CHAPITRE TREIZIÈME
Cancer de la matrice.
ARTICLE PREMIER
Description générale du cancer de la matrice.
Le cancer de la matrice est presque aussi fréquent que celui des mamelles; il est presque toujours extrêmement douloureux; sa durée ordinaire est très variable. En général, elle paroît être en raison inverse de rintensilé des douleurs. Communément elle est d'un an à un an et demi, ou deux ans ; dans certains cas assez rares, elle entraîne la mort au bout de cinq à six mois; dans d'autres cas, elle ne devient mortelle qu'après cinq ans. Elle peut même durer bien plus long- temps.
Cettf^ horrible maladie peut survenir à toutes les époques de la vie, depuis l'âge de vingt ans jusqu'à la vieillesse la plus décrépite ; mais c'est surtout entre la quarantième lï. 1
3 CiKCER DE LA MlTRlCE.
et la cinquantième année qu'on l'observe le plus communément. Elle est moitié moins fréquente de trente à quarante, et de cinquante à soixante ans. Dans toutes les autres époques de la vie, elle est beaucoup plus rare ; aussi n'en avons-nous vu qu'un très-petit nombre après la soixante-dixième année, et un nombre moindre encore avant l'âge de vingt-cinq ans. Parmi ses causes prédisposantes, quelques auteurs rangent le célibat; d'autres, au contraire, l'usage immodéré desplaisirs de l'amour. Cependant les relevés d'un très-grand nombre d'observations faites les unes en ville, les autres dans les hôpitaux, ne nous ont donné à cet égard aucun résultat bien tranché. Nous avons vu mourir du cancer de la matrice des femmes qui avoient vécu dans le libertinage le plus effréné, et des filles qui avoient encore la membrane hymen dans toute son intégrité ; des femmes mariées qui avoient eu de nombreux enfans, et d'autres qui n'avoient jamais été enceintes. Aucune de ces circonstances si opposées ne nous paroit avoir influé d'une manière plus marquée que l'autre sur la production de cette maladie.
11 en est des causes du cancer utérin comme de celles de la plupart des autres cancers. Elles sont bien moins évidentes qu'on ne le pense communément.
La différence d'âge n'apporte que de légères modifications dais la marche et les sj^mptômes de ce cancer, qui présente trois degrés comme toutes les maladies chroniques dont la terminaison est funeste. Le premier degré s'étend depuis l'invasion de la maladie locale jusqu'à la première apparition des effets généraux. Le deuxième jusqu'au moment où l'on voit le marasme ou la fièvre hectique bien établis. Le troisième, jusqu'à la fin de la vie.
Premier degré. Lorsque cette maladie débute, elle s'annonce comme une simple indisposition, et elle n'inspire communément aucune crainte II n'y a d'ailleurs peut-être
aucune autre aCTeclion dont riuvasion présente des fornnes plus dilVcrentes. Cliez les Icnimcs encore réglées, elle s'annonce assez souvent par quelques irrégularités dans la menstruation. Les règles deviennent plus fréquentes, plus abondantes et durent plus long-temps qu'à l'ordinaire, ou bien il se manifeste tout-à-coup des pertes eftrayantes. D'autres fois on n'observe rien de semblable; mais le coït détermine un léger écoulement sanieux ou sanguin, sans aucune douleur. Chez les femmes qui ont passé làge critique, le cancer de la matrice s'annonce quelquefois par l'apparition inattendue d'un écoulement pareil à celui des règles, qui dure quelques jours, cesse lout-à-fait pour revenir encore. Ces retours ont souvent une sorte de régularité qui fait croire d'abord au retour des règles. D'autres fois cet écoulement ne se reproduit que de loin en loin, à des époques indélerminées, et presque Icujours après quelques fortes émotions de l'àme^ et particulièrement à l'occasion de chagrins violens.
A toutes les époques de la vie, il est quelques femmes chez
qui le cancer de la matrice s'annonce par un écoulement
abondant de flueurs blanches très-fétides, ou bien par la
suppression subite d'un écoulement de cette nature qui
exisloit antérieurement; d'autres fois, par une irritation
particulière de la vessie et du rectum, qui détermine la
dysurie, le tcnesme ou même les hémorrhoïdcs. Enfin nous
l'avons vu se manifester à la suite de douleurs erratiques
dans les seins, qui deviennent durs et volumineux.
