‹ Traité des fièvres intermittentes (volume 2)Chapitre 16 sur 87 · TELLURIQUE · texte numérisé non relu

TELLURIQUE

La fièvre ne naît pas sons la seule influence des marais. ^ Elle n'est point produite par une végétation spéciale. — Dans le plus grand nombre des cas, et surtout dans les climats chauds, elle est produite par les exhalaisons du sol.

Dans Tétude des affections qui sont Tobjet de ce travail, Tétiologie ne présente pas seulement le vulgaire intérêt d'une simple énumération de causes* Ce qui lui donne en outre une valeur considérable^ c'est qu'elle constitue la base nosologîque essentielle de ces affections, c'est qu'elle seule peut-être en est la véritable caractéristiqueé

ht Colin ) Fièvres* i

2 ÊTIOLOGIE.

Contrairement à la plupart des maladies, celles-ci en effet ne peuvent être dénommées soit d'après leurs symptômes, soit d'après leurs types ; car, comme symptômes, elles présentent, grâce à leurs formes pernicieuses, presque toutes les allures du cadre pathologique, et, comme types, c'est un des plus grands progrès de l'observation moderne d'avoir prouvé qu'elles pouvaient les avoir tous ; il n'y a plus lieu dès lors de dire fièvre intermittente, rémittente, plutôt que fièvre continue , si d'un mot Ton veut indiquer cette vaste famille dont on est ainsi réduit à chercher l'appellation dans ce qu'elle présente de plus fixe, dans son étiologîe.

Dans son éloquent plaidoyer en faveur de cette cause, Boudin proposait de substituer aux noms tirés du type ou de la forme, un terme qui comprît toutes ces affections, terme emprunté à leur étiologie qui constitue ce qu'elles ont de plus commun entre elles. En créant la dénomination à' affections palustres ou limnhémiques, il se conformait à la sagesse des peuples qui, de longue date, les a caractérisées par leur cause, en les appelant maladies des marais, maladies du mauvais air^ de la malaria (1).

Mais le terme palustres exprîme-t-il cependant, d'une manière exacte et sufBsante, Tétiologîe des affections qu'on désigne sous ce nom ?

Il est incontestable que de toutes les influences morbides, le marais, tel que l'a défini Parent-Duchâtelet (2), fournit

(1) Persuadé que la déaomination générale de fièvres intermittentes, appliquée à une série de manifestations morbides qui n'ont rien de nécessairement fébrile, puisqu'elles peuvent apparaître sous forme dite larvée^ ni de nécessairement intermittent, puisqu'elles se rencontrent sous le type continu, constitue un des principaux obstacles à rintelllgence de la pathologie des pays chauds et des pays marécageux, je propose de lui substituer celle d*mtoxication des marais ou à* affections limnhémiques (Xi(jlvy), marais, et al[ia, sang)^ comme résumant en elle la cause réelle, la nature et le véritable siège de ia maladie. (Boudin, Traité des fièvres intermittentes. Paris, 1842, p. 4.)

[2] On appelle marais^ dit Parent-Ouch&telet, une surface submergée pen-

hNTOXICATIOiN TELLURIQUE. 3

celle dont l'action est la plus absolue sur les masses, s'imprimant non-seulement sur tel ou tel individu, mais encore marquant les générations d'un sceau ineffaçable ; il ne la perd, cette influence, qu'aux lieux et aux époques oîi lui fait défaut la condition météorologique indispensable à Tévaporation, la chaleur, ce qui explique l'innocuité permanente des marais situés au nord du 60® degré de latitude nord, la permanence au contraire des fièvres dans la zone tropicale, leurs apparitions saisonnières seulement dans les climats tempérés (1).

Par son action identique sur tous, et identique dans la suite des temps, il constitue, là où l'homme n'a pu ou n'a voulu le supprimer, le type des causes des maladies dites endémiques, vu leur fixité comme géographie, et leur invariabilité'comme symptômes (Palus-Méotides et marais Pontins).

Ainsi pour nous, comme pour tous les observateurs actuels, le marais constitue la condition la plus efficace de développement des affections qui nous occupent.

Mais plus on avance dans cette étude, plus on voit que, si les marais produisent la fièvre dite palustre, ils sont loin

dant une partie de Tannée, s'humectanl et se desséchant alternativement. (Orflla et Parent-Duchàtelet, Rapport sur Vinfluence des émanations marécageuses^ in Ann. d'hygiène, Paris, t834, t. XI, p. 308.)

(1) On a certainement exagéré ce fait, étrange en apparence, de IMnnocuité relative des marais dans l'hémisphère sud ; les observations recueillies par nos confrères de la marine à Madagascar et dans les lies voisines, celles qui ont été faites par eux et par les médecins anglais sur la côte occidentale d'Afrique prouvent la gravité des fièvres de ces régions. Les observations faites par Rendu dans l'Amérique du Sud {Études topographiques et médicales sur le Brésil , Paris, 1844), par Aug. Saint- Hilaire {Voyages dans le district des diamants et sur le littoral du Brésil, Paris, 1833, in-8;, par Tschudi sur le littoral péruvien, où la mortalité par la malaria s'élèverait aux deux tiers de la mortalité générale, prouvent combien avait exagéré Wibson en affirmant l'immunité de l'hémisphère austral contre les influences palustres.

Nous verrons plus loin que, si cette immunité semble bien réelle dans certaines lles.de rOcéanie, le fait tient sans doute à une condition spéciale, au régime de certains courants atmospl;ériqnes.

0 ÉTIOLOGIE.

11 nous semble donc que la théorie des marais souterrains doit être en grande partie abandonnée.

