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Augmentation progressive de la malaria

Il y a peu d’études aussi intéressantes pour le médecin que celle des modifications subies au point de vue de la salubrité, non plus seulement par Rome, mais par l’ensemble de son territoire. Un simple regard en arrière permet de constater les progrès séculaires de la malaria toujours marchant vers la ville éternelle, depuis l’époque où Rome

jourd’liui la dépopulation fait des progrès rapides ; et Villa s, déshéritée de ia prospérité passée, n’est plus qu’une double ligne de chétives masures. -* (Monfalcon, Histoire des Marais , p. 129.)

(1) Quels quartiers, en effet, plus insalubres que tous ceux qui entourent le Forum et le Colysée, depuis le revers méridional du Capitole jusqu’aux thermes de Caracalla, depuis le temple de Vesta jusqu’à la maison dorée de Néron, et môme aux sommets de l’Esquilin, inhabitables aujourd’hui, occupés jadis par la maison et les jardins de Mécène. De l’autre côté du Tibre, sur les sommets du Janicule, s’élevaient également des villas, dont l'une appartenait à un parent du poète Martial, qui en célèbre la salubrité :

Julii jugera pauca Martialis,

Hortis Hesperidum beatiora,

Lougo Jauiculi dorso recumbunt;

Iliuc septem dominos videre montes,

Et totam licet æstimare Romam.

(Val. Martialis, lib. I, epig. 12t.)

CONDITIONS SOCIALES

était entourée d’une zone salubre qui comprenait presque tout YAgro romano, jusqu’aux temps actuels où cette zone est restreinte non plus à la 'ville elle-même, mais seulement à sa région centrale.

Rappelons d’abord combien était dense et nombreuse la population de la campagne qui entourait Rome à sa naissance. Aux récits des historiens on ne peut opposer le moindre scepticisme, car les ruines sont là pour prouver le nombre et la richesse même de ces populations ; ces ruines se touchent en effet ; autour des restes qui indiquent l’emplacement des grandes cités qui ont pu lutter avec Rome, de Gabie, de Fidène, de Yéies, de Boville, etc., apparaissent d’autres vestiges de centres secondaires, intercalés entre ces villes si voisines pourtant les unes des autres, centres devenus eux-mêmes assez riches et assez peuplés pour qu’il nous en reste des débris imposants d’amphithéâtres et de thermes (1) ; en sorte que, là où tout aujourd’hui est ruine et désert, tout était jadis population et prospérité. Etcette prospérité dépassait les bornes de la campagne Romaine, s’étendant vers le nord au delà de la chaîne du Cimino, d’où Fabius Maximus contemplait avec admiration les champs fertiles de l’Etrurie dont les immenses nécropoles nous attestent seules l’antique splendeur (1); vers le sud également où, entre le Tibre et le Liris, se pressaient autrefois cinquante-trois nations ou plutôt peuplades différentes.

Quels furent les premiers auteurs de cette déplorable transformation? La réponse ne saurait être douteuse : c’est aux premières guerres entreprises par les Romains, etsur-

(I) Il n’y a pas une place de la Campagne romaine qui n’ait été habitée une fois; dans les marais Pontins môme, il y avait jadis vingt-trois villes; il semble qu’on en puisse inférer qu’il n'y a pas un lieu dans cette plaine empestée de Rome, qui n’ait été.salubre autrefois. (Bonstetten, loc. cit., p. 231.)

(2j A Caere, Sutri, Corneto, Toscanella, Vctralla, localités livrées aujourd hui à la malaria, les nécropoles sont si vastes que les fouilles entreprises depuis plusieurs siècles n’en ont pas déterminé les limites.

ÉTIOLOGIE.

tout à la manière dont ces guerres se terminaient pour les peuples vaincus, qu’il faut rapporter le commencement de cette calamité. A peine avaient-ils conquis une ville, qu’ils la détruisaient, détruisant avec elle sa population, ou la transportant tout entière dans leurs murs ; ce système, qu’ils pratiquèrent d’abord autour de Rome, dans sa banlieue, de façon à supprimer tous les petits centres contigus, ils l’appliquèrent en grand à des cités bien plus considérables, et plus éloignées de leurs murs.

