien observe que Scipion' savait manier les esprits et les tourner comme ii lui plaisait avec tant de dextérité, qu'il charma également son hôte et son ennemi par la force et par les attraits de son éloquence. Et le Carthaginois avoua , depuis , que cet entretien particulier lui avait donné une plus haute Idée de Scipion que ses victoires et ses conquêtes , et qu'il ne doutait point que Syphax et sou royaume ne fussent déjà au pouvoir des Romains , tant Scipion avait d'art el d'habileté pour gagner le^ esprits. Un seul fait comme celui-ci marque assez combien il importe aux personnes destinées à la profession des armes de cultiver avec soin le talent de la parole ; et il est difficile de comprendre comment des officiers, qui d'ailleurs peuvent avoir de grands talents pour la guerre, paraissent quelquefois avoir honte de savoir quelque chose au delà de leur métier.
Conclusion.
Il s'agirait maintenant de décider entre Annibal et Scipion pour ce qui regarde les qualités militaires : mais une telle décision n'est point de mon ressort. J'entends dire qu'au jugement desbonsconnaisseurs, Annibal est le capitaine le plus consommé qu'on ait vu dans la science de la guerre. C'est à son école en effet que les Romains se sont perfectionnés , après avoir fait leur premier apprentissage contre Pyrrhus. Jamais général, il faut l'avouer, ne sut mieux ni profiter de l'avantage du terrain pour ranger une armée en bataille, ni mettre ses troupes à l'usage où elles étaient les plus propres , ni dresser une embuscade, ni trouver des ressources dans ses disgrâces, ni maintenir la discipline parmi tant de nations différentes. Il tirait de lui seul la subsistance de ses troupes, la solde de ses soldats, la remonte de sa cavalerie, les recrues de son infanterie, et toutes les munitions nécessaires pour soutenir une grosse guerre dans un pays éloigné , contre de puissants ennemis , pendant l'espace de seize an-
» Ub. 28 , n. 18.
TEAITE DES ETUDES. 61
nées consécutives , et malgré une puissante faction domestique qui lui refusait tout et le traversait en tout. Voilà certainement ce qu'on appelle un grand général.
J'avoue aussi qu'à faire une juste comparaison du dessein d'Annibal et de celui de Scipion , on doit convenir que le dessein d'Annibal était plus hardi, plus hasardeux, plus difficile, plus destitué de ressources. Il lui fallait traverser les Gaules, qu'il devait regarder comme ennemies ; passer les Alpes, qui auraient paru insurmontables à tout autre : établir le théâtre de la guerre au milieu du pays ennemi, et dans le sein même de l'Italie, où il n'avait ni places , ni magasins, ni secours assuré , ni espérance de retraite. Ajoutez à cela qu'il attaquait les Pvomains dans le temps de leur plus grande vigueur, lorsque leurs troupes toutes fraîches, encore fières et animées par le succès de la guerre précédente, étaient pleines de courage et de confiance. Pour Scipion, il n'avait qu'un court trajet à faire de Sicile en Afrique. Il avait une puissante flotte, et il était maître de la mer. Il conservait une communication libre avec la Sicile, d'où il tirait à point nommé toutes les munitionc de guerre et de boucl>e. Il attaquait les Carthaginois sur la fin d'une guerre où ils avaient fait de grandes pertes , dans un temps où leur puissance penchait déjà vers son déclin, et où ils commençaient à être épuisés d'argent, d'hommes et de courage. L'Espagne, la Sardaigne, la Sicile, leur avaient été enlevées, et ils n'y pouvaient plus faire de diversion contre les Romains. L'arméed'Asdrubal venait d'être taillée en pièces; celle d'Annibal était extrêmement affaiblie par plusieurs échecs , et par une disette presque générale de toutes choses. Toutes ces circonstances paraissent donner un grand avantage à Annibal audessus de Scipion.
Mais deux difficultés m'arrêtent : l'une tirée des ehefs qu'il a vaincus, l'autre des fautes qu'il a commises.
Ne peut-on pas dire que ces fameuses victoires qui ont rendu si célèbre le nom d'Annibal, il les a dues autant à l'imprudence et à la témérité des généraux romains qu'à sa valeur et à sa sagesse? Quand on lui eut opposé un Fabius, puis un Scipion , le premier l'arrêta tout court, et l'autre le vainquit.
On prétend que les deux fautes que commit Annibal , la pre-
inière en ne marchant pas droit à Rome aussitôt après la bataille de Cannes , supposé pourtant que c'en soit une , la seconde en laissant sestroupess'amoliir et s'énervera Capoue, doivent beaucoup diminuer de sa réputation. Ccir ces fautes paraissent à quelques-uns essentielles, décisives, irréparables, et toutes deux opposées à la principale qualité d'un général, qui est la tête et le jugement. Pour Scipion, je ne sache point que, dans tout le temps qu'il a commandé les armées romaines, on lui ait reprociie rien de semblable.
Je ne m'étonne donc pas de ce qu'Annibal , dans le jugemeiu qu'il porta des généraux les plus accomplis, s'étant adjugé à luimême la troisième place après Alexandre et Pyrrhus, et Scipion lui ayant demandé ce qu'il dirait donc s'il l'avait vaincu, il lui repartit : « Alors je prendrais le pas au-dessus d'Alexandre et de « Pyrrhus, et de tous les généraux qui ont jamais été. » Louange fine et délicate' , et bien flatteuse pour Scipion, qu'elle distinguait de tous les autres capitaines , comme supérieur à tous, et comme ne devant être mis en comparaison avec aucun !