Nous croyons qu*au lieu de compliquer la question, le fait du développement de maladies identiques aux affections palustres dans des régions où cependant il n'y a pas de marais, que ce fait doit aider à déterminer ce qu'il y a de réellement nuisible dans ceux-ci, puisque du marais ces régions ne représentent guère que la puissance toxique, et nous permettent dès lors de mieux isoler les conditions nécessaires au développement de cette puissance.

Par quel agent morbide les marais impressionnent-ils l'économie animale ? Les opinions peuvent se grouper sous deux chefs opposés.

Les uns ont vu la cause morbide dans les produits de putréfaction organique (1). Lancisi avait ouvert cette voie (2), où, dans ces derniers temps, Mêlier était entré si résolument; frappé de la nocuité spéciale aux marais salants (3), il pensait en trouver la cause dans la quantité énorme des produits de décomposition résultant de l'influence mortelle de Teau salée sur les organismes dont la vie n'est possible que dans l'eau douce, et d'une influence analogue de l'eau douce surles animaux et végétaux marins.

De là, des masses de matière organique, décomposant les sulfates de la mer, et en dernière analyse produisant des gaz nombreux, et spécialement de l'hydrogène sulfuré. Ces recherches ont été confirmées par Daniell, qui a établi.

thèse de IMnnocuité des exhalaisons intérieures de la terre ; quant à conclure avec lui, que ce fait prouve la saluhrité de la Campagne romaine, on verra combien nous eu sommes loin, et combien au contraire tout établit le danger de la surface de ce même sol, si peu dangereux à une certaine profondeur.

(1) Moscad, Rigaud de Lisie, Vauquclin, Fourcroy, Julia, etc., et plus récemment Becclii pour les maremmes de Toscane.

(2) Lancisi, De noxiis puludum effluviis. Romœ, 1717, in-4.

(3) Mêlier, Rapport sur les marais salants {Mémoires de l'Académie de médecine. Paris, 1847, t. xm, p. 611).

INTOXIÇATlOiN TELLURIQUE. 7

en l'expliquant par le même mécanisme, Tabondance de l'hydrogène sulfuré dans les couches atmosphériques qui recouvrent les rivières de la côte occidentale d'Afrique (1). Dans beaucoup de pays à fièvre, le sol est volcanique, riche en soufre, en eaux et en émanations sulfureuses ; tel est VagroRomano^ oîi le touriste est frappé si souvent de l'odeur d'hydrogène sulfuré, et où l'on a même voulu voir un certain rapport entre la cause de^la fièvre et ces émanations. Il me suffira de dire pour le moment que jadis ces mêmes conditions existaient sans produire cependant la fièvre; que, dans la Campagne romaine par exemple, les célèbres aquœ albulœ étaient entourées de riches villas dont celle d'Adrien est encore aujourd'hui, bien qu'à l'état de ruines, une preuve éclatante de la salubrité de cette époque; n'en estil pas de même près de Cività-Vecchia, oîi les débris des thermes de Trajan attestent la parfaite innocuité des sources sulfureuses, auxquelles il ne faut donc pas reprocher l'insalubrité actuelle de la campagne environnante? N'en est-il pas de même à Baïes, cette ancienne ville de délices, aujourd'hui inhabitable, et où cependant autrefois comme maintenant l'atmosphère était imprégnée de vapeurs d'hydrogène sulfuré?

Il suffit au reste de réfléchir que ce sont de tout autres gaz qui prédominent dans l'atmosphère des marais d'eau douce (2), bien que les fièvres qu'ils produisent soient de nature identique, et qu'en fin de compte aucun de ces gaz,

(1) En cette région, le sol volcanique renferme une grande quantité de soufre dont l'action vient se joindre à celle des sulfates de la mer pour la production de l'hydrogène sulfuré; sur la côte de Guinée les plaques de cuivre des vaisseaux s'altèrent quatre à cinq fois plus rapidement que dans les autres mers. (Daniell^ in Gavarret, Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales^ art. Atmosphère. Paris, 18C7, t. VII.)

(2) Ainsi Tacidc carbonique, l'ammoniaque, l'hydrogène ; il n'est pas jusqu'à l'oxygène lui-même, ce gaz que personne certainement n'incriminerait en pareille matière; qui n'ait été trouvé en excès considérable à la surface

8 ÉTIOLOGIE.

isolé dans nos laboratoires, ne produira d'effet analogue à celui de l'intoxication palustre.

La croyance à la production des fièvres par la putréfaction des végétaux a été encouragée surtout par les accidents qui surviennent dans certains milieux, comme les rizières, les routoirs, les tonnelleries.

Nous sommes loin de prétendre que les miasmes fébrifères ne puissent nattre de la décomposition putride des matières végétales, puisque nous admettons plus loin que le sol le plus riche en détritus organiques sera généralement le plus dangereux à remuer. Mais nous croyons qu'on a exagéré rinfluence de la putréfaction; le rouissage du chanvre est dangereux, plus dangereux que ne Ta prétendu Parent- Duch&telet (1), mais beaucoup moins aussi que ne l'admettait l'opinion publique avant les expériences de ce savant.

E. Martineau, dans un intéressant travail (2), rapporte à l'influence d'une condition analogue au rouissage, aux miasmes qui se dégagent des tonnelleries, la production des fièvres pernicieuses dans la ville de Saint-Pierre (Martinique).

Nous trouvons, précisément dans un travail tout récent aussi, une appréciation bien différente, et plus conforme à notre manière de voir, de l'influence des tonnelleries :

(( Les tonnelleries sont des établissements industriels qui contiennent de grands réservoirs d'eau, où Ton fait macérer les feuillards ou lanières d'écorce d'arbre dont on encercle les barriques de sucre. On suppose que de cette macération s'exhalent,comme des marécages, des effluves palustres. Plusieurs de ces établissements sont placés au centre de la ville, dans le quartier riche. Or, la mort d'une personne riche appe-

des flaques d'eau recouvertes d'une abondante végétation palustre. (Morren,M Gav arrêt, loc» cit.)

