IV. De la nécessité et de la manière de cultiver la mémoire
La mémoire est une puissance, une faculté par laqu iUe l'âme conserve les idées et les images des objets qui ont été présentés à l'esprit , ou qui ont frappé les sens.
De toutes les facultés de l'âme, il n'y en a guère dont on puisse moins rendre raison que de la mémoire. En effet, est-il aisé de concevoir comment les objets qui s'offrent à l'œil , et les sons qui frappent l'oreille ( et il en faut dire autant de tous les autres sens, et encore plus des pensées et des notions les plus spirituelles), peuvent imprimer sur le cerveau des traces qui y gravent une image subsistante de ces objets, et qui au premier commandement de l'âme lui en rappellent le souvenir ? Quel ' est donc
' « Magna \is est memoriae , magna Venio in campos et lata prsetorîa mémo- •nimis; penetrale amplam et infinitum. rise mese, ubi sant thesauri inuumera-
celte espèce de magasin et de spacieux garde-meuble où l'homme met comme en dépôt tant de choses , et si différentes ? Quelle étendue doivent avoir les vastes' champs de la mémoire , pour contenir un nombre infini de connaissances et de sensations de toute espèce qui s'y amassent pendant une longue suite d'années! Que de petites loges, que déniches différentes (qu'on me pardonne ces expressions), pour cette multitude incroyable d'objets qui sont tous rangés à leur place sans mélange et sans confusion , sans que l'un trouble l'autre, ou le déplace et le dérange !
Mais, au milieu d'un ordre si admirable et d'une économie si merveilleuse, quelle inégalité quelquefois, et, si j'ose m'exprimer ainsi, quelle bizarrerie ! Dans de certains temps, les objets se présentent d'eux-mêmes au premier signal, et dès qu'ils sont appelés : dans d'autres , ils se font longtemps chercher , et il faut les tirer comme par force des recoins où ils se cachent , et des enfoncements secrets où ils se tiennent renfermés. Ils viennent quelquefois tous ensemble par troupes, et il faut que l'esprit, comme par un signe de la main , les écarte pour discerner dans la foule ceux dont il a besoin. Pendant que des choses arrivées trente ou quarante ans auparavant sont présentes à l'esprit , d'autres , qui sont toutes récentes , lui échappent et se dérobent à sa vue.
Un accident, une maladie, effacent tout d'un coup toutes les traces qui étaient imprimées dans le cerveau : quelques années après, le rétablissement de la santé les fait toutes revivre.
Si la mémoire est une faculté si pleine de merveilles dans sa
bilium imaginum sensis iuTectaram. Ibi proruant , et dam aliud petitur et quœ-
reconditum est quicquid cogitamus.... ritar, prosiliunt in mediam, qaasi di-
Nec omnia recipit recolenda qnam opas centia : Ne forte nos samas ? Et abigo ea
est et retractanda grandis memoriae re- manu cordis a facie recordationis meae ,
cessus , et nescio qui secreti atqae inef- donec enublletur illud quod Tolo, atque
fabiles sinas ejus. Quae omnia suis quae- in conspectam prodeat ex abditis. »
que foribus intrant ad eam , et repo- (S. Abowst. Confess. lib. 10, c. 7.) nuntur in ea. Nec ipsa tamen intrant, c Qoid? non haec varietas mira est,
sedrerumsensarum imagines illicprœsto excidere proxima, vetera inhserere?
sunt cogitationi reminiscenti eas... Ibi hesternoram iminemores> acta pueritise
quando sum , posco ut proferatur quic- recordari ? Quid ? quod quœdam requi-
quid volo. Et quaedam statim prodeunt, sita se occultant , et eadem forte suc-
quaedam requiruntur diutius, et tanquam carrant : nec manet semper memoria ,
de abstrusioribus qnibusdam receptacu- sed aliquando efiam redit. » (Quintii..
Us erunntar : qnsedam catervatim se lib. II , cap. 2. )
cause et dans ses effets , on peut dire aussi qu'elle est d'une utilité infinie pour tous les usages de la vie, et surtout pour l'acquisition des sciences. C'est elle qui est la gardienne et la dépositaire de ce que nous voyons , de ce que nous lisons , et de tout ce que les maîtres ou nos propres réflexions nous apprennent. C'est un trésor domestique et naturel , où l'homme met en sûreté des richesses sans nombre et d'un prix infini. Sans elle, l'étude de plusieurs années deviendrait inutile, ne laisserait après soi aucunes traces , et s'écoulerait continuellement de l'esprit, comme la Fable le dit de l'eau des Danaïdes. C'est elle qui, après avoir suggéré à l'orateur, dans le feu de la composition, la matière de son discours, lui en conserve toutes les pensées et toutes les expressions, et l'ordre des unes et des autres, pendant des semaines et des mois entiers, et, dans le temps de l'action , les lui représente avec une fidélité et une exactitude qui ne laisse rien échapper.
