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MALARIA DE LA CAMPAGNE ROMAINE

ART. II.— ÉTUDE SPÉCIALE DES INFLUENCES QUI CONTRIBUENT AU DÉVELOPPEMENT DE LA MALARIA DANS LA CAMPAGNE ROMAINE.

L’intoxication tellurique est rendue plus ou moins active par trois conditions spéciales :

1° La configuration et la constitution du sol ( conditions telluriques ).

2° L’influence atmosphérique [conditions météorologiques).

3° La résistance plus ou moins grande offerte par les hommes suivant leur agglomération en société, ou leur isolement [conditions sociales).

Bien qu’ayant observé ces fièvres en Algérie et à Rome, nous choisissons spécialement cette dernière localité et la campagne environnante pour démontrer les influences de ces trois conditions qui, agissant dans des sens bien différents, concourent au résultat commun, l’insalubrité et l’intoxication dans ses deux formes, aiguë et chronique ; notre prédilection pour ce théâtre particulier de la malaria tient d’une part à ce que nous y avons étudié ces questions à une période plus avancée de notre carrière médicale que lors de notre résidence en Afrique, et d’autre part à ce que, chaque jour, l’insalubrité de la Campagne romaine est rapportée à l’action de marais découverts ou souterrains, tandis que la fièvre y est surtout le résultat de l’influence d’un sol riche dont la culture ne correspond pas à la puissance végétative.

ETIOLOGIE.

§ I. — Conditions telluriques.

Les marais qui avoisinent la Campagne romaine ne sont pas la cause de son insalubrité ; le sol même de cette campagne n’est pas marécageux ; il est devenu toxique depuis qu’il n’est plus cultivé ; influence de sa configuration plane sur la formation du brouillard fébrigène. — Danger des altitudes insuffisantes.

Qui ne connaît, au moins par les descriptions des voyageurs, l’aspect du sol de la Campagne romaine?

Considérée d’une manière générale, cette plaine constitue un quadrilatère irrégulier, borné d’un côté par la mer Tyrrhénienne, des trois autres par des chaînes de montagnes, soit calcaires (contre-forts des Apennins au nord-est), soit volcaniques (mont Cimino au nord-ouest, monts Albains au sud-est).

Elle représente ainsi, mais sur une vaste échelle, le type de configuration attribué, par Thouvenel (1), aux régions insalubres du littoral de la Péninsule, régions constituées par des plaines basses, contiguës d’une part à la mer, entourées, de l’autre, par des reliefs montagneux, comme de véritables remparts qui en font des climats particuliers.

Les trois groupes de montagnes, indiqués plus haut, forment en effet, autour de Y Agro romano , un vaste cercle qui l’isole du reste de l’Italie, cercle interrompu seulement le long du littoral, où, comme un golfe, la plaine semble se continuer avec la surface de la mer dont elle dépasse de bien peu le niveau.

Dans toute son étendue, dont le diamètre peut varier de 50 à 80 kilomètres , cette plaine est parsemée d’ondulations assez faibles pour permettre de saisir tous les détails de ce grand bassin et de sa périphérie, dès qu’on se place à

(1) Thouvenel, Climat de l'Italie. Vérone, 1797, t. I, p. 18S et 207.

la moindre altitude, soit à Rome même, soit dans ses environs (1). Il semble dès lors que l’élévation si minime de ces ondulations ne puisse constituer la moindre barrière aux phénomènes atmosphériques dont 1 action et 1 influence, grâce à cette presque identité de niveau, se répartiront d’une manière uniforme sur toute la surface de la Campagne romaine (2).

Rome occupe à peu près le centre de cette plaine dont elle n’est guère isolée que du côté nord-ouest, par les trois reliefs du mont Janicule, du mont Vatican et du mont Mario, qui, dans cette direction seulement, limitent la vue, et dans les flancs desquels disparaissent les aqueducs qui alimentent la partie de la ville située sur la rive droite du Tibre ( Transtevere ).

Dans les autres directions, au contraire, et en particulier vers le sud et le sud-est, la ville se continue de plain pied avec la campagne, et cette égalité de niveau se traduit à l’œil par les lignes interminables des aqueducs, qui circulent à ciel ouvert, et dont on ne voit les arceaux se perdre qu’au pied des montagnes du Latium ou de la Sabine.

Ce qui augmente encore cette apparence si plane du sol, et la profondeur des horizons qui en résulte, c’est que la surface de cette campagne est presque entièrement dénuée

(1) Ainsi VAyro romano peut être embrassé d’un coup d’œil par l’observateur placé, soit dans un des quartiers élevés de la ville, soit à Albano, Frascati, Tivoli, localités situées à la périphérie de la Campagne romaine.