C’est ainsi qu’à Tullus Hostilius qui brûle Albe la Longue et qui, avec les habitants de cette ville, peuple le mont Cœlius, succède Ancus Martius qui fixe surl’Aventin les populations captives des villes latines de Tellene, Ficana, Politorium (1); mais en même temps lui aussi rasait ces trois cités puissantes, et inaugurait le système de dépeuplement d’un des pays les plus beaux du monde, le Latium, couvert jadis de tant de villes riches et salubres, aujourd’hui représenté par cette vaste plaine pestilentielle qui s’étend de Rome à Ardée.

Ce système de guerre avait deux conséquences différentes, mais l’une et l’autre favorables à la puissance et à l’agrandissement de Rome. La première était la ruine, ou plutôt l’anéantissement de la cité conquise, la seconde était l’augmentation non- seulement de la population de Rome, mais encore de la salubrité de la ville, par le fait même de ees accroissements subits du chiffre des habitants.

Comme on peut s’en assurer et par l’histoire et par les traces qui nous restent des premières limites de la ville,

(1) Nous avons visité avec M. Rosa les ruines de Tellene, situées sur la droite de la voie Appienne, à 10 milles de Rome; elles sont voisines des ruines deBoville, dont l’amphithéâtre, les thermes, le théâtre attestent toute la splendeur; ces ruines, aussi solides que celles de Rome, semblent rester, au milieu de ce désert actuellement inhabitable, comme une protestation éternelle contre la barbarie des premières guerres des Romains.

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les Romains semblent avoir eu dès l’origine le sentiment de la nécessité d’une population aussi dense que possible pour résister aux influences du sol. Au moment où il fonde la ville éternelle, Romulus lui donne pour assiette le petit plateau du Palatin (1), autour duquel on voit encore aujourd’hui une partie de l’enceinte primitive ; les collines environnantes ne pouvaient être habitées sans danger par une population disséminée, aussi les Romains ne s’y éparpillent point ; mais, à chacune de leurs guerres, ils placent tout d’un coup sur chacune d’elles, Quirinal, Gœlius, Aventin, etc., des milliers de captifs, des peuples entiers (2), comme si ces masses, par leur nombre, devaient annihiler les conditions d’insalubrité locale ; il en résulte que la Rome primitive, celle du Palatin, est successivement entourée d’une zone continue d’habitations, et qu’ainsi, malgré le vice de son emplacement, choisi au bord des marais du Yelabre (3), elle devient salubre.

A cette destruction fatale, nécessaire à la grandeur du peuple romain, n’échappèrent que les villes dont l’éloignement, l’altitude, et l’héroïsme des habitants purent assurer la conservation. Telles sont ces antiques cités pélasgiques, Cora, Segni, Anagni, Ferentino, Alatri, situées ou sur les monts Lepini, ou sur le revers opposé de la vallée du Sacco (4). Placées en dehors de la zone de destruction de la

(1) Roma quadrata.

(2) Les habitants d’Albe, installés sur le Cœlius, avaient suffi à doubler la population romaine.

13) Hic ubi nunc fora sunt, udæ tenuere paludes,

Amne redundatis fossa madebat aquis.

Qua Velabra soient in Circum ducerc pompas,

Nil præter salices, cassaque canna fuit.

(Ovide, Fastorum , 6.)

(4) Rien n’est imposant et grandiose comme ces villes pélasgiques, si bien étudiées au siècle dernier par miss Dovvdell, et par Petit-Radel. Quand on •a parcouru la Campagne romaine, vu les vestiges etTacés de grandes villes

ETIOLOGIE.