Son secours n'est pas moins admirable n! moins nécessaire dans les discours qui se font sur-le-champ», ou l'esprit, par une agilité étonnante, occupé en même temps des preuves, des pensées , des expressions , de l'arrangement , du geste, de la prononciation , et allant toujours en avant au delà de ce qui se dit actuellement, prépare de quoi fournir sans cesse et sans interruption à l'orateur , et remet le tout comme en dépôt à la mémoire, qui d'une main fidèle , l'ayant reçu de l'invention et livré à l'élocution, le rend à l'orateur à point nommé, sans prévenir ni retarder ses ordres d'un moment.
Un talent si merveilleux et si nécessaire est en même temps un présent de la nature , et le fruit du travail. Il tient quelque chose de l'une et de l'autre. Il doit son origine et sa naissance à la nature , sa perfection à l'art % qui ne met pas en nous les qualités qui nous manquent absolument, mais qui fait croître
• « Quid? extemporalis oratio non alio ab inventione tradit elocutioni. » ( Qui»-
mihi videtur mentis vigore constare. til. lib. II , cap. 2. )
Nam dum alia dicimns , quœ dicturi su- * « Ars habet hanc vim , non ut totum
mus intuenda sunt. Ita , quum semper aliquid , cuju» in ingeniis nostris pars
cogitatio ultra Jdqnod est longiusquaerit, nuUa sit, pariât et procreet ; verum ut
quicquid intérim reperit, quodammodo ea , quse sunt orta jam in nobis et pro«
apud memoriam deponit : quod illa creata , educet atque coufirmet. » (Cic
quasi média quaedam manus acceptum lib. 2, de Orat, n. 356. )
TRAITÉ DES ÉTUDES. Si*
et fortifie par la culture celles dont nous avons déjà d'heureux commencements.
Il est donc très-important de s'appliquer de bonne heure à cultiver la mémoire dans les enfants , qui pour l'ordinaire l'ont très-bonne, et qui d'ailleurs, dans ce bas âge), ne sont presque encore susceptibles d'aucun autre travail ; et cet exercice doit être continué régulièrement dans les années suivantes.
Quand je dis que l'art peut beaucoup servir à fortifier la mé» moire , je ne parle point de cette mémoire artificielle dont l'invention vient des Grecs, et dont Cicéron et Quintilien exposent la méthode '. Elle consistait à attacher à certains lieux et à certaines images les choses et les mots que l'on voulait retenir. On choisissait, par exemple, pour lieux les différentes parties d'une maison, comme le vestibule , le salon, la galerie, -les chambres, etc. Dans le premier on mettait l'exorde, dans le second la narration, et ainsi du reste. Dans le premier lieu, où l'on avait placé l'exorde, on mettait par ordre plusieurs images ^ dont les unes signifiaient les différentes parties et périodes de l'exorde , et les autres en marquaient les expressions. Il ne paraît pas que dans l'antiquité aucun orateur ait fait usage de cette méthode , moins propre,- ce semble, à aider la mémoire qu'à la troubler et à l'accabler par un nouveau travail ; et c'est le jugement qu'en porte Quintilien. On parle d'un curé en.Languedoc qui faisait de cette méthode un usage tout à fait admirable. On lui donnait trois ou quatre cents mots qui n'avaient aucune liaison ensemble. 11 les répétait de suite , en commençant , soit par la tête , soit par la queue. C'était l'ordre des rues et des maisons de Montpellier, dont il se servait pour se fixer.
Une mémoire heureuse doit avoir deux qualités », deux vertus : la première, de recevoir promptement et sans peine ce qu'on lui confie ; la seconde , de le garder fidèlement. On est heureux quand ces deux qualités se trouvent jointes ensemble naturellement; mais le soin et le travail contribuent beaucoup à les perfectionner.