(1) Parent-Ouchàtelet, le Rouissage du chanvre (Ânn, d'hygiène^ 1832, t. VII, p. 237).

(2) E . Martineau, de l* Insalubrité des Tonnelleries à Saint-Pierre (^Martinique) (Annales d'hygiène, Paris, octobre 1869^ t. XXXII, p. 320).

lant toujours Tattention publique, on incrimine les tonnelleries. C'est riiistoire de toutes les industries incommodes.

tt Certainement les tonnelleries sont, à cause des odeurs qui s'en exhalent, d'un voisinage désagréable. En bonne édilité, ces établissements devraient être en dehors de la ville ; mais il n'est pas possible d'attribuer à une cause aussi locale les fièvres pernicieuses qui, à certain temps, se manifestent sur tous les points delà ville de Saint-Pierre. Ces fièvres ne sont pas plus fréquentes chez les ouvriers qui travaillent dans les tonnelleries^ ni dans les maisons voisines et sou s le vent de ces établissements. Il faut chercher la cause des fièvres de Saint-Pierre dans une action plus générale (1). »

Il en est de même des autres foyers de putréfaction organique; ils sont tous extrêmement .limités, relativement à l'immense domaine des fièvres intermittentes; ils peuvent receler la cause de ces dernières affections, mais en raison de conditions qui sont loin de leur être exclusives.

D'autres, au contraire, ont cherché la cause des fièvres non plus dans la décomposition, c'est-à-dire dans la mort des corps organisés , mais dans la vie, dans une végétation spéciale, la végétation palustre (2).

Cette idée avait séduit Boudin qui, malgré les dénégations absolues d'observateurs fort autorisés, Nepple (3) et Monfalcon (4), accusait spécialement V Anthoxanthum odoratum, ou flouve des marais^ si commune dans les plaines de la Bresse ; sur un autre théâtre, on a plus énergiquement mis en cause le palétuvier {Rhizophora mangle)^ si abondant

(1) Rufz de Lavison, Archives de médecine navale^ juillet 1869, p. 43 et 44.

(2) Voir en particulier Boudin, loc. cit., p, 57.

(3) Nepple reconnaît à cette plante une odeur très-désagréable pendant sa floraison ; mais la fièvre n*en règne pas moins, la floraison passée ; c'est en raison de cette odeur qu*on a voulu lui attribuer aussi de nos jours l'étiologie d'une tout autre affection, le sommer catharr ou fièvre des moissonneurs. (Voir Hirsch, Handbuch der historischen-geographischen Pathologie, t. II.)

(4) Monfaleon, Histoire des marais, Paris, 1824, p. 25.

\0 ETIOLOGIi:.

sur les plages maritimes de l'Amérique intertropicale, et de la côte de Malabar; il nous semble inutile d'énumérer les autres \ég6taux successivement incriminés, et nous pensons que leur variété même, résultat de leur répartition géographique, est incompatible avec l'invariabilité de nature des affections palustres.

En suivant le même ordre d'idées, mais en le modifiant d'après les recherches et les théories actuelles, on a inculpé des organismes encore, mais des organismes inférieurs, microphytes ou microzoaires ; et l'on est ainsi revenu, en s'appuyant des lumières de la science moderne, aux idées émises par le Père Kircher et par Lancisî. On sait avec quelle ardeur notre génération médicale vient de se reporter vers l'étude des germes animés, considérés comme causes spécifiques des affections les plus diverses ; l'action d'organismes inférieurs, substituée par Pasteur aux théories purement chimiques ou catalytiques de la fermentation, devait évidemment être invoquée dans la production de toutes les maladies dites zymotiques^ ou à ferment, parmi lesquelles nos voisins d'outre-mer ont classé les fièvres palustres (1).

Ces recherches sont dignes du plus vif intérêt, des encouragements les plus absolus, mais à la condition essen-

(1) L*élan pris en Allemagne comme en Angleterre, par les théories parasitaires, se manifeste par une succession non interrompue de découvertes do micro-organismes propres à telle ou telle affection; y a-t-il rien de plus séduisant que cette hypothèse d'une étiologie animée et spécifique, supprimant dès lors toutes ces banalités classiques de la pathogénie des maladies infectieuses et virulentes? Quand nous aurons la vraie cellule mère de chaque contoge, plus de ces discussions séculaires qui ont agité toujours les Académies et les savants sur la prophylaxie^ la contagion, le traitement des pestes, des typhus^ du choléra, etc. ; malheureusement, si cette œuvre doit aboutir, nous ne sommes qu'à sa période d'enfantement ; cequi le prouve, c'est la différence des résultats obtenus par chaque observateur, le nombre et la différence complète des parasites attribués à chacune de ces affections, au choléra par exemple qui, depuis Pacini jusqu'à Hallier (de Berlin), a été rapporté au développement de plus de trente organismes différents. {Virchow^sArchiv^passim,)

tîelle que chaque fait mis au jour sera, comme tout fait scientifique, passible et du doute philosophique, et surtout d'un rigoureux contrôle.

En France, M. Lemaire a trouvé, dans l'atmosphère de la surface des marais de Sologne, une énorme quantité de microphytes et de microzoaires à l'état de débris et de fragments; il est vraisemblable que ce sont les détritus d'organismes analogues qui constituaient la matière animale trouvée par Becchi à la surface des maremmes de Toscane, matière qui précipite en rouge par le nitrate d'argent. Mais, à côté du détritus, se trouve le germe, et en quelques jours, dans les matières recueillies, se développaient bactéries, vibrions, spirilles, nomades, tout un monde enfin d'infiniment petits (1). Seulement rien n'autorise à donner le titre d'élément fébrifère à aucun de ces organismes, qui se retrouvent ailleurs qu'à la surface des marais.