Rome antique, recherchées des populations par la valeur hygiénique et stratégique de leur situation élevée, suffisamment éloignées des grandes voies de communication que traçaient les Romains pour marcher à la conquête du reste de l’Italie, ces villes, pour le nombre et la santé de leurs habitants, sont restées ce qu’elles étaient, il y a quatre mille ans (1).

Néanmoins, pendant les premiers siècles de Rome, la campagne environnante conserve presque ses conditions premières de salubrité, grâce à l’habitude prise de fonder des colonies militaires, et d’imposer ainsi aux soldats vainqueurs la culture des terres nouvellement conquises.

Peu à peu cette coutume fut abandonnée; la malaria se manifesta, non point partout, mais dans certaines zones restreintes d’abord ; elle ne résultait pas encore à cette epoque d’une insalubrité générale du sol, mais de la formation de foyers palustres qui s’étaient constitués dans les points qui avaient été le plus maltraités ; comme nous le

qui ont lutté avec Rome, et dont aujourd’hui le nom môme est oublié (nunc sine nomine); quand on s’est rappelé que dans cette campagne tout a été absorbé par Rome, a succombé par elle, on éprouve un tout autre sentiment devant ces antiques demeures des Pélasges, qui, édifiées deux mille ans avant le Christ (Cori, par exemple, l’antique Cora), ont vu, du sommet de leurs acropoles, encore aujourd'hui intactes et suffisantes à leur défense, surgir, régner et tomber la puissance de Rome païenne; qui depuis ont assisté à toutes les phases, heureuses et malheureuses, de la Rome chrétienne, prouvant ainsi que, là où l’homme ne porterait pas la destruction, le temps ne modifierait en rien la salubrité du sol et la prospérité de leurs populations.

(1) En qualité de préfet du département du Tibre, le comte de Tournou présidait à la révision du contingent fourni par ce département aux armées du premier empire : « Les rudes montagnes d’Alatri et de Veroli sont, dit-il, l’habitation d’une race vigoureuse; ses traits réguliers lui donneraient un grand caractère de beauté, si le rapprochement des sourcils ne donnait aux plus belles tôtes une expression extrêmement rude, et s’il n’y avait dans toutes les habitudes de ces hommes quelque chose qui s’harmonise parfaitement avec les peaux de chèvres ou de montons dont ils sont vêtus; on croit voir le sang des terribles Herniques couler dans leurs veines. » (De Tournon, loc. cit.y liv- I, ch. x.}

CONDITIONS SOCIALES

io:i

dit admirablement un illustre géographe (1), ces régions insalubres étaient limitées, et, bien qu’à Rome même des temples se fussent élevés à la déesse Fièvre bien avant l’empire (2), bien qu’au temps de Tacite certaines inondations dans les prairies voisines eussent fait déclarer infâme (infamis) l’atmosphère du Transtevere, et en particulier du quartier du Vatican, on peut juger de la salubrité générale et de Rome et de sa campagne, par l’immense développement que la ville avait pris dans toutes les directions.

On ne réservait plus alors le nom de Roma à la seule région renfermée dans l’enceinte de Servius Tullius, mais encore aux immenses faubourgs qui partaient de cette enceinte, rayonnaient en tous sens, se prolongeant par une suite ininterrompue de maisons et de villas, surtout dans la direction d’Ostie qui se continuait ainsi avec Rome, et dans celle des monts Albains où, malgré une distance de 4 ou o lieues, les villas de Cicéron, de Clodius, de Lucullus semblaient faire encore partie de l’immense cité (3).

Il en était de même du littoral, aujourd’hui inhabitable, et le long duquel une série continue de ruines et de sub-

ir) « Omne Latium felix est, et omnium rerum ferax, exceptis iocis quæ palustria sunt, atque morbosa, qualis est Ardeatinus ager, inter Antium et Lavinium usque ad Pometiam, et Setini agri quædam, et circa Terracinam et Circeium. » (St'rabon, Géog liv. V.)