(2) Cette configuration plane est encore un des caractères des pays à fièvres, et se retrouve en particulier dans les plaines immenses de l’Allemagne du Nord; nous avons, en France même, une région fiévreuse dont la description nous a rappelé d’une manière frappante l’aspect de la Campagne de Rome ; c’est la Charente Inférieure : « Cette contrée riveraine de l’Océan n’est élevée que de 12 à 15 mètres au-dessus des hautes marées de l’équinoxe ; comme si le sol, voisin des rivages, invité par l’aspect de l’immense Océan, voulait en imiter un moment la surface, la terre, à partir des falaises, est presque partout onduleuse ; ces irrégularités ondulatoires nedépassentjatnais 55 mètres de hauteur. (Crouigneau, Recherches sur les épidémies de la Rochelle. Paris, 1848.)

2S ÉTIOLOGIE.

d habitations et de haute végétation; à peine aperçoit-on çii et là quelques oasis, et quelques misérables maisons ; la solitude commence aux portes mêmes de la ville, et, comme l’a dit justement un écrivain moderne, Rome est peut-être la seule grande ville qui n’ait pas de banlieue.

Cette nudité complète du sol, cette absence de barrières naturelles ou artificielles semblent favorables à la pénétration dans l’atmosphère de Rome d’exhalaisons palustres dont les foyers sont situés à une certaine distance de la ville, soit en dehors des limites de cette campagne, soit dans VAgro romano lui-même.

Les premiers et les plus célèbres de ces foyers sont les marais Pontins ; leur insalubrité est proverbiale, elle a converti en désert un des pays les plus riches du monde (1), et aujourd’hui que toute population s’en est retirée, elle ne témoigne que trop souvent sa terrible puissance sur ceux qui sont obligés de les traverser.

Il n’y a pour moi aucun doute que si, entre Rome et les marais Pontins, il n’y avait nul obstacle, nul relief de terrain, les exhalaisons miasmatiques . seraient transportées facilement jusqu’à la ville, grâce aux vents du sud et du sud-est qui soufflent si fréquemment et avec tant de violence. Bien qu’ayant soigneusement étudié l’action de ces vents du sud, Lancisi ne leur accordait qu’une faculté de transport très-limitée ; il fallait, suivant ce grand observateur, que les surfaces marécageuses fussent voisines de l’enceinte de Rome, pour que l’infection en pût parvenir

(I) Jadis la plaine pontine était occupée par vingt-trois villes volsques; Denys d’ilalicarnasse l’appelait le grenier de Home; on disait alors Ager pomplinus et non pomptina Palus; chassés par la sévérité des lois de Lycurgue, les Lacédémoniens trouvèrent cette plaine si riche et si féconde, qu’en s’y établissant, dit Tacite, ils y consacrèrent le culte de Junon Feronia. Le nom de la capitale, Pometia, révèle également la fertilité du sol. (Voir Kirclier, Vêtus et novum Latium, page 245.)

à la ville (1) ; et dès lors la distance était trop grande entre celle-ci et les marais Pontins qui, en effet, en sont éloignés de 40 à 50 kilomètres. Il suffit cependant de songer que les vents du sud apportent jusqu’à Rome les sables des déserts de l’Afrique (2), pour admettre qu’ils pourraient bien plus facilement y transporter, atténuées sans doute dans leur énergie toxique, les exhalaisons des marais Pontins. Pour nous, ce n’est donc pas la distance qui s’y oppose, c’est surtout l’interposition d’un obstacle naturel, la masse volcanique des monts Albains, qui, tout en donnant un caractère si pittoresque à ce côté de la Campagne romaine, constituent avant tout la véritable sauvegarde de la ville contre les exhalaisons de la plaine pontine.

Ces montagnes sont en effet placées sur la ligne droite qui de Rome aboutirait au milieu des marais, et dès lors les centres de population dont elles sont couvertes seraient évidemment frappés avant Rome, si ces marais étaient le point de départ des fièvres romaines ; or la plupart de ces petites villes, telles qu’Albano, Lariccia, Marino, Gensano, sont renommées pour la pureté, au moins relative, de leur atmosphère, et deviennent même, pendant la mauvaise saison, le refuge des familles aisées de Rome.

On pourrait supposer que, n’atteignant pas ces localités en raison de leur altitude, le miasme des marais Pontins peut arriver dans la Campagne romaine en contournant

(t) Les vents du sud, dit Lancisi, ne seraient pas nuisibles, « nisi cùm alicubiturbidas aquas, vel solum cadaveribus, aliisque corruptis, veneficisque cor poribus inqninatum non procùl urbe inveniant, agitentque. (Lancisi, de Nativis cœli romani Qualitatibus, cap. i v, parag. 4.)