§ II. f^ertus morales et civiles.
C'est ici le triomphe de Scipion , dont on vante avec raison la bonté, la douceur, la modération, la générosité, la justice, hi chasteté même , et la religion ; c'est ici , dis-je , son triomphe , ouplutôt celui de la vertu , infiniment préférable à toutes les victoires , les conquêtes , les dignités du monde. C'est la belle pensée deTite-Live, lorsqu'il parle de la délibération du sénat assemblé pour décider qui de tous les Romains était le plus homme de bien. Haud parvœ reijudiciiim senatum tenebat , qui vir opiimus in civitate esset. veram certe victoriam ejus rei sibi quisquemallet , quam ulla imperia honoresve suffragio seu pair uni seu plebis delatos ^.
Le lecteur ne balancera pas beaucoup ici en faveur de qui il doit se déclarer, surtout s'il consulte l'affreux portrait que Tite-Live ^ nous a laissé d'Annibal. « De grands vices, dit
• « Et perplexura punico asta respon- set. » (Liv. lib. 35, n. 14.) 3Uia , et improvisum asscutationis genns ■* Liv. lib. 29 , n. 14. Scipionein movit, quod e gi'ege se impe- ^ Id. lib. 21 , u. 4, ratcrum velat inxstiDiabileni secrevis-
« cet historien après avoir fait son éloge , égalaient de si grandes « vertus : une cruauté inhumaine , une perfidie plus que cartha- « ginoise , nul égard pour la vérité ni pour ce qu'il y a de plus « saint, nulle crainte des dieux, nul respect pour les serments , « nulle religion. » Has tantas vlri virtutes ingentia vitia œquabant : inhumana crudelitas , perfidia plusquam punica, nihil veri, nihil sancii ; nullus deum metus , nullum jusjurandum , nulla 1-eligio.
Voilà un étrange portrait. Je ne sais s'il est fidèlement tiré d'après nature, et si la prévention n'en a point beaucoup noirci les couleurs. Car eu général on peut soupçonner les Romains de n'avoir pas rendu assez de justice à Annibal, et d'en avoir dit beaucoup de mal parce qu'il leur en a beaucoup fait. ÎSi Polyhe , ni Plutarque, qui a souvent occasion de parler d' Annibal, ne lui donnent les vices horribles que Tite-Live lui impute. Les faits mêmes rapportés par Tite-Live démentent son portrait. Pour no parler que de ce seul défaut , nullus deum metus % nulla religio , il y a preuve du contraire. Avant que de partir d'Espagne, il se transporte jusqu'à Cadix pour s'acquitter des vœux qu'il a faits à Hercule; et il lui en fait de nouveaux, si ce dieu favorise son entreprise. Annibal Codes profectus , Herculi vota exsolvit, novisque se obligat vofis, si cxtera prospère evenissent^- I Est-ce là la démarche d'un homme sans religion et sans dieu ? Qu'est-cequi l'obligeait de quitter son armée pour entreprendre un si long pèlerinage? Si c'était hypocrisie, pour imposer à des peuples superstitieux , il y aurait eu plus de gain pour lui à prendre ce masque de religion à la vue de toutes ses troupes assemblées , comme faisaient les Romains dans les lustrations de leurs armées. Bientôt après , Annibal ^ a une vision , qu'il croit lui venir de la part des dieux qui lui annoncent l'avenir et le succès de son entreprise. Il passa plusieurs années près du riche temple de Junou Lacinia : et non-seulement il n'en enleva rien dans les plus pressants besoins de son armée , mais U en prit tant de soin , quoiqu'il fût hors de la ville, que Jamais aucun de ses soldats n'en tira rien furtivement ; et lui-même, avant que de partir
' iNpIlc crainte des dieux , nulle re- * Id. ibid. n. 21. •'B'OQ- 3 Liv. lib. 21 , u. 22.
64 TBAITE DES ETUDES.
d'Italie, y laissa un superbe monumerit '. Il eut le même respect pour tous les autres temples ; et il n'est marqué nulle part, ce me semble, que ses troupes en aient jamais pillé aucun dans la confusion d'une guerre mêlée de tant d'événements. C'était reconnaître bien clairement la puissance de la Divinité que de déclarer', comme il fit, que les dieux lui étaient tantôt la pensée, tantôt le pouvoir de prendre Rome. Dans le traité^ qu'il fait avec Philippe, après avoir attesté ses dieux ^, il marque clairement que c'est de leur protection qu'il attend tout le succès de ses armes. Et enfin , en mourant ^ , il invoque tous les dieux vengeurs de l'hospitalité. Tous ces faits, et plusieurs autres, détruisent absolument le crime d'irréligion dont Tite-Live le charge. Il en est de même de ses parjures et de ses infidélités dans les traités. Je ne sache pas qu'il en ait violé aucun , quoique cela soit arrivé aux Carthaginois, mais sans sa participation. Quoi qu'il en soit, je ne ferai point ici le parallèle de ces deux capitaines par rapport aux vertus civiles et morales ; je me contenterai d'en rapporter quelques-unes de celles qui ont le plus brillé dans Scipion.