Voy. plus haut, 1. 1*', p
Comment Tun prendrait-il l'autre pour son prochain ou pour son semblable ? Ils ne ressentiront que la défiance et la haine, et la guerre s'allumera de tribu à tribu.
La guerre de tribu à tribu, c'est la guerre sur toutes les parties du territoire. Ces peuplades malheureuses endurent toutes les souffrances du corps, le froid, le chaud, la faim, la fatigue, la maladie ; dans leurs chasses contre les animaux féroces, elles reçoivent des blessures que l'incurie et l'ignorance aggravent; elles souffrent les tortures de la peste et de la famine, la corruption des plaies, et elles ont sous les yeux le spectacle continuel de la mort. Au milieu de tant de maux, la guerre ne peut être qu'impitoyable et atroce. C'est d'ailleurs une lutte corps à corps et comme une multitude de combats singuliers où chacun reçoit et porte directement les coups les plus cruels^ Les adolescents sont préparés aux combats et aux supplices qui les attendent chez l'ennemi, par une discipline qui est elle-même une sorte de supplice. Souvent il faut sacrifier les nouveau-nés ' pour les préserver des douleurs de la faim , et souvent aussi, i à rapproche d'une tribu puissante et victorieuse, les vieillards f et les infirmes de la tribu vaincue ne peuvent être défendus J contre les tourments réservés aux prisonniers de guerre, que H par une mort volontairement donnée . Ce massacre des vieillards i qu'on reprochait aux Massagètes, cet abandon des nouveau- ^ nés , ces supplices infligés aux adolescents, dont on accusait é les Spartiates , tous ces maux se retrouvent de nos jours chez ^1 les habitants de l'Âraucanie , chez les Indiens des Pampas, et 91 chez la plupart des Indiens de l'Amérique septentrionale ; ils
sont amenés par les mêmes causes.
31 Mais l'abandon des enfants, va-t-on dire, peut être repro- El ché aux Athéniens et aux Romains, jusque dans les plus beaux it jours de leurs républiques ; Tacite est le premier qui ait jeté tf le blâme sur l'exposition des enfants. Nous pourrions réi^pondre que l'exposition est moins fréquente à mesure que la condition des peuples devient meilleure; mais, si nous ^ Voulons bien avouer que la dureté du cœur a pu causer un
1, Voy. la Morale sociale, par Ad. Garnier, p. 323.
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un gi'and intervalle entre la manière dont ils ont conçu U vertu , et celle dont ils Font pratiquée. La devise, je vois k bien ^ je l'approuve^ et c'est le mal que je fais, est la devise de tous les âges ^ Nous n'avons pas à défendre les mœurs des temps qui ont précédé les nôtres , mais à prouver que la d(M> trine morale a été au fond la même dans tous les Ages. On peut essayer cependant de remplir l'une et l'autre tâche : on peut, d'une part , expliquer les différences apparentes du jugement moral, aux différentes époques de l'histoire, et de l'autre, montrer que, si les mœurs de l'antiquité sont plus éloignées qu'il ne le faudrait de l'idée de la vertu , les nôtres n'y sont pas aussi conformes que la raison le demanderait.
Parmi les vertus les plusimportantes sont la justice ctlabienfaisance,qui ordonnent de ne pas nuire à notre prochain, et de servir ses intérêts. Mais quel est notre prochain? et en quoi consistent ses intérêts? Le prochain change pour nous suivant les temps ; et ses intérêts sont modifiés par les circonstances. Ce sont là deux grandes causes de la variation des mœurs.
Le sauvage ne peut pas prendre pour son prochain ou pour son semblable l'homme de la tribu ennemie, qui conjure sa ruine. Le devoir envers le prochain doit se concilier avec Iç droit de la défense personnelle. On reproche aux Romains d'avoir écrit cette maxime dans les douze tables; adversus hostem œterna auctoritas * : mais c'est à peine si aujourd'hui nous commençons à entrevoir que tous les hommes sont frères, et que les intérêts des peuples peuvent se concilier, comme ceux des individus. Il y a encore beaucoup d'oreilles auxquelles le nom d'étranger sonne comme le nom d* ennemi.
Représentons-nous deux sauvages de tribus différentes se rencontrant pour la première fois : ils ont des costumes dissemblables ; la couleur de la peau est quelquefois différente, et ils ne parlent pas la même langue : ils éprouvent un sentiment naturel à l'enfant et aux barbares , la peur de l'inconnu'.
1. Ovide, Métamorphoses, liv. VII, v. 21. Saint Paul, Épitre aux Romains, cliap. vil, vers. 15.