Les divers accidens que nous venons d'énumérer ne sont point des signes certains du cancer de l'utérus ; ils existent quelquefois pendant long-temps sans être suivis de celte cruelle maladie ; maispresque toujours elle est précédée de quelqu'un d'entr'eux.
Les douleurs cuisantes, piquantes ou lancinantes du col de l'ulérus, les douleurs des lou:ibes ou dusacrum, un malaise
4 CANCER DE lA MATRICE.
dans la région hypogaslrique, des souffrances fréquentes dans les hanches, dans les aines et dans les cuisses, sont des signes bien plus redoutables encore que ceux dont nous avons parlé précédemment; d'autant mieux que la plupart de ces divers symptômes ont constammentlieu dans les cancers de la matrice, lorsque l'ulcération est déjà éten^ due. Cependant on observe tous ces signes chez quelques femmes qui n'ont ni squirrhe, ni cancer de la matrice, qui reprennent une santé florissante après avoir éprouvé ces divers symptômes, et qui ne deviennent pas la victime des maladies cancéreuses. D'autres femmes qui ont une ulcération de la matrice n'éprouvent ni douleurs piquantes j ni élancement au col de l'utérus.
Il faut cependant convenir que la réunion de quelques uns des symptômes que nous venons d'énumérer et de quel ques unes des souffrances dont nous avons parlé sont un indice presque certain du cancer de la matrice.
Parmi les femmes destinées à périr de cette maladie il en est un assez grand nombre chez lesquelles rien ne pourroit en faire présumer le développement quelques mois avant l'époque de l'invasion; mais il yen a plusieurs qui éprouvent du côté de la matrice des altérations, soit vitales, soit orga^ niques, qui peuvent faire craindre avec raison les approches du cancer; chez les femmes dont il s'agit ici le col de la matrice est mollasse, ou bien dur dans certains endroits et d'une mollesse inusitée dans d'autres; quelquefois le museau de tanche est extrêmement aplati et élargi: on y distingue plusieurs petites inégalités et une surface irrégulière, ou bien il offre des endroits un peu gonflés, sensibles et douloureux par une preî^sion modelée. L'oriOce de la matrice est plus ouvert qu'à l'ordinaire, et irréguiier; les règles sont plus abondantes qu'à l'ordinaire ou bien elles deviennent irréguiières; il y a des fleurs blanches presc|ue continuelles et de nature très-variable.
Néanmoins ces diverses altérations ne sont des menaces d'un ulcère de la matrice qu'autant qu'elles ne sont survenues que depuis un certain temps et qu'elles n'existent point depuis les premières époques de la menstruation. On voit en effet des personnes qui vivent très-long-temps et qui succombent à une autre maladie quoiqu'elles aient éprouvé ces divers accidens, et en disséquant leur matrice on trouve qu'il n'y avoit aucune lésion notable dans son tissu, ni aucune apparence de squirrhe dans ces endroits, qui pendan» la vie paroissoient atteints d'une altération de nature can céreuse; d'autres femmes qui éprouvoient les divers accidens dont nous venons de faire l'énumération guérissent parfaitement, soit par les seules forces de la nature, soit à l'aide des médicamens convenables, parce que certaines maladies non cancéreuses peuvent occasioner les divers symptômes que nous venons d'énumérer, ainsi qu'on le verra dans le § 18 de ce chapitre, où nous parlerons des maladies qui dans quelques cas simulent le cancer de la matrice.
Enfin il est des femmes qui éprouvent dès le début de la maladie et avant même qu'elle ne soit déclarée, un malaise inexprimable qui ne leur permet pas de garder un seul instant la même position; une répugnance insurmontable pour les alimens, une mélancolie profonde, des douleurs vives et passagères, ou même des gonflemens subits et peu durables dans diverses parties, en un mot un trouble singulier dans toutes les fonctions : on cherche inutilement ù pénétrer la cause de ces désordres jusqu'à ce que la lésion de l'utérus se manifeste par une suppression de règles, par une ménorrhagie effrayante, ou par des flueurs blanches abondantes et fétides.
Après que le cancer de la matrice a débuté par quelqu'un ou par plusieurs des symptômes précédens, il s'établit au bout d'un certain temps un écoulement séreux; c'est même quelquefois par cet écoulement que la maladie se déclare.
6 càxcër de la matrice.
L'écoulemeni: dont il s'agit devient quelquefois sanguinolent; il est assez souvent fétide, mais il est d'autres fois sans odeur pendant fort long-temps.
