‹ Traite des etudes. --Chapitre 102 sur 127 · Modestie de M. de Turenne; sa vie privée · texte numérisé non relu

Modestie de M. de Turenne; sa vie privée

Proposition simple. Personne n'a parlé de lui-même plus modestement que M. de Turenne. Il racontait ses victoires les

' OraiaonfanèbredeM.deLamoigneu, p«r M. Fléchier.

plus éclatantes comme s'il n'y avait point eu de part. Au retour do ses campagnes les plus glorieuses, il fuyait les applaudissements, et craignait de paraître devant le roi, de peur d'en être loué. C'est alors que dans une condition privée, et parmi un petit nombre d'amis, il s'exerçait aux vertus civiles. Il se cache, il marche sans suite et sans équipage, mais tout le monde le remarque et l'admire.

« Qui fit jamais de si grandes choses ? qui les dit avec plus de " retenue? Remportait-il quelque avantage, à l'entendre , ce n'é- « tait pas qu'il fût habile, mais l'ennemi s'était trompé. Rendait- « il compte d'une bataille , il n'oubliait rien, sinon que c'était « lui qui l'avait gagnée. Racontait-il quelques-unes de ces actions « qui l'avaient rendu si célèbre , on eût dit qu'il n'en avait été « que le spectateur, et l'on doutait si c'était lui qui se trompait « ou la renommée. Reveuait-il de ces glorieuses campagnes qui « rendront son nom immortel, il fuyait les acclamations popu- « laires, il rougissait de ses victoires ; il venait recevoir des éloges « comme on vient faire des apologies, et n'osait presque aborder « le roi, parce qu'il était obligé par respect de souffrir patiemment « les louanges dont sa majesté ne manquait jamais de l'honorer. « C'est alors que, dans le doux repos d'une condition privée, « ce prince, se dépouillant de toute la gloire qu'il avait acquise « pendant la guerre , et se renfermant dans une société peu « nombreuse de quelques amis choisis , s'exerçait sans bruit « aux vertus civiles : sincère dans ses discours, simple dans ses « actions, fidèle dans ses amitiés, exact dans ses devoirs, réglé dans « ses désirs, grand même dans les moindres choses. Il se cache, « mais sa réputation le découvre. Il marche sans suite et sans équipage, mais chacun dans son esprit le met sur un char de triomphe. On compte, en le voyant, les ennemis qu'il a vaincus, non pas les serviteurs qui le suivent. Tout seul qu'il est, on se figure autour de lui ses vertus et ses victoires qui l'accompagnent. Il y a je ne sais quoi de noble dans cette honnête « simplicité; et moins il est superbe, plus il devient vénérable .^

' Oraison funèbre de M. de Turenne , par M. Fléchier.

8. Réception honorable de M. de Turenne par le roi au retour de ses campagnes. Sa modestie.

Proposition simple. Autrefois , sous les empereurs, les plus grands capitaines, au retour de leurs campagnes, étaient obligés d'éviter la rencontre de leurs amis, et de rentrer de nuit dans la ville, de peur de blesser la jalousie du prince, qui les recevait très-froidement , après quoi ils demeuraient confondus dans la foule. M. de Turenne a eu le bonheur de vivre sous un roi qui le comblait de louanges , et l'aurait comblé de bienfaits , s'il l'avait voulu souffrir. Il revenait de ses campagnes comme un simple particulier qui retournerait d'une promenade. Les regards, les louanges , les applaudissements de tout le peuple ne faisaient aucune impression sur lui.

« Permettez-moi de rappeler dans votre mémoire ces siècles a funestes de l'empire romain où il n'était pas permis aux par- « ticuliers d'être vertueux et illustres, parce que les vices des « princes ne laissaient ni vertu ni gloire impunies. Après avoir « conquis des provinces et des royaumes , bien loin d'aspirer à « l'honneur du triomphe , il fallait à son retour éviter la ren- « contre de ses amis, et prendre la nuit, de peur de trop arrêter « les yeux du public. Une embrassade froide , sans entretien et « sans discours , était tout l'accueil que le prince faisait à un « homme qui venait de sauver l'empire. Du cabinet de l'empe- « reur, où il ne faisait que passer, il était rejeté et confondu dans « la foule des autres esclaves : exceptusque brevi osculo , nullo « sermone, turbœ servientium immixtus est ^

* M. de Turenne a eu le bonheur de vivre et de servir sous un « monarque dont la vertu ne laisse rien à craindre à celle de ses « sujets. Il n'y a point de grandeur ni de gloire qui puisse faire « ombre à celle du soleil qui nous éclaire ; et l'importance des « services n'est jamais à charge à un prince convaincu par sa « propre magnanimité qu'il les mérite. Aussi les distinctions « d'estime et de confiance de la part du roi valaient à M. de Tu- « renne la gloire d'un triomphe. Les récompenses fussent allées « aussi loin que ces distinctions , si le roi eût trouvé en lui un

• Tacit.

« sujet docile à recevoir des grâces. Mais ce qui était l'effet d'une « sage politique dans les temps malheureux où la vertu n'avait « rien tant à craindre que son éclat , était en lui l'effet d'une « modestie naturelle et sans art.

« Il revenait de ses campagnes triomphantes avec la même « froideur et la même tranquillité que s'il fût revenu d'une pro- « menade, plus vide de sa propre gloire que le public n'en était « occupé. En vain les peuples s'empressaient pour le voir. En « vain dans les assemblées ceux qui avaient l'honneur de le con- « naître le montraient des yeux , du geste et de la voix à ceux a qui ne le connaissaient pas. Eu vain sa seule présence , sans « train et sans suite, faisait sur les âmes cette impression pres- « que divine qui attire tant de respect, et qui est le fruit le plus « doux et le plus innocent de la vertu héroïque. Toutes ces « choses, si propres à faire rentrer un homme en lui-même par « une vanité raffinée, ou à le faire répandre au dehors par l'a- « gitation d'une vanité moins réglée, n'altéraient en aucune ma- « nière la situation tranquille de son âme; et il ne tenait pas à « lui qu'on oubliât ses victoires et ses triomphes *.» (Je crois qu'il faut ^ qu'on n'oubliât. Ce peut être une faute d'impression.)

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