(2) Ce culte, le seul peut-être que les Romains n’empruntèrent pas aux autres nations, avait ses temples sur le Palatin, l’Esquilin et au Vatican. L’antiquité de ces monuments est attestée par ce passage de Cicéron : « Ara vêtus stat in Palatio febri. » (Cicéron, De lege , lib. II.) Asclépiade, exerçant à Rome au temps de Pompée, Galien, qui vivait sous Marc-Aurèle, ont décrit des formes morbides qui sont incontestablement nos fièvres intermittentes, simples ou pernicieuses. (Voir de Matliœis, De cullo reso alla dea Febbre. Rome, 1814.)

(3) « Adeo suburbana ipsi urbi adhærent, dit Denys d’IIalicarnasse, et conjunctasunt, ut speciem immensæ cujusdam longitudinis spectantibus exliibeant. » (Antiq. roman., lib. III.)

Lancisi rappelle cette distinction, trop souvent négligée, à établir entre la valeur du mot urbs, qui n’indique que la partie enceinte de murs, et celle du mot Roma, s’appliquant il toute la masse des constructions de la ville et des

ÉTIOLOGIE.

structions atteste la réalité de la description où Pline nous en résume la splendeur et la salubrité (1).

Ce n’est pas la malaria , c’est surtout la chaleur que fuient à cette époque les habitants de Rome quand ils abandonnent en été la ville pour des résidences plus saines et plus agréables (2) ; et cet état de choses, assez satisfaisant en somme, persiste encore fort longtemps après la chute de l’empire, et après les invasions des barbares.

Mais, peu à peu, grâce à l’abandon plus complet du sol, la malaria se prononça chaque jour davantage, se rapprochant progressivement de la ville elle-même. Sans oublier que l’insalubrité de la Campagne romaine est générale, et qu’elle a surgi, toujours grandissant, de tous les points du territoire, il est cependant une partie de cette campagne où, grâce à quelques enseignements de l’histoire, nous pouvons suivre la marche de la malaria vers la ville éternelle, et trouver des preuves évidentes de cet accroissement comme fatal et progressif.

Nous venons de dire combien Ostie était salubre et habité à l’époque de Pline le Jeune ; il y avait alors si peu de fièvres dans ses environs, qu’ils étaient plus recherchés

faubourgs : « Urbis appeliatio mûris, rtomæ autem continentibns ædificiis finitur, quod latins patet. » (Lancisi, de Adventitiis, etc., cap. n, n° 1.)

C’est pour cela que l’on donne encore vulgairement le nom de Roma Veccliia à de nombreux groupes de ruines situés à 8 ou 10 kilomètres de l’enceinte actuelle sur la voie Latine.

(1) « Littus ornant varietate gratissima nunc continua, nunc intermissa tecta villarum, quæ præstant multarum urbium faciem. » ( Epist ., lib. II, 17.)

(2) Ainsi Horace dans sa villa voisine de Tivoli :

Novistine locum potiorem rure bcato?

Est ubi plus tepeant hyenies, ubi gratior aura Leniat el rabiera Canis, et momeuta Leonis,

Cum semel accepit solem furibundus acutum.

Lib. I, Ep. 10.

Hæ latebræ dulces et jam, si credis, amœnæ,

Iucolumem tibi me præstant seplembribus lioris.

Lib. I, Ep. 16.

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encore pendant l’été que pendant l’hiver, et, en parlant de sa maison de campagne située à Lauretum, si malsain aujourd’hui (1), l’heureux propriétaire peut en dire : « Jucunditas ejus hyeme minor, major æstate. »

Ostie fut encore habitable et salubre pendant longtemps, puisque nous voyons au huitième siècle le pape Paul Ier quitter Rome à l’époque des chaleurs, bien qu’à Rome il habitât le quartier du Quirinal, et aller passer l’été au château d’Ostie (2).