Lorsque chez une femme qui jusqu'à ce moment avoît toujours joui delà santé, on observe ces symptômes et ces lésions, on est presque certain de l'existence du cancer utérin.
Mais il ne faut point oublier qu'il est quelques maladies qui pourroient en imposer, et que par conséquent on doit être très-réservé pour établir le diagnostic, et pour porter le pronostic. Nous verrons dans le quatrième article qu'il y a des femmes qui ont par l'orifice de l'utérus un écoulement d'une fétidité insoutenable, séreux. pnriforme, sanguinolent, et qu'il en est mOme quelques unes d'enlr'clles chez qui la moindre pression sur l'orifice utérin occasione un écoulement sanglant, et qui cependant n'ont ni ulcère, ni squirrhe à l'utérus; d'autres ont l'orifice de la matrice dans l'état que nous venons d'indiquer, et cependant leur maladie n'est pas cancéreuse; on ne sauroit donc apporter trop de soin pour bien établir le diagnostic.
C'est surtout par le toucher qu'on peut parvenir à distinguer le cancer de la matrice, il est donc indispensable de recourir à ce moyen lorsqu'on aperçoit les signes qui peuvent faire présumer l'existence de cette maladie; cela est d'autant plus urgent qu'il y a quelques affections de la matrice qui sont curables et qui pourroient devenir mortelles si on les prenoit pour des cancers de l'utérus. L'état général de la santé ne doit pas nous faire illusion.
Tant que la maladie ne produit que des effets locaux, elle n'effecte point la constitution, elle ne détruit pas l'appétit, elle n'est pas incompatible avec un état d'embonpoint et de frîcheur qui inspire la plus grande confiance à ceux qui ne connnoissent pas exactement la nature de ces sortes d'ulcères.
Cl^ÇCER DE LA MATRICE. f^
Cepeudant, lorsqu'il existe un cancer de la matrice qui débute chez une femme qui d'ailleurs paroît jouir d'une assez bonne santé, on reconnoît par le toucher que le museau de tanche présente quelques inégalités, et souvent une dureté inusitée, assez communément il est aplati; d'autres fois une seule portion du museau de tanche est épaissie, proéminente, et endurcie. L'orifice utérin est quelquefois douloureux, ou bien il le devient lorsqu'on le comprime légéremsnt.et presque toujours, même lorsqu'il est d'ailleurs parfaitement indolent, celte pression y détermine un écoulement sanieux ou sanguinolent; cet écoulement, produit par la compression, et dont nous avons déjà parlé, précède quelquefois de plusieurs années le développement des symptômes généraux, et il se renouvelle presqvie toutes les fois que les femmes se livrent aux plaisirs de Vénus; mais on ne l'observe pas dans tous les cas de cancer de la matrice.
Il peut arriver qu'après l'examen le plus attentif, et malgré les lumières fournies par le toucher, il soit encore impossible de décider quelle est la nature de la maladie; les choses peuvent rester dans cet état pendant plusieurs mois et même beaucoup plus long-temps, parce que dans ce premier degré le cancer de la matrice peut être confondu avec les diverses maladies dont il sera question dans le quatrième article de ce chapitre. Mais avec le temps tous les doutes s'éclaircissent : lorsque la maladie est cancéreuse, il arrive très-souvent que les signes de la maladie qui étoient d'abord équivoques deviennent tellement clairs au bout de quelques mois ou même de quelques semaines, qu'il n'est plus possible de se faire illusion. Si le cancer occvipe le museau de tanche, ce qui est le plus ordinaire, ou le col de la matrice, on trouve l'extrémité inférieure de ce viscère inégale, comme frangée, ulcérée, et plus ou moins douloureuse au toucher; presque toujours le contact y détermine un écoulement s.inglant, la partie inférieure du vagin présente des replis
nombreux, épais et fort durs; quelquefois tout le vagin est durci et singulièrement rétréci, de sorte qu'on ne peut pas toujours introduire le doigt dans ce conduit pour examiner l'état du col de la matrice. I^orsque le cancer a commencé comme nous venons de le dire, la matrice n'augmente pas considérablement de volume; mais si la maladie a commencé à la surface interne de ce viscère, il est parfois très-volnmineux : le col ne présente pas d'ulcération, mais l'orifice de la matrice est presque toujours plus ou moins déformé et bâillant, et il en sort une matière fétide, ichoreuse, dans la quelle on aperçoit assez communément de petits débris de substance putride.