Un médecin américain, Salisbury, a été plus loin et semble avoir mieux précisé la nature du germe animé des fièvres intermittentes ; il a publié un mémoire (2), qui, après avoir fait grande sensation en Allemagne, en Angleterre, a été insérée dans nos Annales d hygiène (3).

L'auteur établit Texistence, à la surface du sol de certains pays marécageux de TOhio, de petites cellules oblongues très-analogues aux cellules d'une algue du genre Palmella. Il constate que ces spores ne se rencontrent dans l'atmosphère que pendant la nuit, qu'elles ne s'y élèvent qu'à une certaine altitude (35 à 100 pieds) au-dessus du sol, et, chose importante, on retrouve ces cellules dans Texpecto-

(1) Voir De Ranse, Gazette médicale, 1868-9, passim, et Comptes rendus de C Académie des sciences^ 1864.

(2) Salisbury, American journal of médical sciences, 1866.

(3) Salisbury, Cause des fièvres intermittentes et rémittentes rapportée ù une algue du genre Palmella {Annales d'hygiène, Paris, 1868, avril t. XXIX, p. 417).

12 ÉTIOLOGIE.

ration des fébrioitants ; on en constate Télimination par les voies urinaires.

A ces faits, déjà si probants en apparence, Salisbury ajoute une preuve expérimentale ; il place, sur les rebords d'une croisée, de la terre provenant des prairies en question ; cette croisée est laissée ouverte pendant la nuit, et, au bout de douze jours, des fièvres tierces bien caractérisées se développent chez des jeunes gens habitant la chambre aérée par cette croisée, bien qu'on soit dans un district salubre, éloigné de 5 milles de tout pays marécageux (1).

Nous accordons à Salisbury la réalité de l'existence des sporules de Palmelles dans les terres qu'il a examinées, l'existence même de sporules analogues dans les crachats et les urines des fébricitants (2) ; mais, de là à la preuve d'une action pathogénique de ces corps organisés, il y a loin.

(1) Voir des faits analogues mentionnés par Van den Corput {Journal de médecine de Bruxelles. 1866, t. XUI, p. 330).

(2) Ce transport par l'organisme, et cette élimination des séminales de la fièvre intermittente par les crachats et les urines, pourrait mener à une singulière conclusion : la contagion des maladies palustres. Et, de fait, nous voyons l'auteur d'une thèse intéressante sur les fermentations classer ces fièvres parmi les affections dont les ferments sont aptes à se reproduire. « J*ai eu bien souvent l'occasion de m*assurer de la contagion des fièvres intermittentes, lorsque, par exemple, des enfants ou des femmes, non soumis aux causes maremmatiques, vivent dans un local étroit avec des personnes déjà atteintes de fièvre. » (Armand Gautier, Étude sur les fermentations, Paris, 1869, p. 104.)

L'auteur ajoute même que telle est l'opinion de quelques médecins, attentifs observateurs 1

Qu'y at-il, au contraire, de mieux établi que la non-contagion des fièvres palustres? Est-il des affections qui soient plus essentiellement endémiques, dont la cause soit plus étroitement rivée aux localités où elles se produisent? Â-t-on Jamais vu un seul cas de transmission, en France, par exemple, par les milliers de soldats et de colons que l'Algérie a renvoyés fiévreux depuis sa conquête?

Affirmer la contagion de ces maladies d'après la reproduction d'un ferment animé que l'on ne connaît pas, n'est-ce pas montrer à quelles conséquences peuvent entraîner les théories niédicales enfantées en dehors de l'observation clinique ?

Et d'abord quel est le pays, situé à S milles d'une zone marécageuse, dans lequel on pourra impunément coucher, les fenêtres ouvertes, durant douze nuits consécutives? A pareille distance de nos pays palustres, il faudra moins longtemps pour subir l'action du miasme en s'y exposant ainsi au moment de son maximum d'énergie.

Mais j'admets que les deux sujets de l'expérience aient été intoxiqués réellement par la terre placée sur le rebord de leur croisée ; qui me prouvera que cette intoxication soit due aux sporules de Palmelles renfermées dans cette terre, et non à la terre elle-même?

Ce qui m'inspire ce doute, c'est que dans les prairies mêmes oîi il recueillait ces germes, Salisbury leur attribue un mode d'action qui me fait croire que ce ne sont pas eux qui donnaient la fièvre, dont il fallait chercher la cause à côté, en dehors d'eux. En efTet, l'auteur appuie complaîsamment sur cette circonstance d'une sensation particulière et trèspénible de sécheresse et de constriction dans la bouche, la gorge, et le larynx, sensation dont il avait été frappé luimême, quand, pendant ses recherches, il avait dû se soumettre à l'inspiration de particules émanées de ces plantes suivant lui fébrigènes ; cette sensation devenait brûlante, ne tardait pas à s'étendre à la muqueuse bronchique, d'où besoin perpétuel de déglutition, et d'expectoration i;iche en cellules de Palmelles. J'avoue que cette impression me semble bien étrange comme signalant la pénétration du poison palustre ; nulle part on n'a vu chose pareille ; chez ceux-là mêmes qu'il doit tuer par l'intensité de son action, le miasme pénétrée inaperçu. Et d'ailleurs cette sensation produite par les sporules de Palmelles nous prouve, en raison de son absence dans les autres pays marécageux, que ces sporules n'y existent pas non plus, et que Salisbury n'a pas trouvé la cause spécifique de la fièvre intermittente (1).