• Qc. lib, 3, Rhet. n. 28-40, et 1. 2, dpere, et fideliter continere. » (QoisiKftde Orat. n. 351-360. Quint. 1. II, cap. 2. lib. 1 , cap. 3. ) ' « Memoriseduplex virt us: facile per-
Il y a des enfants en qui la mémoire paresseuse et rétive refuse d'abord tout service, et paraît condamnée à une entière stérilité. Il ne faut pas se rebuter aisément , ni céder à cette première résistance, que l'on a. vue souvent être vaincue et domptée par la patience et la persévérance. D'abord on donne peu de lignes à apprendre à un enfant de ce caractère , mais l'on exige qu'il les apprenne exactement. On tâche d'adoucir l'amertume de ce travail par l'attrait du plaisir, en ne lui proposant que des choses agréables , telles que sont, par exemple , les fables de la Fontaine et des histoires frappantes. Un maître industrieux et bien intentionné se joint à son disciple, apprend avec lui, se laisse quelquefois vaincre et devancer, et lui fait sentir par sa propre expérience qu'il peut beaucoup plus qu'il ne pensait : possu?it, quia posse videntur ^. Les louanges et la douceur ont ici bien plus de force que les réprimandes et la sévérité. A mesure qu'on voit croître le progrès , on augmente par degrés et insensiblement la tâche journalière. Par cette sage économie , on vient à bout de surmonter la stérilité ou plutôt la difficulté naturelle de la mémoire ; et l'on est étonné de voir des jeunes gens, de qui d'abord l'on aurait été tenté de désespérer, devenir presque égaux en ce point à tous leurs compagnons.
Une règle générale , dans la matière dont il s'agit ici , est de bien entencTre et de concevoir nettement ce qu'on veut apprendre par cœur. L'intelligence contribue beaucoup certainement à aider et à faciliter la mémoire.
Plusieurs personnes ont éprouvé aussi qu'une lecture de ce qu'on veut apprendre par cœur , réitérée deux ou trois fois le soir avant que de se coucher, est d'une grande utilité , sans qu'on puisse trop en rendre la raison , si ce n'est peut-être que les traces qui s'impriment alors dans le cerveau , n'étant point interrompues ni entrecoupées par la multiplicité des objets comme pendant Je jour, s'y gravent plus profondément , et font une plus forte impression à la faveur du silence et de la tranquillité de la nuit.
Les vers sont plus aisés à retenir que la prose , surtout quand les jeunes gens sont en état d'en discerner le nombre et la me-
* Virg.
sure ; mais la prose est plus propre à exercer et à fortifier la mémoire, parce qu'elle se laisse apprendre moins aisément, ayant plus de liberté , et n'étant point astreinte à des mesures réglées et uniformes.
On trouve encore cet avantage d'une manière plus sûre dans des sentences détachées, et qui n'ont entre elles aucune liaison, telles que sont celles des Proverbes de Salomon et de l'Ecclésiastique. Il est bon de rompre la mémoire et de la dompter par ce qu'il y a de plus difficile, afin que dans l'occasion on la trouve préparée à tout.
On néglige trop , ce me semble , de faire apprendre dans les classes des endroits choisis des auteurs grecs, et surtout des poètes. L'exemple que j'ai cité » d'un jeune homme de qualité qui, avant que de sortir du collège , avait récité par cœur Homère tout entier, nous marque d'un côté combien l'étude de la langue grecque était pour lors en honneur dans l'université, et de l'autre autorise d'une manière bien éclatante la pratique que je conseille ici. ,
Il faut bien se donner de garde de compter pour perdu le temps que l'on consacre à cultiver ainsi la mémoire : il n'en est peut-être point de mieux employé dans la jeunesse. C'est à la prudence des maîtres àirégler la lâciie qu'on doit imposer tous les jours aux écoliers , et à la proportionner, autant que cela se peut , à leur portée.
Dans les classes qui ne sont pas trop nombreuses , il me semble qu'un quart d'heure peut suffire pour faire réciter les leçons , d'autant plus que tous les samedis on y destine un temps plus considérable pour faire répéter toutes les leçons de la semaine.
Il vaut mieux les donner moins longues et en moindre nombre, mais exiger qu'on les récite avec la dernière exactitude. La mémoire , qui penche toujours vers la liberté , et qui a peine à souffrir le joug , a besoin d'être contrainte et assujettie , surtout dans les commencements; et par là elle contracte une heureuse habitude de docilité et de soKimission à ce qu'on demande d'elle.