Comme il n'y a encore à cette époque qu'une maladie en qvielque sorte locale, les désirs de Vénus peuvent ne pas être encore éteints, et la conception n'est pas impossible, même dans des cas où la menstruation est notablement dérangée par l'irritation de l'utérus. (Voyez à cet égard l'article 5, §5)
A mesure que la maladie fait des progrès, on voit paroître la plupart des symptômes qu'on n'avoit point encore aperçus, et ceux qui s'étoient déjà manifestés prennent chaque jour une nouvelle intensité; les douleurs de l'orifice utérin sont plus fréquentes et plus lancinantes; les malades éprouvent en outre un sentiment de pesanteur incommode dans le fond du vagin où vers le rectum; quelquefois ce dernier est comprimé de telle sOrte que la malade croit toujours avoir besoin d'aller à la selle.
L'hypogastre est souvent douloureux et la presssion exercée sur cette partie augmente les douleurs utérines si elles se fdisoient déjà sentir, elle les rappelle si elles étoient assoupies.
Il y a fréquemment une douleur presque habituelle à l'une ou à l'autre des côtes de l'hypogastre , ou bien dans les régions iliaques.
CANCER DE LA MATRICE. g
Les malades éprouvent un sentiment de fatigue, et communément des douleurs vives à la région lombaire et dans le haut des cuisses. D'autres ressaient une sorte de brisement au milieu des cuisses, et un malaise inexprimable dans la région de l'os sacrum.
Presque toujours, à cette époque, si la maladie a son siège à Torifice de la matrice ou à son col, il survient des douleurs en urinant , ou au moment où les urines cessent de couler; mais ces douleurs sont passagères, et elles cessent quelquefois au bout d'un certain temps pour ne plus reparoître.
Si, jusqu'à cette époque , les règles avoient reparu avec régularité et en quantité modérée, elles se changent souvent en pertes, ou elles ont une durée indéterminée, mais rarement elles sont supprimées.
Si les malades ont passé l'âge critique, elles sont moins sujettes aux liémonhagies utérines, mais elles n'en sont pas toujours exemptes.
Toutes les malades ne sentent pas à celle époque les mêmes douleurs; néanmoins, à mesure que la maladie fait des progrès , elles finissent toujours par éprouver les mêmes symptômes généraux que si la maladie éloit douloureuse; il y a seulement celte différence , que la durée de la vie est un peu plus longue lorsque les souffrances locales sont moins intenses.
Deuxième degré. Ici, comme dans tous les autres cancers, il arrive plus tôt ou plus tard une époque où la maladie, qui jusque là avoit paru locale, commence à se compliquer des symptômes généraux de la cachexie cancéreuse , et cette époque se reconnoît aux caractères suivans ; diverses fonctions s'altèrent avec plus ou moins de rapidité ; la nutrilion, qui , pendant les premiers temps de la maladie, n'étoit point altérée, commence à se détériorer. La peau prend une couleur pâle et un peu jaunâtre. Souvent on voit
10 CANCER DE lA MATRICE.
sur la figure quelques nuances bleuâtres, surtout lorsque la peau étoit très-blanche. Les chairs sont molles; la maigreur est sensible. La tonicité de tous les tissus et l'énergie de tous les organes diminuent, l'appétit commence à se déranger, il diminue d'abord, puis devient capricieux et irrégulier. Les mets qui étoient le plus vivement désirés dégoûtent dès qu'ils sont arrivés à la bouche. Le ventre est communément resserré et les matières fécales sont brunes et endurcies. Le sommeil devient difficile, pénible, court et interrompu, mais il n'est point encore totalement supprimé.
C'est à cette époque que le toucher fait apercevoir distinctement les altérations organiques dont nous avons déj'à parlé, et elles deviennent de jour en jour plus marquées ; néanmoins chez plusieurs ma'ades l'écoulement séreux ou sanieux est encore sans odeur. Dans d'autres cas , il est très-fétide. Chez un petit nombre de malades une ou plusieurs végétations cancéreuses s'élèvent de la surface ulcérée et acquièrent le volume d'un œuf de moineau, de pigeon ou même de poule.