( j) Un motif de réserve moins sérieux peut-ôtre, mais qui en somme aurait

U ETIOLOGIE.

Il n'y a donc pas lieu, jusqu'à nouvel ordre, de croire à l'action fébrifère d'aucun végétal déterminé, microscopique ou non.

Je pense même que, loin d'avoir à chercher la cause de la fièvre dans la végétation des marais, c'est bien plutôt dans la condition inverse, dans l'absence de cette végétation qu'on a chance de la trouver.

Pour moi, en effet, la fièvre est causée avant tout par la puissance végétative du sol quand cette puissance n'est pas mise en action, quand elle n'est pas épuisée par une quantité de plantes suffisante pour l'absorber.

C*est tellement vrai que, dans les marais eux-mêmes, la végétation semble être la condition la plus efficace pour en réduire la nocuité ; c'est ainsi que les étangs, entourés d'une ceinture de végétation spontanée, ou dont la surface est recouverte de plantes aquatiques, sont infiniment moins dangereux que les surfaces marécageuses qui n'offrent pas de végétation active, et n'en présentent que les détritus, comme les marais salants.

C'est ainsi que les routoirs, ces marais artificiels dont Parent-Duchâtelet (1) a nié à tort l'influence dangereuse,

sa valeur, si les précédents ne suffisaient pas, c'est la tendance du même auteur à trouver, un peu trop facilement, les germes des affections les plus diverses ; non-seulement il a attribué une origine parasitaire à certaines maladies zymotiques comme la rougeole, mais même à la syphilis, à la gonorrhée, etc.

Dans sa séance du 25 Janvier 1869, l'Académie des sciences a reçu de M. Calvert, par l'intermédiaire de M. Chevreul, une noie sur les bons résultats de Vacide phénique contre les fièvres intermittentes ; de cette action thérapeutique, on concluait naturellement à la présence, dans le sang des fébricitants, de ferments microscopiques, végétaux ou animaux, Justiciables de l'acide phénique.

Depuis^ un médecin de New-York a établi malheureusement que ce remède ne lui avait donné que des insuccès contre les fièvres intermittentes. (Voir Gazette hebdomadaire, 9 avril 1869).

(l) Parent-Ducliâtelet, le Rouissage du chanvre considéré sous le rapport de Vhygiène publique {Ann. d'hygiène, W2^ t. VII, p. 237).

INTOXICATION TiSLLURIQUE. 15

perdent une partie de cette influence s'ils sont entourés de végétation, si Ton ne détruit pas les plantes herbacées qui croissent à leur pourtour, ni les plantes aquatiques de leur surface, en particulier la lentille d'eau (1).

Nous pouvons dès lors trouver une étiologie unique et à la fièvre intermittente se développant au voisinage des marais, et à celle qui se manifeste dans des pays oîi ces marais n'existent pas. Dans l'un comme dans l'autre cas, la malaria est le résultat de la puissance végétative du sol, non mise en action ; que cette formule soit vague, peu concise, peu scientifique à une époque où l'on se croit en état d'assigner une cause concrète à chaque afTection, nous croyons qu'elle est, de toutes, la plus applicable à l'étiologie des affections qui nous occupent.

Quand les marais sont-ils à leur maximum de nocuité? C'est quand, par le dessèchement, on expose au contact atmosphérique une partie plus ou moins grande de la surface immergée ; quand, par conséquent, on met à nu un sol d'une puissance végétative énorme et qui, antérieurement caché sous l'eau, a accumulé, parfois pendant des siècles, les éléments de cette puissance.

Les fièvres, qui se produisent alors, ne sont pas dues seulement aux émanations fournies par la putréfaction des matières organiques, renfermées dans la vase mise à découvert ; car ces fièvres continuent à se développer après que cette couche vaseuse s'est condensée en terreau plus ou moins sec, oîi tout mouvement de décomposition putride est arrêté.

Les personnes qui conservent, dans leurs chambres à coucher, des fleurs soit fraîches, soit en putréfaction, pourront être atteintes de symptômes d'asphyxie ou d'intoxication en rapport avec l'espèce de ces fleurs ; elles n'offriront

(l) Tardieu, Dict, d'hygiène, 2« éd. Paris, 18G2, art. Uoltoib.

16 ÉTIOLOGIE.

pas de fièvre, tandis que la fièvre frappera ceux qui auront conservé, près d'eux, pendant la nuit, une certaine quantité de terre végétale (1).

Mais c'est principalement lors des explosions de fièvres intermittentes dans les lieux secs que cette étiologie semble imposer d'une manière absolue ; maintenant que, dans les pays civilisés, les marais ont tant diminué, bien que les fièvres y apparaissent encore, il faudra bien abandonner l'idée de la nécessité absolue de l'effluve palustre, et admettre que l'exhalaison produite par la terre elle-même, dans certaines conditions de richesse organique, l'effluve tellurique, en un mot, est le véritable principe de la malaria.

Ainsi rappelons ces graves épidémies de fièvres intermittentes se développant en France lors des travaux de terrassement des chemins de fer, travaux exécutés pour la plupart dans des pays secs, mais dont le premier résultat était de mettre au contact de l'air atmosphérique des masses de terre qui n'avaient rien produit depuis longtemps.

Rappelons les épidémies de fièvre intermittente qui se sont développées à Paris même dans le quartier du Temple, delà Villette, de Pantin, en 1811, alors que l'on creusait le canal Saint-Martin (2).

La même cause produisit le même eflet en 1840, lors des grands remuements de terre nécessités pour établir les fortifications de Paris.

