ARTICLE PREMIER
De l'utilité des exhumations pour éclairer les questions relatives à l'empoisonnement.
Dans la plupart des cas, le médecin chargé de constater la cause d'une mort subite , que l'on soupçonne être un empoisonnement, est appelé avant que l'inhumation du cadavre ait eu lieu; mais il peut se faire qu'il ne soit consulté que plusieurs jours , plusieurs mois et même plusieurs années après. Est-il permis de dgpou-
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vrir une substance vénéneuse en analysant les matières trouvées clans le canal digestif, ou dans les débris de ce canal d'un cadavre inbumé depuis long-temps? Estil possible de constater les lésions des tissus que produisent certains poisons dans le canal digestif, dans les poumons , dans le cœur, etc. ? Des expériences nombreuses , tentées par nous , et plusieurs exbumations juridiques faites depuis i8a3 , époque à laquelle l'un de nous découvrit de l'acide arsénieux dans le cadavre de Boursier, qui était inhumé depuis trente -deux jours; ces travaux, disons-nous, nous permettent d'établir la possibilité de résoudre le premier de ces problèmes , sinon toujours, du moins dans la plupart des % cas ; l'existence matérielle d'un poison ou du métal qui lui servait de base^ s'il était métallique , peut être prouvée, dans la plupart des cas , plusieurs mois et même plusieurs années après l inhumation, toutes les fois qu'il y aura encore un canal digestif ou la matière graisseuse qui résulte de la destruction de ce canal , pourvu qu'au moment de la mort il y eût dans l'estomac ou dans les intestins une certaine quantité de poison. En d'autres termes, les substances vénéneuses renfermées dans les voies digestives ne se décomposent pas, pendant la putréfaction des corps, de manière à ne pas pouvoir être reconnues long-temps après, comme elles l'eussent été vingt-quatre heures après la mort.
Quant à la possibilité de constater les lésions des tissus du canal digestif, etc., nous renverrons à ifl page et aux observations qui terminent cet article.
Les expériences qui nous conduisent à admettre les
résultats dont nous parlons sont de deux ordres: i° des substances vénéneuses minérales et végétales, dissoutes dans une pinte d'eau environ , à des closes tantôt faibles, tantôt fortes, ont été mêlées avec des matières animales, et abandonnées à elles-mêmes à l'air libre et clans des vases à large ouverture, pendant dix, quinze ou dix-huit mois : on a eu soin de renouveler l'eau à mesure qu'elle s'évaporait ; 20 les mêmes substances mêlées à de l'albumine , à de la viande, à de la gé" latine, etc., ont été enfermées dans des estomacs ou dans des intestins , et ceux-ci ont été introduits à leur tour dans des boîtes en sapin qui ont été bien closes et enterrées à la profondeur de deux pieds et demi. Plusieurs mois après, on a exhumé ces boîtes, et on a analysé les matières contenues dans les estomacs et dans les intestins.
Cette manière d'opérer a trouvé des contradicteurs parmi des médecins et des critiques, peu habitués aux recherches expérimentales. Ils eussent voulu qu'au lieu d'agir avec des infiniment petits , en enterrant dans des boîtes de sapin des estomacs contenant des poisons mêlés à des alimens , nous eussions empoisonné des chiens qui auraient été enterrés après la mort, ou bien ils auraient voulu que les expériences eussent été tentées sur des cadavres d'adultes. On conçoit avec peine que l'on ait pu argumenter de la sorte. Pense-t-on par hasard que quatre ou cinq grains d'une substance vénéneuse , introduite avec plusieurs substances alimentaires dans un estomac que l'on enterre ensuite dans une boîte , se comporteront autrement que clans l'esto-
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mac d'un cadavre? on suppose donc que faction de l'estomac et des alimens sur les poisons sera différente quand ce viscère sera isolé, ou renfermé dans l'abdomen? Rien de plus gratuit et de plus contraire aux notions les plus élémentaires, qu'une pareille supposition. D'ailleurs, des faits déjà nombreux, et que nous exposerons incessamment dans les observations qui terminent cet article, prouvent que dans les affaires de Boursier, de Billout, dans celles que nous a fait connaître le docteur Lepelletier, du' Mans, etc., l'on est parvenu à constater la présence de l'acide arsénieux et du sulfure d'arsenic, précisément en employant les mêmes procédés que ceux qui ont servi à la recherche du poison contenu dans les boîtes contre lesquelles on s'élève si mal à propos.
Les expériences sur les chiens , par lesquelles on aurait voulu remplacer celles dont nous parlons , offrent plusieurs inconvéniens, parmi lesquels nous signalerons le suivant : une grande partie, et même la totalité du poison administré pendant la vie, peut avoir été absorbée ou rejetée par le vomissement et par les selles , en sorte qu'en enterrant le cadavre , il peut se faire que le canal digestif ne contienne plus de poison; comment, dès-lors , étudier les effets d'une inhumation prolongée sur une substance vénéneuse qui n'existerait pas au moment de cette inhumation? C'est justement parce que nous avons essayé ce genre d'expérimentation que nous y avons renoncé; en effet, après quatre mois d'inhumation de deux chiens empoisonnés par le même poison , en même temps et à la même dose , il nous est
arrivé de retrouver la substance vénéneuse dans l'estomac de l'un des cadavres, tandis qu'il n'était pas possible d'en démontrer la plus légère trace dans les voie» digestives de l'autre; celui-ci avait eu des selles et des vomissemens plus nombreux que le premier.
On a encore dit que les poisons sur lesquels nous avons expérimenté n'ont été mis en contact avec nos organes qu'après la mort; dès-lors on ne peut pas conclure qu'ils aient agi sur nos tissus comme s'ils avaient été introduits dans l'estomac pendant la vie. Cette objection, nous l'avions prévue dans notre mémoire inséré dans le tome xvn des Archives générales de médecine, et nous y avions répondu : <• Qu'importe , disions-nous , que l'action d'un poison pendant la vie ou après la mort, puisse ne pas être la même ; qu'importe encore qu'une portion de ce poison ait été absorbée ou rejetée avec la matière des vomissemens et des selles du vivant de l'individu ? Le point capital est de savoir si la quantité de substance vénéneuse que l'expert aurait pu découvrir en ouvrant le cadavre vingt - quatre heures après la mort, pourra être décelée dix, quinze ou vingt mois après l'inhumation. Or, il ne peut rester aucun doute d'après nos expériences , puisque ces» substances vénéneuses ne se comporteront pas, dans le canal digestif du cadavre enterré, autrement que dans l'estomac et les intestins dans lesquels nous les avions enfermées, après les avoir mêlées avec des matières alimentaires. »
Cette réponse , qui a satisfait tous les esprits justes , paraîtra encore plus péremptoire par les deux exem-