On ne peut trop mettre cet exercice en honneur, et je suis fà-
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ché qu'on ne continue pas , même dans les classes supérieures , l'ancienne coutume de faire provoquer pour les places, qui servait infiniment à y entretenir l'émulation et à cultiver la mémoire. Il est une simplicité et une enfance qui sied bien à tout âge, et qui, sans rien diminuer du mérite de l'esprit, annonce une innocence de mœurs plus estimable que les qualités les plus brillantes.
II y a une mémoire des mots, et une mémoire des choses. La première est celle dont nous avons parlé jusqu'ici , et qui consiste à réciter fidèlement et à rendre mot pour mot ce qu'on a appris par cœur: l'autre consiste à retenir, non les mots , mais le fond, le sens, la suite des choses qu'on a lues ou entendues, comme d'une histoire , d'un plaidoyer , d'un sermon; et cette sorte de mémoire n'est pas d'une moindre utilité que la première , qui y prépare et y contribue beaucoup, et elle est d'un usage bien plus général.
Il est important d'exercer aussi les jeunes gens dans cette sorte de mémoire , en- leur faisant rendre compte de ce qu'ils ont lu ou entendu. Il faut commencer par ce qu'il y a de plus facile, comme des fables et de courtes histoires; et s'ils omettent quelque circonstance essentielle, on le leur fait remarquer. Quand on leur a expliqué quelque harangue d'un historien , quelque livre d'un poëte , quelque plaidoyer d'un orateur , rien ne peut leur être plus utile que de les faire revenir sur leurs pas, et de leur en faire dire le contenu, d'abord en général , puis dans un plus grand détail , en rapportant avec exactitude l'ordre et la division du discours, les différentes parties et les preuves de chaque partie. J'en dis autant d'une instruction ou d'un sermon où ils auront assisté.
Je reviens à la mémoire des faits. Rien n'est plus ordinaire dans le monde que d'entendre des personnes qui ont de l'esprit et du goût pour la lecture se plaindre qu'elles ne peuvent rien retenir de ce qu'elles lisent, et que, quelque bonne envie qu'elles aient et quelque effort qu'elles fassent , presque tout ce qu'elles ont lu leur échappe , sans qu'il leur en reste rien qu'une idée confuse et générale.
Il faut avouer qu'il y a des mémoires infidèles , et , s'il est
permis de s'exprimer ainsi, entr'ouvertes de tous côtés ', qui laissent écouler tout ce qu'on leur confie : mais souvent ce défaut vient de la négligence. On ne cherche dans ses lectures qu'à satisfaire sa curiosité pour le présent, sans se mettre en peine de l'avenir. On songe plus à lire beaucoup qu'à lire utilement. Ou court avec rapidité, et l'on veut toujours voir de nouveaux objets. Il n'est pas étonnant que ces objets multipliés à l'infini, et qu'on se donne à peine le temps d'effleurer, ne fassent qu'une légère impression qui s'efface dans le moment, et dont il ne demeure aucune trace. Le remède serait de lire plus lentement, de répéter plusieurs fois la même chose , de s'en rendre compte à soimême; et par cet exercice, d'abord un peu pénible et assujettissant, on parviendrait, sinon à se ressouvenir parfaitement de tout ce qu'on a lu , du moins à en retenir la plus grande partie et ce qu'on y a trouvé de plus essentiel. Si l'on pouvait prendre sur soi de se gêner de la sorte pendant quelque temps, on reconnaîtrait que, si Ton retient peu de choses de ses lectures , ce n'est pas tant à l'infidélité de la mémoire qu'il faut s'en prendre qu'à sa propre paresse.
Je finirai ce petit traité par une réflexion qui aurait peut-être dû être placée dès le commencement. Elle regarde le choix et le discernement dont on doit user en cultivant la mémoire. Tout n'est pas également beau dans les auteurs; et quoique dans Virgile, par exemple, tout mérite d'être appris, il y a néanmoins des endroits plus éclatants, plus utiles que les autres ; et comme on ne peut pas charger la mémoire du commun des jeunes gens d'un auteur entier, le bon sens et la raison demandent qu'on fasse choix des endroits les plus propres à former l'esprit et le cœur par la beauté des pensées et par la noblesse des sentiments. Ce discernement est encore plus nécessaire dans les autres écrivains, tels que sont les historiens et les orateurs , qui ne doivent pas être proposés de suite, mais par endroits et par morceaux.
L'université a sagement ordonné de sanctifier pendant tout le cours des études l'exercice de la mémoire , en faisant apprendre tous les jours aux jeunes gens quelques versets de l'Écriture sainte.
' Plenasrimaramsn»: hacatqueillac perfloo.
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