Enfin, aujourd'hui encore, nous constatons que, dans la garnison de Paris, ce sont les habitants des forts qui sont le plus fréquemment atteints de fièvres intermiltentes, en raison sans doute de leur séjour dans une zone de remparts et

(1) Voir plus haut les observatioDS de Salisbury et de Van der Gorput (/oc. cii,),

(2) Voyez Parent-Ducbàtelet^ Rapport sur le curage des éfjoùts Amelot de la Rcqueiie, Saint-Martin et autres (Ann, (Thygiène, 1829, l'* série, t. II, p. 5 et suiv.)*

autres travaux de défense dont la terre remuée fréquemment, maïs non cultivée, émet ainsi plus puissamment les miasmes de sa puissance végétative.

Ces faits que nous voyons en petit à Paris, que nous n'y voyons en général que sous forme bénigne, parce qu'à cette latitude la température suffit à peine à féconder les propriétés malfaisantes de la terre vierge, nous les voyons,dans les climats chauds, s'imposer chaque jour à l'observation, et parfois avec le caractère de grandes calamités. Il est parfaitement exact qu'en certains points de l'Algérie, à Bone, dans la vûUée de la Mitidja, par exemple, la fièvre intermittente a pu être rapportée au voisinage de véritables marais ; mais, dans ce même pays, le marais est bien loin de représenter à lui seul toute l'étiologie de la malaria (1).

C'est tellement vrai qu'en Algérie la fièvre se développe dans des régions qui semblent offrir des conditions absolument contraires aux conditions palustres, dans les localités en apparence les plus sèches, les plus stériles, n'ayant du marais ni l'humidité, ni la végétation, ni la décomposition. Mais, en revanche, ces terres, qui paraissent si peu fécondes, ont une puissance productive énorme ; dans les plaines incultes et sablonneuses du Sahel, il suffit d'un filet d'eau et d'un simple grattage du sol pour obtenir comme par enchantement une végétation luxuriante; il semble qu'il y ait en réserve, dans cette terre, une force occulte qui, mise à jour par là moindre culture, sera aussi propice au développement des plantes que funeste à l'homme, s'il en

(1) « La vallée de laisser (province d'Oran) présente quelques petits tlots manScageux très-exigus comme dimension, auxquels on a naturellement attribué les fièvres endémiques. U est évident que ces causes sont à noter, et qu'elles jouent leur rôle ; la vallée de la Tafna ne présente, elle, nulle trace de marais. ..«. Que sont ces faibles parcelles marécageuses comparées aux vastes proportions de ces deux vallées qui sont partout visitées par une endémie souvent très-grave î » (Pauly, Étude sur divers climats partiels^ in Recueil des mémoires de médecine militaire y 18G9, t. XXU, p. 25 et 26).

Li Colin, Fièvres; 8

i8 ÉTIOLOGIE.

subit Taction avant que cette puissance ait commencé à s'épuiser.

C'est ainsi que nous avons perdu des milliers de travailleurs, victimes du défrichement de notre colonie.

Peut-on affirmer ^ue cette intoxication par le sol, ou intoxication tellurique, tienne à l'action des émanations fournies par les détritus végétaux accumulés dans le sol en question? Nous croyons que ces émanations jouent un rôle énorme dans la production des fièvres, mais qu'elles n'en constituent pas la cause unique et absolue ; voici pourquoi : un sol sec, presque sablonneux, mais inculte depuis longtemps, renferme infiniment moins de détritus organiques qu'une terre livrée à la culture et, de plus, régulièrement engraissée ; et cependant, sous la même latitude, ce sol inculte, et en apparence stérile, sera bien autrement redoutable au colon et à l'indigène que la terre cultivée.

Mais nous nous empressons de reconnaître que les terrains riches en matière organique seront de tous les plus à craindre, lorsqu'après avoir été longtemps soustraits au contact atmosphérique, ils seront brusquement mis à découvert.

C'est pour cela que les terrains d'alluvîon sont si dangereux,presque inabordables à la culturedans les pays chauds; telles sont les plages maritimes de l'Asie méridionale, de l'Afrique et de l'Amérique centrale; tels sont les deltas des grands fleuves dans ces mêmes régions ; telles sont les plaines et les vallées encaissées par des ceintures de montagnes abruptes, et au fond desquelles s'accumule une quantité considérable de terres d'alluvion d'une richesse énorme de production (1) ; telles sont même, sur le littoral méditerranéen, les plaines basses resserrées entre la mer et des

(l) M. Pauly a insisté avec un soin remarquable sur les conditions d'encaissement des vallées de Tisser, de la Tafna (en Algérie) pour expliquer l'intensité de leurs exhalaisons telluriques (/oc. cit., p. 26).

chaînes de montagnes qui, sous l'action des pluies, fournissent à ces plaines des masses de détritus organiques. C'est à la même raison qu'il faut attribuer les graves épidémies de fièvres intermittentes qui se manifestent dans les prairies de l'Amérique du Nord; dans ces prairies, plus qu'ailleurs peut-être, le sol est riche et demande à produire ; car, avant le mouvement d'immigration moderne, ces vastes surfaces étaient couvertes d'immenses forêts, dont les détritus, s'accumulant depuis des siècles, donnaient au sol une puissance de rendement, une fertilité exceptionnelles; le jour où, en coupant ces forêts, on a soumis un sol aussi fécond à l'irradiation solaire, on a donné essor à une force végétative que la culture ne peut arriver à épuiser, et qui dès lors devient une cause d'intoxication. Nous dirons plus loin la ressemblance qui existe entre ces plaines d'Amérique et les conditions telluriques de la Campagne romaine.

Un simple regard sur la distribution géographique de la malaria suffit à prouver que la composition géologique du sol n'est pas d'une importance absolue sur son apparition ; les fièvres dites palustres sont endémiques sur le sable, le calcaire, la glaise, la craie, le granit lui-même, sur les terrains des formations les plus diverses, sédimentaires ou volcaniques (1).

