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Traité des facultés de l'âme

§ h'. L'idée ne précède pas le jugement, c'est le jugement qui précède l'idée.' ' '

Le jugement et le raisonnement ont été longtemps considérés comme des facultés spéciales de l'intelligence. On les faisait précéder d'une autre faculté qu'on appelait la conception, et dont l'emploi était de nous faire acquérir les notions ou idées une à une. Le jugement unissait deux idées ; le raisonnement en renfermait trois. Telle était, pensait-on, la marche de la nature. Il n'en était rien cependant : nous ne débutons pas par acquérir les idées une à une, ayant plus tard à les unir : nous commençons par saisir plusieurs notions à la fois.

Nous nous occuperons plus tard du raisonnement :

voyons d'abord les oppositions qu'on établissait entre l'idée et le jugement.

Voici comment la Logique de Port-Royal s'exprime sur ce sujet : « Après avoir conçu les choses par nos idées, nous comparons ces idées ensemble, et trouvant que les unes conviennent entre elles et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou délions, ce qui s'appelle affirmer ou nier, ou généralement juger. Le jugement s'appelle aussi proposition (quand il est exprimé par le discours), et il est aisé de voir que la proposition doit avoir deux termes (le terme étant l'expression de l'idée) : l'un de qui l'on affirme ou de qui l'on nie, lequel on appelle sujet, et l'autre que l'on affirme ou que l'on nie, lequel s'appelle attribut ou prœdicatum. Et il ne suffit pas de concevoir ces deux termes, mais il faut que l'esprit les lie ou les sépare, et cette action de notre esprit est marquée dans le discours par le mot est, ou seul, quand nous affirmons, ou avec une particule négative, quand nous nions. Ainsi quand je dis : Dieu est juste, Dieu est le sujet de cette proposition, et juste en est l'attribut, et le mot est marque l'action de mon esprit, qui affirme, c'est-à-dire qui lie ensemble les deux idées de Dieu et de juste, comme convenant l'une à l'autre.... Les propositions se divisent encore, selon la matière, en vraies et en fausses, et il est clair qu'il n'y eh peut point avoir qui ne soient ni vraies ni fausses : puisque toute proposition marquant le jugement que nous faisons, elle est vraie quand ce jugement est conforme à la vérité, et fausse lorsqu'il n'y est pas conforme'. »

Il résulte de ce passage que nos idées riroitives ne sont pas en rapport les unes avec les autres, qu'elles ne sont ni liées, ni déliées, ni affirmatives, ni négatives, ni

1. La logique ou l'Art de penser, Ile partie, chap. m, 5'- édit., page 144.

vraies, ni fausses, et qu'elles ne contiennent rien qui puisse s'exprimer par le mot être. Ceci posé, on s'étonnera qu'en unissant de pareilles idées, nous produisions des affirmations ou des négations, des propositions vraies ou fausses, où le mot être soit légitimement employé. Il y aurait donc dans le tout, ce qui n'était pas dans les parties? Pour prendre l'exemple qu'on nous donne, si nous commençons par acquérir l'idée de Dieu, sans y joindre aucune existence qui puisse s''exprimer dans le discours par le mot être, ou l'idée de juste, sans celle d'un être auquel appartienne la justice, par quel lien pourrons-nous unir ces deux idées Dieu et juste? Par quel pouvoir magique le jugement introduira-t-il le mot être entre ces deux idées, dont aucune, prise à part, ne peut justifier ce mot?

« L'action d'affirmer ou de nier est, dit-on, marquée dans le discours par le mot est; ainsi, c'est le jugement qui introduit le mot être dans le discours, c'est lui qui affirme l'existence extérieure de l'objet des idées, et le rapport des idées entre elles. > On suppose donc que nous commençons par acquérir l'idée des corps, sans celle de Vexistence des corps, l'idée de nous-mêmes sans celle de notre existence, l'idée de l'infini sans celle de l'existence de 1 infini. C'est tout le contraire qui arrive : nous avons connu d'un seul coup les corps comme existants, nous-mêmes comme existants, l'espace, le temps et la cause éternelle comme existants, et c'est par une opération ultérieure, celle de la réminiscence, qu'il nous a été possible de penser aux corps sans penser à leur existence, au moi, ou aux objets infinis sans penser à l'existence du moi, ou des objets infinis, et, par une abstraction bien plus difficile, de penser à Vexistence sans y joindre lidée d'aucun sujet existant. Le premier acte de l'intelligence nous fait donc saisir les choses comme existantes, et si Ton veut donner le nom

de jugement à ce qui affirme lexistence, il faut dire que nous jw(/eons dès le premier acLe de la pensée, et que le jugement précède l'idée abstraite. C'est pour avoir cru que lïdée, vide de réalité extérieure, était le premier acte de l'esprit, que la piiilosophie a cherché si longtemps, comme on le dit, le passage de l'idée à l'être, qu'elle a fait un traité de Vid 'e sous le titre de logique ou de psychologie, et un traité de l'être sous le titre d'ontologie, sans pouvoir jamais résoudre, comme on le dit encore, le problème du passage de la psychologie à l'ontologie. Et en eîTet, si nous commençons par des idées vides et isolées, comme celles de la réminiscence, nous y demeurerons toujours, sans pouvoir leur donner légitimement un objet réel qu'elles n'ont pas d'abord ; le passage de la psychologie à l'ontologie est impossible; la psychologie n'est qu'un vain discours sur des apparitions et des fantômes, et le scepticisme est invincible. Mais les choses vont tout autrement qu'on ne se l'imagine : le premier acte de la pensée nous fait saisir les choses existantes, de sorte que la psychologie

I bien entendue contient l'ontologie, et qu'elle en est le

! seul fondement.