Et plus loin : « Ilabent enim certum, ac detorminatum itineris spatium miasmata quæ ex cœnosis nquis traducuntur. ( Id . cap. iv., parag. 5.)

(2) Le fait du transport des poussières du Sahara jusqu’à Rome, bien que déclaré impossible, a été matériellement démontré par le R. P. Sccclii, qui en a recueilli des dépôts contre les fenêtres même de son observatoire du collège Romain. (Voir : la Caligme aimosferica e la sua origine , in Bulletino meteorologico dell’ osservatorio del collegio Bomano ; mars I80G.)

ÉTIOLOGIE.

la base de ce groupe volcanique, et pénétrer dans YAgro romano en remontant le long du littoral, et glissant sans obstacle sur la plaine unie qui s’étend du pied des monts Albains jusqu’à la mer (1).

Mais cette hypothèse encore est inadmissible, quand on réfléchit que les habitations éparses dans la Campagne romaine offrent à peu près la même insalubrité, qu’elles soient placées au sud ou au nord de la ville, éloignées par conséquent ou rapprochées de la zone par laquelle pénétrerait sur ce territoire la malaria provenant des marais en question. Cette campagne, en un mot, est aussi dangereuse dans les localités qui sont à plus de 10 ou 12 lieues de la plaine pontine que dans celles qui en sont limitrophes.

A l’époque de sa plus grande splendeur, à la fin de la république et sous l’empire, Rome avait à subir déjà le voisinage de cet immense foyer palustre, et sa population n’en était pas moins florissante.

Au reste, pendant notre séjour en Italie, nous avons eu une preuve évidente de la presque innocuité des marais Pontins sur l’état sanitaire de Rome elle-même. On sait qu’un marais étant donné, la condition la plus efficace pour en développer la puissance toxique, c'est l’excès de la température extérieure qui, abaissant le niveau des eaux, met au contact de l’atmosphère une plus grande surface de la vase sous-jacente.

Cette règle s’applique aux marais Pontins comme à tous les autres, et dans les années chaudes ils deviennent terribles pour les populations immédiatement voisines; c’est ainsi qu’en 1863, année où la moyenne thermométrique dépassa chaque mois d’un à deux degrés la moyenne habituelle (2), les populations des villes environnant ces marais souffrirent

(1) Entre la station du chemin de fer à Albano {ou Cecchina), et l’ancienne ville de Nettuno.

(2) Voir Bulletino dcll’ osservalorio dcl collegio Romano , 1865.

cruellement; il fut des jours où plus du tiers des habitants tombaient malades de la fièvre, et ces habitants étaient ceux des villes de Gori, Sezza, Sermoneta (1), dont en raison de leur altitude on a vanté à tort la salubrité dans nos livres de pathologie et d’hygiène.

Eh bien, cette année 1865, si terrible au voisinage immédiat des marais Pontins, nous donna à Rome moins de malades que l’année précédente ; nous ne faisons que mentionner ici cette preuve de désaccord entre le degré d’insalubrité des marais Pontins et le chiffre des fiévreux à Rome; nous verrons plus loin ( conditions météorologiques) que, si l’année 1865 a donné relativement peu de malades dans cette dernière ville, le fait doit être rapporté à la sécheresse extrême de cette année, sécheresse essentiellement contraire au développement des émanations telluriques de la Campagne romaine.

Disons enfin, pour terminer, que jamais les dessèchements, soit partiels, soit aussi complets que possible, appliqués aux marais Pontins, n’ont eu d’effet sensible sur l’état sanitaire de Rome elle-même (2).

Si nous ne trouvons pas, en dehors de la Campagne romaine, la source de son insalubrité, pouvons-nous la découvrir sous forme de foyer palustre dans cette campagne elle-même? R s’y trouve, en effet, une grande surface analo-

(1) « Le città sovrà incomberai Sezze, Cori, Sermoneta, Terracina, nelle quali lo scarso avanzo delle popolazioni è decimato ogni anno, e cade infermo talora per un terzo in un giorno solo, con una violenza inaudita in altri terapi a detta de’ pocchi vecchi viventi. » (Secchi, suite Condiztoni igieniche ciel clima di Roma, p. 14.)

(2) On sait qu’au siècle dernier Pie VI avait presque obtenu le dessèchement complet des marais Pontins : « La surface constamment submergée fut réduite de 20,000 hectares à 2,000; mais on reconnut bientôt que cet immense changement n’avait eu aucune influença sur l’état sanitaire de Rome, et que les seules villes voisines des marais, telles que Terrncine, qui gagna un cinquième de population, en éprouvèrent de sensibles effets. » (De Tournoi), Etudes statistiques sur Rome , liv. 1, chap. ix.)