La condition la plus essentielle de leur apparition, c'est le sol suffisamment influencé par la température extérieure ; aussi ne manquent-elles d'une manière absolue que dans les climats froids, et à certaines altitudes. Elles sont donc, surtout et avant tout, le résultat d'une influence terrestre,

(l) Voir Hirsch, Malariafieber in Handbuch der historisch-geographischen Pathologie, Erlangen, 1860-62.

Voir également l'intéressante observation faite par M. Valéry Meunier en Espagne où les roches granitiques ne mettent pus à Tabri de la fièvre, car à leur surface se développe une couche terreuse, due à la décomposition du granit lui-même ou des schistes altérés et friables. (V. Meunier, Compterendu d*une mission médicale au Gvadarrama^ thèses de Paris, 1865.)

20 ÉTIOLOGIE.

et c'est pour cela que, suivant nous, elles méritent le nom d'affections telluriques.

Cette influence du sol sera d'autant plus pernicieuse qu'il n'aura pas été remué ou cultivé depuis plus longtemps; dans certaines régions très-riches en matières végétales, la culture n'arrivera qu'à peine à épuiser la terre, et lui laissera une partie de sa puissance toxique.

C'est en raison de ce dernier fait que je m'explique les conclusions presque diamétralement opposées aux miennes, et comme étiologie et comme prophylaxie, auxquelles est arrivé l'auteur d'un intéressant travail sur le même sujet, M. Bérenguier.

Observant dans une région cultivée de longue date, le bassin sous-pyrénéen, l'auteur attribue à la culture ellemême le développement de miasmes telluriques (1) ; pour nous, au contraire, si, dans ces pays, la culture donne lieu au dégagement de miasmes nuisibles, c'est qu'elle n'est pas assez complète, n'épuise pas suffisamment le sol, et met à découvert une terre trop féconde pour ce qu'on lui demande.

L'auteur appuie au reste sa manière de voir sur une opinion dont je n'aurai que trop l'occasion de démontrer l'inexactitude, à savoir, « que la malaria s'est développée dans la Campagne de Rome à mesure que l'agriculture y a fait des progrès (2j. »

Heureusement c'est tout l'opposé, et dans notre chapitre sur la prophylaxie, nous soutiendrons une thèse moins désespérante que celle-là, en prouvant que c'est l'agriculture

(1) La couche la plus imprégnée d*engrais et de détritus de toute espèce fournit à l'air libre de la vapeur et des gaz inconnus dans leur essence, qui constituent les effluves dont les effets varient selon la saison et les localités. Ces effluves, nous les appellerons miasmes telluriques, (Bérenguier, loc, cit.^ p. 32.)

(2) Bérenguier, loc, ciY., p. 41.

et non l'abandon du sol qui peut rendre à la Campagne romaine son ancienne salubrité.

A la science le droit et le devoir de chercher à déterminer sous forme concrète, saisissable, cette influence tellurique qui rentre évidemment dans la catégorie des corps pondérables, puisque, comme ceux-ci, elle est transportable par les courants atmosphériques, et qui, déplus, doit être un gaz, puisque son intensité est en rapport intime avec la température dont on connaît l'action spéciale sur le passage des corps àTétat gazeux.

Entre ces deux éléments dont l'union est nécessaire pour créer la fièvre, entre le sol et la chaleur, il existe des variations de rapport, prouvant qu'ils sont aptes à suppléer mutuellement à leur insuffisance réciproque.

Ainsi plus le sol sera riche en humus, et se rapprochera du marais, moins sera nécessaire la chaleur extrême ; moins au contraire le sol présentera de puissance végétative, plus il aura besoin de chaleur pour féconder son action toxique ; c'est ce qui nous explique la différence des conditions nécessaires pour produire la fièvre suivant la saison et suivant le climat.

C'est pour cela que, mortelle pendant l'automne et Tété, une surface marécageuse ne donnera lieu pendant l'hiver qu'ô des accès bénins, vu l'insuffisance de la chaleur à cette époque de Tannée ; voilà pour les saisons.

Mais c'est surtout au point de vue des influences climatériques sur cette intoxication qu'il y a grand intérêt à décomposer cette double action du sol et de la chaleur.

Car, en ne voyant ces affections se produire, dans le Nord, que sous l'influence des marais, nécessaire à cette latitude pour suppléer au défaut de la chaleur, on a donné à leur cause un nom qui ne la représente pas partout, celui d'intoxication palustre. Or, en Algérie déjà, à Rome, la terre est assez échauffée par le soleil, est assez riche en matière

22 ÉTIOLOGIE.

végétale, pour que d'elle seule puisse se dégager le miasme fébrifère, sans qu'il soit besoin de la moindre surface marécageuse ; aux Indes, à Cayenne, c'est pis encore, et le poison tellurique est si violent que les Européens, comme nous le rapporte Lind, ne peuvent y creuser une fosse pour leurs morts sans risquer d'être eux-mêmes foudroyés (1). Peut-on, devant de semblables faits, dire avec Requin (2) que le miasme palustre est la cause spécifique par excellence? Entre la mort d'un individu creusant une tombe au Sénégal, et celle d'un autre individu succombant en traversant soit les marais Pontins, soit ceux de la Bresse, il n'y a aucune différence : le poison a été le même, a tué aussi rapidement et avec des symtômes identiques ; pas de différence entre les altérations anatomiques ; mais notez bien que, dans un cas seulement, il y a eu présence d'un marais, dans l'autre, simple action du sol ; quel est l'élément commun dans ces deux conditions en apparence si différentes ? Ce n'est certainement pas le miasme palustre. C'est le miasme tellurique (3).