Ce n’est guère qu’au onzième siècle, quand, après les courses fréquentes des Sarrasins, ce littoral fut devenu stérile et désert, que l’on commença à reprocher à Rome, et à sa campagne, non-seulement l’élévation de la température, mais encore certaines propriétés malfaisantes de l’atmosphère (3) ; ces conditions durent empirer avec une rapidité terrible, si nous en jugeons par les vers si effrayants d’énergie qu’osait adresser au Saint-Père un illustre docteur de l’Église, saint Pierre Damien, nommé cardinalévêque d’Ostie, mais préférant renoncer à cette dignité, et quitter le territoire pontifical :

Roma vorax hominum domat ardtia colla viroruni,

Roma ferax febrium necis est uberrima frugnm.

Romanæ febresstabüi sunt jure fideles,

Quera semel invadunt, vix à vivente recédant.

Et, en effet, à cette époque le rapport était tel entre le dépeuplement et l’insalubrité, qu’au siècle suivant, sous Innocent III (1198), Rome était réduite à trente-cinq mille habitants, et ce pontife écrivait lui-même : « Paucos Romaî

0) Bien Prfes de l’emplacement de la villa de Pline, se trouve aujourd’hui une magnifique forêt de pins, la forêt de Castcl-Fusano, domaine de la famille Chigi, que la malaria prive de cette belle résidence pendant les mois les plus chauds de l’année.

(2) Anastasc le Bibliothécaire, Liber Pontificalis , n° 2GI.

(3) Voirie cardinal Étienne Borgia, Memnrie di Deneveuto , t, II, p. t«J3.

ETIOLOGIE.

suo tempore, ad annos 40, paucissimos ad GO pervenisse. »

Dès cette époque reculée, les papes avaient donc abandonné Ostie comme résidence d’été ; mais plusieurs d’entre eux continuèrent à se rendre, pendant les chaleurs, dans la même direction, dans une villa devenue célèbre, la villa Magliana, dont on voit encore les ruines, située à 6 milles de Rome, sur la rive droite du Tibre, près du chemin de fer actuel. Habitée et embellie successivement par Innocent VIII, par Jules II, par Léon X, cette résidence était, sous ce dernier pontife, devenue à son toursi insalubre, qu’il y mourut de la fièvre (1521); ses successeurs n’y vinrent plus que rarement, et la Magliana rentra dans la zone inhabitable (1) qui, d’Ostie, avait mis environ quatre siècles à s’étendre jusqu’à cette station si voisine de Rome ; mais ce n’est pas tout, nous voyons la malaria continuer sa marche envahissante sur cette même ligne, toujours dans la même direction, toujours remontant le cours du Tibre, et se rapprochant de plus en plus de la ville éternelle. C’est ainsi qu’en raison de ce progrès incessant, elle atteint l’église Saint-Paul, qui n’est qu’à un kilomètre des murs de Rome, sur la rive gauche du Tibre (2) ; entourée jadis d'un couvent et d’un certain nombre d’habitations, cette basilique magnifique s’élève aujourd’hui au milieu d’un désert (3), malgré sa proximité de la ville; les moines qui

(1) Après avoir été, suivant les temps, passer leurs étés à Montefiascone, Orvieto, Frascati, les papes se rendent actuellement pendant quelque temps, chaque année, à Albano, Castel-Gondolfc, localités protégées par leur altitude contre la malaria; le Quiriual leur offre, à Rome niûme, une résidence salubre, et sous Pie IX, l’habitude prise de passer presque tout l’été au Vatican a contribué, comme sous Léon XII, â assainir ce quartier, et celui du Borgo qui en est voisin.

(2) Voir notre plan médical de Rome, p. 88 et 89.

(3) On n’a pas idée en France d’un monument aussi splendide, ainsi abandonné en rase campagne : « La basilique de Saint-Paul est un bâtiment placé à l’entrée du désert ; ces vastes temples, toujours abandonnés, ajoutent au sentiment de solitude que l’homme éprouve dans ces lieux; une porte

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en étaient les desservants et les gardiens, ont obtenu de longue date de ne plus habiter le couvent voisin que du 15 novembre au 15 mai (1), et en été le service en est confié à un simple sacristain.