ÉTIOLOGIE.

gue, identique môme par places à une surface marécageuse, c’est le delta du Tibre ; nous avouons, de prime abord, que les modifications subies avec le temps par l’embouchure de ce fleuve constituent peut-être, sur le territoire pontifical, la seule cause d’aggravation de la malaria que l’on ne puisse reprocher à l’homme. Cette augmentation d’insalubrité tient au déplacement séculaire subi par l’embouchure du Tibre, et que l’on peut ainsi résumer à grands traits :

Après la grande crise géologique qui constitua le littoral méditerranéen, la bouche du Tibre se trouva tout d’abord à Ponte-Galera, à 12 kilomètres environ de Rome; sous Ancus Martius, elle était reportée à Ostie (27 kilomètres de Rome) ; sous Trajan, le port d’Ostie était ensablé déjà, et actuellement il se trouve de 6 kilomètres en deçà de l’embouchure du fleuve. On a calculé qu’en moyenne la plage s’avance de 3 mètres par an.

Si Ton songe au mode de formation de ce delta, on en comprendra tout le danger : la mer rejette incessamment sur la plage les broussailles, les arbres même, charriés par le Tibre ; ces débris constituent sur le littoral la charpente d’une barrière dont les algues maritimes viennent clore les interstices, en sorte qu’il s’établit ainsi un véritable cordon le long de la mer, cordon retenant derrière lui les eaux douces des pluies, mais trop peu élevé pour empêcher les vagues de la mer de le franchir. De là, formation de véritables marais salants; de là, formation d’étangs plus ou moins étendus, dont les plus considérables sont ceux de Porto, de Macarèse, et d’Ostie, et dont la surface totale couvre 1500 à 1600 hectares (1).

L’action de ces marais est évidente sur les habitants des localités contiguës, comme Ostie, comme Porto, et Fiumicino (2); mais nous nions d’une manière absolue l’influence

(1) De Tournon, lue. cil., li v. I, cliap. ix.

(2) Lnncisi raconte le fait de 30 gentilshommes allant à Ostie en juin, et

de ces marais sur les habitants de Rome même; non-seulement ils en sont éloignés de plus de 4 ou S lieues, mais c’est précisément de ce côté que la ville est le mieux protégée par les barrières naturelles les plus élevées qu’elle possède, les coteaux boisés du Monte- Verde, du Janicule et du Vatican (i).

Ces marais sont tellement peu la cause de l’insalubrité générale de la Campagne romaine, que pendant longtemps et jusqu’au seizième siècle les papes habitèrent sans danger le château de la Magliana, situé presque à moitié chemin de Rome à Ostie, et placé directement sous le vent de cette dernière ville dont aucun obstacle de terrain ne le sépare.

Enfin, ici encore, nous répéterons que les différentes localités de la campagne, situées au delà de Rome relativement à ces marais du littoral, sont tout aussi insalubres que les localités comprises entre Rome et ces marais eux-mêmes.

Un des plus éminents administrateurs du premier Empire, M. le comte de Tournon, alors préfet du déparlemçnt du Tibre, avait admirablement indiqué cette indépendance entre la malaria et le voisinage ou le rapprochement des surfaces marécageuses (2).

y prenant la fièvre-, il explique, et on a expliqué après lui cette atteinte pat' le souffle du sirocco qui aurait transporté ainsi le miasme fébrile. Or à Ostie, en juin, il n’est pas besoin de sirocco ; la lièvre se développe localement, et la famille Cliigi, qui possède sur ce littoral la belle propriété de Castel-Fusano, s’en éloigne prudemment avant cette époque de l’année.

(1) Une forêt ayant été rasée sur le littoral sous Grégoire XIII, les vents du sud et du sud-est apportèrent plus facilement dans la Campagne romaine les effluves des marais de Porto, d’Ostie, et du littoral du Latium ; les cultivateurs en furent victimes, mais Rome môme n’en souffrit pas. (Lancisi, de Nutivis, etc., cap. ni, parag. 16.)

(2) « Le voisinage ou l’éloignement des eaux stagnantes a peu d’influence sur l’état sanitaire ; et les parties hautes et parfaitement sèches de la plaine entre Rome et livoli, et Rome et Frascati par exemple, sont à peu près aussi malsaines que les bords des marais d’Ostic ou de Macarèse, et moins saines que certains points des rives des lacs de Bolsène ou de Rracciano. « (De Tournon, loc. cit., liv. I, chap. ix.)

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