§ 2. Le jugement est un nom qui convient aux perceptions, aux conceptions idéales et aux croyances. Les conceptions de la mémoire ne sont pas des jugements.

Les premières perceptions nous font saisir non-seulement les choses existantes, mais plusieurs choses en rapport les unes avec les autres. Nous ne connaissons jamais un objet tangible ou une couleur sans une forme, ni une forme sans un objet tangible, ou sans une couleur, et ces choses ne nous sont pas données d'abord comme de pures pensées, des idées vides, ou des modifications de notre âme, mais comme des réalités dis-

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tinctes de nous-mêmes. Nous ne percevons jamais ni l'âme sans une pensée, ou un sentiment ou une volition, ni une volition, un sentiment, une pensée sans l'àme voulant ou sentant ou pensant; quelquefois même nous percevons tout cela ensemble. Le premier moi, dont nous ayons la pensée, n'est pas un moi abstrait sans existence, mais un moi réel et substantiel; donc, nous percevons d'un seul coup plusieurs choses existantes et jointes ensemble, c'est-ù aire que nous acquérons plusieurs idées en rapport les unes avec les autres, ou, en d'autres termes, que nous connaissons un composé, qui sera décc^-^ isé plus tard en plusieurs idées par la réminiscence.

Les perceptions primitives sont des jugements, qu'on entende par ce dernier terme soit l'acte d'affirmer l'existence des objets, soit l'acte d'unir ensemble plusieurs éléments de la pensée. Les concepiions idéales sont des jugements dans la seconde acception seulement. En effet, la moins complexe des conceptions idéales nous fournit toujours plusieurs idées en relation les unes avec les autres. La conception du point n'est pas une idée simple, comme nous l'avons déjà fait remarquer; car c'est la négation de la longueur, de la largeur et de la profondeur; la conception de la ligne droite s'exprime par une définition ; il en est de même de la courbe, de la surface, du plan, etc , et tout ce qui s'exprime par une définition est complexe.

Le nom de jugement convient encore aux actes de nos facultés de croyance. Le jugement, dit-on, peut être vrai ou faux : nous verrons que nos croyances seules peuvent être fausses, c'est-à-dire non conformes à la réalité extérieure. Je crois par exemple qu'une épée qui m'a bien défendu jusqu'à ce jour me défendra encore; mais ce n'est pas l'idée d'un secours abstrait et général que je joins dans ce jugement à l'idée de l'épée; l'idée

de l'épéeet l'idée du secours qu'elle me prêtera sont indivisibles dans mon jugement d'induction; et c'est postérieurement que l'abstraction pourra me faire concevoir séparément l'idée de l'épée et celle de la défense future, li y a donc trois manières de juger : la perception, la conception idéale et la croyance. La perception saisit plusieurs objets à la fois, en rapport les uns avec les autres; elle les saisit comme existants, et elle est infaillible; la conception idéale nous fournit plusieurs idées pures liées entre elles, elle n'affirme rien en dehors de l'esprit, et dans sa limite elle est toujours vraie; la croyance affirme l'existence extérieure de f— son objet, mais elle peut être fausse. L'idée qui est un acte de la réminiscence, est abstraite ; elle décompose les jugements primitifs ; elle nous permet de penser à chaque membre isolément, sans penser à ses rapports avec les autres, et sans affirmer son existence extérieure. Je me représente mentalement un son, une couleur, une forme, sans avoir besoin de savoir si cet objet existe hors de mon intelligence; voilà comment l'idée n'est ni affirmative, ni négative, ni vraie, ni fausse; comment elle s'exprime en un seul terme et peut se passer du ' mot est. Mais l'idée abstraite du son me vient d'un son M^' que j'ai entendu; l'idée abstraite de la couleur me vient d'une couleur que j'ai vue, etc.; par conséquent, l'idée suppose un jugement antérieur, et elle ne sert point à le former.

§ 3. Nos premiers jugements ne sont ni les plus simples ni les plus complexes.

Nous n'acquérons pas les idées une à une, ayant à les unir plus tard, mais nous les acquérons par groupes ; et il faut ultérieurement soit les décomposer par la réminiscence, soit les composer davantage parles percep-

lions, les conceptions idéales ou les croyances; car si nous ne débutons pas par les idées les plus simples, nous ne commençons pas non plus par les plus composées.