Troisième degré. Les principales fonctions continuant à se déranger de mille manières, le pouls, qui jusque là n'avoit pas présenté une fréquence notable devient foible et fréquent. Il y a de temps à autre des paroxismes fébriles qui n'ont rien de régulier; il s'établit souvent une fièvre hectique qui a des redoublemens à diverses reprises dans la journée, et qui dans les premières semaines cesse quelquefois pendant quelques heures chaque jour; mais à la fin elle devient continuelle, et le pouls s'affoiblit de plus en plus. Ces malades parviennent alors insensiblement au dernier degré de marasme : leur face grippée exprime l'état habituel de leurs souffrances. Les traits sont tirés, les lèvres pâles, blafardes et quelquefois un peu violettes. Les yeux sont enfoncés dans l'orbite. Il se forme un creux remar-
CàKCER de lA MATRICE. H
qn.îble sous la paupière inférieure. Quelques malades périssent au commencement de ce troisième degré, d'au 1res à une époque bien antérieure et dans un moment oîi elles conservent encore tout leur embonpoint naturel : ce sont presque toujours celles dont les douleurs locales étoient les plus insupportables. Quelques-unes meurent d'une péritonite symptomatique ou d'une hémorrhagie utérine; d'autres succombent à une fièvre ataxique , souvent accompagnée de délire, ou à des convulsions qui paroissent déterminées par l'excès des douleurs. Lorsqu'aucun de ces accidens n'abrège la durée de la maladie, ce qui arrive dans le plus grand nombre de cas, les malades sont réservées à un sort affreux. Tous les symptômes continuent à empirer: l'appétit se perd totalement. II survient de temps à autre des vomissemens glaireux ou bilieux. Il se manifeste quelquefois des borborigmes, des rots et des coliques venteuses les plus cruelles. Quelques malades éprouvent une constipation opiniâtre, d'autres un dévoiement excessif. Il en est qui ont alternativement l'un et l'autre. On observe quelquefois à celte époque et assez souvent un peu plus tard un grand nombre d'aphtes à l'intérieur de la bouche , en un mot, tous les signes de la cachexie cancéreuse la plus prononcé ( i" partie, ch. 5 ). Dans les dernières semaines, quelques-unes de ces femmes ressemblent à des squelettes. Les autres, en plus grand nombre, ont une légère bouffissure générale. Il en est même quelques-unes dont les membres inférieurs deviennent œdémateux. Les forces sont épuisées , les malades peuvent à peine rester levées pendant quelques heures. L'état de l'ulcère empire chaque jour. L'écoulement devient fétide, si déjà il ne Tétoit point, l'odeur en devient de plus en plus infecte ; l'écoulement n'est pas seulement séreux ou sanieux, il est putride, et il entraîne de petites parcelles, et quelquefois même de petits flocons d'ime susbtance putride et brune.
12 CANCER I)E lÀ MATRICE.
dont l'odeur est excessivement piquante. De temps à autre il entraîne aussi de petits caillots de sang devenus noirâtres, et alors l'écoulement est lui-même sanguinolent.
Les douleurs utérines sont continuelles et insupportables ; outre une sorte de douleur gravative, cuisante ou brûlante, il y a encore de temps à autre des élancemens douloureux.
Les régions lombaire, sacrée, hypogastrique , et iliaque, de même que les fesses et les cuisses sont aussi en proie à des douleurs cruelles, tantôt simplement contusives , tantôt distensives ou déchirantes. Dès lors les malades ne peuvent plus se lever, et si elles ressayent , elles augmentent leurs douleurs , ou bien elles tombent en défaillance.
Le sommeil a totalement disparu, et si on ne procure pas une suspension des douleurs à l'aide de préparations narcotiques, les malades sont en proie à des tourmens continuels; si elles s'endorment un instant, elles sont reveillées en sursaut par des élancemens douloureux , et elles n'osent plus se livrer au sommeil, dont elles éprouvent cependant le besoin le plus impérieux.
Il semble qu'on ne peut rien ajoutera ce triste tableau. Il est cependant des infortunées qui sont vouées à de plus grands maux encore.
Quelquefois l'ulcération de la matrice en se propageant pénètre jusque dans la vessie. Un écoulement continuel des urines mouille les linges dont les malades sont garnies et se répand dans leur lit; il n'est pas même très rare de voir le rectum et la vessie percés en même temps , et dès cet instant, toutes les fois que le dévoiement existe, le vagin devient une sorte de cloaque où se rendent les urines, les matières stercorales et l'écoulement putride de la matrice et des autres ulcérations; alors, quels que soient les soins de propreté, la malade exhale une odeur suîTocante. Quel-
CANCER DE LA MATRICE. l3
qiiefois à la même époque la ngion sacrée devient d'abord le siècre d'une inflammation cutanée et enfin d'une uicération gangreneuse.