(1) Lind, Essai sur les maladies des Européens dans les pays chauds ; trad. par Thion de la Chaume. Paris, 1785, t. I, p. 210. Dans son traité si remarquable, cet auteur a soin de mentionner les marais qui, en Angleterre, en Hollande, sont le point de départ des fièvres intermittentes ; mais pour les Indes et les pays chauds en général, il ne parle plus de marais, il signale ayant tout les dangers des débarquements, des défrichements, des coupes de bois, des conditions qui placent l'homme de mer en contact avec son plus grand ennemi dans ces régions, avec le sol. — (Voir particulièrement la deuxième section de la seconde partie « Occupations funestes aux Européens dans les pays chauds et malsains, »)

Nous lisons de même dans Schnurrer : En 1786^ un bâtiment français fut envoyé à la Côte-d'Or pour y former un établissement. Lorsqu'on commença à défricher le pays, les hommes furent attaqués d'une fièvre nerveuse, et il semblait que les exhalaisons morbifèrcs sortaient de la terre à chaque coup de pioche qu'ils donnaient, etc. (Schnurrer, Matériaux pour servir, etc., p. 9^). Le blanc, dit également Laure, vit avec peine aux colonies ; sans le secours des noirs, il ne pourra jamais cultiver un sol vierge. (Laure, Considérations pratiques sur les maladies de la Guyane. Paris, 1859, p. 78.)

( 2) Requin , De la spécificité dans les maladies ^ Thèse de concours. Paris, 1 851.

(3) Dans notre armée d'occupation des États pontificaux, des soldats ont

C'est ce qui nous explique Tiramensité du règne des fièvres dîtes palustres, qu'on regarde à tort, d'après ce nom, comme rivées au voisinage des marais, condition qui n'est réelle et nécessaire que dans les climats tempérés, tandis que dans la zone tropicale l'humidité et la chaleur suffisent à rendre le sol toxique presque partout.

C'est ce qui nous explique l'explosion épidémique de ces maladies dans des contrées non marécageuses de l'Europe même, contrées oîi elles apparaîtront incidemment, quand une température exceptionnellement chaude donnera à la terre une activité presque aussi puissante que celle du sol des pays chauds (1).

On sait que, dans. les pays à fièvres, c'est en été surtout et en automne que se manifestent ces affections, qui offrent alors leur maximum de fréquence et de gravité ; mais en général le groupe de fièvres estivo-automnales a été précédé, au début du printemps, d'une explosion généralement légère de fièvres dites vernales, dont elles sont séparées par un intervalle de salubrité presque complète.

été enlevés en quelques heures pour avoir traversé les marais Pontins, tandis que des accès pernicieux tuaient^ avecles mêmes symptômes, d'autres soldats qui avaient simplement passé la nuit dans un des postes insalubres de la ville, mais loin de tout marais. Dans ces deux conditions, si différentes au premier abord^ il y avait intoxication tellurique, la latitude de Rome conférant la température voulue pour que le miasme puisse, sans marais, surgir d'un sol riche, mais mal ou peu cultivé.

(1) Ainsi Hirsch cite plusieurs séries d'années où de véritables épidémies de fièvres intermittentes ont couvert l'Europe. {Handbuch^ etc. Malaria fieber.)

De même Hseser rapporte avec détails la Tameuse épidémie (Kûstcn Epidémie) qui régna en 1826 sur les côtes de la Baltique, sans rester limitée aux districts marécageux, frappant à Groningue 8,000 habitants sur 28,000, n'épargnant dans le bourg de Doclikum que 80 habitants sur 3,600 (2 0/0). (Voir Hseser, Épidémies, t. H, n°' 148 et suivants.)

De migme encore, pendant Tannée 1868 qui, dans ces régions, fut exceptionnellement chaude, reparut une épidémie de fièvres intermittentes, qui frappa non-seulement les districts marécageux de l'Elbe, mais toutes les côtes hollandaises et allemandes de la mer du Nord. (Voir von Ritter in Oberndorii, Siudien ûber Malaria-infection in* Virchoxjfs ArchiVy avril 1869.)

24 ÉTIOLOGIB.

Eh bien, je me suis parfois demandé, mais avec la plus grande réserve, si ces fièvres vernales ne tenaient pas au déploiement énergique de la force productive du sol, déploiement qui signale l'apparition du printemps, mais auquel ne correspond encore qu'une végétation commençante qui ne peut suffire à épuiser ce besoin de rendement d'un terrain nouvellement remué par la charrue, et soumis à l'action d'un soleil de plus en plus chaud ; d'oii exhalaisons fébrifères pendant cette première période.

Puis la végétation prend son élan, et l'on voit les fièvres cesser pendant la période où se développent avec rapidité les céréales qui détournent à leur profit toute la fécondité de la terre.

Lorsqu'en suite, à la fin de Tété et en automne, on dépouille le sol par la moisson, qu'on lui enlève ainsi la masse des végétaux qui en épuisaient l'activité^ il reprend par cela même sa puissance toxique, puissance d'autant plus grande alors, qu'elle correspond à la période où la force végétative était parvenue à son maximum de développement, et s'est trouvée brusquement privée de son moyen d'épuisement.

Nous indiquerons, au chapitre de la prophylaxie, l'influence énorme qu'ont eue les progrès de la culture sur la diminution des fièvres intermittentes dans l'ancien comme dans le nouveau continent. Bornons-nous à rappeler ici que ce les cultures incorporent au sol et dissipent dans ses couches le détritus de matières végétales et animales qui s'y est accumulé et qui, sous l'influence des chaleurs et de l'humidité, convertit d'immenses régions en laboratoires de miasmes fébrifères (1). »

(l) Michel Lévy, Traité d* Hygiène publique et privée^ t. I, p. 460, 5« éd. Paris, 1869.

Page 1