Par exemple, le premier acte du toucher nous fait connaître une certaine étendue limitée. Plus tard, à l'aide de la réminiscence, on remarquera que cette étendue peut se diviser; on pourra penser à moins d'étendue qu'on n'en a perçu, et même en palper volontairement moins qu'on n'en a touché d'abord sans le vouloir. Mais, d'un autre côté, nous pourrons aussi composer notre première connaissance. Si l'enfant a touché d'abord un doigt de sa nourrice, il pourra remarquer plus tard que ce doigt tient à un bras et ce bras à un corps, auquel sont attachés d'autres membres. Le premier regard que nous portons vers le ciel nous découvre une certaine étendue de couleur; nous pouvons, dans notre réminiscence, nous en représenter moins que nous n'er avons perçu, et, à un second coup d'oeil, en regarder moins que nous n'en avons vu d'abord, c'est-à-dire diminuer notre perception; puis en portant nos yeux de côté et d'autre, étendre notre connaissance en embrassant de proche en proche toute la voûte des cieux. Sous le rapport de la durée, on ne perçoit pas non plus l'unité simple : tout son entendu a duré un certain temps; par la réminiscence, on le décompose; par d'autres perceptions, on connaît une durée plus longue que celle qu'on a connue du premier coup.

Ce que nous venons de dire des objets continus, nous le dirons des objets complexes. On connaît toujours à la fois plusieurs éléments d'un composé. Par exemple, tous nos sens étant ouverts, si nous prenons un morceau de métal, nous connaissons à l'instant même qu'il a une forme, une résistance, un poids, une couleur. On pense ensuite à chacune de ces propriétés à part, ou même on n'en considère qu'une, en oubliant les autres. Mais

aussi on connaît plus tard que ce métal est sonore, ductile, sans affinité pour l'oxygène, etc., et on complique sa connaissance première.

La connaissance des classes commence aussi par un certain milieu. Un genre étant une qualité commune à plusieurs individus, se subdivise en autant d'espèces que les individus, avec leur qualité commune, offrent de qualités qui les distinguent les uns des autres. Il semblerait qu'on dût commencer par la connaissance de l'espèce la moins étendue : point du tout, l'enfant connaît Varbre avant de connaître le chêne et le tilleul. Apercevant successivement le chêne, le tilleul, le peuplier, il ne voit d'abord que leurs ressemblances, et il les appelle d'un nom commun avant de remarquer leurs différences et de leur donner leur nom d'espèce. Il aura donc plus lard à distinguer; mais il aura aussi à composer, c'est-à-dire à faire entrer dans la classe qu'il connaît, dans celle de l'arbre, plus d'espèces qu'il n'en aperçu d'abord.

Ainsi, nos idées s'unissent et se désunissent, selon que leurs objets se composent et se décomposent ; les objets se composent selon qu'ils s'ajoutent les uns aux autres, pour former un tout continu ou un tout complexe, ou une classe; et ils se décomposent selon que l'on dislingue les parties d'un tout continu, ou les éléments d'un tout complexe, ou les espèces d'un genre.

Le jugement n'est donc pas pour nous une faculté qui diffère de la perception, de la conception idéale et de la croyance, c'est un nom qui peut convenir à toutes les trois dans l'une ou l'autre des acceptions qu'il comporte, c'est-à-dire, soit qu'on entende par jugement ce qui affirme l'existence des objets comme indépendants de la pensée, soit qu'on lui fasse signifier ce qui unit plusieurs idées les unes avec les autres.

Ainsi, des différentes classes de facultés intellectuelles que nous avons établies, il n'y en a qu'une, celle des

réminiscences, qui ne porte pas de jugements. C'est un mérite de Tliomas Reid d'avoir fait reconnaître que toutes les autres opérations de rintelligence impliquent un jugement K En prenant le jugement dans le sens du discernement, on l'a regardé comme une faculté spéciale de l'esprit : nous montrerons plus loin que le discernement n'est qu'un degré des facultés de l'intelligence et non une faculté particulière.

En résumé, la philosophie a longtemps pensé que l'esprit de l'homme débutait par concevoir les idées isolées et vides de réalité, et qu'une seconde opération de l'inielligence unissait ces idées et donnait à leur objet la réalité, l'existence extérieure qui lui manquait. Ce qu'on a pris pour la première opération de l'esprit est la seconde : l'abstraction est la nature même de la réminiscence et la réminiscence est une faculté dont l'apparition n'est pas primitive. L'idée abstraite est la seule qui ne suppose qu'un terme, qui ne contienne ni affirmation, ni négation, ni fausseté, ni vérité; mais elle est un démembrement, une ombre, un écho du jugement primitif. Elle a laissé échapper la réalité extérieure, que le jugement primitif avait saisie. Si l'esprit ne rencontrait pas la réalité du premier coup, comment pourrait-il même s'en former une idée, une image? Toute idée simple vient d'une idée complexe, toute idée vide d'être, vient d'une idée qui contenait l'être, c'est-à-dire lejugement.

1. Voir Critique de la philosophie de Thomas Reid, par Ad. Garuier ; Paris, Hachette, iSiO, p. 20-33 et 83102.

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