Cet état empire jusqu'à ce que la mort vienne terminer une si déplorable existence. Presque toujours la connoissance persiste jusqu'à la fin. La plupart de ces femmes meurent sans agonie et presque sans convulsion. Les autres ont une agonie assez courte, et elles s'éteignent d'une manière si progressive qu'il seroit impossible d'assigner avec précision l'instant de leur mort.
Cette description générale, comme tontes celles de ce genre, n'est point un tableau exact de ce qu'éprouve chacune des femmes atteintes d'un ulcère cancéreux de la matrice. Il en est qui souffrent beaucoup moins que d'autres. On en voit même quelques-unes qui succombent dans le dernier degré de la maladie sans avoir souffert de vives douleurs. Elles ont seulement éprouvé un écoulement fétide, une pesanteur liibiluelle dans le bassin, et un amaigrissement progressif qui les a conduites au dernier degré de marasme ; elles n'ont perdu rap[)étit que dans les derniers jours, et elles n'ont jamais été privées en entier des douceurs du sommeil.
Dans les derniers temps, la plupart de celles qui n'ont pas éprouvé de vives douleurs dans la matrice ont un écoulement séreux plutôt qu'un écoulement purulent. Chez celles qui n'ont qu'un écoulement séreux il ne sort pr>int de flocons putrides par la vulve. Mais il en est plusieurs qui ont en même temps un écoulement séreux et un écoulement putride. Chez les femmes qui souffrent peu et qui n'ont qu'un écoulement séreux, lorsqu'on touche la partie ulcérée, on occasione peu de douleurs. Quoiqu'on détermine presque toujours un écoulement sanguinoleiU, on ne fait détacher aucun flocon putride, parce que l'ulcération présente presque toujours une surface inégale, formée par
des bourgeons charnus, inégaux et irrégnliers, qui ne SOïi point recouverts par une couche putride.
Les dérangemens de la menstruation ne sont pas toujours en rapport avec l'étendue de l'ulcère. Si quelquefois on observe dès l'invasion de la maladie des pertes de sang effrayantes, dans d'autres cas il n'existe rien de semblable, et les règles continuent à paroîlre aux époques ordinaires , sans aucune variation notable, lorsqvie déjà les ravages de l'ulcère ont détruit toute la partie saillante du col de l'utérus.
Parmi les femmes qui succombent dans le premier ou dans le second degré de la maladie , il y en a dont la matrice est à peine ulcérée. On ne Tmiroit point si l'on vouloit spécifier toutes les particularités qu'on remarque en suivant un grand nombre de ces malades. Qu'il nous suffise d'avoir signalé les principales. Il n'est pas surprenant que la maladie ne suive pas toujours la même marche. Tous les cancers de la matrice ne sont pas de la môme espèce, comme on le verra dans le paragraphe suivant; et d'ailleurs, à raison de la différence du degré de sensibilité des divers individus , on voit tous les jours que dans la même espèce de maladie tous les sujets n'éprouvent pas les mêmes souffrances.
ARTICLE II
Remarques sur les différences que présente le cancer de la matrlce, selon la variété du tissu cancéreux qui constitue la dé" génération organique.
Le cancer de la matrice , considéré sous le rapport de la variété du tissu cancéreux qui constitue la dégénération organique, comprend quatre espèces: trois sont formées par une dégénératiou distincte et isolée, La quatrième es-
pèce est formée par ia rL^niion de plusieurs modes de décénération réunis. Ces cancers sont : i" le cancer formé par le tissu lardiformc ; 2° le cancer formé par le tissu cérébriforme ; 5" le caucer formé par le tissu superficiel ; 4° le cancer formé par le tissu composé. Le premier, le second et le quatrième surtout, dans le principe , sont formés par de peliles portions de tissu cancéreux entremêlé avec le tissu sain ( Introd. , chap. 5 , art. 2, § 8 ). Aucun n'est le résultat d'une transformation cancéreuse primitive de tout le corps de la matrice, comme on le verra dans Tarticle 3. Leur invasion , leurs effets généraux et leur terminaison sont les mêmes : mais leurs effets locaux et quelques-uns de leurs symptômes sont différens. C'est celte différence que nous allons exposer.