11 ne faut pas croire que cette basilique soit le terme où ait abouti la malaria ; non-seulement aujourd’hui elle a atteint l’enceinte de la ville de ce côté, car la porte Saint-Paul était une des plus redoutables pour nos soldats de garde, mais, une fois le mur franchi, elle pénètre loin dans l’intérieur de la cité ; il faut, de cette porte Saint-Paul, marcher une demi-heure, traverser P Aven tin, laisser derrière soi le Gœlius et le Palatin, avant d’arriver aux limites que l’agglomération humaine impose au fléau.

Voilà donc un côté de Rome où l’on ne peut nier la marche progressive vers la métropole de l’insalubrité de la campagne; or, une étude analogue faite dans les autres directions prouverait que de toutes parts la malaria a convergé vers le même point, dépeuplant d’abord la campagne, puis les quartiers périphériques (2) de la ville dont le centre seul est aujourd’hui salubre, et constitue comme un véritable refuge au milieu de cette plaine inhabitable.

L’immunité de la région centrale est un fait tellement reconnu de la population romaine que cette population, pendant la saison dangereuse, se confine d’elle-même, à ses heures de promenade et de désœuvrement, dans la partie la plus centrale de la ville, dans le Corso ; cette rue

s’ouvre sur une enceinte fermée de murailles; c’est un cimetière, dit-on, mais il n’y a plus de morts, parce qu’il n’y a plus de vivants. » (Bonstetten, loc. cit., p. 33.)

(1) Cancellieri, lettera , etc., p. 29.

(2) C’est aiusi, comme nous l’avons rappelé plus haut, que la via Pia, d’une part, les rues partant du Corso, de l’autre, rayonnant du centre de Rome dans des directions complètement différentes, opposées mûmes à celle d’Ostie, ne sont salubres que près de ce centre, là où elles plongent pour aiusi dire au cœur de la population.

ÉTIOLOGIE.

célèbre, qui a remplacé la voie FJaminienne, qui offre aux regards une série de palais couronnés par le sommet du Capitole, n’est en somme guère plus large que notre rue de Richelieu ; et c’est dans cet espace relativement si étroit que viennent chaque jour se réunir en grande foule les Romains, sûrs de ne pas y respirer le mauvais air : « C’est dans cette rue, dit le président de Brosses, que l’on fait la promenade ordinaire du cours en deux üles éternelles de carrosses à la queue l’un de l’autre. Je ne puis digérer cette plate manière italienne de se promener en carrosse au milieu d’une ville, suffoqué de chaleur et de poussière (1). » C’est que malheureusement cette promenade n’est pas toute d’agrément, et qu’à cette époque de l’année les Romains savent que la malaria leur interdit l’accès des magnifiques villas qui sont à leurs portes, quelle qu’en soit la situation, vers Ostie, comme la villa Pamphili, vers le nord au contraire, comme la villa Borghèse (1).

Devant cette aggravation lente mais continue et certaine de l’insalubrité, avons-nous le droit de nous poser et de résoudre la question à laquelle conduit fatalement cette étude, la question de savoir s’il n’y a pas à craindre plus encore, et si l’existence de Rome elle-même n’est pas compromise.

Après ce que nous avons dit, notre opinion est facile à prévoir; mais la réponse à formuler est tellement grave d’une part; elle pourrait, d’autre part, exprimée par un étranger, sembler tellement empreinte ou d’indifférence ou de légèreté, que cette réponse je l’emprunte à un des savants Romains les plus illustres, à un homme dont la science n’a d’égal que le dévouement au Saint-Siège, et qui, dans les termes suivants, prophétise ce que nous redoutons nous-même :

(1) De Brosses, Lettres familières , etc., lettre 37.

(2) 11 suffit au comte de Tournon d’une simple promenade it cheval, dans la villa Borghèse, après le coucher du soleil, pour contracter la fièvre.