§ 1. Cancer formé par le tissa lardi forme.
Symptômes. Ecoulement purulent ou puriforme très-fétide par la vulve ; issue de flocons putrides; ulcère très-inégal, recouvert d'une sorte d'escarrhe putride plus ou moins tenace; douleurs utérines vives, communément lancinantes et piquantes, d'autres fois comprcssives, ou bien déchirantes. Après la mort , oji trouve une couche putride et comme gangreneuse à lu surface de l'ulcère, et lorsqu'on com-* prime le tissu dégénéré très-près de l'ulcération on en fait sortir un liquide laiteux ou séreux.
§ 2. Cancer formé par le tissu cérébriforme,
Syrnpiômes. Même écoulement, mômes flocons, mêmes apparences de l'ulcère; peu ou point de douleurs à la matrice. Après la mort l'escarre putride est sans consistance; le tissu dégénéré, quelquefois borné aux environs de l'ulcère, d'autres fois étendu dans toute la matrice. Le liquide
l6 CANCER DE LA. MATRICE.
exprimé est abondant , blanc et épais, comme de la crème ou comme un pus très-blanc.
§ 3. Cancer formé par le tissu cancéreux superficiel.
Symptômes. Ecoulement séreux, et d'autant moins puriforme que la maladie a fait plus de progrès; nulle issue de flocons putrides; ulcère inégal et comme excorié; douleurs ulérines locales, Irès-légères, n'offrant pas le caractère des douleurs lancinantes et piquantes , ou présentant très-rarement ce caractère.
Après la mort on trouve l'ulcère à nu, sans escarrhe qui le recouvre ; on ne trouve pas de pus dans le tissu de la matrice, exprimé et examiné avec soin près de l'ulcération; on voit assez souvent des petits points lardiformes, d'au 1res fois despoints gélatiniformcs qui présentent l'aspect de petits bourgeons charnus. Quelquefois il y a même à la surface ulcérée une transformation de la matrice de demiligne ou même d'une ligne de profondeur; mais on ne voit pas de filon cancéreux étendu au-delà de la transformation dans le tissu sain.
Le cancer superficiel de la matrice est bien moins douloureux que le cancer larinoïde. Il paroît avoir un assez grand rapport avec le cancer superficiel de la face, nommé noii me iangere. 11 est bien plus rare que le cancer lardiforme de la matrice, mais il est moins rare que le cancer encéphaloïde.
§ 4* Cancer formé par un tissu cancéreux composé.
Cette espèce ne présente jamais les symptômes caractéristiques de la troisième , mais elle ofïre les mêmes symptômes que la première ou la deuxième , dont elle ne peut être distinguée avec certitude qu'après la mort. Elle réclame le même traitement que la première ou la deuxième
Cancer de la matrice. ly
espèce. Le tissu de la dégénération n'est point uniforme; il peut même présenter toutes les variétés de dégénération cancéreuse. On y voit rarement des portions calilagineuses, mais on y aperçoit quelquefois de petites portions de cancer hyaloïde.
ARTICLE III
Résultat de rouvertare des cadavres.
Tout ce qui concerne le résultat de l'ouverture du cadavre des femmes qui sont mortes avec un cancer de la matrice, peut se rapporter aux six chefs suivans: i° état de la surface de l'ulcère; 2° siège qu'il occupe; 3^ volume de la matrice ulcérée; 4" lésions des parties dépendantes de ce viscère ; 5° lésions des parties qui Tavoisinent ; 6" état des diverses parties du corps sur lesquelles cet ulcère a exercé une influence. Tout ce que j'aurai à exposer sous ces divers rapports sera tiré en grande partie d'une notice que je lus à la Société de l'École de médecine de Paris, le 1 1 novembre 1802 ( 20 brumaire an xi ) , sous le titre de Jxemarques sur tes ulcères de la matrice (i). Je n'y ai fait que les changemens nécessités par les nombreuses observations que j'ai continué à recueillir depuis cette époque déjà éloignée.
§ 1. Etat de la surface de V ulcère.
Chez les femmes qui ont succombé dans le dernier degré de la maladie, excepté dans les cas où la dégénération étoit un cancer superficiel, l'ulcération offre une surface couverte d'une sorte d'escarrhe formée par une substance pu-
("1) Insérée dans le Journal de médecine, chirurgie et pharm., tom. 8, pag, 208, frimaire au xi.