CONDITIONS SOCIALES

« Si les choses continuent ainsi, je n’hésite pas à vous faire la triste prophétie que Rome deviendra un oasis au milieu d’un désert pestilentiel, et finira -par être à son tour la proie de cette désolation (1). »

Ne vaut-il pas mieux reconnaître ainsi les faits que de chercher à les atténuer ou à les cacher ?

Cet aveu ne sera-t-il pas plus utile au pays que des réticences ou un excès d’optimisme?

Nous croyons que très-souvent les écrivains, et parmi eux des médecins du plus grand mérite, ont dissimulé, soit par conviction, soit par un dévouement exagéré, les conditions sanitaires de la capitale du monde chrétien.

C’est au seizième siècle Petronio (2) pour qui, à Rome, il n’y a que certains vents qui soient à redouter, pour qui même les formes morbides propres aux habitants ne sont que des affections très-vulgaires, reléguant au second rang le groupe des maladies palustres (3).

Quelques années plus tard, en 1S99, c’est Cagnati faisant un livre dont le titre seul : De Romani aeris salubritate , indique la tendance à trouver tout pour le mieux dans l’état sanitaire de X Agro roma.no ; aussi ne voyons-nous en cet ouvrage qu’une série de critiques adressées à ceux qui se permettent le moindre soupçon à cet égard (4).

(1) « Se le cose progrediscono di tal fatta per alcun altro tempo, non dubito di potervi fare la trista profezia clie Roma diventcrà un’oasi in mezzo ad un pestifero deserto, e finirà ancor essa coll’esser preda délia desolazione. » (A. Secchi,S«//e condizione igieniche del clima de Roma, lettura. Roina, 1865

(2) Petronio, De Victu Romanorum et de salubritate tuendâ. 1581.

(3) Pour cet auteur, les Romains sont atteints surtout : 1« de capiplenium (néologisme de l’écrivain, qui a voulu exprimer la tendance aux congestions cérébrales); 2° d’expletio ventris (incommodité fréquente en effet à Rome où l’on use fréquemment de purgatifs) ; 3° de defectio animi, ou languor, nom sous lequel il décrit notre mélancolie hypochondriaque.

(4) « Pourquoi, dit l’auteur, reprocher à Rome ce que vous rencontrez également ailleurs 7 vous y voyez des malades, c’est comme partout ; ici

ETIOLOGIE.

Nous avons déjà donné précédemment (voir p. 6G et 82) les raisons pour lesquelles un auteur, bien autrement connu que les précédents, nous semble avoir exagéré la salubrité de Rome et de sa campagne ; nous voulons parler de l’illustre Lancisi.

Non-seulement, cet écrivain vante les admirables conditions naturelles où a été placée la ville dès son origine, et s’appuie sur les textes des auteurs qui ont habité la Rome antique au moment de sa plus grande prospérité (1); mais il croit à la persistance de ces heureuses conditions, et certainement il s’exagère la salubrité de la Rome moderne, quand il cite à l’appui de cette thèse les apparences de santé et de vigueur des habitants actuels : « Atqui per se-

comme en tous pays, le pauvre est victime, et de sa misère et de son travail, le riche de son oisiveté ; il y a des fièvres à Rome, mais où n’y en a-t-il pas? du reste ces fièvres ne tiennent pas à la localité, mais aux variations de température, variations que Rome présente à aussi bon droit que toute autre résidence ; on nous reproche môme le Tibre comme cause de nos fièvres ; Rome peut bien avoir son fleuve comme tant d’autres villes. On dit qu’il y a peu de vieillards à Rome ; partout c’est la classe la plus rare de la société. » Ces critiques un peu humoristiques de Cagnati tenaient sans doute à l’exagération de certains écrivains qui, de leur côté, avaient par trop assombri le tableau ; nous avons vu plus haut que ce môme auteur avait fait un travail très-remarquable sur les inondations du Tibre (voir page 37).

(1) Après l’incendie de Rome par les Gaulois, il avait été question de quitter les bords du Tibre, et de transporter la population à Véies nouvellement conquise; Camille s’y oppose en ces termes : « Non sine causà Dii liominesque hune urbi condendæ locum elegerunt, saluberrimos colles, flumen opportunum, quo ex Mediterraneis locis fruges devehantur, quo maritimi commeatus accipiantur ; regionum Italiæ medium ad incrementum urbis natum unicè locum. » (Tile-Live, liv. V, ch. xxx.)

C’est au môme siècle que Tite-Live, c’est-à-dire au plus beau siècle de Rome, qu’un illustre architecte appréciait dans les termes suivants les conditions providentielles de situation de cette ville : « Quemadmodùm euim Jovis Stella, inter Martis ferventissimam, et Saturai frigidissimam media curreus, temperatur ; eâdem ratione Italia inter septentrionalem meridionalemque ab utrâque parte mixtionibus temperatas, et invictas liabet laudes. Itaquc consiliis refringit Barbarorum vires, forti mar.u meridiauorum cogitationes. Ità divina mens civitatem populi Romani egregiâ, temperatàque regione collocavit, uti orbis terrarum imperio potiretur. » (Vitruve, De architecturd.)

CONDITIONS SOCIALES

mitas urbis, nisi quis ex palude veniat, aut ex nosocomio, plerique omnes gratâ specie jucundissimi occurrunt (1). » Beaucoup de personnes à Rome présentent en effet les attributs d’une bonne santé, mais la phrase de Lancisi peut-elle s’appliquer à la masse de la population des quartiers périphériques, aux habitants del’Esquilin, par exemple, parmi lesquels, en été et en automne, on rencontre à chaque pas tant de -victimes de la fièvre ?

Ou bien il faut que depuis Lancisi la malaria se soit bien aggravée ; comment cependant a-t-il pu ajouter que Rome semblait même donner etrendre la santé : « Ut si quis in Romain veniat cùm oris colore parùm laudabili, sensim ilium deponat, atquein suaviorem commutet. »

Il nous arrivait au contraire, parmi nos soldats, de reconnaître les nouveaux venus à la fraîcheur de leur teint, que bien vite ils perdaient pour prendre la coloration pâle ht jaunâtre de leurs anciens.

Au commencement de ce siècle, un médecin romain, de Mathœis, faisant table rase des opinions de Petronio, Lancisi, Doni, sur les causes de la fièvre, prétend, d’après l’antiquité du culte rendu à cette maladie (2), qu’elle a existé de tout temps dans le Latium et YAgro romano , et qu’il n’y a pas lieu dès lors de croire à une augmentation de l’insalubrité depuis les temps les plus anciens.

Comment admettre une semblable opinion quand on voit que les rares individus qui, en été, se hasardent dans la Campagne romaine, sont parfois foudroyés par la malaria là où vivaient jadis de nombreuses populations ?

Jadis aussi les Romains quittaient leur ville pendant l’été pour aller habiter, et sans crainte, des villas qui occupaient les régions actuellement les plus insalubres de ce territoire ; aujourd’hui le mouvement a lieu en sens inverse : on fuit

(1) Lancisi, De nativis, etc., chap. xv, n° 3.

/2) De Mathœis, De cu/lo reso alla dea febbre. Rome, 1814.

ÉTIOLOGIE.

l’air de la campagne pour venir se réfugier au cœur de la ville.

Tout ce qui n’est pas dans le centre de Rome peut être aussi mauvais et dangereux que les foyers palustres les plus complets; nous avons vu plus haut que la région delà Bocca délia Verità (extrémitéde l’ancien Vélabre) élaitaussi funeste que les marais Pontins.

L’opinion deMathœis sur l’antiquité de la fièvre est doncinadmissible : qu’on se rappelle que jadis les Romains déportaient leurs criminels en Sicile où la malaria en faisait justice; aujourd’hui on arrive au même but en leur imposant l’habitation du littoral du Latium ; et, sans aller aussi loin, il suffirait de les exiler dans certains quartiers de la ville même, et en particulier sur les plus célèbres collines de la Rome antique.

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